Stenka MORRIS, Poèmes sur le falloir, Visuels de Muriel Rodolosse, Editions Exopotamie, 84 pages, septembre 2025, 17€

Stenka MORRIS, Poèmes sur le falloir, Visuels de Muriel Rodolosse, Editions Exopotamie, 84 pages, septembre 2025, 17€


« Falloir. Toujours. Obscène obsession. Falloir qui place en tout acte l’étincelle d’un feu dévorant. Il faut ! Vertigineuse injonction. J’écris, entre les vers pour que tu lises entre les lignes, ciselant de fines craquelures au marbre des pages, des mots que je cherche encore. … » (p.63)

  J’étais (un peu complaisamment) en train de lire les pages des derniers mois du Journal de Jules Renard – il a 46 ans, sa machine à vivre le laisse tomber, il voit bien qu’il meurt – quand j’ai reçu et parcouru ce recueil (au titre si étrange et caractéristique « Poèmes sur le falloir  » !) d’un vieil inconnu, et, relisant les trois passages alors recopiés de Renard, j’y ajoute (c’est la quatrième citation ici, un peu plus longue) un extrait de Stenka Morris. Pour l’un comme l’autre, leur arrivait ce qu’on ne peut pas vouloir : devoir ne plus pouvoir ! Je m’imaginais leur même monologue, quelque chose comme : »Voici la catastrophe. À toi de jouer, malheureux élu ! », sauf qu’à ce diagnostic (« il va falloir cesser d’être »), Renard ne survit pas, et Morris, semble-t-il, si (« J’écris pour après la catastrophe … »). 

« Le cerveau qui s’en va, impossible de le retenir. C’est comme si un pissenlit voulait rattraper ses poils » 

« Mon coeur bat comme un mineur enseveli qui, par des coups irréguliers, donnerait encore des signes de vie« 

« J’entre dans les mauvaises nuits, en attendant la nuit » (trois notations de fin 1909-1910 du Journal de Renard, donc).

Et voici l’extrait de Stenka Morris (p.49):

« J’écris pour après la catastrophe, lorsque lire sera devenu nécessaire et non subterfuge de soi. Lorsqu’enfin saouls nous aurons cessé de brader la mystique aux lumières sonnantes et trébuchantes du marché. Le peu qu’il restera de nous saura. Le peu saura que nous savons sans connaître et que nous connaissions sans voir. Le peu, déconcerté, nous débaptisera de l’attribut Sapiens« 

  Ce si étrange titre pour un recueil de poésie, qui ne précise d’ailleurs que son inattendu thème à l’infinitif – substantivé – (« le falloir »), nous dit quelque chose comme un singulier programme : « Je vais chanter le il faut« . Falloir, verbe impersonnel (comme pleuvoir) – comme lui sans première ni deuxième personne, ni impératif, mais, lui, non plus participe présent (on peut dire « des coups pleuvant sur … », mais rien ni personne n’est « fallant » sur …). On sait que le verbe vient du latin fallere (tromper, échapper à – comme on trompe un associé ou une attention), et ne s’est qu’assez récemment divisé en faillir (faire défaut, manquer à ou manquer de peu) et falloir (qui dit aussi « manquer » dans « peu s’en faut », « tant s’en faut », pour dire « de justesse » ou « de beaucoup », mais surtout – et lui seul – ce qui est requis ou approprié, c’est-à-dire, justement ce qui ne manquera pas d’arriver ou de convenir). « Faillir s’il le faut« , dit synthétiquement la page 68.  Falloir, ce n’est pas du tout faillir à son devoir, c’est bien plutôt devoir ce qu’on ne veut pas, c’est être tenu à (et par) ce à quoi on n’a pas souscrit, ou se retrouver lié à ce qu’on ne s’est pas prescrit. « Il faut » (sauf dans l’étroit sens de l’obligation morale, quand il faut rembourser son voisin, éduquer son enfant, informer son patient ou neutraliser un psychopathe – ce qui, d’ailleurs, entraîne conflit des devoirs quand le patient est psychopathe, ou le voisin mal élevé) renvoie à des faits, des états de choses, des situations qui ne se sont pas invités, comme la foudre, le Covid ou un carambolage routier – et qui n’entraînent, eux, aucun dilemme de conscience (il n’y a pas de possible conflit de falloirs !) : étrange devoir sans exigence, ou requête sans idéal, nécessité sans gré, issue d’une sorte d’initiative (plutôt fâcheuse) du monde – et qu’on n’a pas à vouloir  accomplir, mais au mieux à consentir d’accepter. Le cours du réel met en défaut notre volonté disponible, spontanée, connue; ce qu’il fait, c’est justement défaire notre pouvoir d’action acquis : l’incident de vie nous requiert, dans une adversité qui ne se retirera pas toute seule (« nécessité » n’est pas, étymologiquement, négatif pour rien, « ne-cedo » disant bien que ça ne « cède » pas, que quelque chose ne reculera pas devant notre liberté mise à l’épreuve, comme le confirment l’in-évitable, l’in-éluctable, l’in-dispensable, l’ir-réversible, l’in-falsifiable : en toute nécessité (physique, biologique ou logique : falloir, c’est toujours faire besoin), il y a de l’inempêchable, en amont (l’oxygène, indispensable pour respirer) comme en aval (le gaz carbonique, inévitable par respirer) – l’exemple est de Comte-Sponville – avec bien sûr la mortalité, qui est nécessaire jusque dans sa contingence, comme dans la tranquillement tragique sentence de Cicéron (« vita, quae necessitati debetur » : la vie, qu’on doit rendre au destin). Si, en morale, comme dit Kant sans rire, « la majesté du devoir n’a rien à voir avec la jouissance de la vie », dans le cours réel des vies, la souveraineté (en tout cas, l’autorité) du falloir a tout à voir, elle, avec la nudité de la mort. « Il faudra bien que je naisse au non-choix« , écrit l’auteur (p.52), c’est-à dire … qu’il ne faille plus rien !

