Jan Fabre, Gisants (Hommage à E.C Crosby et K.Z Lorenz), texte de Marie Darrieussecq, Editions Templon, 2013.

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  • Jan Fabre, Gisants (Hommage à E.C Crosby et K.Z Lorenz), texte de Marie Darrieussecq, Editions Templon, 2013.

Avec sa dernière exposition, Fabre crée des corps anatomiques voire scéniques en une vision mélancolique mais tout autant ironique. Ses « gisants » symbolisent l’expérience que l’artiste fait des choses et de la vie et de la mort dans un travail qui engage à la réinterprétation de l’héritage culturel tout en cherchant à contrarier son propos.

Fabre lave, débarbouillette les vanités en offrant plasticité vivante qui procure un plaisir d’émotions inédites et puissantes. Des courts circuits créés par l’artiste surgit un “ pluriel monstrueux ” (Novarina) à la fois violent, lucide et joyeux par effet d’altérations. Une telle approche refuse l’assujettissement aux images de communauté pour offrir une expérience inédite. Si on fait l’effort de les accepter on comprend combien elles appartiennent à l’ordre du savoir iconoclaste et du plaisir. Le cycle de la vie et de la mort est proposé sous forme de résurrection et de métamorphoses. Des énergies invisibles animent la fixité de la tombe.

Identique aux autres projets de l’artiste celui-ci peut être défini par ce que Beckett écrivait dans un de ses rares poèmes :

« Déchets de vie

déchets de vue

C’est ici qu’on te

Recycle ».

Dans un  travail qui fait jouer le crépuscule et l’aurore surgissent des moutonnements sourds, violents et drôles. Frôlant toujours le bord d’une débâcle, l’œuvre crée une reconstruction afin que se perforent les poches d’ombres et de silence. Emerge de ce travail aussi somptueux que farceur la plus haute des « musiques » : celle où il y a de la vie à proximité du silence sans fond.

Sous sa blancheur immaculée la vanité ne renie pas la présence vitale. Feuillages et oiseaux burinent et perturbent. Si bien que le corps ou ses organes sortent de sa blancheur nocturne par ce brouillage stratégique. Une euphorie change l’ordre de sidération de la fabulation admise. Si bien que chaque pièce devient un énigmatique objet de jouissance. On en tire un plaisir et un vertige par cette réinterprétation qui contrarie les réductions formalistes du genre.

©Jean-Paul GAVARD-PERRET

Marc DUGARDIN, «Quelqu’un a déjà creusé le puits»

  • Marc DUGARDIN, «Quelqu’un a déjà creusé le puits», Rougerie, 2012; pages, 11 €

Avec le poète belge Marc Dugardin, on campe toujours dans l’hésitation, dans le peut-être. Quand bien même le titre de son dernier recueil («Quelqu’un a déjà creusé le puits») sonne-t-il comme un constat plutôt définitif, le livre ne s’en ouvre pas moins sur des fragments d’un prélude inachevé – autant souligner que tout le travail reste à construire et que le relais est passé au lecteur.

A vrai dire, on a ici une sorte de confession, d’état des lieux qui remonte loin dans le temps, jusqu’au cri primal. Il s’agit de voir pour de bon et de scruter «le provisoire, dans l’inattendu de chaque mot à naître». A l’évidence, dans ce travail, les blessures de l’enfance jouent un rôle de premier plan et déterminent les visions successives mises en place dans un constat souvent terrible:

«vivre

[c’est] un miracle qui a du sang

sur les mains».

Que la surprise ou l’interrogation soit de chaque pas importe peu tant le poète avance précisément afin d’être dérouté, afin de déchiffrer cette «légende pour dire l’inachèvement que nous sommes». Chez Marc Dugardin, tout fonctionne un peu à rebours de la phrase d’Hamlet, puisqu’il convient, semble-t-il, d’être et de ne pas être dans le même temps. Ainsi, cette «prière / de quelqu’un qui ne prie pas» qui renvoie à la très belle «Vierge au dieu manquant» dont il nous avait gratifiés dans un précédent ouvrage.

