Lectures de mai de Patrick Jockel

© Lectures de printemps 2023 : www.patrick-joquel.com

Poésie


Titre : Migrations

Auteur : Jean-Luc Catoir

Éditeur : La Boucherie Littéraire

Année de parution : 2023

J’ai beaucoup aimé ce livre. Le thème me touche particulièrement : Migrations. Nomade dans l’âme je vis dans une famille multinationale. Bref. Ici, le mot migration est à prendre au sens large.

Bien sûr, au vu de l’actualité, on pense de suite aux questionnements que posent les migrants à travers les mers, les frontières, les sociétés. Ces thématiques sont abordées avec pudeur et franchise. On passe aussi avec la légèreté d’un mois de juillet sur nos migrations estivales. 

Mais aussi nous rencontrons les animaux migratoires : oiseaux, insectes, mammifères.

Tout cela nous amène à penser que la vie est migrante. Si on regarde l’histoire de l’humanité : selon nos connaissances aujourd’hui départ du berceau africain jusqu’à envahir toute la planète et si on suit les rêves des auteurs de SF tout l’univers…

L’homme, les animaux, les plantes… Tout ce qui vit est toujours en mouvement. Cesser le mouvement ce serait ouvrir la porte à la mort.

À lire dès 13 ans et bien au-delà. J’aimerais que les cdi des collèges, lycées et autres lieux d’éducation mettent à disposition ce livre à leurs étudiants.

Un poème qui résonne fort avec l’actualité de ce mois de mai 2023

à l’idée d’accueillir des réfugiés

nombre d’habitants de mon village

auraient bien aimé

suspendre à leur balcon

une fin de non-recevoir

comme les Napolitains 

font sécher leur linge

mais les téméraires villageois

ont préféré saluer cette heureuse initiative

pour aussitôt

se soustraire

impossible

un village aussi calme

si propre

si comme il faut

qui chaque dimanche 

ouvre son église

désormais

nous sommes quelques-uns

à avoir honte de notre village

http://laboucherielitteraire.eklablog.fr/


Titre : Regards Persans

Auteur : Élizabeth Guyon Spennato

Éditeur : Orients Éditions 2018

Année de parution : 2 018

Des poèmes et des photos. Des photos de regards. Ce livre nous plonge en Iran. Un Iran moderne, celui d’aujourd’hui avec ses luttes dont les journaux témoignent. La lutte des femmes pour s’émanciper. Celle des hommes aussi. 

Un livre de rencontres : l’autrice a rencontré les personnes dont elle a photographié le regard. Tous ces regards page après page interrogent le nôtre. Intensément. Que voit-on quand on regarde l’autre au fond des yeux ? Au-delà du silence…

Les poèmes sont contemporains ou bien venus du passé, témoignant de la richesse culturelle du pays.

Un livre qui peut donner également une exposition photo/poème. Un livre d’actualité, de témoignage aussi. Une démarche passionnante à suivre et pourquoi pas à s’en inspirer soi-même ou bien pédagogiquement dans les bcd ou cdi…

quelques extraits :

la chambre est trop petite

pour toute cette solitude

Mohammad Morakabian

XXe/XXIe siècle

ce qui est bien dans notre pays

c’est que la loi ne sanctionne pas de la même façon

les voleurs de moutons et les corrompus

sinon, comment gouverner d’une main tranchée ?

Shams Langeroodi

XXe/XXIe siècle

Jusqu’à quand devrai-je me demander si j’ai assez ou non

Si je vis ma vie joyeusement ou non

Viens remplir cette coupe de vin car je ne sais pas

Si cet air que j’inspire à présent, je pourrai l’expirer ou non

Omar Khayyam

XIe/XIIe siècle

http://www.orientseditions.fr


Titre : Breizh en partage

Auteur : Jean-Marie Corbusier

Photos : Dominique Neuforge 

Éditeur : Le Taillis Pré 

Année de parution : 2 023

un livre à tirage limité. 25 exemplaires. Des feuilles sous pochette cartonnée : poèmes et photos. Un carnet de voyage au bord de l’océan. Voyage partagé. L’un aux textes, l’autre à la photo. Des impressions de promeneurs de rivages. De silence et d’horizon. 

