Claudie Hunzinger, Un chien à ma table, Grasset, ( 20,90€ – 283 pages)

Une chronique de Nadine Doyen


Claudie Hunzinger, Un chien à ma table, Grasset, ( 20,90€ – 283 pages)

Rentrée littéraire septembre 2022  PRIX FEMINA 2022

Félicitations à l’écrivaine !


Arrêt non pas sur image mais sur le titre : « Un chien à ma table » du roman 2022 de Claudie Hunzinger. Ce titre a pour référence le film de Jane Campion, « Un ange à ma table », apprend-on en lisant le journal 2021 d’Albert Strickler, bien informé. (1)

Le tableau d’ouverture est grandiose, d’une beauté stupéfiante. On imagine la narratrice devant sa maison, à la tombée de la nuit, contemplant la montagne se parer de violet de plus en plus intense. Situons cette maison où Claudie Hunzinger a écrit Les Grands Cerfs (2) : en pleine forêt, dans un coin retiré, paumé même où elle peut croiser une vache, une biche… et des «  survivors » (dont elle se méfie) sur le GR5.

Ce qui explique que la romancière soit attentive à la végétation l’environnant et à sa mutation : « campement de digitales, frondes de fougères ». Un univers qui abrite tout un monde invisible. Cette plongée au coeur de la nature rappelle pour le décor et la rencontre fortuite Chien-Loup de Serge Joncour. Et de s’interroger, tous les deux, sur la provenance de l’animal, sur ses maîtres.

Dans les deux romans, on assiste à l’apparition de l’animal, depuis l’ombre mouvante jusqu’au portrait très détaillé de cette silhouette canine. 

Revenons à cette apparition providentielle qui surgit devant Sophie, la narratrice, double de l’écrivaine. Elle surnomme cette petite chienne, à la chaîne brisée, qui semble avoir été victime de violence, « yes ». Leur complicité est un vrai phare pour le lecteur. Yes, devient une source de joie, le sésame d’une nouvelle existence. Mais si Yes est vive, son humaine n’est pas si leste à la suivre et chute parfois, car elle sent son corps la lâcher. Quand son genou « crie », elle lui rétorque: « Ferme-la ».

On suit le quotidien du couple que la narratrice forme avec Grieg, un homme usé, «  dépecé par l’âge, gris froissé ». Un ancien berger qui ne bouge plus, dort tout habillé, lit à satiété. Un compagnon qui ronchonne car il subodore ( à juste titre) que ses paroles serviront de terreau à la romancière ! 

Ainsi elle consigne la teneur des jours, des saisons, et les évoque avec brio.

La présence de Yes convoque les souvenirs des chiens précédents. Cette chienne est aussi le trait d’union entre Sophie et Grieg, deux êtres aux tempéraments opposés. Scène touchante, de voir le trio dormant dans le même lit : «Une tanière ça unit les humains et les bêtes ». Quand Yes dort, elle surveille son sommeil et s’interroge sur les rêves des animaux. La perte de l’ânesse Litanie, avec qui elle faisait «  la paire » est si douloureuse que la romancière a besoin d’évoquer leur osmose, « sa main sur son pelage » : «  Nous nous augmentions l’une de l’autre ».

Le récit met en lumière la relation amoureuse des deux protagonistes, leurs mots affectueux  ( Biche, Fifi, Cibiche), leurs gestes de tendresse, le désir qui peut encore surgir.  « Il n’est pas question que l’amour/ vienne à manquer », chante Sophie, fan de Dominique A, comme Brigitte Giraud ! Chanson qui scelle leur promesse de fidélité.

Même Yes manifeste son bonheur d’être témoin de leurs baisers de leurs étreintes.

Ce couple qui a choisi de vivre à l’écart, reste toutefois au courant de l’actualité,  consultant deux journaux en ligne et la presse apportée par le facteur. D’où les réflexions sur l’état du monde, sur la dégradation des forêts qui entourent Le Bois-Bannis (qui n’est autre que la région de Bambois où Claudie Hunzinger a observé les cerfs à l’affût, expérience relatée dans Les Grands Cerfs).

Même si ce monde « est troué, rétréci, sali », la narratrice veut encore croire à l’existence de « merveilles entre les mailles rongées » et se gorger de beauté.

L’artiste plasticienne dénonce la manière dont Plantu a traité Greta Thunberg après son passage dans une émission télé. Et cite cette maxime : « L’écriture peut naître d’une révolte, devenir un engagement, une protestation ». 

Claudie Hunzinger développe par ailleurs une longue analyse de l’écriture. Pour elle c’est comme « assembler une bécane à partir de n’importe quoi, on s’accroche à elle, on roule, on est libre. On peut prendre des chemins interdits ». Elle justifie son emploi de l’imparfait ainsi : « J’aime ce qui d’être perdu me déchire. Je suis un fantôme racontant les souvenirs d’un monde qu’il a connu. » 

Un style caractérisé par des phrases limitées à un mot :« Trots.»,« Respirations. » ou à des séries d’adjectifs : « Souverain. », « Délabré. », Insolent. ». 