Thème récurrent de la poésie de Marc Dugardin, la musique s’attarde avec prégnance, celle des compositeurs (Bach, Berg, Beethoven, Maurice Ravel…), mais aussi celle du monde, qu’elle sourde du remuement marin ou d’un coquillage collé à l’oreille. Plus largement, ces échos sont aussi ceux des poètes convoqués avec abondance: Patrice de la Tour du Pin, Erri de Lucca, Henry Bauchau et encore Rimbaud, ce funambule des clochers. De chaque lecture naît ainsi un écho susceptible d’accompagner – d’appuyer – le texte dans sa recherche, la sienne propre et celle de celui qui l’écrit.

A l’occasion le recueil ne recule pas devant des images plus prosaïques et mêle même ce qui pourrait s’apparenter à une sorte de journal ou plutôt à des notes jetées dans un carnet, au hasard d’un arrêt dans une gare ou d’un voyage en train. Autant de situations d’attente ou de progressions occupées à s’accomplir pour «donner sa chance à ce qui vient».

La dizaine de textes qui clôture le recueil propose un très beau résumé de la démarche antagoniste qui sous-tend l’ensemble dans ses questionnements, ses doutes, ses violences et ses apaisements.

©Paul MATHIEU

Andreï MAKINE, Une femme aimée

Andreï MAKINE, Une femme aimée

 

  • Andreï MAKINE, Une femme aimée, Seuil, 363 pages, 2013.

« Le vrai mal de ma vie, c’est que mon cœur ne peut vivre un seul instant sans aimer ».

Russe d’origine, puisqu’il est né en Sibérie en 1957, Andreï Makine demande l’asile politique en France et s’installe à Paris à l’âge de 30 ans. Le français devient sa langue d’écriture.

Rien qu’avec son premier roman, Le Testament français, Andreï Makine a obtenu le Prix Goncourt, le Prix Médicis et le Prix Goncourt des Lycéens. C’est dire qu’on attendait l’auteur au tournant.

Une femme aimée est son treizième roman.

Oleg Erdmann, un jeune cinéaste russe, vit misérablement à Leningrad sous l’ère communiste. Il travaille aux abattoirs de Leningrad, où « il gagne son minimum vital et du temps pour écrire » ses scénarios. La vie tumultueuse de l’impératrice Catherine II de Russie ne cesse de le fasciner ; aussi, il souhaite lui consacrer un film. Au-delà de la simple biographie, il veut retracer la vie de cette grande tsarine. « Toutes les réalités historiques seront respectées, même les crinolines ». Mais il veut présenter une autre facette de son héroïne, frivole, libertaire, cruelle… « Une personne vous intéresse, vous creusez dans son passé… Et tout à coup, vous comprenez que sa vérité n’est pas à l’intérieur, mais à l’écart de sa vie… » … « Il faudrait filmer ce que Catherine n’était pas ».

« Je me demande en quoi ton scénario sera si différent de ces bouquins que tu as lus sur Catherine », lui dit Lessia, sa femme aimée à lui. « Une tsarine a une armée d’amants, le plus gros morceau de la planète lui appartient et elle meurt dans l’indifférence » : il y a de quoi se poser des questions.

Makine passe du XVIIIème siècle (les Lumières : nous côtoyons ainsi Voltaire, Diderot, Cagliostro, Casanova, Louis XV, Madame de Pompadour… !) au XXème siècle (cadenassé par ses révolutions, ses guerres, ses idéologies), où la destinée de la grande Catherine a quand même plus d’importance que celle d’Oleg, qui tente le tout pour le tout pour survivre. Et puis, il y a l’espoir du renouveau, d’une nouvelle Russie, avec ses forces et ses faiblesses : fallait-il ceci pour arriver à cela ?

L’Histoire avec un grand H reste toujours l’histoire, avec ses tourments, ses colosses aux pieds d’argile, un jour portés aux nues, le lendemain écartelés par la meute, ses peuples qui souffrent toujours, quels que soient les gouvernants…

Makine décrit rouge sang comment la violence, la cruauté, les bassesses cadencent la Russie depuis et avant Catherine, au nom de la liberté si difficile à obtenir. L’amour seul, mais Catherine a-t-elle vraiment été aimée par ses innombrables amants, ou tout cela n’était-il qu’une farce, où l’impératrice, prisonnière de son empire, cherchait à s’évader ?