Des milliers de pas sur le sable et aucune trace, aucun souvenir. Juste un peu de patience pour l’effacement. Et toujours

… la mer et le soleil

les yeux ouverts

fermés aussi

cette présence sonore, cet espace immense et toutes les sensations : le corps multiple et si présent.

Les photos accompagnent les mots, les mots viennent des ombres et des lumières des pixels. Ça marche main dans la main. Offre des infinis et autant de silence.

Des traces de vie, de temps le long du rivage :

ces coquillages échos lointains d’autres vies

tant de mystères venus à l’air libre, sans rien nous dire d’autre que la vie, là, sous l’eau…

En tant qu’arpenteur de grèves moi-même je suis très à l’écoute de ces poèmes et de ces photos, une complicité nous unit.

Beaucoup de vent

et de lumière

espace de nos présences


Titre : Le wagon qui ne voyage que la nuit

Auteur : Dominique Sampiero

Illustrations : Zaü 

Éditeur : La Boucherie Littéraire

Année de parution : 2023

Le poète, dit-on souvent, est la voix des sans-voix. Dans ce livre-là, c’est exactement cela. Une rencontre lors d’une série d’ateliers d’écriture entre l’auteur et un groupe de femmes. Le temps de se connaître, de travailler ensemble. Et puis la rencontre entre une d’entre elle et Dominique Sampiero. Cora lui raconte sa vie. De sa naissance jusqu’à l’âge adulte. En toute discrétion. Par pudeur et par besoin de partager. 

L’auteur met son écriture au service de ce récit. Une vie prend encre. Le lecteur la suit. Découvre un itinéraire. Des vies et des lieux dont il ignorait l’existence. La vie des travailleurs immigrés de l’époque. Pour Cora, la vie sur rail : dans un wagon immobile sur une friche de la SNCF (l’employeur du père de Cora).

On suit l’héroïne, car nous sommes tous des héros au quotidien (même si on l’oublie bien souvent), dans sa vie enfantine et ses rêves de voyage, ses jeux, son école, la vie des familles… Sa révolte adolescente. Un mariage arrangé, non merci. Une fugue. L’affirmation de soi, d’un « ma vie m’appartient ». Un slogan qui, si aujourd’hui est courant sans être forcément respecté, à l’époque de la jeunesse de Cora était inimaginable. Sauf pour celles (ou ceux) qui se révoltent et construisent leur vie envers et contre toutes les traditions, tous les regards.

Un livre étonnant, humain et dense. À donner à lire dès la quatrième au collège et jusqu’à plus soif. 


Titre : 17h30

Auteur : Marlène Tissot

Éditeur : La Boucherie Littéraire

Année de parution : 2023

Un nouveau titre dans la collection Carné poétique. Ces petits carnets rouge avec en amont et en aval des poèmes, des pages blanches pour proposer au lecteur de devenir partenaire du livre de Marlène Tissot. Des pages à noircir ou autre couleur d’écriture. Tout est permis ici.

Si pour les autres, écrire ça occupe ; pour celui qui écrit, les enjeux sont un peu plus hauts. Les détailler ici est inutile tant ils sont différents pour chacun et s’ils se recoupent parfois c’est que l’écriture est assez vaste pour qu’on y chemine ensemble. 

Ici, ce sont des textes écrits au jour le jour (peut-être) mais en tout cas à 17h30. Écrire permet ainsi de sauvegarder de l’oubli, de garder trace des 17h30 de sa vie. Pourquoi pas ? C’est un enjeu comme un autre et dans le mot enjeu il y a jeu. Ne l’oublions pas. À partir de quel moment, le jeu devient œuvre ? Peu importe. L’essentiel est dans l’acte de créer. De déjouer les habitudes, la routine pour oser quelque chose et quelque chose qui au fil du temps prend du sens.

Si le Carné poétique s’adresse aux plus de 18 ans, le jeu d’écriture peut se dérouler à tout âge et ce pourrait être une activité pédagogique amusante.

Pour la petite histoire, lorsque les parents d’élèves me disaient « Vous écrivez, quel beau passe-temps ! » ; je répondais « Non, c’est un travail ; le passe-temps c’est la classe et c’est un passe-temps lucratif ».

http://laboucherielitteraire.eklablog.fr/


Titre :Les couleurs du jardin

Auteur : Amandine Marembert

Images : Valérie Linder

Éditeur : L’ail des ours/ graines d’ours 2

Année de parution : 2 023

Avril, l’essor du printemps dans les jardins. Dans celui d’Amandine Marembert en particulier. L’autrice invite le lecteur à la suivre parmi les fleurs de son jardin. Une visite guidée. Botanique. On y égrène au fil des pas, au fil des pages, les noms des fleurs, leurs couleurs et quelques mots pour les saluer. C’est joyeux.