« Il faudra bien que tombent ces années

suspendues au ciel menaçant de la nuit

que vienne la catastrophe tant attendue

– Savoir inexorable –

comme une pensée ancienne laissée au bord

du chemin

que l’on retrouve en repassant, intacte,

dont on reprend le fil 

en arrêtant le pas,

un réflexe du fond des âges surgi des entrailles

pour survivre à tout ce qui existe …« 

   Mais Morris poursuit (en indiquant un libre usage de l’impossible, et devinant qu’il faudrait déverrouiller de l’intérieur le falloir même) – et cela vient bousculer, mystérieusement mais décisivement, nos banalités spéculatives et nos trop attendues angoisses :

« Il faudra bien qu’elle tranche sa propre tête

et la balance à bout de bras

celle que la beauté subjugue

pour nous montrer les confins du possible (…)

Il faudra bien que je naisse au non-choix

comme l’écorce se crevasse

au remous de toute sève

dessinant tant de sans-issues

Que je rince ma bouche

au vinaigre du nécessaire

pour que ma bave même

dissolve l’encre de l’aveuglement

coulée sur l’espoir du papier.

Il fallait bien qu’éternellement je naisse » (p.51-52) 

  Trois remarques seulement.

D’abord, comme un poisson dans l’eau lugubre de ce falloir, chez cet auteur, un considérable humour (une visite, par exemple, chez sa neurophysiologue ?), quand son esprit fait face à ce qui est en train de le défaire :

« C’est pourtant bien ce qu’elle m’a dit :

« Vous avez ceci de particulier que lorsque

vous pensez,

des arbres s’éclairent dans votre tête »

Elle tenait cela de ces machines à colorier le

        cerveau

d’où elle tirait une bonne part de sa foi

Machines chargées de décider elles-mêmes

ce que des temps immémoriaux

nous devrions croire ou expurger … » (p.69-70) 

 Ensuite, le livre est merveilleusement illustré par les « visuels » de Muriel Rodolosse (eux-mêmes appelés  – ou commentés ? – par les dix « filigranes » de l’auteur) : on y voit des sortes de paysages pris à leur propre piège, mais, en multipliant sur chacun les textures, les directions, les plans, les échelles, les saisons,  on les sent aussi parvenir à s’échapper à eux-mêmes, à modifier les conditions d’exercice de leur propre présence !! Un filigrane, toujours décoratif, ajouré et implicite, semble bien jurer d’abord avec le sérieux, la compacité et l’aveuglante évidence du « falloir », mais il y a pourtant en lui un sceau secret, une sorte d’attestation ineffaçable, une impression inextirpable – qui évoque exactement le « falloir être soi » de l’authenticité même !

