Claire Fourier, L’amour aussi s’arme d’acier, Route coloniale 4 en Indochine, Editions Dialogues, Brest, 2013

Claire Fourier, L’amour aussi s’arme d’acier, Route coloniale 4 en Indochine, Editions Dialogues, Brest, 2013

Claire Fourier – 24 4 15(1)

©André Thiéblemont

Lieux-non dits, Geneviève Roch, poésie, éditions Le Lavoir Saint-Martin, 2013, 48p.

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  • Lieux-non dits, Geneviève Roch, poésie, éditions Le Lavoir Saint-Martin, 2013, 48p.

L’auteure décrit l’errance que nous devrions tous inscrire dans l’espace, le temps et l’imaginaire. Ses thèmes déjà abordés dans Chemin de feu, son précédent ouvrage paru chez le même éditeur, se retrouvent ici dans Lieux-non dits : absence/présence, feu/obscurité, mort/vie, périple/inertie… Lieux-non dits, lieux suggérés mais (in)attendus ! Au bout de la poésie de Geneviève Roch, nous devinons toujours l’espoir, mais combien de combats pour en arriver là : « … l’absence de quelque chose/ qui cherche sa présence/ et ne la trouve pas … ». A chacun de nous de guetter cette « ouverture qui traverse l’absurde », d’entrapercevoir « cette brèche… qui laisse deviner/ comme un feu … », de pressentir « une réalité autre ». Mais le but que l’on croyait avoir atteint n’est-il pas qu’éphémère et n’incite-t-il pas à une lutte continuelle même si ce n’est que pour deviner « dans la grâce de l’inaperçu … un point qui étincelle ». La poésie de Geneviève Roch est profonde et concerne seulement celui qui se cherche et ne se contente pas du peu qu’il a à portée de sens.

©Chronique de Patrice Breno

Chemin de feu, peintures de Glef (Geneviève) Roch et poèmes de Bernard Grasset, avant-propos de Bernard Grasset, Le Lavoir Saint-Martin, 2013, 87 pages.

 

  • Chemin de feu, peintures de Glef (Geneviève) Roch et poèmes de Bernard Grasset, avant-propos de Bernard Grasset, Le Lavoir Saint-Martin, 2013, 87 pages.

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Geneviève Roch, après un parcours professionnel dans l’enseignement, se consacre désormais pleinement à la peinture et à l’écriture. Glef est son pseudo pour la face peintre. Bernard Grasset, quant à lui, est poète, traducteur et philosophe. Chemin de feu concrétise la rencontre improbable entre ces deux artistes. Qui a commencé ? Geneviève voulait « réaliser avec un(e) poète un livre »1 et « y voyait l’occasion qu’un langage poétique donne une traduction créatrice de son univers pictural ». Il faut dire que le pari est réussi ! « Les poèmes se sont… écrits, toujours sur le fond d’un dialogue, d’un acquiescement, dans le souci d’être fidèle à la force picturale des tableaux choisis. » En parcourant ce livre, j’ai aussitôt pensé au peintre Arcabas, que mon épouse et moi avons récemment redécouvert en Chartreuse. Arcabas est reconnu comme LE peintre sacré par excellence. Avec Glef, certaines de ses peintures Pieta (GR, page 26), puis plus loin Ascension ; Terre d’Israël-Terre brûlante ; Procession …nous la rapprochent de cet art dit sacré. Mais Geneviève Roch va aussi vers d’autres… chemins où la souffrance et l’ombre mais aussi la joie, le bonheur et la lumière peuvent être au bout.