Impression de joie aussi les images pleines de vie de Valérie Linder.

Un livre pour les amateurs de jardin et de couleurs.


Titre : Naître encore

Auteur : Charlotte Mont-Reynaud

peintures : Cécile A.Holdban 

Éditeur : L’ail des ours 

Année de parution : 2023

Un livre épuré. Un long poème découpé en courtes séquences. Dense. 

On est dans un hôpital pédiatrique. L’enfant est en sursis. Lourde opération. Le poème met des mots sur ce no man’s land de l’attente, de l’angoisse et de l’impuissance. Sur le soulagement ensuite et l’essor d’une seconde naissance. 

Tous les parents qui ont traversé ce chemin-là s’y reconnaîtront. 

On le dit souvent : le poème exprime ce qu’on ne saurait dire autrement. Ici, rien n’est plus vrai.


les petits derniers aux éditions de la Pointe Sarène : 

Page control, automne 2022

Cairns 32 : Frontières, hiver 2023


Prochains voyages/livres :

  • Du 2 au 4 juin : festival du livre de Grimaud (83).
  • 9 septembre: festival du livre de Breil/Roya
  • 23 septembre: fête du Parc Naturel Régional des préalpes de Grasse : exposition photo/haïku avec Laurent Del Fabbro.
  • 4 octobre : Formation M2 à l’INSPE NICE, deux groupes. Poésie à l’école et rapport texte-image/jeux de rôle avec Johan Troïanowski.
  • 7 8 9 octobre festival du livre mouans-sartoux.

Yves Bichet, La beauté du geste, récits, Le Pommier, ( 17€- 186 pages)

Une chronique de Nadine Doyen

Yves Bichet, La beauté du geste, récits, Le Pommier, ( 17€- 186 pages)


La beauté  de ce recueil commence par la couverture signée Mélinda Fiant. L’ illustration qui préfigure le texte d’ouverture, intitulé « La confiture des rois », fait saliver. Yves Bichet met en valeur un savoir faire d’antan : celui des ouvrières de Bar-le-Duc, à la dextérité immémoriale pour délester les groseilles de leurs pépins, munies de rémiges d’oie pour obtenir «  Le caviar de Bar » !

Le texte 2  a été inspiré par une rencontre ( dans un train)  de l’auteur avec un aveugle accompagné de son Labrador. Il restitue des bribes de leur conversation ainsi que ses hésitations pour choisir les sujets à aborder au  colloque auquel il est invité. Il focalise notre attention sur les mains du non-voyant effleurant son arcade sourcilière: «  un geste simple et beau », puis sur les caresses qu’il prodigue à son chien. On est touché par la communion entre le chien et l’homme. «  Ces deux êtres vivaient l’un pour l’autre. » On perçoit  «  le gémissement de plaisir » de la bête, qui pose délicatement le museau sur les genoux de son maître.

 Le troisième texte Toucher l’écran s’avère une sorte de diatribe contre l’addiction aux écrans, aux portables, où ne s’inscrivent que des images et des sons. Yves Bichet invite à mieux utiliser notre odorat. Ceux que les sonneries intempestives insupportent ne peuvent qu’approuver. D’ailleurs dans un de ses récits flotte une  puissante fragrance de lavandin.

Dans l’une des nouvelles, Yves Bichet décline les multiples activités qu’il a exercées dont celle de maçon. Il met en lumière le geste de l’artisan. Ses mains ont troqué la truelle pour le stylo et le clavier, titillé par le besoin d’écrire. Il compare les deux activités au niveau des mains. L’artisan cherche le résultat, l’écrivain l’inspiration. Ce qui rappelle le geste d’écrire dont parle Stéphane Mallarmé.

Mais il a aussi travaillé à la ferme et «  griffonné au tracteur des hectares de lavandin ». Il sait que reculer avec un chargement de lavande demande de la dextérité. Il autopsie le geste de manoeuvrer une remorque en marche arrière. «  Recul délicat », car  « la remorque n’obéit pas aux intrus ». Si l’andaineuse lui a causé des frayeurs, elle a aussi été un déclic pour s’essayer à la poésie. Pour l’auteur, « la poésie pourrait ressembler à un geste, un premier mouvement  du corps, une rencontre fortuite des mots qui célèbrent le quotidien, des mots capables de stopper notre fuite en avant ».