La violence : le tsar « Pierre III (mari de Catherine) est renversé, mais tué par les fidèles de Catherine » ; un amant de l’impératrice veut cesser ses infidélités, et on le retrouve lui dépecé, sa femme violée et démembrée…

Catherine, Oleg, deux russes que deux siècles séparent, mais qui aiment chacun la Russie à leur manière !

Makine nous décrit son pays d’origine et l’amour qu’il lui porte avec ferveur, avec passion… Chacune de ses pages nous invite à la réflexion, nous amène à découvrir la richesse de cette Russie telle que peu la connaissent en réalité… L’écriture de cet auteur qui pense en russe mais écrit en français est limpide, et chacun de ses mots porte… Aucun n’est superflu !

©Patrice BRENO

 

Salvatore Gucciardo : La peinture est une « aventure passionnelle, fantastique et magique. »

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Salvatore Gucciardo, c’est un univers qui m’a intrigué dès le début. Des toiles qui titillent l’imaginaire, une dimension, des couleurs qui accrochent l’œil. L’artiste a accepté de répondre à quelques questions et je l’en remercie…

Atelier de S. Gucciardo

Atelier de S. Gucciardo

Tout d’abord, pourrais-tu te présenter, s’il te plaît ?

Depuis toujours, j’aime la puissance de l’image, la magie des mots, l’essence sacré

de la création. Fasciné par le monde de la peinture et de la poésie,

j’aime voyager dans l’imaginaire en illustrant le mystère de l’âme et de l’univers.

Tes peintures ressemblent un peu à de la science fiction : un autre monde, un autre univers… Qu’est-ce que tu en penses ? 

L'astre flamboyant

L’astre flamboyant

Mon univers est le reflet de mon dialogue entre l’homme, la nature et l’univers. C’est une communion profonde avec les Forces visibles et invisibles du cosmos. Pour pouvoir créer, l’artiste doit communier avec ce dernier en toute humilité. De cette communion nait une myriade de sensations, d’émotions qui se transforment en images qui peuvent être proches de la science-fiction, d’une vision fantastique, insolite…

Selon, toi, il y a-t-il un lien entre poésie et peinture ? Si oui, lequel ?

Pour moi la poésie joue un rôle important dans la peinture. Pour qu’un tableau vibre, émette des émotions, il a besoin du souffle poétique. Depuis l’origine de la peinture, la poésie a toujours était présente dans les œuvres picturales. Le peintre a une âme de poète. Sa poésie, il l’exprime par la couleur, les formes, le mouvement des lignes, les expressions des visages, des corps… Son souffle créateur est en connivence avec l’essence de la poésie.

Comment choisis-tu tes sujets ? Où puises-tu ton inspiration ? Dans l’envie ou tes états d’âme du moment, dans la réalité (un sujet qui te touche, etc.) ?

Le choix de mes sujets dépend de mon vécu, de mes observations. Mon inspiration est universelle étant donné que j’ai un dialogue constant avec la nature, l’homme et l’univers. Tout m’intéresse. Cet intérêt provoque en moi des émotions, des vibrations qui donnent naissance à une multitude de visions qui illustrent la communion que j’ai avec toutes les Forces qui gèrent le cosmos. La nature, l’être humain, l’animal, l’univers sont des sources d’inspiration inépuisables. Chaque artiste, selon son degré de sensibilité, d’intelligence s’inspire de ces sources pour créer.

Si tu devais définir en une phrase le mot peinture ?

Aventure passionnelle, fantastique et magique.

Tu parles vibrations, interactions… Crois-tu qu’il puisse y avoir un lien entre ta peinture et, par exemple, la photographie (dans ce qu’elle a de créatif) ? Ou mieux, la musique ?

