Stevan TONTIĆ – Splendeur et ténèbres (Sjaj i mrak) – poèmes choisis traduits du serbe par Ivana Velimirac, édition bilingue, Voix Vives Al Manar, 3eme trimestre 2019, 64 pages, 12€

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Une Chronique de Marc Wetzel


Stevan TONTIĆ – Splendeur et ténèbres (Sjaj i mrak) – poèmes choisis traduits du serbe par Ivana Velimirac, édition bilingue, Voix Vives Al Manar, 3eme trimestre 2019, 64 pages, 12€ 

              Présenté ce 22 juillet au Festival des Voix-Vives de Sète par Patricio Sanchez, se montre et nous parle un poète serbe de 72 ans – ardent, troublé, plein d’humour – qui nous touche et instruit. Il avait dû, en 1993, huit années durant, vers l’Allemagne, quitter Sarajevo (la guerre en ex-Yougoslavie l’éduquant sans ambages à l’exil) pour y sauver sa peau et déployer son œuvre ; œuvre alors saluée de nombreux prix allemands, bien qu’en français ce premier recueil traduit (un court florilège) ne nous découvre que tardivement un superbe auteur.

   Stevan Tontić remercie d’abord la mort, sa « chérie », de lui donner son horizon réel :

« Merci, la mort.
Mon âme est forte,
claire et déterminée,
mes bras pourrissent.
Si tu n’existais pas,
en quoi alors me transformerais-je,
ma chérie ? »  (p. 27)

    Il remercie Dieu (« Merci de m’avoir ôté le don de l’ouïe », « Merci de m’avoir enlevé le don de la parole » …) de le priver de ses habitudes, c’est à dire de l’arracher à une vie sans effort, sans factures, sans loyer de présence, en lui arrachant, justement, une à une, ses ordinaires fonctions :

« Merci, mon Dieu, de m’avoir aveuglé
(et en cela tu es resté fort)
car que saurais-je de tout cela
sans ce regard de l’autre côté
(sous les paupières à jamais tombées)
de mes ténèbres aux ténèbres du monde ? »  (p. 41)

    C’est que Dieu (plaide-t-il, dans une souriante théodicée) a une immense excuse : Il ne peut être ni trop près de l’homme (car Lui à portée, quelle humanité ménagerait et aménagerait-on encore?), ni trop loin de lui (car Lui hors de portée, quelle surnaturalité de carnaval ne goberions-nous pas ?). Il n’y a pas de juste distance de Dieu à l’homme (seule créature libre de ses intervalles) : c’est pourquoi le mérite s’exerce sans garantie, et la grâce se reçoit sans mérite.

   Tontić estime que, la fin du monde étant récemment devenue inévitable, la stratégie psycho-commerciale et socio-politique trouvée est … de rendre la fin de la vie vivable. Même ceux qui devront mourir avant la fin du monde (« les condamnés à mort » p. 51) et ceux qui la privatisent et l’anticipent artisanalement (« les bombes humaines », id.) sont intimidés par l’Apocalypse réelle (inéluctablement partagée, puisque publique),

     « même eux en parlent dans leur barbe »  

Pour le reste, la gestion festive du temps qui reste nous aménage en millions de clins d’œil amnésiques l’intervalle entre le dégoupillement de la grenade globale et son explosion :


« Ainsi ce monde, bien que dans un état de la matière
Monstrueux de la mise à mort permanente,
Devenue digérable et acceptable,
Existe encore – spectacle amusant
Avec le recrutement d’acteurs bien rémunérés
Et de metteurs en scène supérieurs en technique militaire » (p. 51) 

A qui, demande d’ailleurs (avec sa sereine amertume) Tontić, voudrions-nous donc « prouver que nous sommes encore vivants », puisque la raison seule se sait en vie, et qu’elle-même a déjà atteint l’enceinte du cimetière ?

Le Ciel est, de toute façon, déjà tombé si cruellement sur la tête de l’enfant Stevan (aux jours de comprendre que son cœur même dressait les obstacles le coupant des autres, qu’il est plus malaisé de renaître dans sa vie qu’à partir d‘elle, ou que « les femmes aussi, mais en cachette, font la petite et la grande commission », comme il le découvre, « ébahi », à trois ans – p. 57) que la Désillusion finale – le monde mangera tout cordage nous liant à lui – ne peut plus aggraver grand-chose.