Qui n’a pas été ému devant un bébé qui «  frotte ses paupières avec ses poings » ?

 Si la vie s’invite dans cette nouvelle, une suivante évoque les trépassés, la lecture de poésie au vieil homme défunt, et en particulier les derniers instants d’une mère.

Le narrateur partage « le cadeau rare, le privilège » d’avoir pu profiter du « restant de chaleur » en caressant son visage avant que le froid gagne, une scène qui prend à la gorge, avec une portée universelle.

Le narrateur sait transcender une nouvelle où la maladie a ruiné un couple par un moment d’illumination. Comment ne pas vibrer en imaginant cet enfant myopathe, la main levée, hypnotisé,  tout extasié, devant l’apparition de la lune. «  La beauté du monde se concentre parfois dans de tels surgissements de lumière nacrée, il faut s’arrêter, se taire.. ». Car ce geste qui lui a coûté tant d’efforts,  il n’a pas pu le refaire.

La vie est cocasse, lit-on dans une autre nouvelle. 

C’est la blague de Mounir que l’auteur nous relate qui fait se bidonner ses acolytes, qui  se « fendent la poire ». 

Impossible de commenter chacun des récits , mais Yves Bichet offre une succession de variations autour de la beauté du geste,  de témoignages, en 22 textes de longueur inégale.  Si on s’extasie  sur les performances d’excellence d’un pianiste, d’un footballeur, l’auteur veut réparer l’injustice et célébrer les petits gestes du quotidien dont des gestes de tendresse, d’amour, de complicité. Pour cela, il nous convie à mieux observer ceux que l’on croise, à savoir lever les yeux.

L’écrivain, ancien maçon et agriculteur nous rappelle dans ce récit que, comme le disait Rimbaud, « La main à plume vaut la main à charrue« .  

© Nadine Doyen

Jean-François Létourneau, Le territoire sauvage de l’âme, éditions de l’aube ( 17,90€- 165 pages), janvier 2023

Une chronique de Nadine Doyen

Jean-François Létourneau, Le territoire sauvage de l’âme, éditions de l’aube ( 17,90€- 165 pages),  janvier 2023


Clément Bénech dans son roman Un vrai dépaysement convie son lecteur à l’installation d’un jeune professeur qui débarque en Auvergne alors qu’il avait pensé enseigner en Guyane, cette fois ce sont les tribulations de l’enseignant Guillaume, parachuté au Nunavik, que Jean-Pierre Létourneau relate en flashback.  Le glissement du  « tu », au « il »,  selon la temporalité, peut dérouter. Tantôt il s’adresse à celui qu’il était, tantôt à celui qu’il est.

L’auteur nous offre une immersion parmi les Inuits de Kuujjuaq , sur les berges de la rivière Koksoak.  Beaucoup de mots en italiques ou typiquement canadiens, ou termes de hockey,  parsèment le récit ( puck, bannique et confiture de chicoutés, un pays drette, drave, des uluit…) sans que cela fasse obstacle à la compréhension. On est juste dépaysé. 

Par exemple, on réchauffe les repas sur une truie ( petit poêle).

Une carte au début du livre permet de visualiser le trajet effectué en avion par le protagoniste, du Sud au Nord du Québec. 

Beaucoup d’Inuits sont  trilingues. Leur quotidien bégaie souvent en trois langues , mais lui, le professeur ne connaît ni leur langue maternelle, l’inuktitut, ni leurs coutumes.

Le dépaysement est immédiat : comment ne pas « massacrer »  le patronyme des élèves, en les prononçant?! Il  lui faut s’adapter, apprendre à  décrypter le langage de leurs yeux : ils disent oui en ouvrant les yeux et les ferment pour le non.

On sent le malaise du prof le jour de la rentrée devant sa classe, un groupe de douze ados, en capuchon, qui ressemblent plus à « un troupeau de bœufs musqués ». On devine sa frustration d’enseigner « dans le vide » et il devient source de risée auprès de ses élèves, n’ayant pas les codes des autochtones.

