Rentrée littéraire de septembre 2012

 

  • Parfums, Philippe Claudel de l’académie Goncourt – Stock

     

Dans ce recueil, Philippe Claudel déploie un accordéon de souvenirs d’enfance, d’adolescence. Ces courtes proses renvoient à des sensations olfactives, l’auteur déclinant tout une gamme : depuis les senteurs surannées, les fragrances les plus délectables aux odeurs les plus nauséabondes (fumier), écoeurantes, remugle.

En écho au tableau de Klimt de la couverture incarnant l’amour filial, Philippe Claudel parle en père attendri, regardant sa fille encore bébé dormir : « odeur de chair tendre, de crèmes et de talc ». Scène de tendresse dont l’auteur confie avoir été privé par son père peu démonstratif, mais compensée par une mère affectueuse.

En novembre 2011, l’auteur a choisi d’écrire Maison d’enfance , sur place, faisant ses adieux à cette maison « qui a perdu son parfum ». Il y convoque les souvenirs de son père (dont l’after-shave aux « arrogantes senteurs de menthol et d’agrumes » irritait ses narines), rend hommage à ses ancêtres dans « ce musée des vies défuntes », conscient qu’il devait garder traces écrites de tout ce passé.

Il évoque sa chambre mansardée où il découvrit son corps, la cigarette et où naquit son goût pour le cinéma. Il se souvient des « jeux cruels » auxquels il se livrait avec ses camarades, de sa vie de colon et des défis stupides.

Il se remémore un temps révolu : celui des bains au lavoir. Il ressuscite une grand-mère qui lui servait un bifteck parsemé d’ail « à la blancheur du jasmin » et de persil « à la senteur d’herbe vivante », des soupes parfumées.

Les traditions de décembre en Alsace offrent au palais des gâteaux « ensemencés de cannelle », « entêtante musique olfactive », le vin chaud.

L’attachement viscéral de l’auteur à l’Est de la France, à « cette Lorraine, paillasson de l’Europe » transparaît au fil des pages. Il s’étonne même, à « notre époque nomade » de n’avoir pas quitté son village natal de Dombasle. Avec le Munster : (source de différend au cœur de la famille), il nous livre une leçon de morale : ne pas se fier aux apparences. Il nous fait saliver avec la tarte aux mirabelles. Il confie avoir besoin de vivre à la lisière des forêts, pour « leur odeur luisante de résine ».

Il convoque Claude Gellée, et Émile Gallé, tous deux originaires de la région.

Il retrace sa période estudiantine à Nancy où il préférait l’Excelsior à la fac, se laissait envoûter par « l’odeur du café torréfié ». Il aborde une note plus grave quand il évoque la vieillesse, la maladie et « les odeurs d’eucalyptus, de camphre » des pommades, relents d’éther, de formol, la mort, « le parfum courbé » de la prison.

Il entremêle ses souvenirs d’adolescent ( les boums, les bals, les premiers baisers : « à l’odeur verte de l’angélique » des amoureuses qu’il séduisait sur la musique de Joe Dassin, la nudité et même le copain marginal qui cultive du chanvre indien).

Philippe Claudel ne cache son bonheur de sentir, chaque matin, au réveil la chaleur et le parfum du corps de son aimée.

Les textes défilent au rythme des saisons. La métamorphose de la nature se lit en contemplant « Le Gros Tilleul qui déploie son pollen farineux d’un jaune sourd ».

L’été rime avec goudron en fusion, moisson, conserves.

C’est en janvier que l’alambic donne naissance à « un moût entêtant et bulleux ».

Révolue aussi, l’époque où le chauffage au charbon diffusait « une fumée âcre ».

Au printemps l’acacia en fleurs exhale « des odeurs de miel et de primevère ».

L’automne apporte les brouillards, qui emprisonnent « les odeurs de la terre ».

Du kiosque parviennent « des effluves de tuiles moussues, de coke, de suint… ».

Un peu d’exotisme, en nous embarquant pour Venise ou Cuba où l’on sent «le rhum, la sueur et le cigare ». Quand il voyage, Philippe Claudel a pour repères l’église : « sa maison portative » où il retrouve cette odeur « de cire, de myrrhe et d’encens » et le marché qui distille un « mélange d’odeurs effroyables et délicieuses ». Ce qui lui fait affirmer que « Chaque mot diffuse dans la mémoire un lieu et ses effluves ».

Philippe Claudel recourt à une pléthore d’énumérations (pour évoquer la mort végétale des fleurs ou le contenu des « urnes transparentes », les légumes cultivés, les poissons, «  l’obituaire du petit commerce »), de comparaisons( « ses grands cils comme de fragiles et délicates persiennes ». Les descriptions sont d’une grande précision, riche en adjectifs. Le style est varié, le vocabulaire raffiné (« le jour abdique ». L’auteur affiche une propension à recourir à l’anthromorphisme : « Le fourneau attend, comme une bête affamée », « Les tomates pleurent leur jus ».

