


Réjouissons-nous ! La poésie, la vraie, la belle, la puissante, qui émeut, n’est pas morte. Les Éditions Traversées, comme, c’est fort heureux, quelques autres maisons indépendantes, nous la font vivre, nous la font lire, nous la font aimer. Les Editions Traversées sont wallonnes…
Les ouvrages publiés sont de beaux livres, d’élégante facture, visuellement attirants, tactilement agréables. C’est important. L’esthétique physique du volume incite à découvrir l’esthétique artistique de l’œuvre dont il est l’écrin. Les Editions Traversées ont le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qu’il faut remercier pour leur implication dans cette riche démarche culturelle.
A noter : Les Editions Traversées publient, à raison de trois numéros par an, une revue littéraire fort appréciée.
L’opus de Christine Hervé, le vingt-troisième, déjà, de la collection, est constitué de quatre corpus de longueur inégale :
Promesses de l’absence
Le plus long ensemble de textes du volume se présente sous la forme de segments de prose poétique, très courts, répartis un à un sur cinquante pages, centrés sur le thème obsédant de l’absence, ou plutôt sur celui de la présence obsessionnelle de l’absent.
De page en page, l’esprit, quasi fantomatique, de la délaissée rêvasse, erre tel un songe en action parmi les lieux, le passé, les objets familiers les plus triviaux, les traces, les souvenirs du fantôme de l’absent, qui revit par une succession de visions évocatrices dont la chère et douloureuse acuité est sobrement exprimée en versets, comme autant de flashes, et de flash-backs, brefs, concis, à quoi le caractère volontairement monocorde de l’expression confère paradoxalement une pesante et forte impressivité, dégageant la poignante atmosphère de mélancolie d’un quotidien qui reste continûment, physiquement, « réellement » partagé par le couple imaginaire, indissocié, que constituent toujours, par-delà la séparation, l’absent et sa partenaire.
On fait avec l’absent une drôle de paire on se vautre dans son vide on sent son impossible étreinte on entend ses paroles rassurantes ou tranchantes ange destructeur ou étoile filante dans le néant de nos voix.

Tourbière
Six poèmes de facture plus habituelle, compositions de distiques mettant en scène une femme marchant sous la pluie, dans le vent, vers l’océan, s’éloignant de la maison familiale, portant en elle le fruit d’une union qu’on devine méjugée, ou mal vécue, ou qui s’est mal terminée. Le personnage paraît animé par le désir de rompre avec ce qu’il laisse derrière lui. Le décor, triste, chagrin, froid, est en concordance avec l’action, le titre, « tourbière » donnant le ton. Ce qui est à venir, ce vers quoi elle va, s’exprime toutefois en opposition avec le présumé désastre du passé immédiat. Par-delà la brume ambiante, et en dépit de la tourbière qui pourrait embourber, la course se fait de plus en plus légère, et apparaît vers la mer régénératrice comme le halo d’un possible bonheur à retrouver :
Ce n’est pas la honte
qui la fait fuir
mais la croyance
d’une aube nouvelle
pour celui qu’elle porte
sainte d’innocence
d’amour perdu
en une nuit
forte d’espérance
Une ferme noire
Personnage principal : la fermière, qui apprend l’advenue d’un cancer. Personnages adjuvants :
le fermier, qui souffre et pleure en cachette de la souffrance de sa femme,
les vaches.
Les détails poético-actantiels s’enchaînent ici sous une forme différente, en paragraphes compacts, mais le procédé narratif est le même : des flashes, des moments pris sur le vif, des instantanés, courts, décisifs, qui, dans un autre genre, pourraient être développés en autant de chapitres d’un roman. La brièveté des termes du récit, le choix de la segmentation séquentielle créent ici encore une atmosphère lourde, saisissante, forçant l’empathie, le lecteur prenant toute sa part de l’angoisse qu’éprouve le couple, contrastant avec la placidité des vaches exprimée récurremment par ce propos constatif :
Les vaches au champ la regardent passer. Paisibles.
De nouveau le poème s’achève, résolument optimiste, sur le refus, le déni de ce qui semble pourtant inéluctable :
Pleine d’espoir. Des cloches dans la tête. Quand l’herbe verdira elle conduira de nouveau les vaches au champ, sous les aboiements des chiens.
