Vincent Tholomé lauréat de la bourse de poésie SPES

Lauréat Spes poésie Vincent Tholomé

Vincent Tholomé

lauréat de la bourse de poésie SPES

La Bourse de Poésie 2013 de Spes, dotée de 5.000 euros, est décernée à Vincent Tholomé pour un projet concernant la réalisation d’un vidéo-poème, prolongement voire traduction de son dernier ouvrage, Cavalcade, paru en 2012 aux Editions Le Clou dans le fer.

Ces mises en scène et en voix de cette œuvre permettront ainsi à son auteur une ouverture vers d’autres médias ou d’autres manières de déployer ce texte dans le temps et l’espace. La bourse Spes sera affectée au travail de « scénarisation » de l’ouvrage et sera, nous l’espérons, l’occasion d’ouvrir de nouvelles perspectives pour la poésie.

Vincent Tholomé est né à Namur en 1965. Il est poète, performeur, critique et animateur d’ateliers d’écriture. Il a reçu le prix triennal de poésie 2011 pour The John Cage Experiences (Le Clou dans le fer, 2007).

25 ans de soutien à la création

Rappelons que la bourse de poésie Spes, décernée annuellement, récompense un poète belge de moins de 50 ans pour la réalisation d’un projet d’écriture susceptible de l’aider à poursuivre et évoluer dans son travail poétique.

Spes, qui fête cette année ses 25 ans, est une association belge de mécénat privé qui a pour but de soutenir la création artistique par l’octroi de bourses dans les domaines des arts plastiques, de la littérature, de la poésie, de la musique et de la création textile.

Les candidatures pour les bourses 2014 sont à adresser à Spes Mécénatavant le 30 juin 2013, avenue de l’Ecuyer 61 à 1640 Rhode-St-Genèse.

Le dossier de candidature comprendra un curriculum vitae, des exemplaires de travaux, la description du projet d’écriture ainsi qu’une évaluation financière du projet.

Infos :www.spes.be

Spes Mécénat : avenue des Ramiers, 10 à 1950 Kraainem – Tél. 02.731.28.57.

Isabelle Morlet : 0476.26.07.63. e-mail : isabelle-morlet@skynet.be

LA SAGA MAIGROS d’Éric DEJAEGER (Cactus Inébranlable éditions)

LA SAGA MAIGROS d’Éric DEJAEGER (Cactus Inébranlable éditions)

  • LA SAGA MAIGROS d’Éric DEJAEGER (Cactus Inébranlable éditions)

M comme Maigros

Gilles Deleuze débute son abécédaire par la lettre A comme animal. Tout en marquant son peu d’intérêt pour les animaux domestiques, il dit sa fascination pour certains animaux au mode de vie limité comme la tique dont les trois perceptions ou affects se résument à « chercher aveuglément la lumière au bout de la branche, sentir la présence chaude du mammifère qui s’approche, puis chercher la région la moins fournie en poil pour perforer la peau. » (B. Goetz) Tout cela est suffisant pour, dit Deleuze, constituer un monde.

Le Maigros de Dejaeger m’a fait penser à la tique de Deleuze. Comme pour elle, son mode de vie se limite à peu de choses. Il est porté sur le sexe, sur l’alcool et il déploie toute son énergie à ne rien faire d’autre. Son port d’attache est le Lolotte’s Bar à Charleroi. Et cela suffit à créer un univers qui tourne autour de lui, dont il est, à force de statisme, l’involontaire pivot. 

Au départ, écrit selon le mode du feuilleton (le roman moderne est né ainsi), et distribué par courriel deux fois la semaine à une centaine de privilégiés, La saga Maigros, dont certains ne manqueront pas de noter le parallèle avec les San Antonio, constitue bien sous sa forme livresque un roman, avec bien sûr ses épisodes mais plus que ça : ses cycles, ses courants internes et ses personnages (les piquantes Cunégonde O’Connell et Anemie Snot en tête) qui viennent au fil des chapitres grossir la planète maigrossesque en risquant chaque fois de perturber les habitudes de l’inspecteur falot. Mais que le futur lecteur se rassure, la morale sera sauve car le désolant policier ne déviera pas d’un iota de son mode de vie sédentaire.