Le jugement dernier

Le jugement dernier

Je crois qu’on ne peut pas comparer la peinture à la photographie. Ce sont deux expressions artistiques différentes. Chaque discipline à sa valeur. Le peintre pour s’exprimer à besoin d’une toile, des couleurs et des pinceaux. Le photographe a besoin d’un appareil photo et du concret pour se réaliser. Leurs façons de penser, de sentir et de créer ne sont pas semblables. L’acte de photographier est plus mécanique, celui du peintre est plus humain, plus divin, étant donné que dans la création picturale il y a une part invisible (l’inconscient) qui surgit du pinceau et vient sublimer l’œuvre… Par contre pour ce qui concerne la musique, nous sommes dans un monde plus proche de celui de la peinture. La musique a le même pouvoir magique que la peinture. Ce sont deux techniques créatives différentes qui s’alimentent à la même source : « l’âme ». Les émotions ressenties par le musicien se transforment en une multitude de notes musicales illustrant des images, des sensations qui font vibrer toute notre personne… Il suffit d’écouter Antonio Vivaldi, Ludwig Van Beethoven, Johann Sebastian Bach, Wolfgang Amadeus Mozart…

Tu me donnes un aperçu de tes poèmes ?

Géographie évolutive

Le halo de brume

Masque

Le visage de la sylphide

Le spectre

Émane de la tête du cheval

Il dépose

Une ombre ovoïdale

Sur l’axe de la sphère

L’animal s’évanouit

Dans la cartographie nuageuse

La vision est hallucinante

La masse agitée

Toute une énergie

Alimente

Des formes insolites

Un amas cellulaire

Surgit du geyser abyssal

C’est un souffle violent

Éjecté

Par la pulsion vitale

Tout est mystère

Dans la géographie évolutive

Les bras spiraux

Encerclent

Les corps en fusion

©Salvatore Gucciardo

Tu parles spiritualité… Y a-t-il une dimension religieuse au-delà du spirituel ?

La Source de vie

La Source de vie

Le religieux et le spirituel ont toujours été associés. L’un définissant l’autre. Ils sont complémentaires dans l’éducation chrétienne. Ils sont indispensables à l’équilibre de l’homme. Ils ont joué un rôle capital dans la construction de notre civilisation. A une certaine époque, la religion dominait le monde. L’homme moderne a pris ses distances vis-à-vis de cette dernière. Il a donné ses priorités à la science et aux richesses matérielles. Cet attrait a provoqué une froideur au niveau de son comportement. En tournant le dos aux valeurs spirituelles, l’être c’est appauvri. Dans ma peinture et dans ma poésie, j’essaie de transmettre une vision divine de l’être. J’espère que ce regard sacré qui correspond à ma sensibilité apportera à l’homme un bien-être…

Lorsque tu peints, te mets-tu en situation ?

Es-tu capable de peintre n’importe où ? Le lieu où tu peins influence-t-il ta créativité ?

La Destinée humaine

La Destinée humaine

Pour peintre, j’ai besoin de me recueillir, de méditer. L’acte créateur est sacré. J’ai besoin de communier avec la toile pour pouvoir sortir du néant l’œuvre qui va se fixer sur cette dernière.

Je peux peintre n’importe où si le besoin se présentait. Ma préférence, c’est de me retrouver seul dans mon atelier. La création sera plus profonde.

Le lieu où je peins n’influence pas ma créativité. Je suis un peintre des mondes intérieurs.

Constamment, je porte un regard en moi-même. Souvent, je peins sans modèle. La nature, m’a donné le privilège d’assimiler la réalité et de l’intégrer dans mon univers. Il y a tout un cérémonial qui s’opère en moi et donne naissance à des visions surprenantes…

Tu utilises beaucoup, à voir les toiles, l’orange et le bleu que représentent ces couleurs pour toi ?

Ces couleurs me touchent par leur chaleur, leur luminosité et leur volupté. Elles ne sont pas les seules à être présentent sur ma palette… J’aime l’univers de la couleur, car la couleur est magique et envoûtante. Sa sensualité illustre toutes les émotions et donne aux images une puissance universelle. Il suffit de se pencher sur l’histoire de la peinture pour en être séduit.

Tu mets l’homme au centre de ta création : en fait, crées-tu pour toi, pour les autres ? En fonction des autres, de leurs goûts ?

