Entretien avec Chantal Couliou par Marie-Hélène Prouteau 

Marie-Hélène Prouteau

Chantal Couliou, vous êtes publiée par plusieurs maisons d’édition, Le Dé bleu, Rafaël de Surtis, La Porte, La lune bleue, Soc et Foc, Voix tissées, Gros textes, Unicité, Encres vives, les éditions du Petit Pois, les éditions Sauvage. Et dans plusieurs anthologies.  

L’ouvrage-somme Femmes de lettres en Bretagne* vous présente parmi « les poétesses à lire et à découvrir » et précise que vous avez publié une trentaine de recueils, dont des haïkus. Depuis quand écrivez-vous ? Et quelle nécessité vous a poussée à publier ?

* Editions Goater, 2021. Matrimoine littéraire et itinéraires de lecture, du Moyen-Âge à nos jours, Gaëlle Pairel,Jean-Marie Goater, Geneviève Roy, Claude Thomas.


Chantal Couliou

J’ai envie de vous répondre depuis toujours mais plus sérieusement à l’adolescence. Des poèmes de révolte. C’était une manière de dire un mal-être comme beaucoup de jeunes en général à cette période de la vie.

Une fois écrits, les poèmes ont besoin de prendre l’air, de vivre l’épreuve de la lecture par d’autres. La poésie se partage. La publication permet aussi la rencontre avec des plasticiens et des photographes. Je voudrais ici remercier les revues qui ont publié mes premiers poèmes : Lieux d’être, Les Cahiers Froissart, Friches, Spered Gouez/l’esprit sauvage… et mes premiers éditeurs Michel Cosem et Jacques Fournier.  



Marie-Hélène Prouteau

Vos poèmes évoquent souvent la nature. Les titres des recueils sont très significatifs, Au creux des îles, De l’algue à la pierre, Dans les coulisses du jardin, Du soleil plein les yeux. Quelle place la nature et la mer, en particulier, ont-elle dans votre inspiration ?



Chantal Couliou

Je vis au bord de la mer. L’océan ne peut pas nous laisser indifférent. Tantôt apaisé, tantôt en furie. Observer et écouter les mouettes, les goélands mais aussi les passereaux, le rouge-gorge, une mésange qui se nourrit de graisse en hiver sur le rebord d’une fenêtre, le coucou annonciateur du printemps, le hululement de la chouette au cœur de la nuit. L’arrivée des primevères sur les talus ne cesse de m’émerveiller et ce depuis mon enfance. Je ne m’en lasse pas. Nous vivons avec la nature que nous malmenons alors qu’elle est pour nous source de sérénité. Le défilé des saisons dans les arbres m’accompagne. Il suffit de me pencher à la fenêtre pour les retrouver

Le soleil, la pluie, le vent influent sur notre présence au monde, modèlent nos sensations, nos émotions. Le vent nous ramène à notre fragile condition d’homme face à la force des éléments. Les tempêtes, les cyclones, sont là pour nous le rappeler. Impossible de lutter contre.


Marie-Hélène Prouteau

Vous reprenez à votre compte la belle formule d’Abdellatif Laâbi, le grand poète marocain dont le nom, la vie et les poèmes incarnent un idéal d’humanisme et de justice :  » De l’homme à son humanité la poésie est le chemin le plus court le plus sûr ». Pouvez-vous nous dire comment cette dimension traverse vos propres poèmes ?


Chantal Couliou

Celui qui lit, qui écrit de la poésie montre une part d’attention à l’autre, aux autres. Il tente de comprendre un univers, le sien et ceux plus lointains. La poésie console. La poésie nous permet de regarder au-delà de nous-mêmes. Elle est une présence au monde, le contraire de l’indifférence. Je suis poreuse à ce qui se passe à l’autre bout de la planète ou tout près de moi. Je suis poreuse à la vie de l’autre, à ce qui peut le blesser, le rendre heureux et c’est cela qui crée le besoin de dire, d’écrire. La poésie est bonheur, malheur, échecs, joies, réussites, … J’écris à partir de mes émotions, de ce que je ressens.


Marie-Hélène Prouteau

L’on est frappé à vous lire par la dimension lyrique de votre univers poétique. D’un côté, une poésie du quotidien, simple, évoquant soit votre vécu d’enseignante, ou la petite maison en granit, ou ces souvenirs d’une grand-mère dans Le temps en miettes, éditions Soc et Foc :

« Toujours assise au même endroit
les mains 
croisées sur ses genoux,
elle voyage
sur l’un de ces cargos
béats d’exotisme.
Sur ses épaules
le murmure des années
et dans ses yeux
le regard d’un ancêtre chinois » 

Mais pointe aussi cette curiosité pour souci l’ailleurs avec l’Île de Pâques dans Rapa Nui. Et le souci du monde qui souvent tourne mal : « Attentat à New-York / rapt de jeunes filles au Nigéria », écrivez-vous. Y a -t-il une double tonalité dans votre écriture ?


Chantal Couliou

Double tonalité oui parce que je vis ici et maintenant mais que je connais d’autres ailleurs et ces ailleurs sont ancrés en moi.
Le poète voyage sur des chemins de traverse. Il découvre et partage de nouvelles terres lointaines. Lire et écrire permettent d’enrichir le regard sur le monde, éveillent notre curiosité, nous incitent à la remise en question, au doute. 

La Bretagne, terre de légendes, les grands explorateurs partis de Brest, l’océan, la poésie me poussent à regarder plus loin, de l’autre côté du monde.


Marie-Hélène Prouteau

Vous mettez ces mots de Charles Juliet en exergue de votre recueil Une traversée de soi, éditions Sauvages :  » Ecrire pour repousser mes limites, agrandir mon espace intérieur, me rendre plus libre ». Pouvez-vous nous éclairer ? En quoi vous retrouvez-vous dans ce propos ?


Chantal Couliou

Ce recueil a été écrit durant ces deux dernières années de Covid, avec des périodes de confinement plus ou moins longues. L’écriture m’a permis de passer au-delà de cet enfermement forcé et de la vie sociale mise en berne. Elle m’a permis de ne pas me recroqueviller sur moi-même. Tout en écrivant, je lisais ou tout en lisant, j’écrivais pour m’offrir et m’ouvrir à d’autres horizons, d’autres espaces. En dehors de ce recueil, l’écriture me permet de dire ce qui m’anime, me fait vibrer ou bien m’attriste. Comme si je déposais un fardeau pour pouvoir aller plus loin.


Marie-Hélène Prouteau

Vous reprenez à votre compte ce propos de Joël Vernet pour dire votre venue à l’écriture : » Lire à en devenir fou. Ecrire alors pour contrer cette folie de la lecture. Terre immense des livres. Plusieurs vies nous seraient nécessaires pour accomplir ce long voyage. ». Pouvez-vous évoquer ces poètes qui vous ont accompagnée et quel apport vous avez trouvé chez eux ? 


Chantal Couliou

Un partage. Je me sens moins seule pour affronter la vie. Je retrouve chez d’autres ce qui me met en joie, ce qui me chagrine, ce qui me permet de comprendre la vie, le monde. Depuis toute petite je suis passionnée par les livres, la lecture.