Il n’est pas anodin que celui qui réussira à le faire travailler comme jamais, c’est-à-dire exercer son métier de gardien de l’ordre public, est le père Maçuel, une espèce de gourou inspiré d’un personnage local haut en couleurs. Car sans doute là se joue quelque chose de plus dangereux que la canaille ordinaire, ce qu’au fond Maigros et lauteur (en un mot comme dans le livre), l’un, dans sa tare constitutionnelle, et l’autre, avec toute sa malice, savent bien. Le danger ne vient pas de la racaille, aussi vicieuse soit-elle, en général peu futée et pas politisée pour un pou, mais de ceux qui sont censés régler toutes les questions sécuritaires d’un coup de baguette magique, fût-elle répressive et/ou religieuse.

Maigros est un sacré représentant de l’ordre dans le sens où il ne résout aucune affaire, laisse en l’état l’ordre socialo-comique, pour autant que celui-ci n’altère pas sa tranquillité. Est-il une projection de la police telle que le citoyen lambda se la représente ou ce que devrait être pour l’auteur tout système répressif ?

Mais qu’est-ce qui, malgré des aspects peu ragoûtants ou présentés comme tels, garde à Désiré Maigros son capital sympathie ? Parce qu’il n’a aucune prétention. Pas d’appât du gain, de surenchère dans l’avidité chez lui mais le seul souci de maintenir son statut. Une constance dans l’apathie, un surplace élevé au rang d’art du statu quo dans son métabolisme primaire.

Comme d’habitude, chez Dejaeger, le récit alterne les divers genres (parfois moqués, pastichés) et mêle les saveurs littéraires comme le dialogue, la coupure de presse, la poésie, le polar, la littérature dialectale, le journal intime, les nouveaux supports électroniques (à signaler au passage la belle variété de la typographie), jouant avec maestria de l’art du conteur. Les quelques remarques précédentes ne devraient pas non plus faire croire qu’on va lire un pensum, un conte (im)moral quoiqu’il y ait certainement des pistes de réflexion à trouver derrière les aventures croquignolesques de cet épigone lointain de Maigret.

Souvent on rit franchement  et on ressent même quelques émotions d’un autre ordre comme rarement on en tire d’un livre, c’est le côté rabelaisien de l’entreprise. Et cela, ça peut faire peur à votre entourage s’il n’est pas prévenu de l’objet de votre lecture. C’est dire si La Saga Maigros, à l’image de son antihéros, est un livre très physique à consommer avec gourmandise en n’ayant pas peur de se salir un peu l’âme et de se faire mal aux zygomatiques.

©Eric ALLARD

L’HOMME À LA CHIMAY BLEUE de Jean-Philippe QUERTON (Cactus Inébranlable éditions)

L’HOMME À LA CHIMAY BLEUE de Jean-Philippe QUERTON (Cactus Inébranlable éditions)

 

  • L’HOMME À LA CHIMAY BLEUE de Jean-Philippe QUERTON (Cactus Inébranlable éditions)

Besoin de bleu

« Ma décision était irrévocable, définitive et sans appel, je voulais me noyer dans la trappiste et en mourir. Une botte de radis en décida autrement. » 

Un incipit en forme de programme qui sera respecté… à la lettre.
Si certains choisissent d’en finir à l’aide d’une lame, d’une corde ou d’une arme de poing, le narrateur décide de mettre fin méthodiquement à ses jours par les moyens de la Chimay bleue, nectar ou poison suivant l’usage qu’on en fait. C’est dire l’ambivalence du projet, qui renvoie à la nature duelle du narrateur, partagé entre des pulsions de vie et de mort. Car l’homme le prouvera, il aime boire et manger – ses descriptions des mets simples auxquels son budget de fin de vie le restreint nous le prouvent à souhait. Sa description du plaisir de la « troisième Chimay » fera date…

Après avoir appris par son médecin que ses jours étaient comptés, il cherche refuge à une centaine de km de chez lui dans un village situé au bord de l’Excuse – on notera la malice du nom. Là il jette son dévolu sur un bistrot où il compte bien accéder en paix à son trépas. 