Il ne faut pas uniquement être ‘un nez’ pour apprécier ce recueil aux accents nostalgiques et poétiques (citant Baudelaire, Cendrars, Giono), car les couleurs s’y démultiplient : « Le ciel enfantera ses couchants roses, ouatés d’orange et de bleu pâle »; variations du « rose tyrien, au parme, au garance », une eau bleue « s’irise de vert » ; ainsi que les saveurs (salicorne crue, tisane, colle « au parfum d’amande fraîche » et les bruits (grésillement du lard, pétarades des bécanes, chuintement…).

A travers ses souvenirs revisités, Philippe Claudel nous fait partager des lieux, des aliments, des anecdotes, ses émotions, le tout lié à des odeurs, des personnes chères.

L’auteur s’y livre sur un ton confidentiel, avec pudeur et sincérité et nous offre « le fleuve merveilleux, mille fois ramifié et odorant, de notre vie rêvée, de notre vie vécue, de notre vie à venir ». Il glisse une pointe d’humour quand il décrit le différend causé par le Munster ou quand il compare les attributs masculins lors des douches.

Philippe Claudel signe un recueil à 63 entrées, sous l’égide de la remembrance, qui permet d’ exhumer son passé, ses goûts, ses connaissances halieutiques , ses lieux d’écriture et remonter à sa vocation d’écrivain.

A noter que la dédicace met en exergue la fidélité et le confiance entre un éditeur et son auteur.

L’atout de ce livre ? Il peut se savourer à petites doses, se lire dans le désordre, selon l’attrait des mots clés, classés par ordre alphabétique.

Parfums réveille, à coup sûr, nos propres souvenirs en titillant tous nos sens.

◊Nadine DOYEN

Philippe Claudel sera présent au salon du livre de Nancy

qui aura lieu les 14 et 15 septembre 2012

Frédérique Sternberg-Ramos, Le Livre des Triptyques

 

  • Frédérique Sternberg-Ramos, Le Livre des Triptyques, éditions Les Poètes français-Paris. 120 pages. Illustration de Roselyne Malbranque.

A chacune de ses parutions le fil conducteur de Frédérique Sternberg-Ramos demeure immuablement le critère de qualité, du sujet et du verbe.

Dans ce dernier ouvrage qu’elle nous propose, nous sommes transportées au cœur d’une sorte de vision prémonitoire.

A l’aune de sa poésie, Frédérique Sternberg-Ramos témoigne du drame de la terre victime de l’inconscience et de l’agitation de ses locataires, les plus irresponsables de tous les prédateurs, l’homme, cet effroyable fossoyeur.

« Ton monde tout entier peu à peu va s’éteindre. »

« Hommes, je vous accuse de meurtre avec préméditation… »

Bien pertinente vision prémonitoire.

Mieux vaut laisser le vent tourner les pages, judicieuse prudence, sage réserve !

Cette poésie contient les reflets d’une intense sagesse, ainsi que d’une expérience profonde, toujours soulignée d’une pointe d’ésotérisme, afin peut-être de mieux tendre vers l’ineffable. Frédérique Sternberg-Ramos joue merveilleusement bien avec les formules et les images poétiques, chez elle tout devient lucide transcendance.

Alors ouvrez ce Livre des Triptyques comme un viatique, un recueil de transmission porteur de toute une gamme de nuances d’humanisme et d’amour pour les générations à venir. Un chant où l’homme doit très vite se ressaisir.

« La force du destin est-elle vaincue par l’homme

Quand il se lève enfin, l’âme remplie d’audace

Prêt à livrer bataille pour transformer son monde ?… »

La poésie délivre ce cri qui peut-être interrogera l’humanité, c’est pour cela que notre fidèle amie écrit, tout simplement pour retrouver le vrai regard d’un Homme !

◊Michel Bénard

Eclats de rêves n°51

 

  • Eclats de rêves n°51, deux parutions annuelles, 18 pages A4 ; 4,50€ le numéro ; 10€ l’abonnement annuel ; éditions Le temps de rêver, Rebecca Lorand, 14, rue de la Glacière à F-81600 GAILLAC.

« Vos pères ont-ils torturé en Algérie ?

Vos grands-pères ont-ils dénoncé

Leurs voisins dans les années 40 ? »

demande Rebecca Lorand à tous ceux qui, par désespoir devant la misère qui s’étend et l’impuissance des politiques à arrêter une crise qui en réalité dure depuis plus de trente ans, se laissent convaincre par des idées qui, lorsqu’on prend le temps de les analyser, sont tout à fait indignes.

Revuiste, Rebecca Lorand a choisi La Tolérance comme thème dominant de ce numéro préparé et paru pendant la campagne française de la présidentielle, puis celle des législatives. Il n’aurait pu être plus approprié ! Pour sa part, il prend le parti universel de la Vie.