Quant aux poètes que j’aime côtoyer, ils sont nombreux. Je lis mes contemporains. J’essaie de me faufiler dans des univers, des écritures différentes pour élargir mon propos, pour en quelque sorte agrandir mon écriture. C’est un travail sans fin, le poème remis sur l’établi tous les jours.

Comme le dit si bien Colette Nys-Mazure « Lire m’entraîne dehors comme dedans ».

J’aime Guillevic pour sa brièveté, ses poèmes ciselés. Xavier Grall pour ses poèmes inspirés du terroir breton, de la rudesse de la vie en Bretagne à son époque, François de Cornière pour sa poésie du quotidien, Antoine Emaz pour sa concision ; j’apprécie aussi beaucoup ses écrits en prose : Cuisine, Flaques, Planche, Cambouis, Lichen encore,… J’ai le sentiment de partager la vie avec ces poètes tels Joël Vernet, Charles Juliet. Ils disent quelque chose de mes émotions, sensations dans leurs mots. Ils me permettent de savoir que je ne suis pas toute seule. Leur poésie résonne en moi.


Marie-Hélène Prouteau

Vous avez réalisé des livres d’artistes, avec Lydia Padellec, elle-même poète et fondatrice des éditions La lune bleue. Et Marie Desmée, plasticienne et poète. Vous aimez la peinture et vous avez écrit sur la photographie l’ouvrage Saint Denis, fenêtres ouvertes, éditions PSD. En quoi ces expériences au-delà des mots vous attirent-elles ?


Chantal Couliou

J’aime écrire avec des artistes, des photographes parce que cela me permet d’entrer dans un nouvel univers, rencontrer quelque chose de nouveau. Concernant l’ouvrage sur Saint Denis, c’était une très belle aventure que celle d’écrire à partir de photos sur le vieux Saint Denis. Je devais imaginer cette ville, non pas telle que je la connaissais mais comme elle avait pu être autrefois. Cet album s’est construit avec un historien–photographe Pierre Douzenel qui m’a raconté sa ville. J’ai découvert des tas de choses passionnantes non seulement sur l’histoire mais aussi sur l’architecture, la vie quotidienne, la vie politique,…

Ecrire sur une œuvre d’art permet de prendre de la hauteur, du recul par rapport à son écriture car souvent les mêmes thèmes sont à l’œuvre dans mes poèmes et vous les avez notés plus haut. Le partenariat avec d’autres arts oblige à sortir de sa zone de confort. Ecrire à partir de photos, de peintures, d’œuvre d’art permet de se mettre hors de soi, de se mettre à la place de l’autre d’une certaine façon, permet de s’approprier une autre forme de pensée.

Travailler par exemple avec la plasticienne Choupie Moysan est une aventure qui se poursuit à la fois du côté de l’illustration, de l’édition (CMJN) puisqu’elle a permis l’édition de Grand Large avec les illustrations de Marguerite Roland (encres et pastel) et de l’écriture puisque nous avons écrit ensemble Sens dessus dessous et Du bleu en tête. D’autres projets sont en cours avec une troisième complice d’écriture, Régine Bobée ( co-auteur aussi des deux livres cités précédemment).

À quatre reprises, j’ai travaillé avec Evelyne Bouvier. Ses aquarelles sont magnifiques et s’allient parfaitement avec mes écrits. Elles résonnent en moi. 


Marie-Hélène Prouteau

Vous vous êtes tournée vers le haïku, en particulier avec Du soleil plein les yeux éditions Uniciét..En quoi la forme épurée, la soudaineté de cette forme poétique  correspondent-elles à votre sensibilité ?


Chantal Couliou

J’ai découvert le haiku en 1995 sous la houlette de Jean-Hugues Malineau. La lecture dans la foulée de A Kyoto rêvant de Kyoto de Basho aux éditions Moudarren  et celle de Fourmis sans ombre confirma ma passion pour ces petits poèmes. Depuis, le haïku est devenu un fidèle compagnon. Membre de l’Association Francophone de Haïku et fidèle de Gong dès ses premiers pas. Le haïku est pour moi un bol de légèreté, un zeste de fraîcheur, une pincée d’impertinence, une multitude de clins d’œil et plein d’autres choses encore.

J’ai commencé par lire les « classiques » Basho, Buson, Shiki, Issa… Au moment de cette rencontre, j’étais une jeune maman qui devait mener plusieurs « tâches » de front et qui avait peu de temps devant elle. Le haiku m’a peut-être, dans un premier temps, captée pour cela ? Captée aussi parce qu’il permet de dire les choses simples du moment telle la photographie d’un instant. Il permet d’être plus présent au monde, à ce qui nous entoure, à cet oiseau qui prend son envol, à cette mouche qui nous embête, à cet autre qui nous interpelle. 

Le goéland/sur le parcmètre/à quel tarif ?

À table/la mouche/et moi

Ce dimanche/ croisé mon ex/vide-grenier

Il nous permet d’être moins indifférent au monde dans lequel nous vivons. Il nous pousse à l’observation pertinente. Le haiku contrairement à ce que l’on pourrait penser, du fait de sa longueur, est quelque chose de difficile à écrire. Il faut le raboter, le limer, enlever toutes les scories pour n’en garder que l’essentiel. 


Marie-Hélène Prouteau

Vous écrivez aussi des nouvelles publiées aux Découvertes de La Luciole, Unicité et en revues… Et des textes pour la jeunesse. À quoi répondent chez vous ces formes différentes d’écriture ? 


Chantal Couliou

Cela dépend des périodes de ma vie et du temps dont je dispose. L’écriture jeunesse est (était) en lien avec mon métier d’enseignante.

Quant à la nouvelle, elle se fait urgente lorsqu’un développement plus long s’impose. Chaque forme littéraire a quelque chose de différent à dire. L’écriture d’un haiku ou d’une nouvelle, ne relève pas du même ressort. Cela ne fait pas appel au même besoin, aux mêmes exigences. La nouvelle est une écriture qui exige du temps, du travail.


Marie-Hélène Prouteau

Votre dernier recueil est publié aux éditions Sauvages crées par Marie-Josée Christien et poète elle-même et animatrice de la revue Spered Gouez. Pouvez-vous nous parler de ce recueil qui vous a valu le prix Paul Quéré ? 


Chantal Couliou

L’édition du recueil est la récompense du prix Paul Quéré, prix qui est en lien avec ma démarche poétique. Une traversée de soi a été écrit durant ces deux années de pandémie. De derrière mes fenêtres, j’ai pu observer le monde proche, la mer, la neige sur la ville enrobée de silence, la vie, même réduite, qui surgissait ici et là dans le chant d’une corneille, les criailleries des goélands, la visite quotidienne d’un rouge gorge. Malgré les aléas de cette épidémie, je guettais la lumière, la lueur d’espoir, le rayon de soleil. Cette période nous a montré notre vulnérabilité, notre humble place dans un monde qui nous dépasse, dans un monde plus grand que nous et qui peut bouleverser nos vies du jour au lendemain sans que nous en ayons vraiment idée. L’espoir du mieux était toujours là, tapi dans un coin de mon cerveau. Espoir qui permet d’avancer chaque jour. La lecture m’accompagnait durant cette résidence à domicile forcée. Je n’étais pas toute seule. L’important dans tout cela étant d’être vivant et de profiter de chaque instant. En même temps que cette traversée d’épidémie, les années passent et le corps se fait moins souple, plus douloureux. Le temps m’est de plus en plus compté. Autant de raisons pour ne pas s’enfermer dans la jérémiade et garder un œil émerveillé sur ce qui fait notre quotidien, notre vie.



