Joël-Claude MEFFRE – Ma vie animalière suivi de Homme-père/Homme de pluie et de Souvenir du feu – Propos Deux – mai 2023 – 90 pages, 14€


« Ma vie animalière », ce titre étrange veut dire, peut être : ma vie au double contact de l’animal hors de moi et de l’animal en moi. De « l’animal hors de moi » – oui, surtout dans la vie d’enfance de l’auteur, né à Séguret en 1951, entre les Dentelles de Montmirail et le Ventoux, dans le triangle Orange/Vaison-la-Romaine/Carpentras qui résumait à peu près l’histoire et la géographie françaises dans les années cinquante et soixante pour ses natifs; et de « l’animal en moi » – l’être en lui qui perçoit, se meut et désire – et se sent un peu engoncé ou à l’étroit dans l’humain plus large qu’il est, celui qui calcule, explique, choisit et juge. L’auteur a littéralement partagé là son enfance (son apprentissage du monde) avec alouettes, salamandres, hérons, couleuvres, loriots, et peut-être déjà loup; mais aussi avec un frère oiseleur (qui piégeait les grives, comme une sorte de circacien naturel, attirant, à la glu et au leurre, les unes par les autres, à mesure des prises, les « mauvis » dans leur final petit chapiteau de bois « aux barreaux de jonc ») – frère à la fois animal et humain (aux « lèvres gercées et doigts gourds » p.49) qui se lasse un jour (ou prend pitié ?) de son « petit orchestre de captives », et, les relâchant pour toujours, meurt à lui-même en enterrant sa propre « vie animalière ».

Ces divers récits (presque sûrement authentiques, même quand ils sont rêvés) ont la densité et la justesse des fables, comme celui-ci – où le petit Joël-Claude apprend la vie des réactions mêmes de son père à la bestiole (une salamandre) que son fils vient de lui apporter :

« Je me penche, je la distingue dans la sombreur, somnolente, au bord d’une flaque. Elle dort ? Probable.

Je l’ai saisie, l’ai mise au creux de ma main, doucement, et l’ai montrée à mon père, un matin.

Mais il craignait la force et le pouvoir de cette bête. Je ne savais pas. Il s’en est saisi et l’a jetée au loin en disant : « si elle y voyait autant qu’elle est aveugle, elle désarçonnerait un cavalier de son cheval ».

Fâcheux proverbe.

Ces choses de maléfices traînaient encore dans la tête de mon père, sournoisement. J’en ai tellement été surpris !

Il n’en reste pas moins que j’ai ramassé la salamandre et je l’ai ramenée dans son trou, bien à l’abri des regards, là où elle dormait si paisiblement » (p.23) 

La salamandre n’a en effet besoin ni de bons yeux ni d’être en alerte pour vivre. Pourquoi ? Parce que sa livrée agressive (jaune ou rouge, et noire) qui prévient de son immangeabilité, éloigne assez ses prédateurs, et lui ôte tout souci de s’en défendre. Elle peut se permettre lenteur et insouciance, parce que sa coloration met assez les  curieux en garde contre son goût nocif … sauf, justement, ceux qui (tel l’enfant J.-C. M.) sont curieux de son apparence, non du tout de sa chair, et de sa splendeur, non de ses protéines ! C’est ainsi que l’amphibienne aux éclats dissuasifs ne peut se protéger de la raison humaine (ludique, essentiellement intriguée). C’est là que le père de l’auteur proteste, rechigne : la salamandre, quasi-invulnérable dans la nature, doit être laissée (par l’ingéniosité humaine) au sombre et douloureux mystère qui lui assure sauvegarde. Il faut, semble réclamer le père, respecter cette peau tachée et nue qui, en quelque sorte voit pour la salamandre, et lui octroie saine et sauve visibilité. La raison ne doit ainsi pas faire effraction dans l’opacité salutaire de la vie : la légende est préférable. Quand elle raconte, par exemple, que la salamandre peut vivre dans le feu parce qu’elle tient la chaleur en respect, qu’elle peut éteindre un sachet de flammes à quelques millimètres de tout point de sa peau, il faut comprendre de quel « feu » elle se protège : celui de la théorie prométhéenne des hommes, de l’inquisition scientifique ou spéculative. La salamandre, qui sait survivre au feu de la vie, deviendrait aussitôt cendres dans celui de la Raison ! Rejetons-la donc , pour son bien, loin de notre savoir !

On se permettra trois courtes remarques sur cet étonnant et juste recueil (par ailleurs clairement, et utilement, préfacé par Marilyne Bertoncini). D’abord, souligner une évocation incisive, et énigmatique pourtant, de la figure paternelle. Dans « Homme-père/Homme de pluie », quelque chose des paysages mêmes paraît héréditaire, et plus précisément, quelque chose de la remontée vers les sources semble un élan issu de lignée paternelle : il y a quelque chose du mâle ombrageux et cinglé dans l’effort du père de l’auteur d’aller sans cesse s’enquérir de la source d’un cours d’eau. La femme (la mère) n’a pas, elle, à chercher une source qu’elle est; alors que l’homme ne peut habiter, au mieux, que les pluies qui la forment. Cette secrète source de l’Ouvèze – montagne de la Chamouse, dans les Baronnies – est l’horizon des « errances » d’un père qui « jamais ne se retourne sur lui-même » (p.70). Cette image du père en bredouille sourcier trempé est d’une rare justesse – avec son écrivain de fils lui donnant après-coup, prudemment, cette réflexivité que le premier se refusait.