  Enfin, chez cet auteur si peu saisissable (« jamais nécessité » écrit-il, p.27, « ne fut plus lâche que la lumière » !) si sévère (« aveugles et sourds à ce qui nous traverse« , tels nous voit-il, et pétris de haine « pour nous soulager« ), si désillusionné (« Ce que l’on croit secours n’est qu’ancre qui nous retient » !), la vérité vient prendre, pour nous broyer, la sûre légitimité d’une bénédiction : « Alors, dans l’absolu d’un regard d’amour posé sur le monde, tout refleurit, sans aucune illusion » (derniers mots du recueil). Espérance d’un chaos nous offrant, par principe, tous les moyens de le bousculer ? En tout cas, ce généalogiste de la nécessité a le coeur clair, et généreuse est son intransigeance. Noble et profonde est l’œuvre. 

Camille LOIVIER, Nature en décomposition, Backland éditions, 116 pages, octobre 2024, 17€


Camille LOIVIER, Nature en décomposition, Backland éditions, 116 pages, octobre 2024, 17€


 « on nage la bouche ouverte dans la vase

on se souvient d’avoir été bercée

la douceur furtive de l’eau est celle

d’une queue de belette passant sous le nez du dormeur

(je ne sais pas ce que tu veux

tu ne cesses de t’écouler – )

alluvions et têtards ensevelis dans la vase

y étouffent sans bruit

– quel dommage de ne pas les suivre sans retour … ») (p.62) 

 Le titre de ce recueil de poésie « Nature en décomposition » pourrait, à tort, faire penser à un cri d’alerte écologiste (sur une nature déréglée par la pollution, et y perdant son ordre), ou à une observation d’agronome ou de simple promeneuse sur la putréfaction locale – par l’âge, les saisons ou les intempéries – d’un mince ou large biotope, mais (même si l’auteure, semble-t-il, jardine ou herborise volontiers), pas du tout ici ! La décomposition même du livre en « éléments » (sept « cycles », ici des pierres, du bois, de l’eau … jusqu’au feu et à l’air) signifie donc nettement : une analyse de la nature (en ses caractéristiques dominantes, en ses aspects matériels majeurs) – mais comme dramatisée (« décomposition » n’est pas neutre, et on sent comme une gêne ou un prix à payer dans la réduction de la complexité naturelle à ses forces et formes simples). La « décomposition d’un visage », par exemple, dit tout autant la division observatrice des traits par un portraitiste avisé que leur altération par une situation troublée. Pour le dire familièrement, affronter, épingler et disséquer la nature quand on n’est ni Linné, ni Lavoisier, ni Tarzan (ni même Lucrèce ou Spinoza) est périlleux : si la nature ne se déduit pas plus que la vie, c’est que chacune des deux découle, non d’un principe, mais d’elle-même. Et si elle ne s’analyse pas plus aisément que le temps, c’est que, comme lui, la nature se recompose indéfiniment et aussitôt elle-même ! D’ailleurs, « nature » en général veut dire aussi bien « essence » que « jaillissement », et elle est donc – promesses d’une difficulté redoutable – aussi bien principe de son propre écoulement que simple passage de ses raisons d’être. Mais notre poète, intègre et subtile, sait tout ça, et ce qu’elle se propose d’écrire connaît ce double constant défi de circonscrire ce qui s’échappe, et comprendre ce qui se relance. Et, de fait, rien de ce qu’on lit dans ce dense recueil ne prétend suffire, sans jamais pourtant renoncer à avancer. Comme « traduire« , dit quelque part Camille Loivier (elle-même traductrice), « est comme une lecture en trois dimensions » – car il y faut déchiffrer à rebours le flux des mots jusqu’à leur source, pour qu’ils sachent rejaillir en une autre langue – « décomposer » la nature,  c’est la faire revenir d’où elle vient pour qu’elle redéploie, au ralenti et comme à neuf, son style d’advenue. Voilà sa marche, son épiphanie farouche et tremblée.    