Chemin de feu est un objet d’art, un livre qu’il est agréable de tenir en mains, chaque page de gauche étant illustrée par une peinture et chaque page de droite par un poème en vis-à-vis. A chacun de lire à sa guise, selon qu’on se sente d’abord plasticien ou poète. Enfin, cela importe-t-il ? Chacun peut aussi piocher à sa guise et revenir sur un détail de ces tableaux peints à l’huile ou sur quelques mots couchés sur papier. Les peintures de Glef Roch sont très profondes et les titres évocateurs. Chacun de nous bien sûr a sa vision des choses, du monde et peut interpréter différemment ce qu’il voit, comme une adaptation d’un roman au cinéma ou l’inverse peut déranger ou sembler tout autre que ce que soi-même avait perçu. Ici, une osmose véritable s’est créée entre les deux acteurs de cet ouvrage. Les mots et les tableaux se complètent tant et si bien qu’on pourrait les croire issus d’une même sensibilité, d’un seul et unique créateur. Le poète semble avoir vraiment bien perçu toutes les nuances que le peintre a projeté dans sa peinture. Pourquoi chemin ? Parce qu’en chemin, on finit toujours par rencontrer quelqu’un, de ceux qu’on ignore mais aussi de ceux qui aident à ce que son propre parcours ne soit pas inutile mais enrichissant. Ce chemin c’est aussi non seulement celui de la rencontre mais aussi du partage de deux êtres qui savent ce que c’est que de lutter et de souffrir mais aussi simplement d’exister. Vivre était un rêve d’enfance (BG, page 17). Nous sommes rien et nous sommes tout (BG, page 21).

Faut-il voguer sans fin (BG, page 67) et quitter les pensées ordinaires (BG, page 75) pour atteindre l’inaccessible bonheur ? Le peintre Glef Roch et le poète Bernard Grasset ne nous donnent pas de réponse. En existe-t-il ? Chacun construit son chemin. Qu’il soit Chemin de feu permet de ne pas perdre courage, d’aller vers un ailleurs plus prometteur ! Espérer et croire qu’au bout du voyage nous pouvons atteindre les étoiles. Le chemin à parcourir, pour chacun de nous, doit pouvoir nous mener de la nuit silencieuse à l’étincelante aurore. » (BG, 4ème de couverture)

©Patrice BRENO – septembre 2013

1 Les textes entre parenthèses sont extraits de l’avant-propos signé Bernard Grasset.

Alecos Fassianos et André Gide, « Omphale », Fata Morgana, 2013, 12 pages.

 

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  • Alecos Fassianos et André Gide, « Omphale », Fata Morgana, 2013, 12 pages.

A travers la poésie en prose de son « Thésée » André Gide est parvenu à ressusciter Hercule et son amour pour Omphale. Le désir et la sensualité sont au centre de ce court texte. Ayant accompli ses travaux, Héraclès répudia sa femme Mégare et se mit à la recherche d’une nouvelle compagne. Après de nombreuses péripéties, il fut emmené en Asie par Hermès et vendu pour presque rien à la reine de Lydie Omphale. Durant trois ans d’esclavage, Héraclès se plie aux exigences militaires comme aux étranges fantasmes d’Omphale. Elle l’oblige à se travestir en femme et lui apprend à filer la laine. Inversant les rôles, elle revêt la peau de lion du héros et s’arme de sa massue dans un ambigu jeu de rôle de dominant et dominé.

Dans cette légende, porteuse d’un érotique où s’échange sa répartition traditionnelle des pouvoirs, Gide était – on s’en doute – à son aise. Il sut trouver la toute puissance du Verbe pour sinon dominer du moins enrubanné les possibilités de vertiges d’un lien sans mesure et de la Beauté idolâtrée à laquelle rien ni personne ne résiste. Les deux amants retrouvent toujours une fierté dans la nuque. Ils semblent ignorer ce que le mot « frustration » peut bien vouloir signifier. Parfois un rire traverse les corps offerts en rafales. Il devient un projectile se localisant allusivement vers le sexe.

Rien ne pourra dépasser ce rire que Fassianos reprend à son compte. Rien de plus vraisemblable aussi. C’est déjà la référence absolue en tant que déclencheur du plaisir et de ses incartades grecques. Héraclès pourrait se contenter de jouer les victimes consentantes mais il a mieux à faire : il sacrifie tout au désir au sein d’un transfuge qui s’avère miraculeux. Le spectre de la contrefaçon pourrait la déstabiliser. Mais il n’en est rien. Au contraire. Le jeu de l’amour peut se satisfaire de flottements scabreux. Il n’en trouve que plus de piment.