Extraits 

Chantal Couliou, Une traversée de soi, ED SAUVAGES ,76 pages, EAN : 9782917228623 

1-

Face à la fenêtre,

loin des turpitudes du monde

tu écoutes le silence.

Indécise face au rêve

à choisir,

tu suis des yeux

l’envol du moineau

venu picorer

quelques graines.

Le jour altier

éclate de toute 

sa lumière bleutée.

2-

Peu à peu

notre paysage se couvre

de couleurs pâlies

de nuances ternies.

Nous n’avançons plus

à grandes enjambées.

Nous avons mis le cap

sur les jours ridés.

La marche est moins assurée

et il faut mesurer

la difficulté de passage

à l’aune

de la rigidité de nos corps.

3

Ces derniers temps

la mer est désespérée.

Elle se sent 

bien seule.

À contre-jour

dans le silence

de nos intérieurs,

le jeu infini 

des vagues.

4-

Assignés à résidence

par la force des choses.

Les vagabondages

d’un virus

venu d’on ne sait où,

ont mis un coup d’arrêt

à nos vies de nomade.

Seuls les étourneaux,

ponctuels,

en folles nuées

continuent leur ballet

dans le ciel.

En toute liberté.

5-

Les conversations reprennent

timidement

à distance,

masquées.

Les gestes avortés,

incertains,

les sourires oubliés.

Il faudra

désormais

compter avec

le doute et l’angoisse.

6-

Des heures

légères-

d’autres

de plomb.

Du virus,

il ne sait rien

le frêle rouge-gorge

à ma fenêtre.

Il chante

quand vient le jour

Partager avec lui

cet instant

de légèreté.

7-

La légèreté

se dérobe

sous nos pas.

La mort guette

à chaque coin de rue.

Le printemps explose.

Le vent court

à perdre haleine

dans les rues désertées.

Une ville muette

se terre dans son silence

– sous un ciel lumineux.

En quête

d’une nouvelle façon

d’habiter le jour,

nous tentons

de nous libérer

de nos angoisses


Chantal Couliou, Légers frissons, éditions Donner à voir, collection Tango, 2019

Les yeux fermés

tu gobes le vent

une petite brise légère

de bord de mer

une odeur salée

de vent d’été

qui te rend la vie

plus douce.

* * *

Le soleil est là

et nous nous défaisons

de nos vieilles pelisses

de l’hiver

Nous déposons

notre fardeau

au creux des fossés

pour capter

la légèreté de l’air.

* * *

Ma peau contre ta peau

je retrouve un peu de la

sérénité

qui m’avait quittée

Ton corps piège 

mes angoisses

et ta voix apaise

mes tourments.


Chantal Couliou, Le temps en miettes, éditions Soc et Foc, 2017

Après une saison

d’encre et d’insomnie

ses mains se dénouent,

et fil à fil,

elle tricote

une écharpe de petits riens

qui l’aide

à passer le gué du désespoir.

Ses mains tirent à nouveau

sur les ficelles du cerf-volant

brodé de bonheur.

* * *

Le poids du vent

– si lourd –

sur nos fragiles épaules.


A l’heure du doute,

où sont nos enfants ?

Les chemins se resserrent

le combat se termine,

le temps suspendu

à ton souffle si ténu.

Et pourtant, à l’aube

un nouvel espoir

qui déclinera avec le jour.

* * *

Il est dit,

de bouche à oreille,

que la vie

n’est pas éternelle

et qu’un jour,

il faut se résigner

à tout quitter.


Chantal Couliou, Sur les ailes du poème, éditions Voix Tissées, collection AAA, 2019

D’un bout à l’autre du chemin

sauter

de caillou en caillou

pour éviter les trous d’eau

et dans le secret

des chemins creux

écouter le concert des oiseaux

puis s’incliner

devant le jour

qui se teinte de légèreté.

* * *

Il faudrait demander

un sursis  au vent

pour qu’il nous laisse tranquille

un petit moment,

pour qu’il arrête de nous vriller les oreilles,

pour qu’il cesse de nous harceler.

Il finit par épuiser

notre patience.

* * *

Qu’a-t-il ce matin

le corbeau

perché

sur le toit du préau

comme un dieu noir ?

Il ne cesse de croasser

d’un ton vindicatif.


Chantal Couliou, Dans les coulisses du jardin, éditions Voix Tissées, Collection AAA, 2020

Sur les cheveux 

de papy,

un jour d’hiver

la neige s’est posée

et y est restée.

* * *

Le jardin est à l’abandon,

le jardinier s’en est allé.
Il a tiré sa révérence

par un beau soir d’été.

* * *

Cette année

les oiseaux du printemps

ne chantent pas.


Merles et grives,

mésanges et pinsons,

d’un commun accord

se sont tus

comme pour accompagner

le jardin

dans sa tristesse.


Chantal Couliou, Macules, livre d’artiste avec FIL, Atelier Miennée, 2019

Pelure après pelure,

les tenailles du temps,

les mâchoires du vide

se resserrent autour de tes bras

et te retiennent.

Impossible

de faire un pas de plus.

* * *

La peau étirée,

écartelée

entre l’ombre et la lumière.
De chaque côté,

un océan de glaise

et les débris de

la mémoire inscrite

dans la terre

des ancêtres.

* * *

Une femme

aux multiples vies

se réfugie dans le silence

des couleurs.
Le vent ne peut décoiffer

ses cheveux tissés

à la perfection.

Elle restera une inconnue.


Chantal Couliou, Du soleil plein les yeux, ( haïkus) éditions Unicité, 2020

À perte de vue

une marée jaune –

champs de colza

Une tache rouge vermeil

dans le cerisier en fleurs –

un pull oublié

Derrière la fenêtre

le cerisier en bourgeons –

neige d’avril

Au fond de la rade

des bateaux en fin de vie

sans fleur ni couronne

Brouillard sur le cimetière

toutes les tombes à égalité –

dans le flou

Face à l’océan

ne pas perdre son chapeau –

un bras de fer

Tempête en mer

pas de courrier pour les îliens

l’île encore plus seule

Nouvelle : Le pull orphelin

nouvelle de la semaine sur le site de la revue Saint Ambroise du 22 au 29 juin 2020  

Le pull orphelin

Ils se sont donné rendez-vous sur l’aire d’autoroute de Villiers. Pas très romantique mais rapide et efficace. Jenny déteste ces endroits mais force est de constater qu’on y trouve à peu près tout ce dont on a besoin quand on mène leur style de vie. On gagne surtout beaucoup de temps. Les heures sont comptées. Pas d’arrêt intempestif. On peut tout y faire ou presque, la pause pipi, la pause bouffe, …. Ils ont choisi cette aire là parce que c’est une des aires les plus boisées qu’ils connaissent. Les arbres sont importants pour eux.  Pouvoir piquer un petit roupillon sous l’un d’eux caressé par une brise légère, ça n’a pas d’égal. Parfois ils jouent même les touristes en s’installant à une des tables de pique-nique, les jours de beau temps et plutôt en été. Ils aiment bien cet endroit parce qu’on peut y faire aussi un peu de sport, se dérouiller les muscles, se dégourdir les jambes. Et dans leur cas, c’est une nécessité. S’étirer au maximum, s’assouplir,…avant de reprendre la route.

