Philippe Vilain, La Malédiction de la Madone, Robert Laffont, ( 172 pages –19€)

Une chronique de Nadine Doyen

Philippe Vilain, La Malédiction de la Madone, Robert Laffont, ( 172 pages –19€)

Rentrée littéraire Août 2022


Pupetta, « Petite Poupée », l’héroïne napolitaine de Philippe Vilain incarne parfaitement cette célèbre citation de Gelück : « On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille » !

La sienne est peu recommandable : un père contrebandier qui fait des séjours en prison, profession « camorriste », un oncle meurtrier, des cousins délinquants. Comment va-t-elle assumer un tel héritage ?

L’auteur des « Mille couleurs de Naples » nous plonge dans la réalité napolitaine par la précision de ses descriptions de la ville : «  horriblement belle, indécente et négligée, belle de sa saleté ». : « un dédale de ruelles sombres, animé par un ballet incessant de paniers accrochés à une corde..). Une « beauté cruelle », vue de prison ! Il souligne le peu de liberté accordée aux filles, sous l’emprise du patriarcat.Que peut espérer une jeune fille ? Un bon mariage ?

Pour Pupetta, âgée de 18 ans, peu de perspective d’avenir, sinon travailler dans l’entreprise de son paternel ( qui la fait trimer dès 5h du matin effectuant les corvées contrairement à ses frères !) et destinée à « l’élevage  intensif d’une marmaille ». Elle ne manque pas de répartie quand ses frères s’opposent à elle. Ce qu’elle redoute, c’est un mariage forcé.

Sa vie bascule en 1954, alors âgée de 20 ans, sa silhouette plus élégante, ses courbes harmonieuses lui font remporter un concours de beauté. Ce qui la fait rêver à un destin à l’instar de Sophia Loren. La remarque de l’auteur : «  Comment aurait-elle pu deviner que la tragédie commençait à se profiler ? », intrigue le lecteur.

Pupetta tombe amoureuse de celui dont l’influence l’avait promue Miss Rovigliano, un certain Pasquale Simonetti, alias le Colosse. Liaison que la famille de la jeune femme n’apprécie guère en raison de ses liens avec la mafia, un univers criminel. Mise en garde de sa mère Titania, insistant sur les risques d’une vie chaotique.

La jeune Miss se place sous les auspices/ sous la protection de la Madone,( bien que guère bigote)  et l’implore quand elle redoute d’être enceinte. Les portraits très détaillés permettent de se faire une idée des deux protagonistes masculins. Le père de Pupetta, Vincenzo Maresca, est un homme autoritaire, bourru, qui éduque « à la dure, avec la religion pour guide ». Quant au colosse, pour briguer la main de sa fiancée, il se montre très généreux, invite la famille  Maresca dans les grands restaurants.

On assiste aux essayages de la future robe de mariée, ce qui donne un aperçu de la mode du moment. Que choisira-t-elle, d’autant que sa mère trouve qu’elle ressemble  « à une grosse meringue » ? Puis, on participe à la cérémonie du Jour J, sont conviés pas moins de 500 invités. À noter que les camorristes professionnels ne tombent pas la veste, « armés jusqu’au cou ». Émotion vive lors de l’échange des anneaux à l’église.

On plonge dans les pensées contradictoires qui s’emparent de la jeune mariée, elle sent sa complicité avec Anna se déliter, sa cousine avec qui elle aimait deviser sur la mode. Un vrai maelstrom qui ne fera que s’amplifier.

On suit son installation dans l’appartement « sans âme », au « luxe désuet » que Simonetti a acheté. L’auteur nous offre une  visite guidée complète et ne lésine pas sur les détails concernant l’ameublement ! On imagine la vue splendide qui s’offre aux occupants : « sur une mer de toits de couleur Sienne ». Immeuble sis dans «  le centre populaire de Naples, Forcella ». On séjournera avec Pupetta et ses frères dans la ferme des Manganella, « au milieu de terres fertiles, adossées au Vésuve ». Lieu où elle peut espérer trouver la plénitude afin de mener à terme sa grossesse.  De nouveau le romancier brosse un magnifique portrait de femme puissante, celui de Pina,  « une petite matrone mutique », « courageuse », très dévouée, multi active à la ferme, du matin au soir. Elle initie sa protégée aux travaux agricoles, lui inculque des notions de botanique. 