De même, l’ennui,  la solitude pèsent sur Guillaume qui aimerait boire une bière avec des potes : « mais où sont les hommes ? » s’interroge-t-il ?

La peur de se perdre dans la toundra le confine à son appartement, devant la télé. Mais  pratiquant le hockey, il se hasarde un jour à l’aréna, et ne manquant pas de talent, réussit à se faire adopter par les joueurs et  même à intégrer une équipe locale. Un membre de l’équipe, Thomassie, l’entraîne à la chasse au caribou.

L’auteur déroule l’expérience de ses trois années dans le Nord, son plaisir de coucher  dehors dans des « sleepings » qui sentent le bois,  ainsi que ses années d’étudiant consacrées au « planting ». Il joue sur les mots : « la momie a du millage » ! 

L’année sabbatique qu’il s’octroie va lui permettre de partager son vécu avec ses propres enfants. Ceux-ci vivent au contact avec la nature, font des sorties en raquettes, moto-neige, n’aiment pas entendre la nuit les hurlements de coyottes.

Ils sont biberonnés aux récits d’aventures, savent observer la faune ( loutres..), les oiseaux, les arbres. Ils questionnent  sans cesse, avides de savoir le sens des mots, comme par exemple  « sentimental » !

Le père se livre aux confidences telle sa rencontre avec leur mère dans le Nord : 

«  c’était ma voisine. Un soir, je suis allé lui porter un bol de bleuets cueilllis dans la toundra. Avec le sirop d’érable de grand-papa. Et vous voilà. »

Il se souvient du moment où sa femme Caroline attendait leur premier enfant qui porte le prénom de la mère défunte de Guillaume, comme dans la tradition des Inuits.

Il revit une chasse au dindon au cours de laquelle il n’a pas tué d’animal, mais est revenu les yeux éblouis par sa rencontre avec le piranga écarlate, aux plumes vermeilles.

Guillaume ressuscite également ses souvenirs avec son père, dresse son portrait pour ses enfants : « un ramassseux » et lui rend hommage au moment de vider la maison en bois typiquement canadienne. La lettre que son père lui a laissée est poignante.

Une autre lettre tourneboule le protagoniste, c’est son vibrant message d’adieu  destiné à ses élèves ( lettre qu’il n’a jamais postée),  elle émeut doublement le lecteur en raison du dénouement. On éprouve de l’empathie pour cette famille qui a vu partir en fumée cette «  tente prospecteur » (1) qui a nourri tant de rêves et a abrité tant de moments privilégiés.

L’écrivain restitue, au point de nous transir de froid, la vie d’antan durant les hivers rigoureux: le travail des femmes, l’esprit de fête dans la communauté immobilisée par la période de neige, de gel.

Il montre comment le paysage subit le déboisement pour faire arriver une autoroute, troublant la sérénité des lieux pour ses enfants. Guillaume commente le reportage d’un journaliste qui évoque la tragédie Inuite : « tout ce qui est écrit est terriblement vrai, exact », «  la beauté d’un jour d’hiver se dépose en eux comme un flocon sur la langue. » Les splendeurs du ciel émerveillent : «  aurores vertes et rouges ».

Ce premier roman convoque celui de Claudie Hunzinger pour cette proximité, cette osmose sensuelle avec la nature. Tous deux savent la décrire avec des phrases merveilleuses. 

La poésie s’invite amplement dans les descriptions des lieux où les aurores boréales sont fréquentes : « le vent fait danser les cristaux de glace entre les branches. »

Ce roman  s’inscrit dans la lignée de l’écrivain , « nature writer », Rick Bass,(2) auteur que Jean-François Létourneau lit et cite en début de l’ouvrage. Comme lui, il a tenu un journal dont il partage des pages. On ressent l’ensauvagement du décor dans  « la prucheraie ». 

Le lecteur sensible à la « perfusion » des paysages qu’offre cet ouvrage sera comblé.

© Nadine Doyen


(1)  Tente  construite des mains du protagoniste, qui  lui a permis de vivre davantage en osmose avec la nature.

« A l’origine, la tente prospecteur était utilisée par les indiens montagnais prospecteurs des contrées nord-amérindiennes puis par les chercheurs d’or. Nouvelle tendance du tourisme de plein air et véritable art de vivre, cet hébergement atypique réconcilie la nature, le confort et l’authenticité. »

(2) Le journal des cinq saisons de Rick Bass.