Avec Fassianos et Gide, la sexualité se retourne comme un gant. L’ensemble des signes manifestes des deux œuvres ne fait que renforcer leur propriété « réversible ». Et il s’agit de laisser tomber toute forme de repentir causal dans cette fabrique d’êtres doubles et ambigus, poètes et violents, incestueux, transsexuels, lesbiens mais en rien suicidaires. Seule finalement la beauté a droit de cité. En son nom la perfection charnelle est souveraine. L’esclave possède le maître, la naine chevauche le géant. Jamais d’angoisse, seulement la surprise de l’innommable, jamais de suspense, seulement la sauvagerie du fait accompli. C’est un monde parfaitement lisse où le mode d’échange où tout s’avère impossible devient le plus évident et accommodable à l’infini. Le temps perdu remonte faire des pieds-de-nez à la soumission. Et soudain cette échangisme du genre à un nom : c’est l’existence.

Il est vrai qu’en l’époque où se situe le mythe la notion de péché n’avait pas encore été inventé. Ou si peu. Mais ici le texte de Gide passe au second plan, il est comme occulté par les dessins de Fassianos. Ses œuvres semblent influencées par Pablo Picasso, Jean Cocteau. On décèle aussi les influences d’André Masson. Autant robustes et sensuels que fins et élégants ces dessins sont à la fois profonds et graves mais tout autant jouissifs. Et l’artiste ne se prive pas de ce jeu de proie et d’ombre mis au sein d’une clarté éclatante.

Rien de vulgaire ou d’obscène cependant. Tout est de l’ordre du charme pour souligner des écarts suggérés en souplesse ainsi que des fantasmes d’attente toujours saisis au moment où ils sont sur le point d’être réalisés. L’amour devient pour les deux protagonistes le drôle désir de succomber (d’une petite mort) en se trompant de cible. C’est une dynamo étrange et surtout lascive. Mais juste ce qu’il faut. Ça a un nom : c’est l’existence.

©Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Joël Bastard – avec des encres de Patrick Devreux : Ce soir Neil Armstrong marchera sur la lune (& – Esperluète éditions, 2013. Publié avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles.)

  • Joël Bastard – avec des encres de Patrick Devreux : Ce soir Neil Armstrong marchera sur la lune (& – Esperluète éditions, 2013. Publié avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles.)

Joël Bastard est un écrivain singulier, qui en tant que poète s’essaye à des formes inédites. C’est le cas de ce petit livre, qui dans une prose poétique – avec un arrière-plan de mystère, disons – nous propose un double conte : un récit en deux partie, dont chaque face est à la fois reliée à l’autre par une sorte d’atmosphère antinomique, et cependant sans relation autre que textuelle. Je ne vais pas déflorer cette courte «bistoire», je me contenterai de dire qu’elle est temporellement à cheval sur deux événements, l’un à valeur de fait divers, l’autre d’événement universel (vu du point de vue du fait divers également). Leur seule mise en regard, en miroir, induit une réflexion qui continue de me poursuivre depuis que j’ai lu ces récits d’une même seconde «où tout bascule» pour une double histoire humaine. Il y a une sorte de relation occulte et insolitement poétique, métaphysique, entre ces deux récits étrangers, étrangement lointains, l’un en Corse concernant une troupe en camping, l’autre au moment où un village attend le premier moment de l’homme sur la Lune. Il s’en dégage une conscience nouvelle de l’unité terrestre : selon quoi le hasard et la concomitance ne sauraient être des prétextes à considérer que le temps et l’espace n’entrecroisent pas leurs filets constamment, un peu comme aujourd’hui l’Internet, sur l’humanité planétaire, de manière à ce que même ceux qui ne se croient pas solidaires ou, pour le moins, reliés, découvrent qu’ils le sont au fond, quoique s’ignorant plus ou moins réciproquement. Une façon de rafraîchir l’idée que tous les humains oublient un peu facilement qu’ils sont «tous dans le même bateau». En poussant à peine plus loin, je dirais que là est la source véritable de l’écologie, qui n’a rien à voir avec des visions partielles et locales comme souvent en Europe, mais qui est cette prise de conscience d’une interrelation globale, appliquée à tout ce qui est vivant. Prise de conscience destinée à nous rappeler comment il convient d’habiter cette Terre.

© Xavier Bordes

Claire Fourier – Dieu m’étonnera toujours, Suites pour le temps qui passe, récit, éditions Dialogues, 2013.