   Que trouve donc la poète dans cette « décomposition » de la nature ? Une vie plutôt minérale et végétative qu’animale (malgré un ours, une belette, un crapaud que déloge une bêche et quelques oisillons plus morts que vifs). Pas d’humains. C’est que l’affect qui règne ici est sentiment, plutôt qu’émotion ou passion : il n’existe pas d’émotion végétale (car réagir intensément à ce qui trouble suppose une sensori-motricité), et les passions ne sont qu’humaines (l’émotion de peur est animale, mais la passion est émotion du désir même, comme la jalousie est peur d’être trompé, l’ambition peur d’être devancé ou l’avidité peur de manquer…). La plante n’a certes pas de sentiments, mais tout sentiment (comme la confiance, l’anxiété, la tendresse, la rancune …) suppose d’être constamment exposé à quelque chose, de se  sentir participer à un milieu de vie ou en être exclu, d’être dans la lenteur d’un retentissement positif ou négatif – ce qui est l’être-au-monde végétal même. Et, par exemple, tout le recueil déploie comme une anxiété de longue haleine, buissonnante, ramifiée, une sorte d’anxiété sûre de sa prévalence, voire de son bon droit ! Extraits d’anxiété, qui parlent d’eux-mêmes :

« ne faut-il pas exorciser une maison

avant de lui donner son sommeil » (p.96) 

« les dieux sont des morts qui s’éloignent dans le vent

ils longent les murs

on les fuit

ils ont le goût amer du passé

chaque jour il faut se cacher

éviter leur regard à l’aube

avant qu’ils ne s’endorment … » (p.98)

« … montagne qui erre en moi, qui rampe en moi

(je coupe à travers)

montagne rasée

sa tête, son crâne (…)

quelqu’un arrose

j’entends le bruit de l’eau

et encore l’odeur de brûlé

la poussée d’une autre montagne » (p. 101)

  Et c’est avec tous les moyens qu’elle rencontre, en elle comme hors d’elle, que la poète sent médiumniquement la vie s’ouvrir ou se fermer à elle, et la substance des choses se sauver ou se perdre. Tous moyens du bord : son oreille (p.15), qu’elle colle aux pierres pour y déceler des sortes d’échos fossiles, et « la dilatation de leur corps comme un murmure ». Ses yeux (p.87), qu’elle ferme soudain pour que le ciel étoilé tombe au sol d’un coup ! Sa voûte plantaire même (p.86) :

« ce n’est pas encore l’obscurité

mais presque

pieds nus je reconnais la direction des racines

ma plante se courbe au-dessus de leur courbe

(je n’existe qu’à ce moment-là) »  

 Mais encore une cuiller (p.77), une hache (p.44), une manivelle de pompe Japy (p.68), et même une brosse à dents (p.83) :

« dans ma bouche

frotte la brosse à dents en écrasant les poils« 

La bouche, omniprésente, car en elle les éléments à la fois boivent et sont bus. La présence de choses de deux côtés de la peau obsède la poète, comme la hante être des deux côtés de l’eau à la fois :

« l’eau pénètre les bottes par l’intérieur

peu à peu

peau contre peau

l’eau du corps

et l’eau hors du corps

se rejoignent » (p.62)

et :

« car, si fraîche, on boit l’eau dans

laquelle on se baigne

nous imprégnant des deux côtés de la peau » (p.57)

car la vie même n’est qu’une eau compartimentée, boostée, se relançant elle-même, se « rongeant de l’intérieur » (p.77) pour se sauver de sa propre noyade. Le vivant est mystère d’une eau manoeuvrant sa propre décomposition pour se reformer toujours autrement. Ainsi fait la nature entière, pressent et suggère Camille Loivier, qui prête sa voix heurtée, profonde et fragile, à cette souveraine indéfinie recomposition. Poète aux si singulières postures (ici, la lumière lui fait un croche-pieds (p.28); là, une ombre appuie sur ses omoplates (p.86); là encore, l’onirisme est extraordinairement présenté comme l’impérieux phototropisme du pauvre, du démuni du jour: 

« tout tombe quand vient le soir

j’enfonce la pédale de sourdine (…)

je cherche encore

les rêves sont le seul lieu où il fait clair

mais il faut leur céder » (p.90)

 Voix qui nous convie, en quelque sorte, au bivouac onirique de sa si étrange nostalgie (tant d’existences laissées en suspens, avant nous, dans le courant universel !)  :

« Le rêveur vit dans un passé qui n’est plus uniquement le sien, dans le passé des premiers feux du monde« , écrit  ainsi Bachelard (cité p.95) 

Le même (car le monde de cette poète fait penser à un rare trio que Bachelard formerait avec Dickinson et Tarkovski !), qui se serait adressée à elle, certainement, ainsi : « Il faut guérir l’âme souffrante; et d’abord débarrasser l’âme des fausses permanences, des durées mal faites, la désorganiser temporellement« . 