Tontić distingue alors deux parfums décisifs : le « parfum de cimetière », (que connaît, dit-il, tout ce qui a déjà un pied dans la tombe, ou qui aura simplement posé un genou devant l’une d’elles), et le « parfum d’éternité » (celui, suggère-t-il brutalement, qui désodorise les génocides) qu’on ne peut deviner qu’au moment de périr ensemble pour rien : une masse exterminée, accédant à l’au-delà, y constatant 

« que Dieu, selon tous les indices, n’avait pas été à son poste de travail » (p. 59)

L’homme que nous avons vu et entendu à Sète, à la fois impérial et difficile à lui-même, suggérait que l’horreur de l’Histoire, en un sens, simplifie l’usage des vertus et les choix de destin : le courage, dans un carnage en cours, redevient naturel – le peu de corps dont on dispose suffit toujours ; l’exigence de justice cesse de nous harceler, puisque tout devoir de droit suppose la paix et toute équité requiert un avenir sûr, deux choses que l’horreur continuée annule. Mais la fidélité, même par contraste, est toute tracée : puisque la mort y multiplie les propositions, autant en profiter, suggérait malicieusement Stevan Tontić, pour mourir de ce à quoi on n’aimerait de toute façon pas survivre :

« S’il m’était donné d’être exécuté,
exécuté au beau milieu de la journée qui baigne dans la forte lumière,
que ma vie vide – et j’avoue, Dieu
la remplissait de temps en temps
(parfois, ça débordait aussi) –
finisse dans ce lieu pour toujours »  (p. 19)

© Marc Wetzel

Cathy Garcia Canalès, Aujourd’hui est habitable, poésie, Cardère éditeur, 36 pages, 2018, 12€

Une chronique de Lieven Callant

Cathy Garcia Canalès, Aujourd’hui est habitable, poésie, Cardère éditeur, 36 pages, 2018, 12€

« Aujourd’hui est habitable » affirme le titre de ce recueil de poésies. Reste à savoir par qui et comment? 

Pour le savoir, il faut peut-être se rendre au jardin. En ce jardin intérieur aussi. Apprivoiser son regard, être capable de distinguer sans juger, sans abattre, sans disqualifier. Utiliser le silence pour lancer ses messages, attendre, comprendre. Redouter et douter encore. Se mettre à la place de l’arbre, de l’autre. Suivre les racines au-delà des tourbes noires, des terres bouillies par la pluie. Contourner les dires « D’austères marionnettes (qui) attendent à la porte avec leur couteau à moelle »

Se délester, se désengluer, s’estomper en commençant par les angles. L’être humain est plein de contradictions. Il n’est pas facile de savoir ce qui se cache sous les mots qu’il nous donne ou nous lance telles des graines qui devraient nous nourrir. Tellement de phrases finalement blessent, ne sont pas à leur place. Tellement de lucioles se font passer pour des étoiles.

J’ai le sentiment que c’est contre cela que s’élève la poésie de Cathy Garcia Canalès. Elle témoigne d’un travail personnel complexe. En quelques pages, elle invente son langage avec ses références propres, ses significations spécifiques, ses jeux de contrastes ou ses potions de mots presque semblables. C’est finalement entre les lignes, au détour d’un assemblage de mots que l’on découvre l’humain, le végétal, la vie suintant autour du minéral. Les astres, les mots, la vie se cache dans le jardin de Cathy Garcia Canalès. Le jardin du poème, le jardin de l’écriture. 

« nos mains dépliées

les dés d’argile roulent

comme des perles »

Habiter la poésie ce n’est pas qu’habiter une prison obscure, ce n’est pas chercher d’une manière sournoise sans jamais oser se l’avouer qu’on ne désire que la gloire. Obtenir le pouvoir sur les mots. Nous forcer à les boire. 

« tandis que s’envole la chimère

libre et merveilleuse

nous secouerons la pesanteur

pour fuir l’étreinte des goudrons

roulerons sous les horizons

tranchants comme des rasoirs

à la gorge du ciel »

Le travail poétique de Cathy Garcia Canalès explore l’aujourd’hui. La brièveté omniprésente. Explore les chemins jonchés de ronces, de racines, de sources entravées, de saisons qui se mélangent. L’auteur avance sans machette, sans s’empêcher de regarder, de comprendre que son amour est un combat et que rien n’est gagné d’avance.

« bientôt nous irons nous aimer

la tête ourlée de pluie »

La poésie de Cathy Garcia Canalès au même titre que deux des images qui accompagnent les textes ne montre pas uniquement ce qu’elle donne à voir ou décrit avec une précision tranchante. Elle canalise des zones de flou, de brumes et devient en certains points abstraite, inimaginable. 

Cette semi-abstraction devient habitable il faut juste franchir une clôture, nos frontières. 