Mais l’apparition bientôt d’une serveuse de 16 ans qui tient une guinguette (à l’écart du village) le renvoie à un pan malheureux de son passé, la perte d’une enfant. Elle le fera, comme annoncé, renoncer à son plan funeste – du moins à le surseoir, après une succession d’épisodes très noirs. Mais le moment où le récit bascule, s’engage hors de la voie que notre amateur de trappiste s’est fixée, entraîne le roman dans une autre dimension.

A partir de là et jusqu’à la fin, le récit qui s’en tient, rappelons-le aux faits (ce n’est ni un pensum ni un périple onirique), va donner lieu à diverses interprétations (si on a l’esprit un peu questionneur), et c’est de là qu’il tire sa vigueur et sa beauté sinon son universalité.
Quelques possibles interprétations auxquelles le lecteur pourra revenir après lecture de l’ouvrage pour voir si elles correspondent ou non à son
regard… Plus d’une fois le narrateur s’effondre, comme mort, sous l’emprise de l’alcool. Et à ses réveils, quand il reprend conscience, c’est souvent l’Ange, comme il l’appelle, qui l’accueille dans le monde réel.

A cause de scrupules, par crainte des convenances ou de ses démons intérieurs, on peut penser qu’il va sacrifier sa chance de revivre, de se débarrasser dans le miroir du présent de l’image d’un passé qu’on devine lourd. A noter que presque rien n’est dit sur ce passé, ce qui donne aussi beaucoup de force à l’instant vécu, fragile, en butte aux bégaiements de son histoire.

Mais la fin, malgré les apparences, n’est pas un constat d’échec : l’homme à la Chimay bleue a réalisé son projet, accompli son destin, nous poussant jusqu’à la dernière ligne encore à une remise en cause personnelle sur ce que nous appelons vivre et être heureux.

©Eric ALLARD

Anna Frajlich, Le vent, à nouveau me cherche / Znów szuka mnie wiatr

 

Frajlich Anna

  • Anna Frajlich, Le vent, à nouveau me cherche / Znów szuka mnie wiatr ; bilingue polonais-français, traduit du polonais par Alice-Catherine Carls, présenté par Jan Zieliński ; édinter ; collection « poésie bilingue » animée par Robert Dadillon ; 109 pages ; 15 euros, 2012.

Née en Kirghizie soviétique où sa famille s’était réfugiée pendant la deuxième guerre mondiale, Anna Frajlich grandit à Szczecin et fit ses études à Varsovie, où elle obtint une maîtrise de littérature en 1965. En 1969, au plus fort de la campagne anti-sioniste menée par les autorités communistes, elle émigra. Etablie à New-York depuis 1970, elle y obtint un doctorat de littérature slave et y enseigne la langue et la littérature polonaises à Columbia University depuis 1982. Auteur de douze recueils poétiques et de nombreux articles, elle est une diligente ambassadrice de la culture polonaise aux Etats-Unis. (Extrait tiré de la biographie p. 107).

Le vent qui cherche à nouveau la poète, Anna Frajlich est sans nul doute celui qui souffle et bruie sur la mémoire défunte et la mémoire vive, sur celle de l’exil, de l’exode, d’une errance (en correspondance sourde avec celle de la fuite du peuple élu hors d’Egypte), de la fuite sous l’avancée nazie, et ici ravivée par la poésie, la prose poétique, la – proèsie – cadencée ; « petite musique » des choses de la vie, de ce qui reste accroché de manière radicale et définitive à l’âme : ce goût doux amer ressenti à l’évocation / convocation du plus quotidien des quotidiens, jusqu’à la transfiguration du réel par l’art majeur de poétiser / proétiser d’Anna Frajlich, car « ce qui reste est oeuvre de poète » ainsi que l’écrivait déjà, Friedrich Hölderlin.