Monographie S. Cucciardo

Monographie S. Cucciardo

En effet, l’homme joue un grand rôle dans ma vision créative. Physiquement, c’est l’animal le plus fragile sur terre et le plus puissant par l’esprit. La nature l’a doté d’une force surnaturelle qui lui a permis d’affronter tous les dangers et de construire une civilisation. C’est un parcours titanesque et fascinant. Doté d’un esprit de conquérant et d’une essence divine, il ose s’aventurer vers de projets complexes. Après avoir conquis la terre, le voici engagé dans l’exploration spatiale. Son ambition : créer une nouvelle civilisation dans l’espace qui serait encore plus compliquée que la terrestre. L’homme, ce grain de sable, cet animal étrange, doté d’une nature ingénieuse n’arrêtera pas de nous surprendre…

Au départ l’artiste crée par défi et par amour. Il a besoin de solitude pour se réaliser. Avant de subjuguer les autres, il cherche à se séduire lui-même, à satisfaire son rêve. C’est une aventure personnelle qui demande beaucoup de travail. Après avoir maîtrisé ses créations, il aime les partager avec les autres. Le véritable artiste est au service de sa sensibilité, de ses visions… On ne peut créer une œuvre en pensant aux modes, aux goûts des autres. Une œuvre fascine parce qu’elle est faite avec sincérité et amour.

Quel message (si message il y a) veux-tu-tu faire passer au travers de tes créations ?

Mes créations sont le reflet de mes sensations, de mes réflexions… Je cherche à sublimer l’être, à le rendre divin. Je l’incite à dialoguer avec la nature pour qu’il retrouve son harmonie intérieure. J’essaye à mon niveau, d’apporter ma petite contribution à la construction d’un monde meilleur. Dans chaque toile, je mets le meilleur de moi-même. Mon aventure artistique est passionnelle et se nourrit de la vie.

Rien à ajouter… merci pour cette interview ! Vous désirez en savoir plus ? Contempler plus de toiles ? Un site à la disposition des curieux… www.salvatoregucciardo.com 

©Christine Brunet

http://www.christine-brunet.com/

Pensées étranglées d’E.M. Cioran

  • Pensées étranglées d’E.M. CioranPensées étranglées d’E.M. Cioran – Gallimard, coll. Folio « sagesses », janvier 2013. 88 pages. 2 €.

Ces textes sont extraits du Mauvais démiurge (Gallimard, collection NRF Essais, 1969). Plongeons-y sans rien savoir de Cioran ou tout du moins en oubliant ce que l’on sait, afin d’entrer directement dans l’essence de ce qui est écrit.

Toutes les voies peuvent mener à la sagesse, y compris celles du désespoir et du pessimisme les plus noirs, bien qu’on ne puisse imaginer qu’elles aient été délibérément choisies. Cioran en tout cas, y est naturellement enclin, et on lui doit outre une intelligente réflexion poussée parfois jusqu’à son extrême, des éclairs de génie qu’il traduit en phrases lapidaires, d’une force percutante et d’un humour ironique sans doute salvateur.

« Dieu est le deuil de l’ironie. Il suffit pourtant qu’elle se ressaisisse, qu’elle reprenne le dessus, pour que nos relations avec lui se brouillent et s’interrompent. »

La frontière entre les deux étant mince, son ironie flirte souvent avec le cynisme, mais Cioran est doté d’un sens aigu de la critique dont il ne s’exclut pas et d’un besoin sans doute intense de sincérité avec lui-même.

« Rien ne donne meilleure conscience que de s’endormir avec la vue claire d’un de ses défauts, qu’on n’osait pas s’avouer jusqu’alors, qu’on ignorait même. »

Dans de ce petit condensé de ses pensées « étranglées », il s’appuie sur les croyances gnostiques pour développer l’idée que l’humanité a besoin d’un démiurge, et que même s’il n’existe pas, il faut de toutes façons l’inventer et le réinventer encore.

« Il est difficile, il est impossible de croire que le dieu bon, le « Père » est trempé dans le scandale de la création. Tout fait penser qu’il n’y prit aucune part, qu’elle relève d’un dieu sans scrupules, d’un dieu taré. ».