Dernier émoi
Cette quatrième partie présente sur chacune de ses trente pages un poème minimaliste. L’expression, syncopée, fragmentée, faite de ruptures syntaxiques, d’ellipses, est devenue plus ésotérique, bien que le lecteur soit à même d’appréhender la thématique globale qui semble tourner autour de l’envol libératoire, de la fin légère de l’histoire, du but de la trajectoire poétique, du dénouement des histoires évoquées dans les parties précédentes, comme si l’auteure s’était débarrassée tout au cours de l’écriture du fardeau de ses propres angoisses en jetant précédemment sur le papier les mots exprimant celles de ses personnages. Le personnage, se fondant en ceux des trois premières parties, en effet, est alors la narratrice elle-même, alias l’auteure. Fin du discours plus ou moins narratif. Les phrases tronquées, les syntagmes isolés, les mots solitaires s’envolent et se dispersent en un souffle final, en un « dernier émoi ».
Personnage
de ta propre histoire
jamais écrite
et qui peine à vivre
[…]
Je lance mes mots
au ciel
ils retombent
en pluie d’or
Christine Hervé nous offre un ouvrage original dans la forme et le fond, dont la force est idéalement propre à provoquer chez le lecteur l’émotion poétique.
Née en Bretagne, Christine Hervé quitte dès l’enfance ses côtes de granit pour la Méditerranée. Elle enseigne le français et l’anglais en France et à l’étranger : USA, Gabon. Elle commence par écrire des histoires pour enfants, puis se dirige vers la poésie contemporaine.
Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice, et d’effectuer des missions de direction et de formation au Cameroun, en Oman, en Mauritanie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire.
Il a publié plusieurs recueils de poésie et de nouvelles, dont certains ont été primés, un roman et une réédition commentée des fables de La Fontaine, tous désormais indisponibles suite à la faillite de sa maison d’édition. Seuls les ouvrages suivants, publiés par d’autres éditeurs, restent en vente :
« Nous avons vécu au fond d’une eau
que la lumière n’atteignait pas
debout dans nos voix
liés comme flamme
séparant l’onde de la nudité
corps-mort de mon poids
dans le flottement d’une parole
dérive et ancrage des sentiments
pour retenir la barque fragile, carcasse, esquif
jaune tremblé glissé entre les reflets où entrevoir
ta mort et le secret plié dans l’or des genêts » (p.82)
Une poésie, donc, impressionniste (mais les impressions ne cachent pas ici qu’elles font la loi !), décousue (mais, à proportion et aussitôt recousue, comme si chaque mouvement, toujours inattendu, était la meilleure suite non du mouvement précédent, mais de son écho en nous), à la fois tragique et alerte (la probabilité, la proximité peut-être, de la mort propre, a fait fuir l’âme, mais on ne se soucie, franchement, que de la retrouver !), éthérée et méthodique (d’un côté de folles apesanteurs s’essayant à se mériter mutuellement, de l’autre un coeur des choses qui serait comme ouvert, scruté et réparé par une stricte chirurgienne cardiaque !), baroque (« J’ai une ombre d’avance sur ta mort/ mes orteils de nacre crochetés à ta boutonnière » p.77) et tendre (« Je te le dis comme vent à ton oreille/ attends, attends encore un peu » p.67) qui, toujours, comme on vient de lire, danse, énonce, s’embarque sans cesse (même sa passivité dérive, mais ne stagne jamais), en appelle partout à plus qu’elle-même (à la souffrance s’il le faut, à la mort, à la couleur jaune, et, régulièrement … à de très mystérieux grands fauves, que l’auteure semble avoir apprivoisés moins en elle que directement en eux !)
Le grand fauve, même « indolent, délié et calme » (p.31) n’est ni doux (sauf aux soins à progéniture – il ne s’abstient de violence que là où la vie ne pourrait s’en nourrir) ni patient (sauf à la chasse – il n’a la force d’attendre que là où sa ruse va vaincre) – mais il a une sorte d’innocence, qui tient à ce qu’il ne pourrait se laisser aller, être à-demi vivant, rester malade ou couché sans très bientôt disparaître. Le grand fauve ne peut se permettre d’être un seul instant moins que lui-même : il flancherait, s’étiolerait, manquerait à son propre appel, s’évanouirait plus vite que ses propres traces ! Dès qu’il ne mobilise plus tout de lui-même, il va n’être rien. C’est tout lui, ou personne. Qui ne désirerait qu’à-demi ne jouirait guère que de soi.