Les néons clignotent à la boutique de la station. Il y a un  va-et-vient entre les toilettes d’où provient une forte odeur d’urine, et le bar où se boivent quelques expressos aussitôt éliminés. Jenny et Claudio s’installent dans le coin le plus éloigné. Ils ne se sont  pas vus depuis deux longs mois. Ils ont pas mal de choses à se raconter.  Puis ils décident d’aller déjeuner au snack. Certes ce n’est pas de la haute gastronomie mais cela permet de manger chaud et pour pas trop cher. Leur temps est minuté. L’un doit remonter sur Paris et l’autre descendre vers l’Espagne. Au moins Claudio y retrouvera le soleil. Il en a marre de la pluie  incessante qui rend ces journées pénibles, fatigantes et même dangereuses avec toujours en tête des objectifs à respecter. Jenny est plus cool. Elle lui parle du dernier Alain Souchon Ame fifties qu’elle se passe en boucle à longueur de voyages. Elle a tous les CD de Souchon et ne s’en lasse jamais. Une pointe de légèreté et de tendresse jalonne ces longues journées de travail.

Jenny et Claudio ont l’habitude de se retrouver sur les aires d’autoroute pour se raconter des morceaux de leurs vies respectives. Ils se sont connus lors d’une halte sur l’aire du Rossignol.

Cette fois- là, ils descendaient tous les deux vers Marseille et on peut dire qu’ils avaient fait le voyage ensemble.

Quelques mois plus tard, Jenny attend Claudio sur l’aire d’autoroute de Villiers depuis une bonne heure déjà. Elle est très inquiète car Claudio n’est pas au rendez-vous. Ce qui n’est pas dans ses habitudes. Il est ponctuel et déteste être en retard. A-t-il eu un problème? 

Des gangs organisés venus de l’Europe de l’Est leur mènent la vie dure. Ils doivent être sans cesse vigilants et ne pas relâcher leur attention car en un rien de temps leurs précieuses cargaisons peuvent mystérieusement s’envoler. C’est ce qui est arrivé, ici même, l’été dernier à Fabrice. Jenny décide d’attendre Claudio au chaud. Il saura bien la retrouver. Elle ne quittera pas les lieux avant d’avoir de ses nouvelles. Son portable reste muet. Bizarre, Claudio ne l’a pas prévenue de son retard. Quand elle essaie de le joindre, il est sur messagerie. Sa voix la rassure un peu mais pas longtemps. Elle ne se sent pas très bien. Nauséeuse. Mal de tête. Le stress et l’angoisse enflent.

A la télé qui fonctionne ici à longueur de journée, un flash info spécial trafic. Il vient de se produire  un terrible accident sur l’autoroute en Espagne, non loin de Barcelone. D’autant plus grave qu’on est en pleine période de transhumance et que les automobilistes sont nombreux sur la route des vacances. Un gigantesque carambolage. Un camion- citerne a explosé et a entraîné l’embrasement de plusieurs véhicules. Arrivés très rapidement sur les lieux du drame, les pompiers ont tout fait pour maîtriser le feu le plus vite possible. L’incendie risquant de se propager dans les champs alentour où tout est très sec. Il n’a pas plu ici depuis deux mois. Jenny reste scotchée à l’écran. Elle le dévisage, essayant de comprendre. Elle appelle immédiatement Fabrice qui ne peut lui en dire plus. Lui  est en Allemagne. Alors Jenny décide de téléphoner à Marina la compagne de Claudio. Le répondeur aussi. Elle en passe des coups de fil mais personne ne peut lui donner de nouvelles. Jenny décide de reprendre la route devant être à 20H00 à Paris. Elle aura beaucoup de retard mais qu’est le retard face à cette rencontre manquée. Jenny voulait inviter Claudio et Marina à son mariage. La jeune femme a décidé de changer complètement de vie à la rentrée et d’abandonner son semi- remorque. Vingt ans passés dans le monde des routiers. Vingt ans de belles rencontres, d’amitié. Vingt ans d’aires d’autoroute. Jenny repart au volant de son 36-tonnes en direction du Nord. Elle n’écoute pas Alain Souchon mais la radio. Elle essaie de rester vigilante. Ses yeux s’embuent à la vue de la photo de Claudio dans sa cabine.

Aura-t-elle des nouvelles avant son arrivée à Paris? Elle sait que ses amis routiers lui en donneront dès qu’ils en auront. Il existe une grande fraternité dans ce monde de la route, contrairement à ce qu’on pourrait penser.

Elle devait lui rendre un pull prêté lors d’une halte à Lyon. Le pull risque de se retrouver orphelin. 

Biographie – Chantal COULIOU

Chantal COULIOU est née à Vannes en 1961, auteure d’écrits poétiques. Elle vit entre  Brest et le golfe du Morbihan.
De très nombreuses publications en revues : Arpa, Friches, IHV, Lieux d’être, Spered Gouez,… et en anthologies : L’alphabet des poètes, éditions Rue du Monde, Nos bonheurs d’école, Les Arènes, Chaque enfant est un poème, éditions Rue du Monde, Secrets de femmes, éditions Pippa …
Une quarantaine de livres publiés (poésie, haïkus, nouvelles)

