Vassilis Alexakis, L’enfant grec

Vassilis Alexakis, L'enfant grec

 

  • Vassilis Alexakis, L’enfant grec, roman, Stock (20€, 316 pages)

Vassilis Alexakis emprunte le titre de son roman à L’enfant grec de Hugo, confiant que Paris était le rêve inaccessible, nourri par l’album de ses parents et ses lectures.

Le roman s’ouvre sur une silhouette claudicante, celle du narrateur, double de l’auteur, déambulant dans le jardin du Luxembourg, paré des couleurs automnales.

L’auteur s’imagine en train de voguer sur la mer Egée, mordorée, à bord d’un caïque.

Faute d’être son terrain de jeux ou de sport, le jardin du Luxembourg sera son refuge durant sa convalescence et l’objet de ses investigations. Il nous fait partager ses rencontres avec le clochard, élucide les liens de parenté de la belle Elvire et M. Jean. Il nous livre tous les secrets de ce jardin et du Sénat, ressuscitant tous ceux qui ont fréquenté les lieux. Il dialogue avec les statues, un lapin, les arbres comme Séraphine de Senlis. Auprès de la dame pipi, il trouve une oreille attentive et compatissante, car le besoin de s’épancher l’habite. Il revient donc sur cet accident et le séjour traumatisant qui le cloua à Aix en Provence. Lui, qui a une famille éclatée, s’étonna de voir ses fils à son chevet. Les rôles se sont inversés : « j’étais devenu une espèce d’enfant et eux étaient soudain devenus des adultes ». Avec humour et autodérision, il montre comment il s’accommoda de son handicap. On dirait qu’il tourne une séquence des Intouchables quand il déambule à tout berzingue dans le couloir de l’hôpital. Pour égayer les soirées interminables, il teste l’adresse de son pied droit, imagine un dialogue entre le crayon et le Robert tombés.

Sa renaissance pas à pas lui a permis de développer sa capacité à l’émerveillement devant la beauté de la nature, du jardin (les parterres de fleurs « un manuel de géométrie en couleurs »), la fontaine Médicis) ou les détails d’architecture. En « inspecteur des rues », il sait débusquer sur les façades une nymphe, un satyre.

Sa distraction, il l’a trouvée auprès d’Odile, qui donne vie à ses figurines et de sa sœur qui les fabrique. L’auteur dresse l’historique de Guignol, le compare à Punch et se remémore Karaghiozis du théâtre d’ombres de son enfance. Il remonte le fil de ses souvenirs heureux, de ses jeux avec son frère disparu à Callithéa.

Il convoque ses parents disparus, compare la situation de son fils exilé (avec qui les relations sont tendues) à la sienne et aborde une réflexion sur la paternité et la transmission. Il est convaincu que pour s’accomplir, s’épanouir, pour réaliser des prouesses, il faut prendre de la distance avec sa famille.

La mort en embuscade s’invite à la fin du récit, ne serait-ce qu’avec l’agonie de cette feuille restante sur le marronnier. Moment de grâce sublimé par ce rendez-vous avec son fidèle admirateur qui se devait de l’assister dans sa chute tourbillonnante et la sauver. Ne croise-t-il pas Hadès dans les entrailles des catacombes ?

Le récit bascule dans le surréalisme quand la folie s’empare d’un client dans une librairie menacée par l’assaut imminent d’indiens. A la manière de Woody Allen, les personnages s’échappent des pages et se liguent avec les lecteurs. Leur vivacité supplée à la lenteur du narrateur « figurine manipulée par deux béquilles ».

L’auteur développe une réflexion sur la frontière entre réel et imaginaire. N’est-il pas lui-même un personnage de son roman inachevé, d’où l’usage de ses béquilles ?

On devine l’auteur rongeant son frein, impatient de retourner à Athènes de crainte de ne plus reconnaître son pays. Ne pouvant pas passer sous silence la crise grecque, il nous livre ses convictions et pose son regard censeur et caustique sur la richesse de l’église (que les politiques n’osent pas taxer) et le gouvernement. Il brosse une peinture au vitriol de la société grecque (élites corrompues). Il colle à l’actualité, évoquant les JO (qui ont alourdi la dette), les drames, les suicides dus à la pauvreté galopante. Il ne se prive pas de brocarder les paroles ordurières de certains politiques.