Parmi les auteurs marquants de ce numéro 51, que leurs poèmes appartiennent ou non à cette veine militante :

  • Ferruccio Brugnaro avec notamment un remarquable Rifiuto delle privatizzazioni – Refus des privatisations,
  • Didier Ober dont les poèmes pleins de conviction se remarquent régulièrement dans La Cigogne,
  • Teresinka Pereira qui mène une carrière poétique internationale, et qui s’investit aussi beaucoup en faveur des Indiens et peuples aborigènes intégrés dans les USA,
  • Michelle Caussat, poétesse et artiste dans le père fut un Résistant de la première heure,
  • Jean-Pierre Hanniet,
  • Ursula Henschel par un conte poétique,

le tout d’une belle diversité thématique et stylistique et accompagné des dessins de Chantal Cros et d’une peinture de Michelle Caussat reproduite en quadrichromie.

Modeste par ses moyens financiers mais grande par sa poésie et son éthique, cette revue est vraiment à découvrir.

◊Béatrice Gaudy

 

Falaises de l’éclair, Jean Dumortier 

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  • Falaises de l’éclair, Jean Dumortier ; Bruxelles : Le Non-Dit, 2011.

Chaque poème de ce recueil semble avoir été acheminé par la marée d’un cœur qui se donne sans condition. En effet, au détour de chaque page, Jean Dumortier vise à transmettre une vision lumineuse et joyeuse du monde, célèbre l’infinité de l’être tout en proposant une vision qui veut encore croire en un monde meilleur.

Véritable cri d’amour adressé aussi bien à la femme aimée qu’à l’univers tout entier, ce livre tend à mettre en avant les forces actives de la vie, s’oppose aux violences du temps et approche le secret perdu d’un bonheur apte à conjurer la mort. En ce sens, la poésie de Dumortier nous incite à effectuer un pas vers la lumière d’une pensée s’ouvrant aux clartés de la terre ; en ce sens, la poésie de Dumortier cherche à nous donner l’amour de la vie…

En conclusion, on peut affirmer que Dumortier est moins un auteur qu’une vie qui respire ; poète engagé dans son temps, il médite sur la condition humaine et ouvre en nous les rideaux d’un éveil susceptible de nous aider(à qui jamais ne s’éveille rien ne sert de rêver) à retrouver le goût de l’essentiel ; à savoir, la simple joie d’exister et d’aimer…

Je vais comme l’éléphant de mes forêts

Cœur battant dans le silence du bonheur

Poème de joie, poisson volant de mes hémisphères

tu t’élances au-delà du temps qui passe

Faon dans sa course vers sa mère

et si tôt conscient de la fragilité des choses

Tu t’ébats en abordant mes cieux multiples

Poème de joie, je t’embrasse au couchant de la vie

En lianes de promesses, fais vœu

pour que l’éphémère n’ait raison de nous

et que la solitude, dans son manteau noir

ne nous maintienne au friselis des eaux

◊Pierre Schroven

Ossature du silence, Isabelle Lévesque

 

  • Ossature du silence, Isabelle Lévesque ; préface de Pierre Dhainaut ; encres de Claude Lévesque ; Edition Les Deux-Siciles,2012.

Ce recueil ne « se donne pas » au premier coup d’œil. En effet, le lieu de la poésie d’Isabelle Lévesque est « hors vue » (libérée du déjà vu !). ici, chaque mot opère une rupture avec la réalité donnée et semble installé dans la mouvance que cache le sensible ; ici, chaque mot semble chargé d’un silence volant vers l’infini ouvert…

Feu rivé

canal d’hommes autour

la danse un tour

une lueur

les cailloux frottés sont devenus

la carcasse limée

feu passé

de main en main

serrer le ciel

Au détour de chaque page, Isabelle Lévesque montre le côté incertain de tout ce qui est visible, doute du caractère définitif de la réalité, met de l’infini dans le fini et montre qu’à l’intérieur de tout ce qui est, il reste de l’inconnu, de l’invisible voire des forces qui résistent à tout ce qui nous présuppose.

Déconcertée

l’allumette a crépité de l’ombre

quel bruit tendu au silence

n’est plus la nuit

son tissu ment

l’étoile

ne crépite et cesse

atonie

le soir apaise

Bref dans ce recueil, Lévesque bat en brèche l’apparence des choses, dévoile le réel dans sa dimension mouvante et sauvage tout en développant une force d’énigme à même de déborder le seul individu dans ses identifications. Cependant, malgré l’énigme qui le porte sur les récifs d’un monde sans espace ni durée, Ossature du silence distille une poésie qui, non contente de sauter les barrières d’un temps sans aiguilles, ose un chant qu’on devine au bras de tout ce qui s’envole avant d’être à portée de mains.

Deux roues tracées chemin

repris le pas de l’aubépine

fines aiguilles

sans printemps

comme cœur trébuche

◊Pierrre Schroven