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  • Claire FourierDieu m’étonnera toujours, Suites pour le temps qui passe, récit, éditions Dialogues, 2013. (188 pages – 19,90€)

Certains rêvent de parcourir le chemin de Compostelle, d’autres d’effectuer une retraite spirituelle. C’est ce deuxième choix que Claire Fourier nous explique dans son « voyage au pays de Dieu » effectué l’été 2011 au coeur de la Chartreuse. La couverture annonce les occupations de la narratrice : jardinage, lecture, méditation, prière.

Claire Fourier nous décrit la configuration du site et nous ouvre la porte de son « ermitage » sur laquelle elle remarqua le mot «  suave ». Elle détaille l’ameublement de sa chambre. Avec un brin d’auto dérision, la novice Claire commente son intégration dans ce monde du silence, l’apprentissage des codes, d’où la valeur précieuse du sourire. La narratrice nous fait partage son quotidien, son repas frugal, sa communion avec la nature et décline tous les avantages de cet isolement pour retrouver son temps intime, la plénitude, et être « tout ouïe pour l’âme des choses ».

La voilà libre de gérer sa journée selon son gré.

Métamorphoser ce jardin à l’abandon devient une priorité pour cette amoureuse des fleurs. Avec délicatesse, elle dégage les fraisiers des liserons, grappille des framboises, se confectionne un fauteuil de lecture. Elle ne ménage pas sa peine, frottant, grattant. Chaussée des bottes du Chartreux, la narratrice va s’identifier à lui, et même tomber amoureuse de ce « presque co-locataire inconnu ». À l’instar de Christian Bobin, elle va voir Dieu partout : dans « ces lézards », dans les arbres, en elle-même. On plonge dans ses pensées les plus intimes. La « nonne poétesse » dévoile sa vérité, ses préférences : « j’aime la conversation au coin de la chair. J’aime la chasteté vibrant d’érotisme ». La nuit, elle se laisse visiter par ses fantasmes. N’est-ce pas encore Dieu « tapi dans le sombre résineux », cet « olympien conifère » avec qui elle dialogue ?

Claire Fourier arpente le ciel en jouant à la marelle. Elle guette les petits riens somptueux comme dans l’atelier de menuiserie un rayon de soleil tissant les toiles d’araignées « de fils d’or tremblants ». Mais ne devient-on pas ce que le regard contemple ? Elle s’émerveille devant « le courtil bichonné », devant « le grand calice de pierre blonde », cette fontaine, véritable «  harpe aquatique ». Elle a su « capter l’air de rien ». Tous ces instants supérieurs vont être engrangés afin de ressusciter et de permettre plus tard d’occulter « tumulte, crasse et vulgarité » de la ville et de la rue.

Comme Sylvain Tesson a testé les rigueurs hivernales de la Sibérie, Claire Fourier imagine ce qu’un moine a dû endurer. Et de conclure que la jouissance de Dieu devait anesthésier la sensation du froid.

Claire Fourier convoque ses amours d’antan, étayant ses souvenirs par cette réflexion : « L’amour est un mal qu’il faut prendre en patience et un bien qu’il faut prendre de vitesse. » Elle confesse les petits échanges verbaux (interdits) avec le gardien pour combler cette carence affective, puisque sa préférence va à « la relation homme-femme ».

Son rapport au temps change, ses journées sont ponctuées par les offices, l’angélus. Pas de contrainte : de « laisse électronique », pas de superflu.

La narratrice oppose les deux univers et décoche sa charge contre « le siècle mesquin, cruel et sordide » qu’elle a voulu fuir durant une décade. Toutefois elle reconnaît qu’elle ne pourrait pas y rester ad vitam aeternam, le besoin de musique l’habite.

Claire Fourier ne cache pas son désir de retrouver sa féminité et un peu de coquetterie.

L’originalité de ce recueil réside dans l’alternance prose/poésie. Les poèmes prolongent chaque chapitre, permettent de cristalliser les images. L’ «Extrême-Occidentale », comme Claire se définit, brosse le paysage environnant avec l’œil de son peintre culte Caspar David Friedrich : « Splendeur et majesté ».

