Les lectures de juin de Patrick Jocquel

http://www.patrick-joquel.com


Poésie

Titre : J’avais rendez-vous avec le chant des cailloux
Auteur : Yves Artufel
Éditeur : Gros Textes
Année de parution : 2022

Ce petit livre orange commence par des proses datant du confinement. À deux pas de chez moi, ça s’appelle. Cette époque où l’auteur errait autour de chez lui, dans la montagne de Châteauroux les Alpes (05). Dans la solitude. Avec ses souvenirs. Ceux qui vadrouillent dans la tête, comme ces chansons qui viennent surprendre le promeneur en revenant fredonner la voix du solitaire. Et ceux qui sortent des ombres du chemin : les émotions passées, les rencontres disparues…

des proses qui interrogent le temps qui passe. La mémoire. Ce qui reste. Ce qui est perdu. Et sa propre présence dans tout ça. Qu’est-ce que ça vaut ? Il paraît que je suis vivant. Que je vieillis. Et toutes ces sortes de choses qu’on partage tous…

deuxième partie : cailloux sur le chemin des aphorismes, de courts textes, poèmes peut-être ; comme autant de cailloux de Petit Poucet pour jalonner un itinéraire. La suite des jours. Les sauts de pensées. Les fragments d’émotions. Et toutes les interrogations que l’on porte en poche sous les yeux.

Tout ceci est terriblement banal. Simplement humain. La vie de tous les jours comme on en redemande tant elle est intense. Question de regard. De présence. D’enracinement à la Terre.

Un livre à mettre dans les mains de tout lecteur de 15 ans et plus dès lors qu’il a le désir de vivre à hauteur d’humanité.

On y dénichera un quasi auto-portrait de l’auteur :

On se compose un visage, une écharpe rouge autour du cou, un chapeau de pluie sur nos désirs…


Titre : Fenêtres
Auteur : Daniel Birnbaum
Éditeur : Gros Textes
Année de parution : 2020

On écrit souvent derrière une fenêtre et pendant que l’on écrit le paysage vit sa vie de paysage. On le contemple. On le regarde sans le voir. Il est tellement habituel qu’on ne sait plus rien de lui. On l’oublie. Alors qu’à chaque instant il chante. Il palpite. Lumière. Ombre. Couleurs. Mouvements etc.

Ce petit livre ouvre la fenêtre. Ou plutôt il ouvre nos yeux à notre fenêtre. Comme un ami qui nous dirait « hé ! Regarde un peu ! La vie ! ».

Des poèmes courts. Des fenêtres différentes. Des moments de vie, de curiosité, de réception différents.

Un petit livre à mettre dès le primaire pour éduquer les enfants et au-delà au tout proche, aux magies et aux dons du quotidien. L’ exotisme à portée de carreau.

On pourrait imaginer un atelier d’écriture au long cours sur la fenêtre de la classe et ce qu’elle révèle du monde jour après jour et par extension, explorer aussi d’autres fenêtres. Un projet pour une année ou pour quelques semaines. À lier avec la photographie ou les arts plastiques…

https://blog.grostextes.fr/

Roman

Titre : L’héritage des rois passeurs
Auteur : Manon Fargetton
Éditeur : Bragelonne
Année de parution : 2015

Un roman fantasy, plutôt pour grands ados et adultes toutes catégories. On passe d’un monde à l’autre. Lequel est le réel ? Lequel est le fantastique ? Difficile à dire dans la mesure où entre les deux c’est comme une surface de miroir. Certains ont le pouvoir héréditaire de le traverser.

Dévoiler l’intrigue et l’aventure d’Enora, ce serait dommage ici. Alors je parlerai simplement des deux héroïnes principales : Enora, famille décimée en un instant et réfugiée presque par hasard en Ombre, de l’autre côté de Rive son pays ; elle va de découverte en découverte… Ravenn, princesse rebelle et soucis de succession. Des jeunes femmes bien décidées à exister.

Je ne me suis pas ennuyé un seul instant à tourner ces pages, jusqu’au bout de la nuit. Rares sont les livres à me retarder l’heure du sommeil !