Mais à ce niveau de la narration, difficile d’en dévoiler plus. Toutefois c’est en novembre 1968 que sa vie prend un autre tournant. Un rebondissement de plus. La Malédiction de la Madone prendra-t-elle fin ? On ne quitte pas Naples sans avoir croisé les diseuses de bonne aventure, sans avoir un aperçu de la justice, de la police corrompue, des conditions carcérales, ainsi que des rites religieux, des messes du dimanche, des processions. Dans ce genre de cortège, cohabitent « des anonymes de clans opposés », sortis « des beaux quartiers comme des bas-fonds ».  Philippe Vilain a déjà décliné des motifs de l’amour dans ses romans précédents, abordant les thèmes de la jalousie, de la différence d’âge, de l’infidélité. 

Dans ce récit, le romancier a voulu explorer un thème universel et intemporel : l’amour qui a soif de vengeance, quitte à se faire justice lui-même. Il souligne que « la vengeance engendre la vengeance » Il questionne notre conscience : Et nous, qu’aurions-nous fait dans de telles circonstances? Comment aurions-nous réagi ?  Une série d’interrogations clôt le roman : Et « si c’était à refaire…. » ?

Un texte émaillé d’expressions en Italien : «  storia meravigliosa », «Ma sei spazzo », « malavita », « Piccola »,  ce qui donne envie d’apprendre la langue. La longueur de certaines phrases, truffées d’énumérations ( 7 à 12 lignes,) n’est pas un obstacle, la lecture reste fluide, car les chapitres sont courts.

Les sens sont mis en éveil par les nombreuses odeurs distillées: certaines prégnantes de brûlé ou de goudron, d’autres appétissantes comme le fumet de gibier, par la multitude de bruits perçus : « rumeur klaxonnante et assourdissante », « ramadam continuel », « un air d’une chanson culte Marina », des bruits de vaisselle…. , et aussi par la variété des saveurs ( tomates savoureuses, les farandoles de babas gorgés de rhum, «  des sfogliatelles crémeuses »…).

Le romancier multiplie les références à la météo : « la chaleur liquéfiante », soleil qui dépoitraille la ville, crame les âmes, « air lourd et orageux » et surprend par ses fulgurances poétiques : « Le trajet était si beau, la béance de l’obscurité enguirlandée de lumières. »

Philippe Vilain  nous plonge dans les milieux mafieux, bien armés, et dangereux, que le lecteur préférera côtoyer dans les pages d’un roman où ont lieu un mariage et deux enterrements. L’auteur a su draper avec brio un fait réel pour livrer une fiction haletante et restituer la vie napolitaine selon les quartiers et les saisons. Son amour inconditionnel pour la ville est palpable. Il reste au lecteur à enfourcher une Vespa rouge pour se perdre dans Napoli, personnage à part entière,«  une mamma étouffante, qui enlace et ne laisse plus partir, qui protège et tue, expie et châtie, mais n’abandonne jamais les siens. » Ciao ! 

© Nadine Doyen

Claudie Hunzinger, Un chien à ma table, Grasset, ( 20,90€ – 283 pages)

Une chronique de Nadine Doyen


Claudie Hunzinger, Un chien à ma table, Grasset, ( 20,90€ – 283 pages)

Rentrée littéraire septembre 2022  PRIX FEMINA 2022

Félicitations à l’écrivaine !


Arrêt non pas sur image mais sur le titre : « Un chien à ma table » du roman 2022 de Claudie Hunzinger. Ce titre a pour référence le film de Jane Campion, « Un ange à ma table », apprend-on en lisant le journal 2021 d’Albert Strickler, bien informé. (1)

Le tableau d’ouverture est grandiose, d’une beauté stupéfiante. On imagine la narratrice devant sa maison, à la tombée de la nuit, contemplant la montagne se parer de violet de plus en plus intense. Situons cette maison où Claudie Hunzinger a écrit Les Grands Cerfs (2) : en pleine forêt, dans un coin retiré, paumé même où elle peut croiser une vache, une biche… et des «  survivors » (dont elle se méfie) sur le GR5.