On retrouve son écriture fiévreuse, alliant sensualité « Dansant nue sous la pluie » et mysticisme, et sous sa peau, le manège du désir. La narratrice joue sur les mots : extase/instase, exténuée/inténuée, extravaguer/intravaguer pour rendre « son feu intérieur », son « apocalypse ». De même, pour son adieu : « à Dieu, la Chartreuse. »

Une féerie de couleurs accompagne sa « saisie poétique » des lieux. Depuis le ciel d’azur, la pomme rouge, « un camaïeu de verts », l’or qui se mêle « au jade et à l’émeraude » jusqu’au « liseré turquoise » des cimes.

En alternant monologues (émaillés d’expressions latines), poèmes (saupoudrés d’un soupçon d’italien d’anglais), dialogues, apostrophe à l’absent, la romancière, « supersonique en mal de détachement », a su donner le tempo pour distiller les « élans erratiques »de son âme, ses interrogations, ses pensées, ses craintes, ainsi que pour traduire un soir d’orage « cette sublime folie de la nature ».

« L’ivresse de Dieu » fut le viatique qui guida Claire Fourier au point qu’elle en est contaminée, fécondée, même. Elle nous livre sa philosophie : « Se simplifier la vie est essentiel », se purifier l’âme, « vivre dans l’instant ». La plus belle conquête ne serait-elle pas histoire d’instants ? d’instants transfigurés ? Pour garder un lien avec son « béguinage », Claire Fourier conserve deux reliques : un bouton blanc trouvé dans le jardin et tombé de la bure qui, comme l’oeil du Chartreux ou de Dieu, veille sur elle désormais et un morceau de drap de laine faisant office de marque-page.

De « son expérience illuminative », Claire Fourier a retiré « la grâce du langage » et nous offre un livre « habitable et plein d’appels » mâtiné de lyrisme.

Dans cette confession érotico-poétique qui ne laisse pas l’esprit du lecteur en jachère, Claire Fourier, « celte et panthéiste », explore sa relation à Dieu, au temps qui passe, fait l’éloge de la lenteur et pointe les dérives de notre siècle et son rythme effréné. La romancière sait nous hypnotiser, nous envoûter et continue à nous étonner. N’aurait-elle pas inoculé à son lecteur son virus, lequel passe comme un mot d’ordre ou exhortation : « Récupérez-vous » ?

Claire Fourier signe là un opus divinement obsédant qui vous tatoue l’esprit.

©Nadine Doyen

Maya White, « Trente trois Papillons », Héros-limite, Genève, 64 pages, 12 euros, 2013.

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  • Maya White, « Trente trois Papillons », Héros-limite, Genève, 64 pages, 12 euros, 2013.

D’une nuit à l’autre, d’un soleil à l’autre des fragments-temps passent, passent très vite, reviennent. Ils signalent quelque chose dont on ne se souvient pas. Mais qui resurgit dans le présent dont l’origine est dans le point de fuite du passé. L’espace livresque redevient donc une nouvelle fois chez Maya White l’espace de la mémoire. Mais il n’exclut pas l’oubli. Il émane des parties blanches du texte. Celui-ci en retient quelques feuilles. Elles se détachent d’un arbre de vie qui les oublie.

Le devenir a donc besoin de l’oubli comme l’arbre a besoin d’oublier ses feuilles. Et les poèmes en prose de Maya White sont pour le lecteur comme le sol pour l’arbre : la terre d’où vient le jour. C’est pourquoi il faut chercher comment ils pénètrent la mémoire. L’auteur vise l’oublié, l’articule. Le visible du texte est celui des images mentales et affectives qui reviennent.

Maya White les met en communauté par ses fragments. Ceux-ci deviennent les nôtres. Se découvrent un équilibre, un balancier entre présent et passé. Et soudain l’oubli porte comme la mer. Le travail de l’imaginaire et de l’inconscient se croisent au service d’une émotion particulière, d’une hybridation fantomale. La langue de l’auteur suisse demeure sans cesse happée par ce vertige.

Celui-ci remet les choses à leur place, rappelle le périssable, éclaire l’être en le sortant de sa réserve par le saut dans l’épreuve du passé comme vestibule du présent en une sorte de phénoménologie irrationnelle. Par ce sens particulier de la rétrospective la créatrice ouvre un continent. Son travail touche au jour, à la lumière. La substance même de l’oubli regarde d’un regard sans limite.

© Jean-Paul Gavard-Perret