Je recommande vivement !

https://www.bragelonne.fr/recherche/?q=fargetton



©Patrick Joquel

Chantal Couliou, Instants nomades, Éditions Gros Textes, 8 €

Une chronique d’Hervé Martin

Chantal Couliou, Instants nomades, Éditions Gros Textes, 8 €


Le livre de Chantal Couliou est composé de trois parties, Instants nomades qui donne son titre au livre, suivi par Effacement et À l’écart du monde. Ils créent ensemble un mouvement qui commence par la marche où naît l’écriture, se poursuit dans un abattement passager de la poète et se termine sur un optimisme volontariste. Les poèmes sont accompagnés par une dizaine d’œuvres picturales et colorées d’Yves Barré qui ponctuent agréablement la lecture. On pressent bien que la période de Covid et de confinement que nous avons vécu n’est pas étrangère à l’écriture de ce court livre.

Les pensées qui traversent Chantal Couliou dans la marche, nourricière pour l’écriture, font naître les poèmes.

« Aller, venir / au gré du vent » et marcher dans les éléments de neige et de vents glacés, c’est pour la poète l’occasion de « se délester / de ce trop-plein de gris » qui l’inonde et trouver une conduite à tenir afin d’« Avancer vaille que vaille / jusqu’à la ligne d’horizon. » Mais il lui faudra avant cela éprouver « une longue traversée de la nuit. »

Celle-ci passe par l’« Effacement ». Titre de cette deuxième partie du livre où l’autrice est confrontée à ses doutes et à sa capacité de faire face à cette période inouïe. Elle est gagnée par des pensées sombres où son identité devient floue et ses traces imperceptibles :

« Disparues / mes traces. / Qui suis-je ? »

Alors, en quelques poèmes, c’est le sens même de la vie qui est questionné. Tout s’efface : les traces, les pas, le nom, le corps dans la poussière, jusqu’à ce que sa réflexion l’entraîne dans un gouffre, une « nuit sans limite » où elle atteindra « l’épicentre de son mal-être. »

Mais passés ses introspections et ses doutes, la troisième partie s’ouvre sur une volonté réactive : celle de « Ne pas se tenir / à l’écart du monde ». C’est la partie la plus importante du livre. La poète se replonge dans le vivier du monde contre « le chaos et la violence », se penche « sur la primevère sauvage » qui défie l’horreur et se veut accueillante pour « le sourire de l’autre ».

Contre les craintes qui la freinent elle choisit alors de ne pas rester à l’écart du monde.

« Ne pas se tenir / à l’écart du monde/ mais s’y plonger / pour s’ouvrir aux autres. » Convaincue qu’« il ne faudrait pas / que la peur /demeure notre seul viatique ». Chantal Couliou sait qu’il faut rester – à l’écoute du monde – pour entendre sa respiration vitale. Ainsi dans les deniers poèmes du livre l’horizon s’éclaircit dans des visions d’espérances qui redonnent confiance dans la vie qui se poursuit et s’apaise alors.  

©Hervé Martin

Jean Marc Sourdillon, ALLER VERS, poèmes, (Coll. Blanche NRF, Gallimard.) 

Une chronique de Xavier Bordes

Jean Marc Sourdillon, ALLER VERS, poèmes, (Coll. Blanche NRF, Gallimard.) 


Voici un recueil au titre à la fois limpide, et qui intrigue, tout en donnant le sentiment à l’oreille, d’une injonction déguisée, à soi-même certes, mais peut-être aussi au livre lui-même, en manière de bouteille à la mer, si on l’entend comme « allez, [mes] vers ! » Mais vers quoi l’élan des vers se trouve-t-il lancé ? Au fil de la lecture on a le sentiment d’un secret torrent de questions dont à l’examen chacune se disperse en absence de réponse, ouvrant sur un infini qu’il serait inopérant – ou superflu ? – de vouloir nommer. Comme un « influx de vigueur et de tendresse réelle » qui s’épanouit en éventail, ou plutôt en delta, à l’endroit de rejoindre la mer. Au passage, on ne s’étonnera pas que Jean Marc Sourdillon, de son propre aveu, ait très tôt rencontré une dimension particulière de la poésie à travers un poète qu’on disait « mystique sans Dieu », à savoir Joe (sans tréma, il y tenait) Bousquet, l’ermite de Carcassonne, dont la dimension au sein du paysage littéraire du XXième siècle grandit avec le temps…