« Le mauvais dieu est le dieu le plus utile qui fut jamais. Ne l’aurions-nous pas sous la main, où s’écoulerait notre bile ? N’importe quelle forme de haine se dirige en dernier ressort contre lui. »

Dans ce qu’il appelle sa lucidité chronique, Cioran ne peut éviter de voir derrière toute chose son ombre négative. Ce qui peut conduire à la sagesse comme à la folie.

« Mais c’est dans la volupté que nous comprenons à quel point le plaisir est illusoire. Par elle, il atteint son sommet, son maximum d’intensité, et c’est là, au comble de sa réussite, qu’il s’ouvre soudain à son irréalité, qu’il s’effondre dans son propre néant. La volupté est le désastre du plaisir. »

Un questionnement et un constat que l’on retrouve chez les Taoïstes, les Bouddhistes, et auquel ces philosophies ont su apporter quelques réponses, mais pour Cioran, cette vanité des choses et des sentiments, est un tel accablement que peu lui importe que ce soit un cycle, un mouvement qui au final s’équilibre dans un recommencement perpétuel, pour lui c’est un enfer, un néant.

Pour Cioran l’homme est le point noir de la création.

Autant être sur cette Terre, en tête à tête avec elle, tel un ermite contemplatif, passe encore, « L’horreur d’apercevoir un homme là où on pouvait contempler un cheval » mais vivre au milieu de ses semblables le plonge dans des abimes de dégoût. « Or, comme l’expérience nous l’enseigne, il n’existe pas d’être plus odieux que le voisin. » C’est pourquoi les croyances gnostiques au contraire du Christianisme semblent pouvoir apporter un semblant d’éclairage à cet atroce sentiment de répugnance : la Création n’est pas bonne. Cioran cependant ne prêtera pas foi au gnosticisme, pas plus qu’à n’importe quelle autre croyance.

Cioran est habité de véritables interrogations métaphysiques qui le conduisent à un vif mais vain débat intérieur. On sent chez lui une aspiration spirituelle qui l’encombre, mais il sait que « Les athées, qui manient si volontiers l’invective, prouvent bien qu’ils visent quelqu’un. Ils devraient être moins orgueilleux ; leur émancipation n’est pas aussi complète qu’ils le pensent : ils se font de Dieu exactement la même idée que les croyants. » Mais, cela ne répond pas à sa problématique personnelle. « L’enfer c’est la prière inconcevable » et « Nos prières refoulées éclatent en sarcasmes. »

« Il est aisé de passer de l’incroyance à la croyance, ou inversement. Mais à quoi se convertir, et quoi abjurer, au milieu d’une lucidité chronique ? Dépourvue de substance, elle n’offre aucun contenu qu’on puisse renier ; elle est vide, et on ne renie pas le vide : la lucidité est l’équivalent négatif de l’extase. »

Et cette dernière phrase résume peut-être la structure même de toute l’œuvre de Cioran. Elle pourrait en être aussi son issue. Car si on lit « négatif », on lit aussi « équivalent ». Et le vide peut devenir une forme de plénitude.

Et il l’écrit lui-même : « Nous ne fument heureux qu’aux époques où, avides d’effacement, nous acceptions notre néant avec enthousiasme. ».

C’est presque à un travail d’alchimiste auquel s’est livré Cioran, mais un alchimiste rongé et souvent aveuglé par la colère et l’amertume, qui tourne en rond dans l’œuvre au noir. Insomniaque lui-même, il s’interroge sur le lien qu’il peut y avoir entre insomnie et cruauté, la cruauté qui lui semble être une condition première chez l’homme. « L’impossibilité de dormir est-elle cause ou conséquence de la cruauté ? » Et il évoque Hitler et Caligula…

Chez Cioran, le désenchantement est trop puissant. « D’où vient que, dans la vie comme dans la littérature, la révolte, même pure, a quelque chose de faux, alors que la résignation, fut-elle issue de la veulerie, donne toujours l’impression de vrai » ? ». Un désenchantement, qualifié de nihilisme, qui freine chez lui le flux vital, l’élan premier, annihile semble t-il sa capacité d’agir « On vous demande des actes, des preuves, des œuvres, et tout ce que vous pouvez produire, ce sont des pleurs transformés. »