Vassilis Alexakis dévoile son rituel d’écrivain et les contraintes qu’il s’impose : vivre seul. Une vie monacale indispensable à l’écriture. Pour tromper sa solitude, il fait défiler les femmes qu’il a aimées ou fréquentées. Désormais, c’est auprès de la dame de bronze « aux formes généreuses », « belle comme les actrices italiennes » qu’il aime se poser pour « une conversation muette » quotidienne, avant de rentrer à l’hôtel.

L’auteur paie sa dette à la littérature, déclinant ses plaisirs de lectures. Son goût pour la fiction, il l’a hérité de sa mère. Il évoque ceux qui furent ses compagnons dès son enfance. Les héros répondent tous à l’appel (Don Quichotte, D’Artagnan, Tarzan, Robinson, la liste est interminable). Il met en relief le rôle du Robert.

A 20 ans, il partagea ses doutes avec ses maîtres tutélaires : Dostoïevski, Faulkner et Beckett qui lui ouvrirent la voie à « son propre chemin ».

Il dénonce le déclin de la poésie et nous gratifie des poèmes de Constantin.

Il épingle « le milieu littéraire parisien » qui « ne reconnaît du talent qu’à ceux qui le flattent ».Il ne manque pas de rappeler notre héritage du grec. Et l’auteur d’imaginer avec une pointe de malice, le remboursement des mots empruntés comme économie ! Cette francophilie reconnue a permis à Vassilis Alexakis d’être le Lauréat du Prix de la langue française 2012. Il contribue à maintenir vivante la flamme de la lecture.

En fermant le roman, on se demande si le narrateur a regagné son studio, si la séance de dédicaces au jardin du Luxembourg a eu lieu, si le personnel médical d’Aix a eu la visite promise. On garde en mémoire ce geste touchant d’offrande à la dame « à la capeline de paille », cette feuille morte déposée sur sa jupe comme un talisman.

Vassilis Alexakis signe un roman labyrinthique, aux accents autobiographiques, émaillé d’une pléthore de réminiscences familiales, de digressions, traversé par la mythologie (Ulysse et la guerre de Troie, Circé…). Il nous offre aussi des parenthèses poétiques et des morceaux d’anthologie (Guignol et Gnafron ayant maille à partir avec le couple présidentiel !) où se côtoient réalité et fiction, happant le lecteur dans ce tourbillon hallucinant ou l’entrainant dans le Paris souterrain.

Un enchantement de lecture qui apporte de la couleur et de l’inédit.

©Nadine DOYEN

Lectures de novembre 2012 de Patrick Joquel

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Pome ou les petites choses Johan Troïanowski
Titre : Pome
Auteur : Johan Troïanowski
Editeur : Le Poisson Soluble
ISBN : 978-2-35871-030-5
Année de parution : 2 012
Prix : 14€

Suivre le fil fragile d’un songe. Entre sommeil et veille. Imaginaire et réalité. Dans le silence. Un doigt sur la bouche. Histoire de ne rien effaroucher. On suit Pome case à case, les yeux ouverts sur la merveille et l’improbable. Comme on suit un enfant qui nous aurait pris par la main pour nous donner à voir la forêt dans sa réalité : avec ses lutins, ses fées, ses sorcières et ses loups.
Magique. Un moment de grâce. A partager avec les grands autant que les petits lecteurs !
Le meilleur album que j’ai eu entre les mains cette année. De loin !