La poésie à vivre –Paroles de poètes – Choix des textes par Marie Gargne et Jean-Pierre Siméon – Édition et préface de Jean-Pierre Siméon – Collection Folio 2 € / 3 € (n° 7246), Gallimard.

Une chronique de Xavier Bordes

La poésie à vivre – Paroles de poètes – Choix des textes par Marie Gargne et Jean-Pierre Siméon – Édition et préface de Jean-Pierre Siméon – Collection Folio 2 € / 3 € (n° 7246), Gallimard.


Dans ce petit volume, Jean-Pierre Siméon, talentueux avocat de la création en poèmes, nous présente une vingtaine de textes réflexifs, parfois un peu confidentiels, sur la question de la poésie, émanant de poètes pour qui la poésie est ou a été un enjeu vital.

La sélection est certes restreinte, mais cela offre un bon aperçu du faisceau de préoccupations qui furent les leurs, axé vraiment sur la vie, et non sur les spéculations théoriques. Ce sont chaque fois une poignée de pages précédée d’une mise en perspective judicieuse du poète qu’on lira, de ses ambitions, de sa façon de vivre la poésie. Nous l’avons noté, le choix de ces témoignages est judicieusement limité : si naturellement l’on y rencontre Rimbaud, Valéry, Eluard, St John Perse, Aragon, Bonnefoy, Jaccotet, il faut noter également des noms moins attendus, celui de Joe Bousquet qui trouve enfin une place digne de lui, mais aussi Virginia Woolf, Andrée Chédid, Rilke, Kerouac, Bianu, Velter et quelques autres. Autant de témoignages dont la diversité (en apparence) a pour source la même intuition et la même appréhension du vivre sur cette terre. À travers ces manières de « professions de foi », énoncées par inadvertance davantage que par prétention à théoriser, ce qui est le gage d’une certaine authenticité, que Jean-Pierre Siméon a extraites de telle ou telle des œuvres de ces poètes (et en fin de volume sont mentionnés les livres correspondants pour les lecteurs qui voudraient approfondir leur curiosité), domine comme ligne directrice cette idée que « la poésie est la plus haute et la plus irréductible affirmation de la vie contre tout ce qui la dément… » Et pour cette raison, l’anthologie inclut en particulier le poème « secouant » de Charlotte Delbo « Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants ». Titre singulier tant qu’on ne se souvient pas que Ch. Delbo fut une résistante déportée à Auchwitz… Bref, autant de témoignages profonds chacun à sa manière, proche du mystique chez Joe Bousquet, épique coup d’oeil sur son siècle pour St John Perse, attentif à tout ce qui est chez Bonnefoy, écologique chez Pinson, optimiste chez Bobin, et ainsi de suite. Un belle et simple suite d’introductions à l’existence telle que le faire poétique s’y insère pour lui donner librement un sens. Autant de pages qui confortent la phrase conclusive et lapidaire de Siméon dans son introduction : « Vivre en poète, c’est ne pas renoncer. »

Je remercie ici Jean-Pierre Siméon d’illustrer cette devise par ses plaidoyers permanents au service du mystère poétique qui nous tient tant à coeur.

©Xavier Bordes – Paris, 5/6/23

Lili FRIKH – Un mot sans l’autre – Dialogue avec Philippe Bouret – Mars-A éditions, 106 pages, 2023, 15€

Une chronique de Marc Wetzel

Lili FRIKH – Un mot sans l’autre – Dialogue avec Philippe Bouret – Mars-A éditions, 106 pages, 2023, 15€


 « La souffrance écarte les yeux. Elle est grande d’agrandir, pas de faire souffrir » (p.63) 

D’abord le titre étrange « Un mot sans l’autre » de cet entretien de Lili Frikh. Elle s’en explique pages 59 et 68 : toute sa vie, elle a senti les mots un par un, isolés les uns des autres (« des mots pas ensemble« ), comme des morceaux à devoir recoller par la voix, pour pouvoir parler. Les mots sont, pour elle, ces unités sonores et signifiantes disponibles en chaque langue, mais spontanément seules : qui n’ont pas, entre elles, de proximité toute-faite, sinon formatée et factice. C’est à nous à savoir comment aller d’un mot à l’autre, « au ras-de-vivre », en écartant le « ciment de matière grise » (la gangue programmée de sens) que la communication propose (et impose) à leur rencontre. Liberté difficile – puisque nous n’avons, dit-elle, que le souffle de la voix pour initier, organiser et assumer cette rencontre, et que la poésie pour la rendre qualifiable. Lili Frikh, c’est cette intuition singulière : le régime de sens courant de la parole (en général, et de la poétique en particulier), c’est du langage, du papier, et un jeu de formes pour face sociale de l’expression; et elle, ce qu’elle éprouve et vit depuis toujours à la source de la parole, c’est , non le langage, mais les mots; non le papier, mais le souffle vocal (« elle écrit à voix haute » dit-elle, directement); non donner forme à l’expression, mais visage à la présence. 