Des pleurs transformés, ce pourrait être une définition de l’écriture et de toute création artistique en général. Ce barrage existentiel, « l’esprit défoncé par la lucidité », l’oblige en quelque sorte à plonger en lui-même, à chercher des chemins plus en profondeur. « J’ai refoulé tous mes enthousiasmes ; mais ils existent, ils constituent mes réserves, mon fonds inexploité, mon avenir, peut-être. »

Souvent, dans une sorte d’aveu, il reviendra sur les peurs qui le manipulent de l’intérieur : « L’anxieux construit ses terreurs, puis s’y installe : c’est un pantouflard du vertige. », mais il sait aussi que « Sur le plan spirituel, toute douleur est une chance ; sur le plan spirituel seulement » précise t-il.

II semble pourtant que Cioran quoiqu’il en dise conservait en lui les graines d’un libre émerveillement qui lui font noter, par exemple, ce mot d’un mendiant : « Quand on prie à côté d’une fleur, elle pousse plus vite ». Des graines, qu’il s’est bien gardé de mettre en terre cependant, du moins en tant que personnage littéraire.

©Cathy Garcia

E.M. Cioran

E.M. Cioran, né le 8 avril 1911 à Rășinari en Roumanie, mort le 20 juin 1995 à Paris, est un philosophe et écrivain roumain, d’expression roumaine initialement, puis française à partir de 1949 (Précis de décomposition). À 22 ans, il publie Sur les cimes du désespoir, son premier ouvrage, avec lequel il s’inscrit, malgré son jeune âge, au panthéon des grands écrivains roumains. Après deux années de formation à Berlin, il rentre en Roumanie, où il devient professeur de philosophie au lycée de Brașov pendant l’année scolaire 1936-1937. Il assiste, en compagnie de Mircea Eliade, à l’ascension du mouvement fasciste et antisémite de la Garde de fer, combattu par les armes et effectifs de la police du régime parlementaire. Une ambiance de guerre civile s’installe alors dans le pays, nationalisme xénophobe ultra-chrétien d’un côté (la Garde de fer elle-même s’affichant comme chrétienne), laïcité démocrate de l’autre. Les premiers font appel aux anciennes traditions roumaines, aux valeurs de la paysannerie longtemps opprimée par les Empires étrangers voisins ; les seconds s’inspireront plutôt des valeurs de l’Occident. En 1936, Cioran publie La Transfiguration de la Roumanie où il développe une pensée influencée par les thèses de la Garde de fer (qui, à ce moment, n’a encore assassiné personne et cultive une aura de martyre patriotique, car la police tire sans sommation sur ses rassemblements), mais il fera clairement part aussi, suite à ses études à Berlin, d’une grande admiration pour Hitler, il approuvera notamment et ouvertement la nuit des longs couteaux, et foncera tête baissé dans un extrémisme véritablement délirant qu’il regrettera plus tard. Contrairement à d’autres, il ne cherchera pas à le cacher, mais au contraire en fera la base d’une position farouchement anti-utopiste dont il ne se débarrassera plus. Marta Petreu dans son essai « Un passé infâme : E.M. Cioran et la montée du fascisme en Roumanie », reconnaît que Cioran a pu être motivé par des raisons égoïstes pour se distancier de son œuvre des années 1930. Pourtant, dans sa vieillesse, pense-t-elle, il « avait substantiellement reconsidéré ses anciennes idées et en était venu à les détester profondément ». Dans une lettre de 1979, il décrivit Transfiguration comme inacceptable. En 1937, la publication de son troisième ouvrage, Des larmes et des saints, avait fait scandale dans son pays. Il est interdit de séjour en Roumanie à partir de 1946, pendant le régime communiste. Bien qu’ayant vécu la majeure partie de sa vie en France, il n’a jamais demandé la nationalité française. À Paris, Cioran vécut d’abord à l’hôtel Marignan dans le 5e arrondissement de Paris. C’est dans le Quartier Latin et celui de la Sorbonne qu’il résidera jusqu’à sa mort. Dans ses écrits, il relatera ses fréquentes déambulations nocturnes dans les rues de Paris et les longues nuits de solitude et d’insomnies passées dans de minuscules chambres d’hôtel. Puis plus tard, ce sera celles de ses chambres de bonne, où il se réfugiera pendant de longues années. Il reste pauvre, décidé à « ne plus jamais travailler autrement que la plume à la main ». Ces menus détails sur son vécu quotidien parsèment son œuvre et son discours mais Cioran ne s’apitoiera nullement sur cet aspect de sa condition. Il le décrit simplement comme une sorte de cheminement ou de combat qui l’accompagnent autant dans ses écrits que dans son existence ou comme, en quelque sorte, un « état d’esprit qui le maintient constamment en vie ». Dans la solitude, le dénuement matériel et ce retrait des divertissements modernes, s’établit alors une démarche philosophique et spirituelle comparable à l’ascétisme proposé par le Bouddhisme. Ainsi Cioran raconta, qu’étudiant en Allemagne, il prit ses distances avec la fureur nazie en se réfugiant dans « l’étude du bouddhisme » (Entretien à Tübingen), les Cyniques ou Diogène de Sinope. Cioran refusa tous les prix littéraires (Sainte-Beuve, Combat, Nimier, Morand, etc.) à l’exception du prix Rivarol en 1949, acceptation qu’il justifia par un besoin financier. En 1973, Cioran publie son œuvre la plus marquante : De l’inconvénient d’être né. En 1987, il publie son ultime ouvrage, Aveux et anathèmes, avant de mourir, huit années plus tard, en 1995 de la maladie d’Alzheimer, sans jamais avoir mis à exécution son projet de suicide.

