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Thierry Radière, Entre midi et minuit, poésie, La Table Ronde, 2021, 333pages, 17€

Une chronique de Lieven Callant

Thierry Radière, Entre midi et minuit, poésie, La Table Ronde, 2021, 333pages, 17€

Écrire c’est 
« Inventer un monde
où les autres viennent
des battements de coeur
à partager sans compter. »
 

La première partie illustre ces propos, le poème est un lieu de partages. Ce que l’on reçoit en lisant se transforme et transforme immanquablement notre vie. Modifie les battements de notre coeur. Chaque poème est dédié à un autre écrivain, poète, ami. Ce qui nourrit véritablement l’écriture, l’imaginaire, c’est l’autre. L’autre que l’on aime, que l’on contredit, qui au contraire appuie mieux que nous sur ce qu’on voudrait exprimer, cache autrement, fait vivre le mystère.  

À n’en pas douter, Thierry Radière est un grand lecteur, c-à-d qu’il consacre beaucoup de temps aux mots, pour qu’ils apaisent « les rides de la journée », diluent les peurs, ameutent une certaine insouciante naïveté.
« Vivre sera d’aller de totem en totem
de les faire tenir debout du mieux possible » être « un maçon éternel ».

« Ce que je retiens
de ma lecture
c’est cette lumière dont le poète
ne parle jamais dans son épopée
et que j’ai sentie fortement
réchauffer une partie de moi-même
dont j’ignorais l’existence
avant d’avoir lu ce poème
 »

La première partie du livre propose donc une lecture en même temps qu’elle initie à l’un des principes de base de l’écriture. Elle nous invite à être curieux, à se reconnaitre dans l’oeuvre de l’autre. À partir à la découverte et les chemins sont multiples.

La deuxième partie du livre comporte des poèmes écrits en 2018 et porte le titre « Je n’aurais pas pu voir ».  Heureusement, Thierry Radière nous réconforte en reprenant une phrase de Schoppenhauer: « L’artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde. » et une maxime de Mark Twain: « La seule différence entre la réalité et la fiction, c’est que la fiction doit être crédible. »

« Je suis un bricoleur du dimanche » écrit Thierry Radière à la page 154 pour rappeler à ses lecteurs qu’écrire la poésie c’est aussi accepter une « belle aventure » un voyage dont nous ne maitrisons sans doute pas tous les aboutissants, c’est découvrir la vie. Il veut aussi exprimer non sans humour, qu’il apprend à écrire en écrivant, le plus simplement et le plus humainement possible, en dilettante . Les poèmes de Thierry Radière se lisent comme on respire, naturellement, on va de mots en mots. Les poèmes ne nous mènent jamais vers une impasse.  


Le voyage du poème et de son écriture est celui de la vie. On chemine entre les heures, entre les lignes, à la frontière du songe, de l’imaginaire. On se confronte à la réalité tout en interrogeant les souvenirs. Font-ils partie de cette réalité? 

« Je pense à ce que les mots cachent
que les poètes ne maitrisent pas. » p135

Écrire c’est aussi se questionner sur la nature du présent et comment le représenter. Écrire c’est percevoir, les mots offrent une respiration neuve à nos aspirations.

« Et si la poésie
n’était rien
qu’un beau rouge-gorge » 132

C’est un jeu de patience « quand tout demande précipitation ». Un jeu qui exige calme, liberté, légèreté alors même que tout nous pèse. Quelque part les rêves, les souvenirs, les visions, les hallucinations attendent que le poète trouve leurs voies et les laisse s’exprimer. 

« Cet autre monde » parcourt le paysage poétique de Thierry Radière. Le poète souhaite « avoir une chance de surprendre le réel » et sait que pour se tenir debout « il n’y a que les émotions ». Le poème nous aide à vivre, il accueille « les mots qu’on a dans le ventre et que personne n’entend forcément » .