« À l’école, j’arrivais pas à appliquer les règles de la ponctuation. Quand la maîtresse disait, tu mets la virgule quand tu respires, je comprenais, oui, mais je ne respirais jamais à l’endroit où respirait la maîtresse ; j’avais faux.

Je respirais faux.

C’est possible, ça ?

Qu’est-ce qu’elle me disait là comme ça la maîtresse,

qu’on respire tous au même endroit ? (…)

Combien de fois cette maltraitance, combien de voix coupées ?

Comme s’il ne se passait rien dans l’invisible …

Eh bien si ! Là aussi » (p.95)

 Les mots, la voix, la présence – font une intuition centrale, douloureuse, radicale (« Sentir l’existence … tu veux plus ? » p.93). Quand Lili Frikh monte (rarement, péniblement – une maladie des yeux la fait comme tâtonner, « balbutier » dans l’espace !) sur une scène pour y « écrire à voix haute », vraiment, ce si singulier régime de sens littéralement s’incarne. Devant nous, elle hésite, elle rayonne, elle bute. Elle hésite (« Vous êtes un trébuchement » résume son interlocuteur Philippe Bouret. Traduction : vos écarts de démarche sont seules chances de vrais-pas !) parce que parler, c’est « essayer le vide entre le mot et la chose » (p.91), et elle l’expérimente scrupuleusement, indéfiniment comme on tate l’absence du bout de la voix, pour mettre, de justesse, la pensée en place. Elle rayonne, parce que, comme elle le fait saisir, le numérique transporte toute la vie sociale dans un espace totalement falsifiable, alors que la présence du souffle de la voix est, elle, « infalsifiable ». Elle bute enfin, elle semble se heurter à une sorte de présence-limite, ou s’en tenir à incarnation suffisante, parce que (dit-elle dans ses formulations vives, géniales, aberrantes) même un visage doit bien s’arrêter quelque part : notre visage est comme le masque acquis du souffle d’une vie, et nous terminons nos visages comme, par politesse et civilité, nous terminons nos phrases, comme si leur sens était maîtrisable et transmissible. C’est que le visage, dit-elle, commence là où notre apparence échappe  – « Un visage, c’est l’endroit où ce qui échappe à l’autre est inscrit. L’autre reconnait un visage dans ce qui lui échappe » (p.90) – , là où le portrait fixe ses simagrées socio-expressives (il ne pourrait pas exister de visage-robot !). Le visage n’est pas plus « sur la photo » que la voix ! C’est un baptême continué (« rien de plus violent que le baptême« , p.91), qui le prive, à jamais, de « traits fixes« .

« Ensemble, c’est pas devant tout le monde. Toutes les lumières ne lavent pas.

Montrer, ça fait monter l’audience ou la visibilité, pas plus.

Montrer, c’est pas laver.

De plus en plus, on fait venir sur le devant de la scène des choses qui n’ont jamais eu de devant. On semble se soucier de nous. Du plus démuni de nous. (…)

Si j’allume la télé ou le téléphone, je ne reçois que des invitations à prendre soin de moi et de l’autre, que des publications qui témoignent de la misère, de la beauté et de la grandeur de l’autre. L’homme n’est pourtant pas connu pour ça. (…)

J’espère juste que tout ça indique qu’il y a une humanité en veille, et non une médiatisation qui se serait avancée sur le terrain de l’être en faisant qu’il n’y aurait plus d’être sur le terrain » (p.82-83)