Poésie :

 Le voyage du bois flotté  Hélène Vidal
Titre : Le voyage du bois flotté
Auteur : Hélène Vidal
Illustrateur : Titi Bergèse
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-912360-79-3
Année de parution : 2012
Prix : 12 €

Beaucoup d’espace dans ce livre. Les horizons de la mer comme ceux plus discrets de l’escargot. Des poèmes à murmurer. Chuchoter. En cadeau.
Les gravures de Titi Bergèse ajoutent leur silence et leurs arabesques colorées à cette ambiance feutrée. Douce.
Offrir de la poésie ? Oui ! reste à choisir dans le catalogue de Soc et Foc.
Soc et Foc

 Bric à brac Hopperien Thomas Vinau
Titre : Bric à brac Hopperien
Auteur : Thomas Vinau
Illustrateur : Jean-Claude Götting
Editeur : Alma
ISBN : 978-2-36-279039-3
Année de parution : 2 012
Prix : 13€

Curieux livre. Et belle prouesse que de donner voix à un peintre. Les textes n’accompagnent pas directement les toiles. Loin de là. A part quelques-uns. Cependant, le ton est donné. La langue est celle du pinceau. Suit le regard. Ton sur ton. Les mots imaginent le personnage, quelques-unes de ses pensées. Comme des fragments. Chacun, comme des tessons de bouteilles, renvoie une lumière. Un éclairage sur l’homme qui rêvait de peindre la lumière sur un mur. Les textes suivent le personnage à travers l’Europe. Au cap Cod. A New-York. Une approche multi angle d’un homme et au-delà de son travail de création.
Un livre qui surprend et qui finit par prendre. Bien sûr donner un peu de soi pour chercher de la doc sur le peintre enrichit la lecture.

calvetTitre : Principe d’indétermination
Auteur : Vincent Calvet
Editeur : Gros Textes
ISBN : 978-2-35082-202-0
Année de parution : 2012
Prix : 7€

De courts textes en prose. Beaucoup d’entre eux abordent la présence au monde, que ce soit par rapport à la terre, la mer ou l’univers. Sentir le frais de l’herbe sous les pies, le souffle du vent sur la peau, frôler les feuillages, vérifier la Vie.
Des textes qui renouent l’homme à la vie, à tout ce qui nous dépasse et nous tient debout.
D’autres interrogent le poète, les mots. Une autre façon de se tenir présent au monde. La parole nomme le monde et le monde appelle la parole. Tout se tient. Par hasard…

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Roman :
Titre : Dans les forêts de Sibérie
Auteur : Sylvain Tesson
Editeur : Gallimard
ISBN : 978-2-07-012925-6
Année de parution : 2 011
Prix : 17.90

Parfois on ouvre un livre comme la lettre d’un ami. C’est le cas ici, aujourd’hui, pour moi. Sans avoir vécu comme Sylvain Tesson, -ma petite expérience du monde, voyages, randonnées, bivouacs, monastères de ma jeunesse, mes livres-, me permet d’entrer dans le silence de ces mois tracés là. Petite trace d’encre, partie émergée d’un immense bloc de vie. D’être. L’enjeu à présent, et c’est bien le mien au quotidien, de vivre de ce silence et de cette présence au monde aussi dans la ville… Ce n’est pas tous les jours facile ; Tesson cite Rilke : Si votre quodidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses.
Un livre, une lettre… Histoire de se rappeler que vivre plus haut que possible, comme l’écrivait Guillevic, se joue à chaque instant.

Un seul bémol à cette lecture : la vodka. Bien sûr le lac Baïkal est en Russie… mais je préfère le whisky.

le seigneur des porcheriesTitre : Le seigneur des porcheries
Auteur : Tristan Egolf
Editeur : folio
ISBN : 978-2-07-041473-4
Année de parution : 2000

Un livre dans lequel le héros est emporté dans une tourmente… Tout va de mal en pis et crescendo. Une prouesse ! On ne s’ennuie pas une seconde. Du bon travail.

Oxygène ou les chemins de Mortmandie, André-Marcel ADAMEK

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  • Oxygène ou les chemins de Mortmandie, André-Marcel ADAMEK, éditions Weyrich, collection Plumes du Coq, 2011.

Les éditions Weyrich ont eu la merveilleuse idée de publier le premier roman d’André-Marcel ADAMEK, Oxygène, publié en 1970.