Poésie

  • Une traversée de soi, collection Ecriterres, Les Editions Sauvages, 2022, Prix Paul Quéré 2021-2022
  • Du soleil plein les yeux ( haïkus), éditions Unicité, 2020
  • Dans les coulisses du jardin, collection AAA, éditions Voix Tissées, 2020
  • Insulaires ( haïkus), collection Dessert, éditions Les Carnets du dessert de Lune, 2020
  • Papillotes, tirage limité en typographie, Atelier de Groutel, 2019
  • Légers frissons, collection Tango, éditions Donner à Voir, 2019
  • Sur les ailes du poème, collection AAA, éditions Voix Tissées, 2019
  • Sens dessus dessous, haïkus en collaboration avec Régine Bobée et Choupie Moysan, éditions Envolume, 2018
  • Seul le bleu demeure , acryliques de Lydia Padellec, tirage limité et signé éditions de la Lune bleue, 2017
  • Sans préavis, La Porte, 2017
  • Le temps en miettes, éditions Soc et Foc, 2017
  • Dans le silence de la maison, éditions du Petit Pois, 2016
  • Le chuchotis des mots, collection Laluneestlà, éditions Les Carnets du dessert de Lune, 2016 – Prix Joël Sadeler 2017
  • Fragments d’alphabet, Collection Blanche, éditions Encres Vives, 2016
  • Le temps est à la pluie, 2014, La Porte
  • Croqués sur le vif, collection lalunestlà, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2012
  • Variations autour d’une île, 2012, Collection Lieu, éditions Encres Vives
  • Au creux des îles, 2012, éditions Soc et Foc- Prix Camille Le Mercier d’Erm décerné par l’Association des Ecrivains Bretons 2013
  • Rapa Nui, 2012, éditions Rafaël De Surtis
  • Le vieux vélo de Jules, 2010, ( haikus) éditions La Renarde Rouge
  • Une poignée de mots et un peu de vent, 2009, Coll. Dessert, éditions Les Carnets du Dessert de Lune
  • A cloche pied, 2009, Coll. A la cime des mots, Tertium éditions 
  • Géographie de l’eau, 2009, Coll. Le Poémier, éditions Corps Puce
  • Au cœur du silence, 2008, La Porte
  • Le soleil est dans la lune, 2008, Coll. Le Poémier, éditions Corps Puce
  • Pour apprivoiser le vent, 2008, encres d’Annie Bouthémy, S’éditions
  • Ciel de traîne, 2008, éditions Clarisse
  • La rumeur de l’hiver, 2008, Coll. Blanche, Encres Vives
  • A fleur de silence ( haïkus), 2007, seconde édition, 2015, Soc et Foc – Liste de référence « lectures pour les collégiens », 2012, Ministère de l’Education Nationale
  • Carnets de petits bleus à l’âme, 2004, Les carnets du Dessert de Lune
  • L’avancée des jours, 2004, Eclats d’encre
  • Point d’attache, 2003, Gros textes
  • Saint-Denis, fenêtres ouvertes/ en collaboration avec le photographe Pierre Douzenel, 2003, PSD
  • Jours de pluie, 2003, Club zéro
  • Lettres à Yvan,2003, La Porte
  • Il y a des jours, 2001, Fer de Chances
  • Des chemins de silence, 2000, Blanc Silex

Petits bonheurs, Collection Le Farfadet Bleu, 1999 Le Dé Bleu

  • Les petites blessures de la nuit, 1998, Cahiers Froissart
  • Petite suite pour un été, 1998, fer de Chances
  • Mémoire de pierre, 1998, Encres Vives
  • Le chuchotement des jours ordinaires, 1997, L’épi de seigle, Prix Press- Stances 1997
  • De l’algue à la pierre, 1997, Encres Vives

Livres d’artiste

  • Macules, illustrations de FIL, Les Ateliers Miénnée de Lanouée éditions, 2019 
  • Infini et Un reste de lumière avec la plasticienne Maria Desmée, 2019, chez l’artiste 
  • Pluie sur les rochers avec la plasticienne Choupie Moysan, L3V,mt-galerie, 2014
  • Grand Large avec Marguerite Rolland ( encres et pastel ) , CMJN éditions, 2013

Nouvelle

  • Un été au bord de la mer, éditions Unicité, 2021
  • Une petite pluie, 2006, Les Découvertes de La Luciole

Pédagogie 

  • La clé des mots , 2012 éditions Buissonnières 

Des Pays Habitables, Naïveté, Utopie, Exubérance, N°5 revue semestrielle éditée par la Librairie La Brèche, 84 pages, mars 2022, 14€

Une chronique de Lieven Callant

Des Pays Habitables, Naïveté, Utopie, Exubérance, N°5 revue semestrielle éditée par la Librairie La Brèche, 84 pages, mars 2022, 14€


Naïveté, utopie, exubérance

Qui oserait se revendiquer « Naïf » si ce n’est l’exubérant utopique? 

Sur la couverture, une petite gravure montre un promeneur saluant d’un adieu avec un geste fort du chapeau, la ville et son clocher, ses cheminées d’usines, ses grisailles et noirceurs. Subsiste de cet univers un spectre sombre sur l’horizon. Le personnage se situe à l’extrême limite du cadre. Il va vers le hors-champ. Quitter, se délester, se défaire de ses habitudes et préjugés semble être la démarche à adopter pour lire ce nouveau numéro de la revue Des Pays Habitables.


La revue qui en est à son cinquième numéro se situe définitivement hors des frontières, au-delà des genres pour aborder par le biais de la littérature, des pays qu’elle rend peut-être habitables du moins symboliquement ou plus simplement en titillant notre imagination, notre curiosité. En proposant de lire et pas seulement les analyses, les présentations, les essais, les nouvelles ou les contes et poèmes qu’elle contient. Les Pays Habitables sont autant de livres que l’on m’invite à lire grâce à cette revue. Il est des pays que je n’imaginais pas comme celui des bouchons de champagne sculptés d’Émile Posteaux, Les invitations postales de Jean-Pierre Le Goff où « À la date et au lieu dits, seul ou accompagné, il exécute l’acte poétique annoncé en des sortes de cérémonials subreptices » me rappellent les ready-made de l’artiste belge Marcel Broodthaers.

capture d’écran à partir du site de Marcel Broodthaers

« La poésie en acte (de Jean-Pierre Le Goff) s’inscrit toujours concrètement dans l’espace, ce n’est pas dans le genre monumental: une trace discrète fixe, un frémissement, une marque éphémère- aussitôt dispersée par le vent, la marée ou les écureuils – atteste l’apparition d’un léger frisson dans la chair de la présence subtile des choses au monde.» P4

Je pense qu‘il est aussi question de remettre en cause les institutions et le statut qu’elles imposent aux oeuvres d’art. Il y a aussi cette idée que « la transcription littéraire perdurera » P9.

P10 Une des invitations de Jean-Pierre Le Goff se termine ainsi : « Si vous voulez faire des ricochets, voilà une bonne occasion d’être là, à moins que vous préfériez être mû par le goût de rêver d’un enjeu volatil, sous un bel orage.  P11

La revue Des Pays Habitables rappelle à mon souvenir les idées d’ Élisée Reclus et d’Henry David Thoreau, termine sur les poésies étonnantes de Luis Ernesto Valencia et Maria De Las Estrallas. Enfin « Votez Charles Fourier » sonne comme une invitation amusée à choisir pour un monde habitable, contestataire, libre et authentique.

« Croire que le temps qui fut l’est encore, est une opinion de poète. »P8

La revue est illustrée de gravures, de photos qui contribuent à émerveiller ou interroger le lecteur. 


Des Pays Habitables, revue semestrielle, paraît au printemps et à l’automne. Elle est éditée par Librairie La Brèche éditions sous la direction de Joël Cornuault.

Visiter le site : ici

Abonnement à quatre numéros 45€
Abonnement de soutien: 60€

Pour vous abonner à la revue, obtenir leurs livres ou autre renseignement contacter : librairielabrechevichy@gmail.com

La diffusion en librairie est assurée par Pierre Mainard, éditeur

Lectures de Mars 2022 de Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com


poésie

Titre : La relève

Auteur : Jean-Christophe Ribeyre

avec des œuvres de Marie Alloy

Éditeur : L’ail des ours

Année de parution : 2022

Je voudrais habiter 

l’imprévu,

ce temps choisi 

de la lenteur,

ce temps de sève

qui ne se gagne pas,

ne se perd pas, celui, simplement,

qui met au monde.