Par des comparaisons inattendues : « Au loin la mâchoire des Alpes bleue et la prairie ocre clair ressemblant à une bête coincée entre ses dents ». 

Une narration émaillée de références musicales ( Yes a l’oreille sensible au son d’harmonica!), truffée de références littéraires ( citations de Corneille, de Thomas d’Aquin : « Sicut palea. On s’en fout ».), et cinématographiques ( Cassavetes, Campion, Truffaut…) Des titres en italiques ( Anna Karenine), en anglais ( Leaves of grass), Grieg chante en anglais : It’s not dark yet, but it’s getting there.

Ce roman permet une immersion « into the wild », offre une forme de méditation appelée « shinrin-yoku » au Japon, un bain de forêt. Suivre Sophie, c’est marcher dans son « île en montagne », emboîter le pas de celle qui « se sent bien dans les marges et les broussailles », lors de ses promenades avec Yes. C’est prêter attention à l’environnement ( sons, couleurs, odeurs), nos cinq sens en éveil. C’est être témoin des mutations. C’est savoir observer une pie-grièche s’ébrouant. Avec enthousiasme, on chemine dans ce décor dans lequel Sophie «  ne fait plus qu’un avec la nature », au point de se croire « un être composite avec une truffe de chien, des cheveux de ronces, des yeux de mûres écrabouillées, des joues faites de lichens, une voix d’oiseau ». Elle s’est ensauvagée et éprouve de la compassion pour la forêt.

Avec le trio, le lecteur partage le repas frugal de Saint-Sylvestre dont une compote de myrtilles qui leur donne une langue bleue , « gothique ». Pas de champagne dans les réserves de leur « hôtel Shining » ! Mais la lueur d’une bougie vacillante.

Quel plaisir également de contempler le spectacle unique, «  rarissime de l’alignement de Saturne et Jupiter.. » qui s’offre à eux, au crépuscule !

« Le monde devenu une sorte de théâtre », « le monde est une perfection », pour Sophie.

Telle une botaniste, nourrie de ses lectures de guides, elle apporte des connaissances sur les lichens, les colchiques. Elle s’émerveille de « prendre un flash de jaune en pleine figure ». Elle s’attarde sur le devenir d’un bouquet de fleurs et dépeint sa métamorphose au fil des jours jusqu’à son agonie. Miroir de la décrépitude humaine.

La conscience écologique est manifeste dans leur façon de vivre ( trois éléments essentiels : le feu, l’eau, le bois), dans le constat de la disparition d’espèces rares.

Elle est témoin des mutations des arbres.

 Ils voient « l’air déglingué », « le désert monté à leur porte » avec « une poussière dorée, presque orangée » déposée sur le rebord de la fenêtre par le sirocco. 

On devine que Sophie aurait envie de dénoncer ( à l’instar de Benoît Duteurtre) ces viandards, ces «bouffeurs de biche » qu’elle épie, tapie sous un épicéa, lors de leur sortie d’une auberge gastronomique. 

L’écri-vaine nous glisse ce conseil de La Fontaine ( pourquoi en anglais?) : « Enjoy deeply the very little things , qui fait écho aux « riens somptueux » d’Albert Strickler.

On est happé par la succession de tableaux naturalistes qui défilent en toile de fond  où évolue un couple aimant, perclus par l’âge, dont le naufrage de la vieillesse est apprivoisé  par la compagnie de la petite chienne Yes. Elle les revigore et leur apporte de la gaieté par son extravagance, sa folie joyeuse. Toutefois Sophie refuse de se résigner devant l’impitoyable aujourd’hui. Elle incarne une forme de résistance.

L’écriture reste sa raison de vivre pour conjurer la mort. On se délecte de cette prose poétique, riche, où on respire la terre, la forêt, le velours de l’instant et on s’extasie devant la beauté du pré « aux reflets vert amande. Puis rose. D’un rose venus du cosmos, un rose extraterrestre. »

Un récit touchant, à la veine autobiographique, ouvert vers les ailleurs, vers le dehors que le double de Claudie Hunzinger désire de façon démesurée. Sur un air de Dominique A, A comme Amour.

Laissez-vous ensauvager dans cette communion avec la nature, en émule de Thoreau, attisez vos cinq sens pour percevoir les sons, les odeurs, les bruits, la musique.

Adoptez cette propension à l’émerveillement de l’artiste plasticienne, véritable botaniste, qui excelle à magnifier les paysages qui l’entourent. 


(1) Page 490 du  Journal 2021 d’Albert Strickler- Collection Le Chant du merle : Comme le souffle d’une étoile filante,  éditons du Tourneciel

(2)  Prix Décembre 2019

©Nadine Doyen

Sorj Chalandon, Enfant de salaud, Grasset, ( 20,90€ -333 pages) , Août 2021

Une chronique de Nadine Doyen

Sorj Chalandon, Enfant de salaud, Grasset, ( 20,90€ -333 pages) , Août 2021


Toute vérité n’est pas bonne à dire, c’est ce  qu’a pensé le grand-père du narrateur, Sorj Chalandon, lui, fils de salaud , alors que celle qu’il appelait sa « marraine » tenait  au contraire à ce que la vérité éclate.