L’auteur part d’un petit rien : un point de départ banal : pour les nombreux détenus que renferme la prison de Mortmandie, une seule visite annuelle y est autorisée. Tous ceux qui souhaitent s’y rendre « se mettent en chemin. Ça dure parfois dix jours. C’est une manière de pèlerinage. » A partir de là, Adamek nous crée toute une histoire, une fable intemporelle plutôt noire, mais avec ses sursauts d’humour. Il ne juge pas, mais émet des constats : tout être humain, quel qu’il soit, a le droit d’exister, d’avoir son propre jugement. Il s’insurge aussi contre toute forme d’emprisonnement, quelle que soit la manière dont elle opère ou d’où qu’elle vienne. Les gens qu’il décrit sont simples, pourraient paraître pauvres d’esprit, mais ils font preuve de tant d’humanité, de réserve, d’entraide… que le lecteur lui-même s’y perd et doit décider qui il soutient : à lui donc de prendre position.

Nous suivons pas à pas quatre de ces personnages hauts en couleurs, dont le but premier est de rejoindre Mortmandie, mais – en réalité – chacun d’eux est à la recherche de lui-même, de son propre oxygène, comme s’il recherchait un eldorado sans trésor à peine palpable, un sens à sa vie en quelque sorte. Cette notion de voyage est essentielle dans l’œuvre de l’auteur ; il faut chercher ailleurs, il faut aller à l’essentiel… et ne pas s’encombrer de détails. Le chemin des pèlerins est long et n’est pas sans péril, car semé d’embûches : il faut contourner certains villages où ils ne sont pas les bienvenus, car, pour ces gens-là (les villageois), les prisonniers n’ont que ce qu’ils méritent et ceux qui vont les voir ne valent pas mieux. Voici la description qu’en fait l’auteur : « Ils règnent en apaches sur leurs horizons déserts et se battent aussi bien qu’ils s’ennuient. » Bienheureux les pauvres d’esprit, bienheureux ceux qui ont une quête, qu’ils la réalisent ou pas, peu importe…

Il suffit de peu de choses pour faire pencher la balance pour ou contre soi ! « Quand vous pensez que l’amour ou la haine n’est qu’une question de cellules ou de capsules rénales, que dire d’un jugement rendu par l’homme ? »

Adamek, né en 1946, décédé en 2011, a fondé plusieurs imprimeries et maisons d’édition en Belgique. Il a publié romans et poèmes, qui ont été traduits dans le monde entier.

Le prix Rossel, en 1974, a couronné un autre de ses romans : Le fusil à pétales. Parmi ses nombreux ouvrages qui ont émerveillé les lecteurs, je vous invite particulièrement à lire ou à relire : Un imbécile au soleil ; La couleur des abeilles ; La grande nuit

Il faut absolument connaître l’œuvre d’Adamek. Tous ses livres sont tout simplement fabuleux.

©Patrice BRENO

Libelle, Mensuel de poésie

Au rayon des revues littéraires :

  • Libelle

Micro revue mensuelle de poésie qui débute en 1991 par la création d’une association loi 1901 qui a pour nom « Libelle ». Bernard Rivet et Michel Prades sont les membres fondateurs. En 1994, Bernard Rivet « a rejoint les grands indiens » comme l’a dit Richard Bohringer. Nous vous livrons ici la conception « rivéenne » du poème :

« Sans lieu ni date. Le poème s’inscrit à l’envers du non-sens : mots de chair vive et sable chaud, verbe arraché aux brûlures du soleil, à l’angle de la pierre. Son dernier domicile est dans le vent ».

Michel Prades et ses animateurs continuent pour lui.

Sans prétention et avec de petits moyens, elle s’étoffe en qualité (pages, tirage…). Elle publie des inédits de poésie contemporaine en restant ouverte au plus grand nombre de poètes, peu ou pas connus, et aux maximums de styles. Elle est le reflet des goûts les plus divers, ne dédaigne pas les polémiques et affiche des aspirations profondes. Un bulletin anthologique paraît chaque année, proposant un éclectisme poétique de bon aloi. Libelle est un rêve porté à bout de bras par une équipe bien motivée.