Je voudrais descendre 

du train où vont les choses,

Un arrêt. Une pause. On en rêve tous une fois ou l’autre. Prendre un livre en main et le parcourir offre une de ces pauses. Tranquille avec le regard errant de la page à le fenêtre ; songer, réfléchir, écouter puis laisser le rien nous porter de sa présence. Comme un retour à l’essentiel.

Ce livre invite le lecteur à respirer. Souffler. À en tourner lentement les pages. À entrer dans son rythme lent et suivre ses désirs. Beaucoup de pages commencent ainsi par

Je voudrais

comme si au-delà de ce désir on se donnait une feuille de route, un novueau projet de vie ou simplement une invitation à vivre plus haut son quotidien. À vivre plus profond. Plus en conscience de l’éphémère, de ce monde flottant qu’on aperçoit entre les lignes du poème.

Comment ? Déjà en descendant de ce train où vont les choses. Prendre sa journée en main, la conduire ; mais aussi avec les mots. Avec le langage. Mettre des mots sur les jours. Tenter d’être juste entre les mots, sa vie et soi. Avec la conscience que toujours demeure un écart entre le poème et la réalité quotidienne.

Tout revient et se perd

comme les visages,

les mots,

qu’ils se tournent vers nous,

nous habillent

de croyance,

de doute,

tout se tait

et s’en retourne au fossé

dans l’indifférencié,

le redondant.

Oser, tenter l’accord

Je voudrais répondre en ami

au bruissement des saules ce soir,

aux rayons timides

au vent venu tourner 

les pages d’hortensias,

remercier ce qui

m’illumine

et me fait peur,

ce qui chantent et me lapide,

consentir

aux transparences,

aux foisonnements,

à la mort même

trouvant cette page, 

à ce qui fut

comme pour l’éternité 

ma vie d’une journée.

Une des voies de la poésie touche à ce que j’appelle lorsque je parle poésie aux enseignants au savoir-être : un savoir être au monde. Une voie qui s’approche du Tao, une voie que l’on trouve particulièrement dans les poèmes chinois ou japonais du passé, mais pas seulement du passé : du présent aussi et pas seulement chez les auteurs asiatiques, mais aussi en Europe. Ce livre de Jean-Christophe Ribeyre à mes yeux marche sur cette voie. 

Sans donner aucune leçon, sans apporter aucune réponse, il nous dit simplement

je voudrais être là,

simplement,

sans jeter d’images.

Sans avoir à frapper

aux portes du langage.

Simplement m’éprendre.

Ne foisser,

à aucun prix,

la robe des choses tues.

À lire dès la fin du college et jusqu’à plus soif.


Titre : J’attends la venue du grand froid

Auteur : Fitaki Linpé

Images : Pauline Collange

Éditeur : Via Domitia

Année de parution : 2 021

15 €

Un recueil de haïkus à lire au coin du feu si on a une cheminée ou sinon en imaginant la cheminée. Ces heures que l’on passe à regarder les flammes, les braises tandis que dehors tempête l’hiver ou simplement le froid bleu ou gris… Des heures de contemplation. De silence. Des heures avec ce compagnon discrètement présent pendant que l’on vaque à sa lecture, sa cuisine ou son ménage ou à l’écriture.

Le feu. Ce face à face vieux d’environ au moins 400 000 ans (Terra Amata et son feu maîtrisé), on n’est pas à un jour près, ce face à face donc entre l’homme et le feu… contempler un feu c’est se renouer à toutes ces veilles… répéter des gestes plus que millénaires… C’est être humain aussi, et simplement.

Sous le bois qui brûle

les braises palpitent

j’attends la venue du grand froid

devant le feuilles

mon invité boit du vin chaud

moi ses silences

petit matin froid

le feu et moi

plein d’entrain

soir et matin

à la paresse

le feu m’encourage


Titre : Dans le bonheur d’aller

Auteur : Jean-Hugues Malineau/Françoise Naudin-Malineau

Éditeur : Pippa

Année de parution : 2 020

16€

Haïkus 1989 à 2018, en sous titre. Un recueil de haïkus, mais pas n’importe quels haïkus, non : ceux que le couple envoyait à ses amis en guise de carte de nouvel an. De petits cahiers imprimés et façonnés à la main. J’ai la joie d’en avoir reçu quelques uns, et de les garder précieusement.

Un parcours de vie. De vie partagée. Chaque haïku comme un jalon de cette histoire, comme un cairn sur le chemin.

Poésie la vie entière écrivait Cadou. Les Malineau en sont complices et acteurs. Je vous invite à découvrir ces pages, à vous y arrêter un moment, là où vous vous sentez en écho, à respirer les parfums du haïku. Chacun y trouvera sa joie, la paix et du songe car telles sont les voies du haïku. Quelques syllabes et l’infini à portée de paupières.

En voici trois qui me résonnent bien en profondeur.

Le silence est 

peut-être 

le parfum des pierres

Rives silencieuses 

une libellule bleue 

incline un roseau

Un temps infime

entre la dernière hirondelle

et la première chauve-souris

https://www.pippa.fr/Dans-le-bonheur-d-aller?var_recherche=dans%20le%20bonheur%20d%27aller


Titre : Éphéméride, feuilles détachées

Auteur : Anthologie

Éditeur : Pourquoi viens-tu si tard

Année de parution : 2022

Une anthologie fort sympathique sur le thème du Printemps des Poètes 2022, accompagnée de photo de Marilyne Bertoncini, des feuilles d’automne, encore à l’arbre ou sur le sol. Comme les pages qu’on effeuille sur un éphéméride. Une ambiance douceur, une ambiance couleur. Un brin de nostalgie : le temps qui passe, les souvenirs en suspension et leur chute aérienne, évanescente suivie de ce petit bruit au contact du sol. J’ai été, je suis, je… 

Des poèmes divers, comme dans toute anthologie, chacun y fera son marché. Personnellement j’ai mis dans mon panier les poèmes de Antje-Stehn, Marilyne Bertoncini (comment résister à un poème sur le kaki quand il est présent dans un de mes albums et dans chacun de mes automnes?), Brigitte Broc et son « passagère du poème,

je vais,

jusqu’au bout de la page,

jusqu’au bout de la nuit. »

ou bien Ghislaine Lejard avec ce haïku

« Calames dans le jardin

sur la page du ciel

une calligraphie de silence »,

et tant d’autres à découvrir…

Une autre particularité de cette anthologie, c’est son ouverture au monde : des poètes de plusieurs pays sont présents avec leur poème en langue originelle et traduit (parfois en passant par l’anglais). Une heureuse initiative à saluer.

****

Fièrement se dressent

les pissenlits

sur les ronds-points

dans le vacarme des zones

de transit frénétique

Je les rencontre tapis

au niveau du regard des chiens

Des grappes de rayons filtrent

à travers les douces tiges de papier

vélin

tout flotte comme le feuillage

dans le jeu clair-obscur

d’une forêt magique

subtile et si légère

presque transparente

de sphères de graines rayonnantes

riches d’infinis possibles

il suffit d’un souffle de vent

pour une vie nouvelle

dans les fissures du quotidiennement

C’est mon Komorebi

drogue du bonheur made in Japn

on la trouve à n’importe quel coin de rue

n’importe quand.