Ce sont des bribes de phrases, entendues à dix ans, qui ont taraudé l’écrivain, au point de mener sa propre enquête afin de percer ce secret, qui est également un fardeau.

Il a juste su que son père «  était du mauvais côté », ce qui le pousse à explorer son passé trouble  durant la guerre. Un incroyable parcours qu’il restitue dans ce livre. 

Le récit commence sur les traces de cette Maison des enfants, où avait eu lieu la rafle d’Izieu le 6 avril 1944. Madame Thibaudet, la propriétaire le reçoit, (5 avril 1987), le conduit à ce qu’il reste de la salle de classe. Il entremêle le passé tragique du lieu à ses émotions et apostrophe ce père qu’il aurait aimé pouvoir questionner, qui lui a tant fait honte.

Il se remémore leur discussion après avoir vu le film «  Week-end à Zuydcoote », et ses répliques frustrantes : «  un jour je t’expliquerai » !

Il repasse en revue tous les récits de ses exploits, de « ses batailles », mais sans connaître la suite promise.  Il a eu « plusieurs vies ». Il fait le lien entre le timbre rouge et la Légion tricolore. Il dresse un portrait sans concession de celui qu’il qualifie de « charlatan, de faussaire, de tricheur ».

 A l’occasion d’une rencontre dans un café, au crépuscule de la vie du père, le narrateur tente d’obtenir des explications, d’éclairer cette expression que le grand-père avait utilisée :  «  fils d’un salaud ».  C’est à ce moment-là qu’il découvre que son père « a défendu le bunker d’Hitler, qu’il a traversé à la nage le lac de Tressower (en Poméranie) et qu’il partage avec la Saône un secret, son refuge lyonnais.  Il lui reproche d’employer toujours « on ». Pas facile d’encaisser que son père a été SS. La phrase «Mon père a été SS » tourne en boucle. Un  autre terme lui a été mystérieux : « les Rouges » mais sa mère n’avait pas consenti à le lui expliquer.

Lui reviennent à l’esprit les sévices que son paternel lui a fait endurer. Insatisfait des réponses de son père, ce renégat, il fait des recherches en bibliothèque, il le recontacte, essayant de lui arracher des réponses. C’est dans la boîte aux souvenirs, détenue par sa marraine, que sa mère lui remet  qu’il trouve une pièce à conviction : le casier judiciaire et les preuves de son incarcération. Ce qui le décide à écrire au tribunal de Lille afin de  s’informer. Mais « le fardeau » est lourd.

En 1987, il est missionné pour suivre le procès Barbie, qui débute le 11 mai 1987 à Lyon et pour faire le reportage à Izieu. L’accusé, « naturalisé bolivien » se présente sous le nom de Klaus Altmann. Ce chef de la Gestapo de Lyon a pour avocat le célèbre Jacques Vergès.

Le narrateur refusera à son géniteur, l’imposteur qui veut suivre le procès, tout passe-droit ou coupe fil, période où il a levé une  première et dernière fois la main sur son père.

Entre deux audiences, Sorj Chalandon a espéré des aveux de ce vieil homme, peu enclin à lui dire la vérité :«  J’ai besoin de savoir qui tu es pour savoir d’où je viens. » Une quête vaine jusqu’alors. Mais, en mai 2020, son ami historien Alain a pu se procurer le dossier grâce à son oncle travaillant aux Archives à Lille, 124 pages  photocopiées relatant la guerre du père. L’auteur laisse échapper une litanie d’interrogations au fur et à mesure qu’il découvre la réalité. Il évoque le départ en retraite de sa mère, femme de l’ombre, et son appel affolé le prévenant des propos incohérents de son mari et de sa fugue, après avoir cassé des objets auxquels elle tenait et déchiré le livret de famille.

Ce qui est bouleversant dans ce monologue, ce sont les passages où le fils du traître apostrophe son père affabulateur:« Tu vois papa…, je me suis demandé comment tu avais encaissé ces témoignages», « Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre. »

Sorg Chalandon continue à fouiller son histoire familiale, après Profession du père , il exhume un pan de l’Histoire avec ce procès Barbie. Il montre combien tous les non-dits, les mensonges du père ont ruiné la relation père/fils, lui qui avait espéré une repentance de ce fieffé « serial menteur », des réponses. Le salaud n’est-ce pas le père mythomane qui l’a trahi, « l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans traces, sans lumière, sans la moindre vérité » ?

 Un portrait saisissant. Un témoignage prenant , à la veine autobiographique, dans lequel on croise, le fils, le journaliste et l’écrivain dont l’enfance a été nourrie de mensonges. Souhaitons que ce livre puisse mettre un terme à ce passé qui l’a tellement, traumatisé, faute de le connaître.

© Nadine Doyen