Ce qui explique que la romancière soit attentive à la végétation l’environnant et à sa mutation : « campement de digitales, frondes de fougères ». Un univers qui abrite tout un monde invisible. Cette plongée au coeur de la nature rappelle pour le décor et la rencontre fortuite Chien-Loup de Serge Joncour. Et de s’interroger, tous les deux, sur la provenance de l’animal, sur ses maîtres.

Dans les deux romans, on assiste à l’apparition de l’animal, depuis l’ombre mouvante jusqu’au portrait très détaillé de cette silhouette canine. 

Revenons à cette apparition providentielle qui surgit devant Sophie, la narratrice, double de l’écrivaine. Elle surnomme cette petite chienne, à la chaîne brisée, qui semble avoir été victime de violence, « yes ». Leur complicité est un vrai phare pour le lecteur. Yes, devient une source de joie, le sésame d’une nouvelle existence. Mais si Yes est vive, son humaine n’est pas si leste à la suivre et chute parfois, car elle sent son corps la lâcher. Quand son genou « crie », elle lui rétorque: « Ferme-la ».

On suit le quotidien du couple que la narratrice forme avec Grieg, un homme usé, «  dépecé par l’âge, gris froissé ». Un ancien berger qui ne bouge plus, dort tout habillé, lit à satiété. Un compagnon qui ronchonne car il subodore ( à juste titre) que ses paroles serviront de terreau à la romancière ! 

Ainsi elle consigne la teneur des jours, des saisons, et les évoque avec brio.

La présence de Yes convoque les souvenirs des chiens précédents. Cette chienne est aussi le trait d’union entre Sophie et Grieg, deux êtres aux tempéraments opposés. Scène touchante, de voir le trio dormant dans le même lit : «Une tanière ça unit les humains et les bêtes ». Quand Yes dort, elle surveille son sommeil et s’interroge sur les rêves des animaux. La perte de l’ânesse Litanie, avec qui elle faisait «  la paire » est si douloureuse que la romancière a besoin d’évoquer leur osmose, « sa main sur son pelage » : «  Nous nous augmentions l’une de l’autre ».

Le récit met en lumière la relation amoureuse des deux protagonistes, leurs mots affectueux  ( Biche, Fifi, Cibiche), leurs gestes de tendresse, le désir qui peut encore surgir.  « Il n’est pas question que l’amour/ vienne à manquer », chante Sophie, fan de Dominique A, comme Brigitte Giraud ! Chanson qui scelle leur promesse de fidélité.

Même Yes manifeste son bonheur d’être témoin de leurs baisers de leurs étreintes.

Ce couple qui a choisi de vivre à l’écart, reste toutefois au courant de l’actualité,  consultant deux journaux en ligne et la presse apportée par le facteur. D’où les réflexions sur l’état du monde, sur la dégradation des forêts qui entourent Le Bois-Bannis (qui n’est autre que la région de Bambois où Claudie Hunzinger a observé les cerfs à l’affût, expérience relatée dans Les Grands Cerfs).

Même si ce monde « est troué, rétréci, sali », la narratrice veut encore croire à l’existence de « merveilles entre les mailles rongées » et se gorger de beauté.

L’artiste plasticienne dénonce la manière dont Plantu a traité Greta Thunberg après son passage dans une émission télé. Et cite cette maxime : « L’écriture peut naître d’une révolte, devenir un engagement, une protestation ». 

Claudie Hunzinger développe par ailleurs une longue analyse de l’écriture. Pour elle c’est comme « assembler une bécane à partir de n’importe quoi, on s’accroche à elle, on roule, on est libre. On peut prendre des chemins interdits ». Elle justifie son emploi de l’imparfait ainsi : « J’aime ce qui d’être perdu me déchire. Je suis un fantôme racontant les souvenirs d’un monde qu’il a connu. » 

Un style caractérisé par des phrases limitées à un mot :« Trots.»,« Respirations. » ou à des séries d’adjectifs : « Souverain. », « Délabré. », Insolent. ». 

Par des comparaisons inattendues : « Au loin la mâchoire des Alpes bleue et la prairie ocre clair ressemblant à une bête coincée entre ses dents ». 