 Trouver la vraie succession de nos états en extirpant celle, seulement consciente ou officielle, de nos images, c’est ce que fait l’humble et intrépide Camille Loivier, en « personne bien née » (à elle-même !), comme dirait Valéry (dans sa « Petite lettre sur les mythes ») :

« Il n’est point de personne bien née qui manque, chaque matin, à retirer de ses propres gouffres quelque énormité abyssale, quelque poulpe de forme obscure qu’elle s’admire d’avoir nourri« 

Et qu’elle nous décompose ici avec succulence.

Thierry Radière, Entre midi et minuit, poésie, La Table Ronde, 2021, 333pages, 17€

Une chronique de Lieven Callant

Thierry Radière, Entre midi et minuit, poésie, La Table Ronde, 2021, 333pages, 17€

Écrire c’est 
« Inventer un monde
où les autres viennent
des battements de coeur
à partager sans compter. »
 

La première partie illustre ces propos, le poème est un lieu de partages. Ce que l’on reçoit en lisant se transforme et transforme immanquablement notre vie. Modifie les battements de notre coeur. Chaque poème est dédié à un autre écrivain, poète, ami. Ce qui nourrit véritablement l’écriture, l’imaginaire, c’est l’autre. L’autre que l’on aime, que l’on contredit, qui au contraire appuie mieux que nous sur ce qu’on voudrait exprimer, cache autrement, fait vivre le mystère.  

À n’en pas douter, Thierry Radière est un grand lecteur, c-à-d qu’il consacre beaucoup de temps aux mots, pour qu’ils apaisent « les rides de la journée », diluent les peurs, ameutent une certaine insouciante naïveté.
« Vivre sera d’aller de totem en totem
de les faire tenir debout du mieux possible » être « un maçon éternel ».

« Ce que je retiens
de ma lecture
c’est cette lumière dont le poète
ne parle jamais dans son épopée
et que j’ai sentie fortement
réchauffer une partie de moi-même
dont j’ignorais l’existence
avant d’avoir lu ce poème
 »

La première partie du livre propose donc une lecture en même temps qu’elle initie à l’un des principes de base de l’écriture. Elle nous invite à être curieux, à se reconnaitre dans l’oeuvre de l’autre. À partir à la découverte et les chemins sont multiples.

La deuxième partie du livre comporte des poèmes écrits en 2018 et porte le titre « Je n’aurais pas pu voir ».  Heureusement, Thierry Radière nous réconforte en reprenant une phrase de Schoppenhauer: « L’artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde. » et une maxime de Mark Twain: « La seule différence entre la réalité et la fiction, c’est que la fiction doit être crédible. »

« Je suis un bricoleur du dimanche » écrit Thierry Radière à la page 154 pour rappeler à ses lecteurs qu’écrire la poésie c’est aussi accepter une « belle aventure » un voyage dont nous ne maitrisons sans doute pas tous les aboutissants, c’est découvrir la vie. Il veut aussi exprimer non sans humour, qu’il apprend à écrire en écrivant, le plus simplement et le plus humainement possible, en dilettante . Les poèmes de Thierry Radière se lisent comme on respire, naturellement, on va de mots en mots. Les poèmes ne nous mènent jamais vers une impasse.  


Le voyage du poème et de son écriture est celui de la vie. On chemine entre les heures, entre les lignes, à la frontière du songe, de l’imaginaire. On se confronte à la réalité tout en interrogeant les souvenirs. Font-ils partie de cette réalité? 

« Je pense à ce que les mots cachent
que les poètes ne maitrisent pas. » p135

Écrire c’est aussi se questionner sur la nature du présent et comment le représenter. Écrire c’est percevoir, les mots offrent une respiration neuve à nos aspirations.

« Et si la poésie
n’était rien
qu’un beau rouge-gorge » 132

C’est un jeu de patience « quand tout demande précipitation ». Un jeu qui exige calme, liberté, légèreté alors même que tout nous pèse. Quelque part les rêves, les souvenirs, les visions, les hallucinations attendent que le poète trouve leurs voies et les laisse s’exprimer. 

