Claude LUEZIOR, « FURTIVE », traduit en roumain par Tudor Stefan GOTIA, Editions ARS LONGA, Préface de Sonia ELVIREANU, 120 p., photo de couverture : Nicole Hardouin.


Cela ne ressemble-t-il pas à un miracle, à notre époque agitée où chacun vit, seul dans la foule, avec son portable, qu’un très jeune étranger étudiant en lettres, s’attache autant à l’œuvre d’un poète qui pourrait être son père, et décide de le traduire dans sa langue natale : le roumain?

Il faut dire que le sujet du livre est : L’AMOUR. L’AMOUR, oui, mais affranchi des lourdeurs sexuelles habituelles.  « FURTIVE » recueil publié en 1998 par l’excellent Claude LUEZIOR prend aussitôt de la hauteur quant au sujet car il fait toujours le lien entre le céleste et le terrestre :

‘’Rejoindre l’oiselle / emplumée / d’étoiles premières / au bout du paradis / Pour encore / sentir le luxe/ d’un tressaillement / d’elle’’(L’avez-vous vue ?)

« FURTIVE » un titre qui chasse d’emblée, il faut le redire, toute pesanteur quant au thème du sentiment amoureux que l’on veut immortel :

« Elle sera fluide / au mitan de ma nuit / qui susurre / nos hormones essentielles » (Flamme)

« Homme et femme/ qui coulent / ensemble / et pour toujours » (Deux)

Pour le poète Claude LUEZIOR, c’est évident et essentiel, la femme aimée incarne à la fois les liens charnels et spirituels indissociables sur le chemin d’éternité :

« Mon cœur est en désir / d’écrire la liturgie de la vie » (Je te salue)

Ainsi nous voguons au rythme du poète et de sa quête d’amour :

« J’aimerais trouver / des noms grands / comme des mains écloses / sous les voiles du vent / des noms / comme des sources / des fleuves et des navires » (Un nom)

Citons la belle conclusion rédigée par la professeure d’université et autrice Sonia ELVIREANU : « En ces temps troublés par les guerres, la poésie est, pour LUEZIOR, le festin des anges où s’unissent beauté, respect et tolérance. Un repas indispensable à l’âme. »

Il suffit de lire « FURTIVE » ce très élégant recueil, dont la première de couverture est illustrée d’une belle photo de Nicole Hardouin représentant un brin de monnaie du pape sur fond de ciel bleu, pour se convaincre définitivement de la réelle beauté des textes.

Christine Hervé, Dernier émoi, 120 p., Ed. Traversées, 2023, ISBN 9782931077078


Curieuse expérience que de lire une prose sans aucune ponctuation : on s’y perd un peu, mais finalement, en relisant, en scandant sa propre respiration, naît une sorte de complicité avec la poétesse, en une manière de décodage qui n’est pas désagréable.

            On ne connaît plus les nuances du vert de ses yeux la douceur de ses mains mais l’écho de sa voix vibre encore fantôme offert au blanc du ciel     

Le « on », rehaussé par une lettrine, est à la place du « je » et renforce le contexte dramatique. Désespérance ?  

On accroche les guenilles de nos songes on se plaît à de belles retrouvailles au mitan du lit on lui crée des histoires héroïques lui chante des louanges il se complaît à nos fantasmes habillé de lumière ou de brume il resplendit. 

Prose poétique, bien entendu, où naissent et s’étoilent les images. Nous  ne le dirons jamais assez : certaines proses ont davantage de poésie que des textes rimés et à la verticale. 

L’absence a ici un rôle central, térébrant, incantatoire. Dans un silence assourdissant, exprimant une violence contenue mais surtout une révolte et son lot de souffrances.  Paradoxalement, jusqu’à porter les espérances en étendard, jusqu’à danser sur ses silences…  

Cela dit, ce recueil est pluriel, avec des textes comprenant des phrases syncopées, lapidaires, rythmées par une très abondante ponctuation (comme si l’autrice était en manque) et enfin des poèmes libres, jetés sur le blanc de la page. Tour à tour : 

 Scanner. Tumeur. Dans le bas ventre. Son homme ne dort plus. Il arpente la chambre. Broie le noir de la nuit. Et elle qui voudrait se reposer ! Elle entend jusqu’à ses pensées -Viens, le lit est froid.- Non, je vais à l’étable. Une vache doit vêler.

 Puis, plus tard, dans le chapitre Dernier émoi :

                                               Ne dis rien

                                               Seules nos mains

                                               Seules nos lèvres

                                               personne

De façon étonnante, la section poèmes s’intitule tourbière, alors que leur fluidité aurait suggéré « torrent» ou « cascade ». Toujours est-il que l’autrice maîtrise plusieurs styles, lesquels donnent une différente coloration à chaque texte.

Vers la fin, ce recueil renoue avec le registre d’une symphonie amoureuse :

                                                      Son baiser

                                                      oublie les années

                                                      et mon cœur bondit

                                                      au parfum sauvage

                                                      de l’adolescence

Expérience littéraire hors normes. Condensé d’âmes, de fulgurances : Christine Hervé joue avec les mots, la (non)-ponctuation, l’espace de la page mais aussi ses (et nos) sensations, notre empathie, certainement. 

            À relire une fois encore, avec passion.