La nature, telle quelle, est très présente, pressante, tant dans les titres que dans le corpus des poèmes ; subtile consolation topologique à trop de douleur enfouie, ravivée, transformée par le style d’Anna Frajlich, tout entier moulé sur une construction sonore, syntaxique – complexe et simple à la fois, mélodiquement rendu par le geste traductif d’Alice-Catherine Carls en langue française, et qui adhère à la succession de mots, de sonorités non substituables semble-t-il, suscitant cette émotion chez le lecteur pressentant le chaos affectif de l’auteur, sa marche vers une forme de résiliation et qui reçoit in fine, en cadeau inattendu, une forme élégiaque, rédemptrice, source de réanimation des choses déjà vécues, mais leur insufflant avec générosité le droit de faire partie d’une nouvelle expérience ; nouvelle et irremplaçable :

En sol majeur : (…) Ces forêts toutes en août / comme en mémoire / leur musique crépusculaire / dissimulée dans les violons / ces forêts à nouveau me parlent / comme jadis / et comme jadis / leur douce obscurité me pénètre. p. 49.

Le vent encore : Mais le vent me cherche toujours / ils sonne à ma vitre descellée / et des nuages noirs il précipite les notes / d’une requiem ; p. 77.

Et passe dans ces vers, outre le vent de l’arrière pays, d’enfance et du grandir, le souffle de bribes de lecture et d’études de grands poètes, philosophes et autres prosateurs, dont d’illustres voix polonaises, d’observations d’oeuvres picturales majeures, d’écoute attentive et méditative de musiques, dont nous ne citerons aucun nom de compositeurs ici, laissant le plaisir de la découverte au lecteur qui glanera ainsi ces pépites, ces perles artistiques, comme autant de jalons ponctuant la proménadologie réflexive de l’auteur, pour une plus grande connaissance sensible du monde du vivant et des choses, acquises par le regard porté sur les différentes formes d’expressions, au sein desquelles, Anna Frajlich a aussi puisé ses interprétations arlequines, sa vision du monde « Weltanschauung » ; « Światopogląd », dans une progression casi arythmétique, au développement forcément exponentiel, donc in-fini.

Dans la mémoire d’Anna Frajlich, tel dans un jardin du souvenir ravivé :

(…) par delà la brume cosmique / (…) un pommier, / le même pommier s’y dresse, le tronc / fendu en deux existences / par la douleur. p. 17.

D’un paysage européen à un paysage états-uniens, d’un arbre à l’autre, tel un effet pendulaire, oscillant dans un espace intemporel se dessinent pourtant les traits du passé : défait / refait, comme un lit, comme un visage, comme un destin. Anna Frajlich vit et aime vivre à New-York, dont elle écrit ceci :

J’aime le printemps new-yorkais / sous la pluie / (…) la pluie tombe / sur le cerisier à peine éclos / sur les têtes blotties des tulipes / et s’infiltre dans les veines / du granite ; p. 70 et 71.

Et les voyages tant mentaux que géographiques se succèdent à petits pas, à petits coups de mémoire entière dédiée à la recherche du temps perdu, du temps retrouvé. Voyageuse de la terre, discrète et respectueuse, Anna Frajlich écrit :

Non, je ne troublerai pas / l’harmonie du monde / pourquoi donc le chaos / tel le ressac

envahit-t-il mon sommeil / qui a presque / appris le silence / (…) p. 39.

Il faut lire Anna Frajlich, avec cette bienveillante attention prônée par Simone Weil, la philosophe, car ce qu’elle écrit, ce qu’elle nous communique dans une sorte de chuchotement de conteuse, en apparence à propos d’elle, des siens, de sa destinée, tout ceci se retrouve, s’enchevêtre à la croisée de nos propres chemins singuliers et collectifs. – Ania – pour les siens de jadis, avant qu’elle ne devienne – Anna de Brooklyn – poète de l’exil certainement, mais poète dont les vers se reflètent aussi dans le miroir (l’une de ses thématiques récurrentes) renversé de la conscience. Anna Frajlich semble posséder cette aptitude à rassembler dans l’esprit tous les fragments de ce miroir autrefois brisé, évoqué dans le poème Péchés d’enfance à la p. 59, et à l’aide d’un simple fragment du souvenir, elle est capable de recomposer la figure intégrale de son univers intérieur et extérieur, où tout – comme dans la nature – est circulation

(…) dans les tiges / dans les artères / dans les voies lactées p.33.