Le recueil est fait de quatre sections précédées d’un prologue, « les bondissants » ; des entités énigmatiques, invisibles, qui semblent bondir dans « l’Ouvert » rilkéen, êtres qui « s’enlèvent » et ouvrent la marche en s’éparpillant, pour ainsi dire. Ils devancent l’auteur, apparemment, puisque le prologue, de façon assez éclairante sur sa démarche, s’achève ainsi : « Moi j’étais toujours là, je marchais sur le chemin seulement précédé par eux, avec ce son, ce souvenir à l’intérieur, comme un écho, comme une annonce de ma propre force, de mon propre élan, de cette capacité que nous avons de nous relever, de bondir sans jamais retomber, de poursuivre le bond en essayant de répondre du mieux que nous pouvons à l’imperceptible, à l’imprévisible appel qui toujours nous devance, toujours nous élève. »(P. 14) L’on devine alors qu’il s’agira d’un bond initiatique, l’histoire d’un saut tout ensemble dans la vie et dans la langue, comme celui du poète Élytis disant dans Marie des Brumes : « J’ai voulu tenter un saut plus vif que l’usure (des choses) ».

La première section « Chercher qui me cherche », placée sous l’exergue d’une citation d‘Alejandra Pizarnik, la poétesse argentine, autour du thème de la soif rimbaldienne page 20, amène la quête à devenir proprement quête poétique, en page 26 : « Et j’ai commencé à voir. Non pas toi, non, ni ton visage, ni tes mains, ni ton allure, mais le monde, mais les êtres à travers toi. Comme si la vitre s’était soudain lavée ou brisée.[..] Comme si mon vide d’un coup s’était peuplé de présences toutes proches qu’il fallait chercher. » Et vient la nouvelle section intitulée « Seines » au pluriel, qu’on entend aussi comme « scènes », le fleuve portant la figure du temps qui passe et, comme un souvenir du « Pont Mirabeau » d’Apollinaire, de ce «regard sur la beauté » (mira-beau), figure de la rencontre amoureuse qui débouche sur quelque chose d’immense : l’être aimé à « visage d’estuaire si différent » (P.46) – « estuaire » un mot qui revient, symbole du passage vers l’éventail infini des possibles. Éventail qui est mystique de la vie elle-même. 

Désormais voici que l’élan diversificateur, jusqu’alors canalisé entre les berges, gagne l’espace aventureux, celui de l’avenir sans protection, celui du risque. L’espace des « Désabrités », nouvelle section, illustre cette situation qu’un passage (p.62) caractérise : « Je veux être celui qui dit oui, qui fait confiance et que constamment, dans tes rêves, tes insomnies tu vois présent à tes côtés, tel qu’il est, sans tricherie, / je veux être consentant. » Cette partie s’achève (p.73) sur une vision « Fra Angélique » : « Tu lèves les yeux de ton travail et tu perçois tout proche, comme un froissis, un chuchotement complice, ou loin là-bas, dans les profondeurs du coeur, comme un appel, ce scintillement qui te fait vivre ». Naturellement, on entre alors dans le grand poème « L’espace où naître », à partir duquel survient la maturité de vivre, « sur le fil », dernière section de ce parcours initiant à la vie poétiquement vécue en ce monde-ci : sous-entendant que toute vie humaine est funambulesque, que l’on en soit ou non conscient. « Je suis sur le fil de toi et je vais vers » dit le cinquième des neuf derniers poèmes qui achèvent le livre. Sur un fil comportant évidemment deux versants comme dit le poème IX : « Ainsi chaque instant est celui des retrouvailles, de la perte et des retrouvailles. Toi et moi c’est bonjour et au-revoir à la fois, une rencontre renouvelée dans une séparation supposée. […] Il y a vers / Ce vers quoi tout converge et qui est notre commencement / Va au diable Vauvert ou peut-être vers Dieu et son paradis vert. / Va vers le bout de la ligne, de toutes les lignes, de l’absence de ligne, va vers et ouvre-toi selon ce vers qui te déchire et te révèle./ La lame de vers » 

Et c’est sur ce jeu autour du phonème « vers » que se conclut le trajet du recueil, trajet plein de rencontres et riche de trouvailles poétiques savoureuses et profondes à la fois. Un recueil que j’ai lu avec un sentiment de proximité, presque de consanguinité d’inspiration ; les passages assez nombreux que j’ai cités ne sont que les jalons, disons réduits à l’os, d’un parcours concret, charnel, imagé, original ; une voix où résonne l’authenticité du vécu, sous-tendue d’un élan de positivité lucide qui m’a poussé à en vanter ici les qualités. J’ai apprécié l’aestus de cet estuaire, ce bouillonnement de vie qui, de tout son Ineffable, investit une existence – la poésie étant l’accès à un vivre autrement – et dont rend si bien compte la langue-en-poèmes de Jean Marc Sourdillon.