Bibliographie :

Les six premiers titres parurent initialement en roumain :


Sur les cimes du désespoir (1934)
Le Livre des leurres (1936)
Transfiguration de la Roumanie (1936), traduit du roumain par Alain

Paruit (Éditions de L’Herne 2009), 343 p.
Des larmes et des saints (1937)
Le Crépuscule des pensées (1940)
Bréviaire des vaincus (1944)
Précis de décomposition (1949)
Syllogismes de l’amertume (1952)
La Tentation d’exister (1956)
Histoire et Utopie (1960)
La Chute dans le temps (1964)
Le Mauvais Démiurge (1969)
Valéry face à ses idoles (1970), 78 p.
De l’inconvénient d’être né (1973), 243 p.
Essai sur la pensée réactionnaire. À propos de Joseph de Maistre (1977), Fata Morgana (d’abord publié comme préface d’un recueil de textes de Joseph de Maistre en 1957 aux éditions du Rocher), 78 p.
Écartèlement (1979), 178 p.
Ébauches de vertige (1979), 126 p.
Face aux instants (L’Ire des vents, 1985), 28 p.
Exercices d’admiration (Gallimard-Arcades 1986), 224 p.
Aveux et Anathèmes (Gallimard-Arcades 1987), 154 p.
L’Ami lointain : Paris, Bucarest (Criterion, 1991), 76 p.
Entretiens (Gallimard-Arcades 1995), 319 p.
Œuvres (Gallimard-Quarto 1995), 1818 p.
Cahiers, 1957-1972 (Gallimard 1997), 998 p.
Cahier de Talamanca (Mercure de France 2000), 57 p.
Solitude et destin (Gallimard-Arcades 2004), 434 p.
Exercices négatifs : En marge du précis de décomposition (Gallimard 2005), 227 p.
De la France, traduit du roumain par Alain Paruit (Éditions de L’Herne 2009), 94 p.
Bréviaire des vaincus II, traduit du roumain par Gina Puic
ǎ et Vincent Piednoir (Éditions de L’Herne 2011), 116 p.
Lettres à Armel Guerne,1961-1978, préfacé et annoté par Vincent Piednoir (Éditions de L’Herne 2011), 386 p.
Œuvres (Gallimard-Bibliothèque de la Pléiade 2011), 1658 p.