©Rome Deguergue

DIS, PETITE SALOPE, RACONTE-MOI TOUT… d’Olivier BAILLY (Cactus Inébranlable éditions)

DIS, PETITE SALOPE, RACONTE-MOI TOUT... d’Olivier BAILLY (Cactus Inébranlable éditions)

  • DIS, PETITE SALOPE, RACONTE-MOI TOUT… d’Olivier BAILLY (Cactus Inébranlable éditions)

Enfer & Paradis

Ce roman est-il un drame de la jalousie quand elle devient obsessionnelle, rapport d’un dérèglement mental ou métaphore d’un monde où la femme érigée en statue de fiel, en mangeuse d’hommes, met le mâle à ses pieds, en position de n’être jamais rassasié par elle ? Même et forcément si le mâle est gros, affecté d’un féroce appétit de vivre, d’en découdre avec l’existence, avec tout ce qu’elle offre – notamment en termes de rêves via la publicité et ses modes de consommation. Inévitablement on pense au Swann de Proust, à L’Enfer de Chabrol d’après un scénario de Henri-Georges Clouzot. Mais sur fond d’un monde déboussolé, abreuvé d’idées toutes faites.

Ce gros-là, jamais nommé, ne fait pas régime, il ingère tout, plus dans la vitesse que dans la profusion. S’il s’est piqué dès l’adolescence d’une femme enfant (le prénom à lui seul, Vanessa, est tout un programme lolitesque, avec références à Gainsbourg – dans le titre et l’épigraphe – et Paradis), elle va ensuite mordre à l’hameçon, au-delà de ses espérances, donner tout d’elle, jusqu’à un enfant, mais ce ne sera pas assez, il ne voudra jamais le croire, croire en son étoile, car il est programmé pour le malheur (le bonheur est trop commun, trop partagé), d’où sa dépendance à elle comme objet transitionnel (le livre montre que la relation à ses parents n’a pas été satisfaisante), voué à disparaître. Et cette addiction est au-delà du sexuel, du textuel, et bien loin de l’amour, du moins tel qu’on nous le rabâche, idéal et altruiste, tourné vers l’autre, le bien être de l’autre…  

Sur le chemin impossible entre lui et Vanessa, il y aura une fillette qui ne pourra jamais combler l’espace pris par sa mère dans le mental de son père et qui devra dégager. Pour qu’il aille au bout de son délire, de sa propre histoire. D’où l’idée qui ressort qu’on se choisirait très tôt un scénario de vie à tourner, à dérouler et que le fou serait le réalisateur tyrannique qu’aucun aléa de tournage ne ferait dévier de son projet.

Ce qu’il sait faire de mieux, notre homme c’est vendre, des histoires pour « refiler une quelconque camelote », que ce soit par téléphone ou de vive voix, se servant de tous les éléments susceptibles de favoriser l’opération, et sans état d’âme.

Dis, petite salope…, c’est une image fixe de femme prise à l’adolescence, innocente et salope en puissance, qui phagocyte toutes les histoires, les fait proliférer tel un cancer dans un organisme qui n’a plus d’autre raison d’être. Vanessa, elle, est privée de parole, tout ce qu’elle dit est tourné en mensonge, nié dans sa vérité par le film que se fait son mari.

C’est aussi, on l’aura compris, une métaphore du romancier. Qui, sur l’objet sacré de la littérature, produit des histoires sans fin. Qui ne valent que pour son amour des mots et qui ne demandent qu’à être jugées sur leur style, sur leur façon de raconter. Si le lecteur adhère, c’est vendu-gagné.

Tout alimente la parano du gars, et cela donne lieu à des scènes tragicomiques autant qu’épouvantables, auquel s’adresse un narrateur froid, distancié qui débiterait un acte d’accusation. Le lecteur, pris à parti au même titre est happé dans la chute de l’asocial. Les faits sont relatés sans répit, tout nous est donné à lire : les produits et les marques, les opinions comme les actions des personnages, tout va vite chez cet homme pressé d’en finir. Quand tout a été dit-perdu, quand on est à la rue avec l’inconscient, sans toit, sans toi, sans tu à qui s’adresser, on peut à nouveau parier sur un chiffre, une idée fixe. Tant qu’il y a de la vie, du verbe, de la folie.

 « Qu´on soit béni ou qu´on soit maudit, on ira

Toutes les bonnes sœurs et tous les voleurs
Toutes les brebis et tous les bandits
On ira tous au paradis, même moi »

©Eric ALLARD