                                                                                                  © Xavier Bordes (25/06/2023)

Santiago Montobbio, Los poemas están abiertos, Editions Los Libros de la Frontera, 2023, 677 pages, 38€. 

Une chronique de Jean-Luc Breton

Santiago Montobbio, Los poemas están abiertos, Editions Los Libros de la Frontera, 2023, 677 pages, 38€. 


« Los poemas están abiertos » est le troisième volume que Santiago Montobbio consacre à sa vie confinée pendant la pandémie de coronavirus. Les deux premiers volumes, « De infinito amor », nous montraient comment cette situation nouvelle agissait sur les humains, d’abord en les recentrant sur leurs sens et leur quotidien (volume 1), puis en les projetant dans une recherche de l’essentiel, c’est-à-dire la découverte de soi par le médium de la culture (volume 2). Avec « Los poemas están abiertos », le poète procède à une synthèse des deux, engoncé dans un quotidien limité à quelques éléments (les arbres, les oiseaux, la nuit, la lune et, selon les époques, la mer ou les bancs des avenues de Barcelone, redevenues fréquentables) mais aussi ouvert à des lectures, des films, des musiques, qui alimentent sa réflexion sur lui-même et le monde. 

Le recueil représente la production poétique d’une année, de juillet 2020 à juillet 2021, une année particulièrement pluvieuse et à plusieurs égards déprimante, souvent grise et souvent morne. Les lecteurs de Montobbio savent bien qu’une foi créative l’habite à tout moment et que cette foi est un manifeste pour ce qu’il nomme l’art ou, surtout ici, la poésie. Santiago Montobbio écrit « Poème de poème et ensuite poème. Et ainsi / Vivre », parce que la vie et la poésie se confondent et se nourrissent mutuellement. Comme le temps est défini comme ce qui se passe « entre pluie et pluie ». 

Après dix huit mois d’enfermement ou de liberté limitée, plus rien de nouveau n’est dicible. Les poèmes de ce recueil sont majoritairement très courts, dépourvus de syntaxe, quelques notations récurrentes sur l’environnement visuel, au jour le jour. Certains sont à peine l’itération de la même formule (« Le soleil du soir. Le soleil du soir » ou « La musique de la nuit. La musique de la nuit ») et ce trope obsédant tient à la fois du plaisir de la reconnaissance et de l’angoisse du passage du temps, comme le poète le dit des Quatre Saisons de Vivaldi, « une musique connue, toujours nouvelle, toujours une surprise ». Et seul les gens pressés ou inattentifs peuvent croire que la lune ou la mer ou la pluie ou les mouettes sont toujours recommencées. Vivre libre ou vivre confiné, c’est au fond la même chose, puisqu’il s’agit dans les deux cas de trouver bonheur et fascination dans la répétition d’impressions vécues. 

Vivaldi mais aussi Mompou, dont la Suite Compostelana accompagne une autre nuit. Les deux Catalans, Mompou et Montobbio, ont en commun d’évoquer des sensations simples, comme la lumière derrière une fenêtre ou la pluie qui tombe. Ils ne sont pas les seuls, évidemment, mais ils ont tous les deux la faculté moins commune de faire de l’expérience immédiate une expérience spirituelle. Ce sont des pèlerins de Saint Jacques que la pluie baigne dans la Suite Compostelana, et, dans l’attention de Santiago Montobbio aux petits faits du quotidien, il y a quelque chose de Dersou Ouzala et de François d’Assise, deux figures qu’il évoque. On se souvient peut-être que le grand saint et le trappeur gold ont la même vénération, qu’on peut trouver naïve, pour « les êtres et les choses dans leur humilité », c’est-à-dire « la joie et la clarté de l’âme ». Et cette recherche du bonheur et de la lucidité à travers les petites choses du quotidien est sans doute la quête du poète dans cette année entière. Une quête de silence et de plénitude, qui ont de toute évidence partie liée. 

© Jean-Luc Breton