Depuis plusieurs années, avec ce petit recueil de poèmes, vous prenez connaissance du « microcosme » et de ses acteurs, de quelques critiques, de beaux dessins, de l’annonce des concours et d’un bloc-notes en six pages. C’est une revue ouverte aux jeunes auteurs (nous voulons dire jeunes par la pratique de l’écriture). Le lectorat est très ouvert : 80% d’auteurs inconnus qui expédient leurs travaux, 20% des auteurs abonnés à la revue.

Comme nous recevons de plus en plus de textes au fur et à mesure qu’on nous connaît, nous sommes un peu plus exigeants sur la « qualité », sur le travail poétique, mais toujours aussi libres, toujours aussi ouverts. Cinq personnes constituant le comité de lecture se réunissent tous les mois pour décider quels poètes devront figurer dans le Libelle prochain. Chaque mois cinq cent exemplaires sont expédiés aux cent cinquante abonnés et aux revues de poésie françaises et étrangères.

Libelle est une histoire d’amitié, d’amitiés, un cas d’écriture non installé, volontairement non installé. Bien sûr, il nous faut aussi des lecteurs, et nous comptons sur vous, sur le bouche-à-oreille pour amener d’autres abonnés. Nous comptons vivement sur le soutien fidèle des abonnés, unique condition de notre existence pour attaquer les années à suivre avec sérénité. Concrétisez votre fidélité.

Michel Prades

116 rue Pelleport, 75020 Paris – France, Tél. : 01 43 61 52 40 ;

pradesmi@wanadoo.fr

http://www.myspace.com/michelprades

Mensuel ; 2€/n° ; Abonnement : 25 € ; Abonnement de soutien : 40

Brûler de l’intérieur, Ahmed Kalouaz, photographies d’Alain Cornu

 

  • Brûler de l’intérieur, Ahmed Kalouaz, photographies d’Alain Cornu. Thierry Magnier « photo roman » – Octobre 2012. 88 pages, 9,50 €

 

Un concept original que ces photos romans, qui n’ont rien à voir avec les romans-photos. Ici photos et roman sont présentés séparément, d’abord les photos, dès la première page, on entre dans l’image, une photo par page. Ici des vues horizontales de bord de mer, plages du Nord en morte saison, des maisons, des rues, vides pour la plupart, une chaise de maître nageur où s’accrochent des algues, une caravane à gaufres fermées… Des photographies très esthétiques d’où l’humain semble quasi absent et qui ouvrent la porte à l’imagination. Puis démarre l’histoire qui en contraste peut-être, met l’accent surtout sur l’humanité, ce qu’elle a de plus beau en elle : l’altérité. Le concept de ces photos romans veut que l’auteur écrive une histoire à partir d’une série de photos dont il ignore tout. Pour le lecteur, qui a d’abord, lui aussi, regardé ces photos, au fur et à mesure de sa lecture, survient tout d’un coup des impressions de déjà vu, des images se superposent, se mélangent à ses propres images, les souvenirs des protagonistes sont aussi les siens : il a vu. Cela donne une texture toute particulière à l’histoire.

Ici c’est celle d’un moment de vie d’une famille qui vit en Provence. Sophie, la narratrice, adolescente et fille unique, s’interroge sur cette étrange maladie qui menace son père, le burn out, un incendie qui couve déjà depuis un moment et menace de tout emporter.

« Le travail de papa débordait sur la vie à la maison (…).

Moi j’aimais bien l’idée d’un père héros défendant les pauvres du monde entier, mais j’avais aussi envie d’un dimanche calme avec lui, dans les Alpes ou en Auvergne, pour admirer au-dessus d’un étang le vol des bernaches, des colverts. (…) Lorsque miraculeusement, il rentrait un peu plus tôt, c’était chargé de dossiers, et quand maman le lui reprochait, il répondait :

– C’est pas juste des feuilles et du papier qu’il ya là-dedans, mais des hommes et des femmes. »

Son père mène un combat, depuis longtemps, contre l’injustice, il se démène pour aider les exclus, les réfugiés, les sans-papier, les blessés de la société, il est tellement pris par ce combat qu’il ne parvient plus à prendre du temps avec sa propre famille,  pour partager avec eux aussi un peu de cet amour de l’autre qui le consume. La mère de la narratrice est originaire du Nord, de la Côte d’Opale et elle aimerait bien y retourner un peu, y emmener la famille en vacances, et que ce père au bord de l’explosion, accepte de souffler un peu, faire une pause.