Dans chaque poème lu, il y a ce qui nous échappe de la vie, on pense pouvoir « agir concrètement sur ce qui nous échappe intellectuellement mais qui nous touche en profondeur. » 

Le poème c’est « jour après jour des nuits à refaire le monde et revenir toujours bredouille malgré les efforts de compréhension et l’envie grandissante d’être toujours lucide de plus en plus lucide? » se questionne Thierry Radière.

La vie est une quête, un voyage dont l’origine et le but nous est offert par bribes grâce au poème. Le poète se doit d’être un rêveur lucide, écrire impose qu’on soit avant tout un grand lecteur, un lecteur de tout. À la fin de la deuxième partie, on peut d’ailleurs lire :

« Mon entêtement à évoquer des sensations
est une manière plus personnelle
de parler de la vie,
des désirs et des peurs,
des petits pas et des grandes sueurs
partout présents dans le moindre
de mes écrits.
« 
 

La troisième partie porte le titre J’avais déjà dit un jour » (2019)

Thierry Radière écrit pour ne rien oublier, sans doute aussi pour être en mesure de « regarder la réalité en face au lieu de l’éviter ». Il s’agit sans doute surtout de comprendre « la direction que l’on prend ».

Le titre donné au livre est de nombreuse fois évoqué parce que la poésie de Thierry Radière se veut être une poésie du quotidien, du temps de la vie, de son déroulement qui n’est pas forcément linéaire et rigide. 

À la page 258, un poème commence et se termine par « Entre midi et minuit » Le temps pourtant exploré est bien celui du poème, de l’écriture, un temps décalé ou plus exactement intercalé, mélangé à celui de la vraie vie. La plage horaire est assez vaste pour se dire que ce qui nous échappe et qu’on tente d’inscrire dans le poème est à l’intersection de nos horizons, entre les lignes, sans doute au-delà des heures, hors temps. Le poème est d’un autre temps pourtant il ne cesse de s’imbriquer dans notre vie quotidienne.

Thierry Radière écrit pour avancer, vivre debout sans rien perdre des parfums et des saveurs des évocations enfuies dans la mémoire. Il écrit pour se rapprocher du fond de soi-même. Explorer l’inexprimable. affûter les mots afin de toucher les autres le plus simplement possible, sans rien compliquer, « sans tralala »
Thierry Radière aimerait


« poursuivre son travail de scientifique raté
mes expériences d’enfant perdu
mes collages d’artiste obsessionnel
et mes ajustements d’artisan zingueur.
 » 

Plus loin, il écrit:


« J’ignore tout
de ce que je veux dire
alors j’écris 
» P296

 « J’avance le coeur rempli de petites particules débordantes » . 

À la page 300 Thierry Radière écrit:


« Les questions que je me pose 
trouvent leurs réponses
dans mes livres
alors que je croyais jusqu’à aujourd’hui
qu’écrire c’était surtout
s’interroger en silence
sans point d’interrogation. »

*

« C’est en lisant et relisant
des poètes oubliés
que les idées viennent
des voix résonnent
des musiques naissent
et des fantômes se parlent 
»

Si la poésie est ce qui accompagne l’être humain quotidiennement et l’aide à formuler ses désirs propres, ses espoirs, ses rêves, elle est aussi ce qui constamment s’échappe, glisse d’une réalité à une autre. 

Thierry Radière aime résolument la vie, ce qu’elle a de plus palpable, de plus abordable, de plus sensible. Il l’aime au-delà des apparences, sous toutes ses apparences. Il aime sans fioritures, sans faire de chichi. C’est sans doute la raison principale qui me fait aimer à mon tour ce qu’il a écrit ici. Ses poèmes ont quelque chose d’inconditionnel, ne supposent aucun savoir particulier, ne ferment aucune porte mais accueillent les lecteurs dans toutes leurs diversités, avec respect. Un respect qui fait parfois défaut ailleurs. Le lecteur, chez Radière est accueilli comme un ami.

À la page 312, vous lirez le poème que j’ai élu comme étant celui qui résume bien mieux que j’ai pu le faire toute la beauté de ce livre.   

© Lieven Callant