 L’inconnu est naturel à cette poète, elle ne le craint pas : plus ce qu’on sait s’étend, plus ce qu’on ne sait pas s’enfonce et s’approfondit, constate-t-elle (p.55). Elle-même « s’agrandit de ce qui ne répond pas », et « n’a jamais senti que le mystère diminuait ». Le papier lui serait un réconfort mensonger (tout papier nous ment parce que il peut tout terminer par des blancs, s’il le faut, même quand il feint modestement de rester inachevé, ce que la pure voix interdit), et Lili Frikh rencontre d’abord les poètes dans leur voix (Duras, Le Clézio, Jouvet), et elle n’est poète athée que parce que « Dieu, je l’entends pas » (p.71). La voix est, pour elle, « ce qui s’articule d’être » d’une vie. Et l’usage spontané, et incessant, qu’elle fait des verbes substantivés (comme ici d' »être« ) montre les gestes élémentaires (à raccorder, à chorégraphier de la voix, à déployer les uns des autres) que lui sont les mots. C’est ainsi que son style l’a fait vivre (« Ma voix est la seule chose/ qui soit restée intacte/ c’est étonnant » p.70) , et vit lui-même dans ces infinitifs s’abandonnant « à vif, et tombant pareil » (« Je n’ai pas d’explication de vivre« , « J’ai appris à parler dans le noir de parler« , « Cette conversation avec vous fait partie de reprendre mon souffle« , « J’ai l’impression d’aller jusqu’au bout de prononcer« , « Je ne suis pas au théâtre de la parole (…) j’y suis allée pour ralentir de mourir« , « Quelque chose d’écrire qui ne vient pas d’écrire« , « Quelque chose que je ressens depuis le début de ressentir » …). Quelle plus belle présence au monde que ces verbes substantivés soufflant dans cette voix ?!

« J’ai un besoin de justesse, surtout s’il n’y a pas de justice.

Il faut que le mot entre jusqu’au bout.

La forme, c’est pas grand-chose, c’est que de la jouissance dans l’écriture. (…)

Pour moi, les mots c’est la présence.

Discréditer la présence, c’est discréditer l’incarnation.

Il se passe quelque chose en fait depuis que nous avons ce dialogue.

Grâce à ce dialogue avec vous je dis les choses jusqu’au bout.

On préfère parler du viol que de la maltraitance de la virgule.

Je suis violée à la racine, au ras-de-vivre.

Quand on est éduqué dans l’humiliation du souffle, ça marque une vie.

Le contraire de la forme, c’est pas le fond.

Le contraire de la forme, c’est la proximité, parce que la proximité est inqualifiable.

Pour écrire, il faut être véritablement à l’écart du langage » (p.73) 

 Je le dis ici timidement, mais sûrement : on est ici devant une très rare poète (quelqu’un à mi-chemin entre Artaud et Simone Weil, quelqu’un pour qui les mots sont au départ – et redeviennent pour nous – de véritables enchères de présence, des morceaux de souffle se cherchant les uns les autres pour que, durant le temps d’un souffle qu’est la vie, aucun mot justement ne soit le dernier.) Le fabuleux (et justifié) compliment qu’à un moment Lili Frikh adresse à son interlocuteur (« Vous, vous me parlez de là où quelqu’un regarderait l’humanité. Il la regarderait apprendre à marcher et à se tenir debout« , p.53), on la lui renvoie : cette extraordinaire poète reprend la douloureuse civilisation de la voix humaine là où notre ingrate et fatiguée négligence l’avait laissée.

 « C’est ça que j’appelle l’humilité de parler, ne pas faire basculer les mots dans la langue. Pas tout le temps, pas tout de suite. C’est pour ça que j’ai beaucoup de mal avec ça, le texte. (…) Il faut laisser parler les mots avant de les égorger dans le miroir. La plupart du temps, on fait dire aux mots des choses qu’ils ne disent pas, on ne les laisse pas parler. On les fait parler. On écoute pas. C’est comme quand on torture quelqu’un pour soi-disant le faire avouer. Au bout du compte, on lui fait dire un truc qui n’est pas vrai, mais qui est ce qu’on veut entendre. On fait dire. À la langue, oui, on peut lui faire dire. On peut lui faire dire ce qu’on veut. Vous pouvez même lui faire dire que vous êtes un grand écrivain. Au mot, non. Vous pouvez rien lui faire dire. Parce qu’il est seul. Parce qu’il est sans l’autre. Parce qu’il entre dans le vide de parler et pas dans la trame d’écrire » (p.58-59) 

© Marc Wetzel