Une narration émaillée de références musicales ( Yes a l’oreille sensible au son d’harmonica!), truffée de références littéraires ( citations de Corneille, de Thomas d’Aquin : « Sicut palea. On s’en fout ».), et cinématographiques ( Cassavetes, Campion, Truffaut…) Des titres en italiques ( Anna Karenine), en anglais ( Leaves of grass), Grieg chante en anglais : It’s not dark yet, but it’s getting there.

Ce roman permet une immersion « into the wild », offre une forme de méditation appelée « shinrin-yoku » au Japon, un bain de forêt. Suivre Sophie, c’est marcher dans son « île en montagne », emboîter le pas de celle qui « se sent bien dans les marges et les broussailles », lors de ses promenades avec Yes. C’est prêter attention à l’environnement ( sons, couleurs, odeurs), nos cinq sens en éveil. C’est être témoin des mutations. C’est savoir observer une pie-grièche s’ébrouant. Avec enthousiasme, on chemine dans ce décor dans lequel Sophie «  ne fait plus qu’un avec la nature », au point de se croire « un être composite avec une truffe de chien, des cheveux de ronces, des yeux de mûres écrabouillées, des joues faites de lichens, une voix d’oiseau ». Elle s’est ensauvagée et éprouve de la compassion pour la forêt.

Avec le trio, le lecteur partage le repas frugal de Saint-Sylvestre dont une compote de myrtilles qui leur donne une langue bleue , « gothique ». Pas de champagne dans les réserves de leur « hôtel Shining » ! Mais la lueur d’une bougie vacillante.

Quel plaisir également de contempler le spectacle unique, «  rarissime de l’alignement de Saturne et Jupiter.. » qui s’offre à eux, au crépuscule !

« Le monde devenu une sorte de théâtre », « le monde est une perfection », pour Sophie.

Telle une botaniste, nourrie de ses lectures de guides, elle apporte des connaissances sur les lichens, les colchiques. Elle s’émerveille de « prendre un flash de jaune en pleine figure ». Elle s’attarde sur le devenir d’un bouquet de fleurs et dépeint sa métamorphose au fil des jours jusqu’à son agonie. Miroir de la décrépitude humaine.

La conscience écologique est manifeste dans leur façon de vivre ( trois éléments essentiels : le feu, l’eau, le bois), dans le constat de la disparition d’espèces rares.

Elle est témoin des mutations des arbres.

 Ils voient « l’air déglingué », « le désert monté à leur porte » avec « une poussière dorée, presque orangée » déposée sur le rebord de la fenêtre par le sirocco. 

On devine que Sophie aurait envie de dénoncer ( à l’instar de Benoît Duteurtre) ces viandards, ces «bouffeurs de biche » qu’elle épie, tapie sous un épicéa, lors de leur sortie d’une auberge gastronomique. 

L’écri-vaine nous glisse ce conseil de La Fontaine ( pourquoi en anglais?) : « Enjoy deeply the very little things , qui fait écho aux « riens somptueux » d’Albert Strickler.

On est happé par la succession de tableaux naturalistes qui défilent en toile de fond  où évolue un couple aimant, perclus par l’âge, dont le naufrage de la vieillesse est apprivoisé  par la compagnie de la petite chienne Yes. Elle les revigore et leur apporte de la gaieté par son extravagance, sa folie joyeuse. Toutefois Sophie refuse de se résigner devant l’impitoyable aujourd’hui. Elle incarne une forme de résistance.

L’écriture reste sa raison de vivre pour conjurer la mort. On se délecte de cette prose poétique, riche, où on respire la terre, la forêt, le velours de l’instant et on s’extasie devant la beauté du pré « aux reflets vert amande. Puis rose. D’un rose venus du cosmos, un rose extraterrestre. »

Un récit touchant, à la veine autobiographique, ouvert vers les ailleurs, vers le dehors que le double de Claudie Hunzinger désire de façon démesurée. Sur un air de Dominique A, A comme Amour.

Laissez-vous ensauvager dans cette communion avec la nature, en émule de Thoreau, attisez vos cinq sens pour percevoir les sons, les odeurs, les bruits, la musique.

Adoptez cette propension à l’émerveillement de l’artiste plasticienne, véritable botaniste, qui excelle à magnifier les paysages qui l’entourent. 


