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Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, (18€ -169 pages), Septembre 2019 – Prix Renaudot 2019

Chronique de Nadine Doyen

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, Gallimard, (18€ -169 pages),  Septembre 2019 – Prix Renaudot 2019


Évadez-vous au Tibet sur les traces de l’once, la panthère des neiges, but de l’expédition (en février 2018) du célèbre photographe animalier Vincent Munier, retracée par Sylvain Tesson. Un vrai défi pour lui, voyageur infatigable, et intrépide qui va devoir se taire, rester immobile et différer le moment de griller un cigare ! Avec eux Marie, cinéaste et Léo, l’aide de camp.

Une carte détaillée permet de visualiser le périple mais pas de percevoir les basses températures que les aventuriers ont dû affronter, y compris dans leurs abris de fortune ! Jusqu’à -30°C !

Mais la phrase du Tao : « Le mouvement triomphe du froid » permet de reprendre la marche matinale plus facilement.

On les suit dans leurs différentes étapes :ils croisent pikas, loups, renards, grands rapaces avant de gagner le royaume de la panthère, espèce en voie d’extinction. 

Munier connaît les lieux et désigne certaines bêtes par leur nom tibétain: « barhals » (les chèvres bleues), « drung » (les yacks), « kiangs » (les ânes sauvages), « chirou » (antilopes), « procapra » (gazelles) , « Mau » (Chat de Pallas). Il comprend le langage des bêtes et il est surprenant de l’entendre communiquer avec un loup. Il connaît aussi leur stratégie d’attaque.

Sylvain Tesson est attentif aux moindres bruits et anticipe « les heures de sang et de gel, la fête barbare jusqu’à l’aube », « La mort n’était qu’un repas ». Passage qui rappelle la vie nocturne que Serge Joncour évoque dans Chien-Loup. 

Leur graal ? Les apparitions successives de celle qui règne en « impératrice ». Comme une vision sortie de la montagne, descendue du ciel, elle procure chez Tesson « une électrocution de plaisir ». Elle incarne, pour lui, le totem des femmes disparues (sa mère et la fille des bois).

Il y voit quelque chose de divin, de sacré : « Le plus beau jour de ma vie depuis que j’étais mort. », confesse-t-il !

Lors des bivouacs, le géographe leur lit ses notes, ses aphorismes. Il livre des réflexions philosophiques sur la vie, l’amour, brosse de superbes descriptions de Saâ, la déesse féline mythique : « panthère poikilos, bigarrée, moirée », « sa fourrure était une nacre aux reflets bleus ».

Il découvre un nouveau style de vie : l’affût, qui apprend la patience, vertu suprême et éduque l’oeil. Il faut vivre dans le sisu (1), car « rencontrer un animal est une jouvence ». 

Si le silence s’impose pendant les périodes de vigie, on entend en filigrane le coup de gueule du narrateur qui dénonce le trafic des braconniers et déplore « l’épilepsie moderne ».

On devine l’insoluble dilemme de l’aventurier entre immobilité et voyage, d’où sa constante oscillation entre plusieurs projets (conférences, voyages multiples). Incapable de se fixer une direction unique. L’écrivain voyageur livre aussi sa vision du monde (« Chez les hommes tout finit dans un collecteur. »), distille son viatique (« Jouir de ce qui s’offre », « Se souvenir beaucoup »).

Les quatre amis habitent le monde en poésie, non pas en prédateurs, ni en « nettoyeurs », mais en contemplateurs panthéistes. Ils préfèrent observer et célébrer la beauté des paysages et font le nostalgique constat que « La terre avait été un musée sublime » mais hélas « l’homme n’est pas un conservateur » et la nature est si fragile.

Sylvain Tesson signe un magnifique récit, peuplé d ‘espèces rares, jalonné de références littéraires, artistiques, enrichi de citations. Il décline un hymne aux animaux sauvages d’Asie dont la beauté est immortalisée dans les photos d’art du Vosgien. Ils incarnent « la volupté, la liberté, l’autonomie : ce à quoi nous avons renoncé ». Un témoignage captivant qui laisse des empreintes indélébiles.

Nadine Doyen


(1) Sisu : terme finlandais pour désigner « l’abnégation spirituelle, la résistance mentale ».