La danse (plus encore que le chant, ou le théâtre) occupe une place singulière dans cette poésie. Bien sûr, on ne parle pas en dansant (les montagnes russes de la voix lui ou nous donneraient alors la nausée), mais justement : la danse écrit quelque chose dans l’espace qu’elle ne peut pas elle-même dire, elle le montre seulement. Mais ici on ne danse pas d’abord pour être vue (même si ce ne peut être non plus pour voir, car les yeux iraient en tous sens comme la voix, et ne fixeraient que le zigzaguant flou qu’ils se donnent), on danse pour que le corps explore utilement et agréablement l’espace. Mais c’est une exploration forcément muette, même quand la danse est virtuose. Ce que le corps dansant lit de l’espace ne s’y inscrit évidemment pas. Alors, il y a les mots pour mettre en forme ces traces d’air et de sueur, les mettre en forme de volutes, de sillages, de tourbillons, certes tous indirects, codés et extérieurs – puisque verbaux – mais soudain transmissibles. Il suffit de lire, et l’on « voit » ce que la danse pense.
« N’oublie pas, ce petit feu qui tremble dans ta main
c’est ma bouche » (p.71)
Ce que cette danse pense n’est, c’est vrai, ni serein ni joyeux, ni même très confiant (d’où l’amène sobriété des textes : leur malheur n’insistera pas). Mais en retour la pensée danse, comme physiquement – et s’en donne d’admirables moyens. « J’ai vu la mort de près, elle avait ses chevaux » (p.26) : comment mieux dire qu’on cravachait vers le rien ? « Oublier tous les plis de tous les draps du monde » (p.59) : comment mieux suggérer que l’espace pur, sans relief ni revêtement, pourrait devenir (si la danse en lui est juste) habitable ? « C’est la montagne entière/ qui voudrait monter dans mes jambes » (p.60) : cette image du désir admiratif (l’altitude d’autrui inspire au moment même où son manque nous aimante) semble à la fois dire et montrer à l’amour tout ce qu’il a à savoir.
Même si l’être partenaire semble ici plus invoqué qu’accessible, on ne danse jamais seul. La souffrance, peut-être, l’aura éloigné – mais l’énergie est là, qui soutient la beauté de l’autre dans son combat, et se propose, elle, en « vrai bond » (« Avant qu’on ne ferme ton visage/ que ton être tout entier s’y retire/ dernière énigme, premier faux bond/ Je déposerai monnaie d’échange/ des mots sous tes paupières » p.25) ; et même si l’autre est absent parce qu’il est mort, le deuil qu’on porte est lui-même comme une danse de soutien, un geste à sa place dans le monde qu’il a connu – et toute danse met ensemble des gestes (« ta mort tombée dans ma main comme un fruit » p.23). Comme toute poésie vient, à son tour, « greffer à la langue » ces « essors » et « soubresauts » : rester vertical, comme un ludion d’horizon, voilà son parler.
La sensibilité (pour employer un mot faible, car même son impressionnabilité a quelque chose de chorégraphique) de l’auteure est si grande, et peut-être si douloureuse (« La douleur m’arrime/ où je ne peux pas dormir » p.11, ou « cette douleur sourde muette tout autant » p.73) que parfois l’inconnu – qui n’a pas encore de visage, de traits, donc pas non plus de « cicatrices », qui n’a que des précédents indifférents – lui vaut mieux, la rassure (?), est comme préempté dans une sauvagerie qui n’aurait pas encore décidé d’elle-même. Mais Ida Jaroschek danse déjà, sans encore tout à fait savoir avec qui, et d’une danse déjà prête « à dépecer la peur » (p.24). À mains nues, en tout cas (nul ne danse ganté, ni ne voudra croire que les gants furent le premier outil !), pour palper, mais en amoureuse, les pures et premières fluidités de l‘espace et du temps, comme semblent bien le dire, respectivement, ces deux précieuses strophes :
« Je ne suis pas étrangère à ces flammes
qui ont remplacé ton visage
Ce fleuve sans rives qui t’emporte
est un lit sans lendemain » (p.41)
Oui, en amoureuse, qui aura tremblé juste :
« Dans l’affolement des signes
je vois nos pensées » (p.42)