Komorebi : ce mot japonais désigne la lumière du soleil qui filtre à travers les feuilles des arbres.

Antje-Stehn

****

Les kakis

L’automne est un brasier tourmenté

il enflamme les feuilles de l’arbre qui se tord

sous le poids de ses fruits

braises promises à tes lèvres

La laque rouge du feuillage ensanglante le ru

et le fruit dans ta main a le poids un peu mou

d’un sein vermeil et doux sous la soie de sa peau

qui se fendille un peu comme pour un baiser

C’est un soleil couchant que tu portes à ta bouche

en dégustant l’instant

maintenant

à jamais.

Marilyne Bertoncini

***

http://www.association-lac.com/



roman

Titre : A(ni)mal

Auteur : Cécile Alix

Éditeur : Slalom

Année de parution : 2 022

14,95€

Un récit poignant. Un livre qu’on ne lâche pas. Pas plus que le Je qui raconte son histoire ne lâche son chemin. Droit vers l’Europe. Il faut partir. Sa mère pousse au départ, l’organise. Le père a été tué par les soldats du gouvernement, les deux aînés sont déjà partis mais n’ont pas survécu à la traversée : ils ne savaient pas nager. La mère se sait en danger : elle persiste à vouloir enseigner…

le voyage. La route. Se battre pour garder sa place. Sa vie. La mer. Le canot. Les vagues. Les morts autour. Le combat de chaque instant pour survivre. L’Europe enfin, l’Italie. La fuite toujours. Rester libre. Le voyage en Europe. La survie. Des rencontres humaines, des accueils temporaires. Une nouvelle vie enfin.

En cette fin d’hiver où nos politiques s’interrogent sur la différence entre un migrant ou un réfugié, ce livre prend une dimension plus profonde.

À lire maintenant et dès le collège.

https://www.lisez.com/livre-grand-format/animal-voyage-migrant-aventure-destin-a-partir-de-13-ans/9782375543313

*


Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

Samedi 2 et dimanche 3 avril salon du livre de Flers (61)

dimanche 1er mai : printemps de Durcet (61)

vendredi 13 au dimanche 15 mai : salon du livre de Luçon

samedi 21 mai : salon du livre de Peymeinade (06)

vendredi 3 au dimanche 4 juin : salon du livre de Grimaud (83)

vendredi 7 au dimanche 9 octobre : salon du livre de Mouans-Sartoux

Claude Luezior, ÉMEUTES, Vol au-dessus d’un nid de pavés, Cactus Inébranlable éditions, 78 pages, 2022

Une chronique de Nicole Hardouin

Claude Luezior, ÉMEUTES, Vol au-dessus d’un nid de pavés, Cactus Inébranlable éditions, 78 pages, 2022

Si l’auteur a une écriture aux multiples facettes, il n’avait pas encore exploré avec délice, humour et agilité la populace chère à Villon, masques et boucliers derechef alignent d’avides gourdins tandis que s’amassent manants et gueux en lamentable engeance.

Non pas réquisitoire, mais peinture contrastée de la société, cet opuscule se lit avec amusement et délices.

Pourtant il fait doux ce matin- là, mais toute une machinerie s’ébroue et brise les restes de la nuit déshabillée de vent. Ombres et lumière craquent dans les vociférations d’insolentes oraisons, tumulte sur le pourtour de lèvres hargneuses. Une meute avance, recule, ne sait où elle va : c’est un bateau en perdition dans la tempête, un navire de haute marée qui s’abandonne et se reprend sans cesse.

Comédiens d’un certain non- sens, tous ne s’entendent pas ; ils vocifèrent,  assèchent leur intimité, une folie au coin des lèvres : la liberté ne se nourrit pas, elle est famine, dénuement sublime du désir ( P. Emmanuel)

La foi errante cherche son Savanarole, le bûcher, lui, est détrempé de sueur sale. Esméralda a raccourci sa jupe, sa chèvre a disparu, elle danse avec un gilet jaune au milieu d’une confrérie de brailleurs, à défaut des pleureuses qui sont en grève. Une meute éructe non pas des mots, des phrases, des syllabes mais des convulsions qu’éructe le fond des âges. Ce soir il y aura beaucoup de rouge qui tache tant les gorges seront sèchent. Pourtant, Luezior le pacifiste, le doux, le bienveillant montre une certaine sympathie pour l’engeance des petites mains.

Plus que jamais il pense au métro boulot dodo du cher P. Béarn, ses échevelés de mai 68 et leurs flamboyantes barricades qui ne semblent plus que rêves pour apprentis pyromanes.

Comme il faut bien s’occuper, des barricades se dressent, Gavroche s’approche, des barricades : ici, ce n’est qu’amas de grilles d’égouts entremêlées de mobilier urbain, avec des pavés en veux-tu en voilà, bancs cassés, arbres sciés. On lui avait pourtant expliqué que les écologistes voulaient surtout préserver la nature…

 Gavroche ne comprend rien : empli de joie triste, il décide de se sauver avec son ami Quasimodo effrayé, « viens, lui dit ce dernier, on va se cacher entre deux gargouilles car ici, c’est la confusion, chacun est contre mais ne sait pas vraiment contre quoi !

Passe une bande hurlante d’anti-vaccins. L’un d’eux tombe sur des plaques rouillées et s’entaille le bras ; hors texte et en catimini, son copain d’infortune lui fait : « dis donc, au moins, tu es vacciné contre le tétanos ! »

On évoque l’assaut du Parlement américain. Le I have a dream de Martin Luther King sur les mêmes marches, c’était beaucoup mieux. On croyait avoir tout vu, on a vu et c’était plutôt moche.

Marianne, Gavroche et Quasimodo se sont assoupis au bout de leur révolte. Gandhi, Luther King, Mandela ne dorment plus que d’un œil… On jette, on rejette. Le grand Palais n’est pas loin. Serait-ce un happening pour artistes un peu fous ? 

En ces temps où l’horizon est si sombre, où l’homme est une grande déchirure, ce petit recueil est un régal d’humour : histoire d’une émeute pour danse moderne. À lire et relire pour sourire dans le silence du soir et y enfouir ces graines où vacille la société, dont la qualité devrait se mesurer à l’aune de la solidarité envers les plus fragiles.

Luezior repense peut-être aux vers de Victor Hugo dans les Voix Intérieures : Paris, feu sombre ou pure étoile, est une Babel pour tous les hommes. Toujours Paris s’écrie et gronde. 

Nous ne saurions terminer cette recension sans rendre éloge au peintre Philippe Tréfois, pour son étonnant (et détonnant !) tableau en première de couverture .