(1) Page 490 du  Journal 2021 d’Albert Strickler- Collection Le Chant du merle : Comme le souffle d’une étoile filante,  éditons du Tourneciel

(2)  Prix Décembre 2019

©Nadine Doyen

Christian DUCOS – Tableaux/Poèmes – Le Pauvre Songe, 2022, 104 pages, 15€

Une chronique de Marc Wetzel

Christian DUCOS – Tableaux/Poèmes – Le Pauvre Songe, 2022, 104 pages, 15€


À douze reprises, dans ce recueil, Christian Ducos accompagne un tableau qu’il admire (souvent célèbre comme La Chaise de Van Gogh, Le baiser de Klimt ou Le boeuf écorché de Rembrandt …) de quelques strophes, toujours concises, élégantes et énigmatiques, qui souhaitent – dit une très brève préface – non commenter les oeuvres, mais raconter le saisissement contemplatif que l’auteur eut devant elles. Cette « tentative de dire cela qui saisit » est ce qui importe, dit Ducos, et il s’y tient.

Cela qui saisit, qu’est-ce donc ? La « saisie » n’est certes pas ici la confiscation d’un bien par un huissier, ni non plus le recours à l’arbitrage d’une autorité (comme on en appelle à l’avis d’un tribunal), ni même d’ailleurs l’appropriation par un geste ou la captation par une force physique; si le danseur saisit un partenaire, le musicien son orchestre, le sculpteur son bloc natif, comment un peintre, lui, peut-il nous saisir ? Pas plus que les formules d’un poète, les formes planes et mêlées d’un tableau n’ont moyens ni titres de nous « saisir », n’étant ni forces, ni choses, ni organes pour s’emparer, sinon métaphoriquement, de nous. Et pourtant, sans que le poète n’élève la voix ou même ne fasse le malin, sans que le peintre n’intensifie sa touche et ses coloris, ni ne corse ou caricature ce qu’il fait voir, nous pouvons être saisis, c’est à dire happés, investis et mis en demeure par un irréel venu nous émouvoir soudain à ses rythme et conditions, nous mettant à la disposition même de ce qu’il nous procure, et se satisfaisant (mystérieusement) de nous faire user de lui. Ce qui nous saisit nous met en mesure d’être assignés à sa contemplation : les rendez-vous de la perfection ne tolèrent aucun retard. Sa fascination, on le sait, rend le poète bavard (il aime commenter ce qui envahit sa conscience, et, probablement, ressaisir le cours de sa propre attention, redevenir maître de sa ferveur un peu « baladée » par cela même qu’il admire). Comment ?

La peinture, par principe, montre ce qu’elle figure ou représente, mais ne peut exprimer que ce qu’elle a dû d’abord montrer. La poésie, elle, dit ce qu’elle suggère ou évoque, mais ne peut exprimer que ce qu’elle a d’abord dû dire. Montrer ou dire, il leur faut choisir : tout poème est aveugle (hors du calligramme, il avance à tâtons, en étranger, dans les choses visibles qu’il n’est ni ne possède), et seule une peinture d’accompagnement pourrait prétendre et révéler qu’il fermait simplement les yeux, et soutenir, en l’illustrant, le regard qu’elle lui prête. De son côté, tout tableau est muet, – en tout cas inaudible – et seul un poème d’accompagnement peut le prétendre et révéler simplement silencieux, et prendre la parole qu’il lui donne. Seul un poète, non un prosateur, le peut, car le poète « joue avec des mots qui se jouent en retour de lui » (comme disait Etienne Souriau), exactement comme le peintre joue avec des formes colorées qui se jouent en retour de lui. C’est au fond un pléonasme : seul le poète peut formuler ce qu’il y a de poétique dans une peinture; mais cette évidence cache une irritante énigme : qu’est-ce qui rend poétique un tableau ?