« Il se prenait pour un dur à cuire, alors qu’elle ne rêvait que de l’entrainer de temps en temps, même en morte-saison sous les nuages bas que le vent charriait, vers l’écume venant maquiller les galets, le sable gris. (…) Et moi je m’imaginais, dans le chenal, (…) marchant sur la dune en leur tenant la main jusqu’à la fameuse cabane à gaufres. »

Sophie a des souvenirs de ces lieux, ces plages du Nord, la maison de la grand-mère, elle aimerait y retourner elle aussi, mais quand son père dit qu’ils iront, elle ne le croit pas, elle ne le croit plus. Aussi, un jour, elle enfourche sa bicyclette avec en tête l’idée de « partir à l’aventure, fuir contre mon gré cette maison où le feu couvait dans la tête de papa. »

C’est ainsi que Sophie va faire deux très belles rencontres. Il y a d’abord Marcelle, une vieille dame originaire du Nord elle aussi, qui a passé une bonne partie de sa vie à Lyon, à photographier les gens de la banlieue, des gens comme celles et ceux pour lesquel(le)s son père se bat aujourd’hui. Tous les murs de sa maison, où elle invite Sophie à manger, sont pleins de ces photos plus admirables les unes que les autres et une amitié instantanée va naitre entre ces deux femmes, l’une à peine à l’aube de sa vie et l’autre qui arrive au bout de la sienne, bien remplie et porteuse d’un trésor de cinq mille photos. Sophie voit son père différemment au travers des yeux de Marcelle. Et puis elle rencontre aussi sur le chemin du retour, Justine, qu’un chagrin d’amour a lancé sur les routes et qui a transformé sa douleur en force pour faire le tour de France à pieds avec un cheval et un âne. Ces deux rencontres vont insuffler une énergie nouvelle à Sophie, lui élargir ses horizons et pendant qu’elle apprend ainsi à prendre un peu de recul, à découvrir que la vie recèle bien des surprises, bien des trésors, son père grâce à un acupuncteur et l’aide de sa femme, retrouve un peu d’énergie pour prendre lui aussi un peu de recul. C’est ainsi qu’un peu plus tard, il fera la surprise d’emmener toute la famille dans le Nord, voir si la cabane à gaufres est toujours sur la plage.

C’est donc une belle histoire très émouvante, parcouru d’un grand souffle d’humanité, que les photos d’Alain Cornu ont inspirée à Ahmed Kalouaz, qui rend hommage également dans ce texte à une autre photographe, Marcelle Vallet, décédée en février 2000 à l’âge de 93 ans.

Marcelle Vallet est une des rares femmes photographes et reporters à Lyon dans les années cinquante. Témoignage d’une vie et d’une époque, ses photographies prise jusque dans les années 70, font partie des collections de la Bibliothèque municipale de Lyon : un ensemble de quelques 5000 pièces, dont plus de 1700 clichés négatifs, que Marcelle Vallet a donné à la Ville de Lyon en juin 1994.

Ahmed Kalouaz est un écrivain français né en 1952 à Arzew, en Algérie. Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages (poésie, nouvelles, roman, théâtre, textes pour la jeunesse). Ses romans adultes et jeunesse sont maintenant publiés au Rouergue.

Du même auteur : Paroles buissonnières, Le Bruit des Autres, 2012 ;
Les chiens de la presqu’île, Le Rouergue, 2012 ; Je préfère qu’ils me croient mort, Le Rouergue, 2011.

Alain Cornu, photographe, est né en 1966 à Decize (Nièvre). Il vit à Paris. Formé à l’école de l’image aux Gobelins à Paris.

©Cathy GARCIA

 Editions Thierry Magnier