« Cet autre monde » parcourt le paysage poétique de Thierry Radière. Le poète souhaite « avoir une chance de surprendre le réel » et sait que pour se tenir debout « il n’y a que les émotions ». Le poème nous aide à vivre, il accueille « les mots qu’on a dans le ventre et que personne n’entend forcément » .

Dans chaque poème lu, il y a ce qui nous échappe de la vie, on pense pouvoir « agir concrètement sur ce qui nous échappe intellectuellement mais qui nous touche en profondeur. » 

Le poème c’est « jour après jour des nuits à refaire le monde et revenir toujours bredouille malgré les efforts de compréhension et l’envie grandissante d’être toujours lucide de plus en plus lucide? » se questionne Thierry Radière.

La vie est une quête, un voyage dont l’origine et le but nous est offert par bribes grâce au poème. Le poète se doit d’être un rêveur lucide, écrire impose qu’on soit avant tout un grand lecteur, un lecteur de tout. À la fin de la deuxième partie, on peut d’ailleurs lire :

« Mon entêtement à évoquer des sensations
est une manière plus personnelle
de parler de la vie,
des désirs et des peurs,
des petits pas et des grandes sueurs
partout présents dans le moindre
de mes écrits.
« 
 

La troisième partie porte le titre J’avais déjà dit un jour » (2019)

Thierry Radière écrit pour ne rien oublier, sans doute aussi pour être en mesure de « regarder la réalité en face au lieu de l’éviter ». Il s’agit sans doute surtout de comprendre « la direction que l’on prend ».

Le titre donné au livre est de nombreuse fois évoqué parce que la poésie de Thierry Radière se veut être une poésie du quotidien, du temps de la vie, de son déroulement qui n’est pas forcément linéaire et rigide. 

À la page 258, un poème commence et se termine par « Entre midi et minuit » Le temps pourtant exploré est bien celui du poème, de l’écriture, un temps décalé ou plus exactement intercalé, mélangé à celui de la vraie vie. La plage horaire est assez vaste pour se dire que ce qui nous échappe et qu’on tente d’inscrire dans le poème est à l’intersection de nos horizons, entre les lignes, sans doute au-delà des heures, hors temps. Le poème est d’un autre temps pourtant il ne cesse de s’imbriquer dans notre vie quotidienne.

Thierry Radière écrit pour avancer, vivre debout sans rien perdre des parfums et des saveurs des évocations enfuies dans la mémoire. Il écrit pour se rapprocher du fond de soi-même. Explorer l’inexprimable. affûter les mots afin de toucher les autres le plus simplement possible, sans rien compliquer, « sans tralala »
Thierry Radière aimerait


« poursuivre son travail de scientifique raté
mes expériences d’enfant perdu
mes collages d’artiste obsessionnel
et mes ajustements d’artisan zingueur.
 » 

Plus loin, il écrit:


« J’ignore tout
de ce que je veux dire
alors j’écris 
» P296

 « J’avance le coeur rempli de petites particules débordantes » . 

À la page 300 Thierry Radière écrit:


« Les questions que je me pose 
trouvent leurs réponses
dans mes livres
alors que je croyais jusqu’à aujourd’hui
qu’écrire c’était surtout
s’interroger en silence
sans point d’interrogation. »

*

« C’est en lisant et relisant
des poètes oubliés
que les idées viennent
des voix résonnent
des musiques naissent
et des fantômes se parlent 
»

Si la poésie est ce qui accompagne l’être humain quotidiennement et l’aide à formuler ses désirs propres, ses espoirs, ses rêves, elle est aussi ce qui constamment s’échappe, glisse d’une réalité à une autre. 

Thierry Radière aime résolument la vie, ce qu’elle a de plus palpable, de plus abordable, de plus sensible. Il l’aime au-delà des apparences, sous toutes ses apparences. Il aime sans fioritures, sans faire de chichi. C’est sans doute la raison principale qui me fait aimer à mon tour ce qu’il a écrit ici. Ses poèmes ont quelque chose d’inconditionnel, ne supposent aucun savoir particulier, ne ferment aucune porte mais accueillent les lecteurs dans toutes leurs diversités, avec respect. Un respect qui fait parfois défaut ailleurs. Le lecteur, chez Radière est accueilli comme un ami.

À la page 312, vous lirez le poème que j’ai élu comme étant celui qui résume bien mieux que j’ai pu le faire toute la beauté de ce livre.   

© Lieven Callant