 ©Nicole Hardouin

 Joël CORNUAULT – Les Grandes soifs – frontispice de Gabrielle Cornuault, Le Cadran Ligné,  janvier 2022, 128 pages, 16€

Une chronique de Marc Wetzel

 Joël CORNUAULT – Les Grandes soifs – frontispice de Gabrielle Cornuault, Le Cadran Ligné,  janvier 2022, 128 pages, 16€


 « Le vol des oiseaux, seuls ou par petits groupes hors des migrations, m’évoque des images de fluidité, de surprise, bonne et mauvaise. Au monde irréversible, refermé sur l’inéluctabilité des phénomènes, de l’histoire, des événements, les oiseaux semblent en préférer un autre. Celui de la bifurcation imprévue, du renversement de tendance et de perspective – voyez-les virer sur l’aile -, ou du sursaut : voyez rebondir la bergeronnette – un esprit libre » (p.63)

    Pour cet auteur (71 ans) paisible, malicieux et fraternel, les « grandes soifs » qu’évoque le titre ne sont en tout cas pas des soifs de grandeur ! Mais bien plutôt, pour un illimité flâneur, ce sont, comme il le dit lui-même (p.38), soifs « de recherche », « de merveille », « de jouvence » et « d’utopie ». « Le goût du pouvoir, la soif de gloriole, la concurrence rendant impossible de considérer la vie dans sa totalité«  (p.83), c’est bien plutôt et exclusivement « l’appétit de l’esprit » qui anime ce contagieux rêveur, aux fièvres curieuses, partout aussi « ému » qu’un enfant « par le trésor qu’il a surpris » (p.65), et toujours aussi soucieux que lui de « partager l’enchantement qu’il vient de connaître ». Devant la belle surprise, l’adulte se pince pour s’assurer de ne pas rêver; l’enfant, lui, rêve pour s’assurer d’en être pincé. Et notre auteur est un grand enfant, colporteur de trouvailles, espion des courants d’air, bourlingueur de l’insolite, fan des contrastes du merveilleux. Et si, parfois, l’enfant est « méchant », dit-il, c’est que jusque dans son paradis, « il doit apprendre en toute rigueur à encaisser les coups » (p.70)

  C’est un rêveur réaliste, qui interroge même ce que son imagination transfigure. L’observation est aiguë : si, dit-il, « il se voit peu de bancs sur les parvis des églises », c’est qu’on est, devant le bâtiment, pressé d’y entrer, et, sortant de lui, pressé de s’en éloigner. D’ailleurs, devine-t-il, il y a bancs publics et bancs publics : certains, hors-la-loi et sordides, sur lesquels « il fait froid dormir » (p.30), et d’autres, accueillants et sages, sur lesquels il fait chaud somnoler. « Le petit peuple de la flânerie ou de la lassitude » s’y succède, observant de là les « trottinettes véloces » slalomant sans honte autour des miséreux à poussettes. 

  Il cultive le lapsus même avec gourmandise. De même que le hasard est surtout remarqué et chéri par ceux qui, connaissant les si diverses lois de la nature, contemplent avec goût leurs interférences inopinées, de même le jeu de mots cultive au mieux son improviste chez les gourmands connaisseurs de lexique, syntaxe et phonologie, qui, littéralement, orchestrent les chevauchements de son et sens inaperçus des béotiens : l’art des « rectifications subconscientes » (p.101) est ainsi central dans les grandes soifs de poésie. « Car longtemps je fis la lourde oreille et j’eus ma tanière de voir« , avoue-t-il à ses délicieux dépens. Le P.V. est moins onéreux, d’ailleurs, pour qui ne brûle en voiture que les yeux rouges… comme serait moindre la déception devant un immeuble de bonne espérance.  « Depuis toujours » écrit Cornuault, « le lapsus supprime l’hiatus entre humour et révélation« , et en effet : quoi de plus surprenant que cette sorte de foi de l’inconscient en lui-même, et de plus drôle que comprendre d’autant mieux un vocable qu’on l’aura pris pour un autre ? 

  Toutes les balades à pied sont chez lui salubres : « promenade régulière », « promenade répétitive », « sortie automatique », « furetage intrigué », « exploration délibérée », tout est bon pour une liberté luttant avec ses pieds contre « la commercialisation envahissante du plein air« , qui « rend de plus en plus difficile au fugueur de dégoter une cachette près des vagues, un panorama sous les étoiles, une jouissance d’herbe où rêver …« (p.49). Sommet de finesse vitale est chez l’auteur la « promenade rétrospective« , dans laquelle on teste encore et encore la capacité d’un même lieu « à tourner la clé des souvenirs », où la nostalgie tente sa chance toujours avec succès, car miracle : la rencontre admirative portera autant sur ce qui n’aura qu’à peine changé que sur l’advenue d’un jadis tel quel. Le fantôme attrape-coeurs ne peut décevoir, le coeur attrape-fantômes ne peut être déçu. Le dépaysement temporel (p.100) y est garanti, puisque même si je n’y reconnais rien que je fus, la course du pélerin s’y rajeunit, et la nostalgie du temps même où toute nostalgie était inconcevable triomphe des rétrospections poignantes, ou même (l’auteur cite là Gaston Puel) des  cauchemardesques :

« Ne te retourne pas.

Ne te raconte pas des histoires aimables.

Derrière toi, tu le sais,

Il n’est pas de temps heureux« . (p.96)    

  Enfin, avec ce disciple d‘Élisée Reclus (mais en moins impérieux), de Michel Butor (mais en moins prolixe), de Roger Caillois (mais en moins sceptique) d’Henri Raynal (mais en moins solennel), enfin l’on vient lire et saisir des manoeuvres spatiales non-militarisées (oui, un jeu de vivre décidément non-guerrier !), des ressources analogiques non-numérisées, des pensées non-informatives, des présences non-actualisées (« Actualité de qui ? actualité de quoi ? je vous le demande« , p.89) enfin, avec Joël Cornuault, voici un prospecteur authentiquement « géophile » (p.84) de nos chances d’humanité ! Rêveur intègre, convaincu, avec Fourier, que l’exubérance lyrique de la nature « n’est pas sans objet » (p.117), puisque « Sans l’analogie, la nature n’est plus qu’un vaste champ de ronces… » (p.118) et, avec cela, merveilleux écrivain, comme on voit, par exemple, dans ce portrait d’un singulier buraliste de la mer Égée :

« Serré dans sa loge, il ressemblait à une caissière de music-hall des années 1960, avec son guichet ourlé d’un chapelet de lampes minuscules. Au centre de cette mandorle profane, sa tête dépassait, encadrée par des sachets de sucreries multicolores, des grappes d’objets cubiques, briquets, mouchoirs, stylos à bille et minces jouets guerriers présentés dans des conditionnements en carton multicolores ou sous coque de plastique … » (p.90)

   Joël Cornuault, qui fut libraire à Bergerac puis Vichy, dirige par ailleurs, en complet accord avec son « désir de magie », une originale et délicieuse petite revue semestrielle (« Des pays habitables«  *), dont le numéro 5 vient tout juste de sortir (on y trouve un sculpteur de bouchons de champagne, le remède universel de « la femme à trois jambes », une visite cathare de Jean Malrieu à Breton, Ahmed Rassim réclamant qu’on l’enterre une main dehors et le fantôme incrédule de Jean-Claude Carrière…).

   Honneur à ce poète profond, aimable et rigoureux, qui, purement et simplement, confirme l’exclamation (rapportée p.68) de George du Maurier, « l’un des plus beaux rêveurs de tous les temps » :

« Les régions où j’ai trouvé le bonheur sont accessibles à tous »  

© Marc Wetzel

https://revuedespayshabitablelibrairielabreche.wordpress.com