Ce qui serait pictural dans un poème, on le sait : la catégorie du pittoresque dit exactement l’irrégularité intéressante, la couleur locale rude mais séduisante, l’effet singulier de présence rendu, verbalement, par une situation contrastée ou inattendue; mais, en retour, ce qui est poétique dans une peinture, quelle catégorie pourrait au mieux l’exprimer ? Peut-être celle du rayonnant, qui dit la capacité à éclairer au-delà de soi, à faire évoquer par des figures colorées plus qu’elles-mêmes, c’est à dire l’origine qui les permet, ou la destination qu’elles autorisent. Mais alors, pourquoi la peinture ne pourrait-elle pas « rayonner » toute seule, sans les mots d’un poète, en laissant au monde qu’elle pose sur la toile le soin de fixer lui-même l’amont et l’aval de sa propre présence ? La réponse que donne Christian Ducos (non pas en la formulant théoriquement ou formellement, mais en l’incarnant dans la souple et intrigante substance de ses poèmes) semble être celle-ci : la peinture (avec sa liberté géniale de composition) peut assembler les choses qu’elle illustre par tous moyens extérieurs à elles et entre elles, mais seuls les mots peuvent faire communiquer des choses par des éléments restant exclusivement intérieurs à chacune. Les mots ont seuls pouvoir de relier les choses par leur dedans à elles, dans leur dehors (grammatical et prosodique) à eux.

Par exemple, dans La Chaise de Vincent, aussi bien les éléments du siège (dossier, barreaux, pieds, paille …) entre eux que les rapports de la chaise avec le carrelage, la porte, la pipe, la caisse, la paroi, ne passent les uns par les autres que dans des mots. Formule géniale de l’auteur :

« comment peindre

autant d’espace

dans si peu de chaise 

mais aussi bien

comment peindre autant de chaise

dans si peu d’espace » ? (p.13) 

De même, dans la Nature morte (1920) de Morandi, pourquoi ces quatre ustensiles peints nous font-ils penser à une espèce de Sainte-Famille objective, chosale, minérale ? Parce que leurs entre-manifestabilités, leurs apparitions mutuelles croisées ont un véritable « air de famille » : chacune prend sur elle ce qu’elle offre de présence aux autres, comme s’il y avait gènes communs de leur entre-rayonnement. Cette entre-dépendance des pudeurs respectives de ces choses, les fait rayonner « poétiquement » par un quant-à-soi partagé, comme en une famille de vivants, mais que peut seul formuler un poème :  

« dans le même temps

où les choses

s’offrent à la lumière

elles viennent se recueillir

au plus sombre

de leur ombre

et c’est folie pour le peintre

de vouloir saisir 

l’impossible de ce moment » (p.57)

  .. mais ce n’est pas folie du tout, on le voit, pour le poète, de vouloir célébrer en être saisi ! Il sait dire, sur Le Boeuf écorché, comment les choses passent par le monde pour nous saisir, mais passent, dans les tunnels d’échos de leurs dénominations, les unes par les autres pour nous faire ressaisir leur monde :

« … la nacre chatoyante

des os

si ronds si frais

ou bien ces plages de graisse

qui tant poissent et bientôt

si bon puent

et ces perles de sang d’un noir troublant

qui appellent

qu’on les boive

et là

si tentant si tendre

le rouge éblouissant des viandes

ah ! laissons là visages humains

ce qui pend ici c’est le monde

écorché ventre ouvert » (p.71-72) 

  « Un poème ne sera jamais un tableau » avoue, lucidement, Christian Ducos; mais rien ne le montre mieux que ce qu’il en dit : seule la parole poétique fait saisir la supériorité sur elle du silence pictural

« attentifs

seulement

à l’attente

sachant

que 

de l’attente

il n’y a

rien

à attendre » (p.91) 

Que cherche ainsi notre poète ? Faisant dialoguer exclusivement les choses entre elles, ou les éléments de la chose entre eux, mais de telle sorte que chacun(e) y vienne par son seul dedans, Ducos allie la tendre innocence des choses à leur intime et fraîche interaction : les voilà, poétiquement, qui se pensent sans pouvoir penser à mal, en se complétant littéralement sans faute, ne se souciant, comme des enfants au jeu, que du concert de leurs spontanéités, de la perfection qu’elles forment ensemble (non de celle qu’on viendrait gagner dans son couloir !). Natures mortes poussées ainsi à confidences, hai-ku d’anges se volant dans les ailes, l’infatigable, l’inscrutable, l’indévisageable paix de la nature nous est soudain donnée par « celui-qui-écrit ».

« diabolique

cette 

innocence

mais sainte aussi bien

cette

violence des signes

qui ordonnent de faire face

à l’absence

d’un visage » (p.28-29)

                                                         ——-   

©Marc Wetzel