« la rumeur fauve du soir

perce la gangue du monde »

« dans la cuve des constellations

un dangereux morceau d’immensité

oeuvre et s’enroule »

Toutes les clés de cet endroit habitable ne nous sont pas offertes car les serrures changent d’un individu à un autre mais aussi parce qu’il nous faut apprendre que ces clés n’ont pas à tomber dans les mains de n’importe qui. Cet espace habitable se préserve. Se cache là où on ne le soupçonne pas. 

Quelque chose de ce livre et sans doute l’essentiel s’échappe toujours. Est au delà de ce chemin défriché. Quelque chose nous pousse à nous demander: « Vais-je bien? »

Lieven Callant

Les samedis sont au marché, Thierry Radière & Virginie Dolle, Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2017, 52 pages, 12€

Chronique de Lieven CallantNumériser 1

Les samedis sont au marché, Thierry Radière & Virginie Dolle, Editions Les Carnets du Dessert de Lune, 2017, 52 pages, 12€


La place du marché est souvent l’endroit central d’une ville, d’un village où les gens se rassemblent en premier lieu pour y faire des achats liés à leurs besoins vitaux: se nourrir. Mais avec l’affirmation du titre, l’allusion ne se limite pas à cet endroit riche en saveurs où l’on trouvera nourriture et vêtements et où l’on rencontrera les voisins, les amis mais à ce choix apparement arbitraire de se réserver un moment dans notre quotidien où l’on cesse de se laisser porter par les évènements sans les avoir véritablement choisis. Le samedi est à la forêt, le samedi est au jardin, le samedi appartient au jeu, au rêve. On se réserve un moment quelqu’il soit pour se recentrer sur soi-même et être ainsi disponible aux autres, à ce qui se vit autour de nous. Le samedi est à l’écriture. Mais qu’est-ce qui nourrit l’écriture? Thierry Radière répond à cette question et je laisserai aux futurs lecteurs le soin de chercher les réponses en même temps que l’auteur grâce à ce nouveau livre.

L’écriture poétique est à mon sens le thème principal de ce livre partagé en plusieurs petits textes qui évoquent les réflexions, les actes de rêverie et de prise de conscience, le jeu, la résolution des énigmes posées par quelques uns des souvenirs. Solutions qui consistent bien souvent à réussir à se détacher d’une vision trop fermée par une acceptation de soi et de l’autre. Vivre sans remords. C’est sans doute un « travail » qui se fait et se vit en amont de l’écriture.

Le regard et la parole de Thierry Radière se rapprochent par moments de l’enfant de huit ans qu’il fut et qu’il est encore parfois au travers de sa fille, il parvient à récolter cette fraîcheur infinie et cette curiosité sans préjugés qu’on a à cet âge et qu’on devrait garder. Imagination qui ne connaît pas les frontières que s’imposent les adultes ou que la vie quotidienne leur a imposées. Ainsi comme dans un jeu de rôle, on choisit le personnage que l’on devient et il n’est plus impossible de retourner en arrière, d’inviter sa mère à ce marché des saveurs libérateur, il n’est plus interdit de songer qu’elle ne serait plus enfermée par une vie de contraintes, de devoirs familiaux et professionnels qui ne lui laissaient plus le temps d’exister, d’être à elle-même.

Il est certain que l’adulte qu’est Thierry Radière a pris le temps de choisir ses priorités: le marché, la place centrale de son univers intérieur où l’on choisit et récolte bien plus que des marchandises, sert tout comme la cuisine dans sa maison, de lieu de paroles et en particulier les paroles que nourrissent les rêves, et les questionnements insolites, un lieu où cette parole devient libre, on prête attention et respect à celles des autres, même si l’autre est un enfant, un inconnu, un souvenir..

Le livre est léger, amusant, amusé, savoureux et rythmé d’éléments familiers réconfortants. Il n’aborde pas un présent idéalisé donc lointain et inaccessible. Tout est à porté de main, comme au marché. On se reconnait dans bien des situations. Celle qui fait qu’on entend malgré soi, des conversations qui nous bouleversent, celle où tout en écoutant quelqu’un nous raconter son histoire, on ne peut s’empêcher de continuer à songer à la nôtre.

Cette limpidité, on la retrouve aussi dans les illustrations signées Virginie Dolle, illustrations qui soulignent d’ailleurs l’humour doux qui nait entre les lignes des textes.

Thierry Radière a partagé sur Facebook quelques extraits de son livre, et on peut suivre aussi ses cheminements littéraires sur son blog. Je ne résiste pas au plaisir de donner à lire et à voir, ce que j’ai tenté d’expliquer à propos de ce livre ensoleillé.

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©Lieven Callant