Ensuite, cet auteur fin et pénétrant déploie une spiritualité forte, mais non-chrétienne : pas ici de bons sentiments, de sacrifice généreux, de partage gracieux. Mais un amour qui ne vient que par l’intelligence des situations, et l’intelligence semblant dépendre elle-même de la danse des êtres et des choses qu’elle saisit (et semble mimer, peut-être, par ses tournures et ses alinéas). Joël-Claude Meffre estime (mystiquement ?) que chacun dispose exactement de l’amont de lui-même que sa foi mérite. Et que cette foi d’amont, nous la devinons, au mieux, en autrui (p.72) sans l’entamer jamais.

Enfin, parmi tant de formules disant le tact (délicat, jamais infaillible pourtant) et le contact que les destins humains obtiennent les uns des autres (alors que l’animal n’a aucun accès à la manière dont un congénère se damne ou se sauve – on ne devinera rien de ce qui ne peut se dire à soi-même quoi que ce soit !), il y a, dans ce livre exigeant mais familier, une leçon de fraternité réelle. Dans le récit « La taupe et l’hirondelle » (p.19, à partir de Brodsky), une hirondelle, comme vaincue par la tempête et le gel, se résigne à faire misérablement halte dans un trou de taupe. La taupe, alors, se contente, pour l’accueillir, de s’enfoncer un peu plus bas. Cette solidarité sans contact, respectueuse comme par défaut, bienveillante seulement par entre-évitement, dit à la fois la communauté des sorts, et leur stricte incommensurabilité. De même, semble indiquer cet admirable auteur, les respectives « vies animalières » des humains à la fois se devinent infiniment les unes les autres, et chantent l’une pour l’autre, pourtant, leur parfaite incommunicabilité. « Et toi, quel animal auras-tu donc été pour toi-même ? », semble murmurer l’auteur à son lecteur, à son tour d’être un jour, sarment ambigu, jeté au feu :

« Le chariot de tôle avançait,

bringuebalant de par la plaine,

sur deux roues grinçantes.

Il allait droit devant dans les rangées de vigne,

emmenant avec lui un feu,

un feu de hautes flammes jaunes et rouges.

C’était dans le mois de janvier.

On jetait dans ce feu nos fourchées de sarments (…)

Le chariot chauffé à blanc,

était laissé au bord d’un champ.

Il refroidissait

sur ses roues disjointes

et puis, avec le temps, il était oublié

parmi les hautes herbes » (p.75-79)     

Pierre Guérande, Rendez-nous les étés de notre âme suivi de Escales bretonnes -Ed.Panthéon 2024-Préface de Michel Ducobu – Illustration de couverture de Christiane Troch.


« Porteurs d’inachevé, en rupture avec leurs semblables, les poètes sont-ils ces êtres désignés qui tentent désespérément de traduire une langue rescapée du bannissement et que nous aurions héritée d’un inconscient originel? » (Claude Luezior- Au démêloir des heures)

                   Dans Rendez-nous les étés de notre âme, il s’agit bien sûr de cela puisque l’éternelle jeunesse nous échappe, mais nous la gardons en mémoire et c’est ce que Pierre Guérande va mettre en exergue dans ce recueil en décrivant de façon précise et sans longs discours ces élans d’enthousiasme vécus par tous en cette prime jeunesse qui nous semblait éternelle, ces élans vivants que nous pouvons convoquer et voir surgir à la moindre occasion :

 »Quand l’âme aiguisait son lexique / aux lèvres nues des lycéennes ( Ces étés-là.)

Pourtant les années s’écoulant appellent à la réflexion :

 »le zénith n’est jamais bien loin / en ces instants de pure extase » ;( L’oracle)

Mais pour un cœur de poète musicien comme celui de l’auteur, il est toujours temps d’admirer ce qui peut nous  »enchanter », comme la grâce d’un ballet où :

 »S’impose en vibrations ferventes / le choeur des tendres ballerines » (Vibrations)

Puis c’est le grand Stravinsky qui animera des scènes roses et bleues de Manet :

 »Tout un théâtre d’Arlequin / sonde les fonds marins des transes / parcourt les reins des comédiens /dans un concert de dissonances ( Pulcinella)

Allons ensuite faire un tour auprès des beautés du Louvre qui n’ont pas pris une ride, elles ?

 »Samothrace a perdu la tête, / les bras m’en tombent, dit Vénus / C’est assez dire que pour plaire / un certain manque ne nuit guère » ( Au Louvre )

                   Ainsi, nous voyons comment, avec un peu d’humour, il est élégant de parler du temps qui passe. N’est-ce pas plus salutaire que certaines tirades sur la vieillesse qui vous précipitent corps et âme dans la première flaque de désespoir ?

                  Suivront trois hommages à la Bretagne chère au cœur du poète Pierre Guérande :

La cathédrale Saint Corentin-Quimper où  »les regards éperdus dès le portail franchi font une haie d’honneur aux gisants gaéliques »

-Rivages gris des Cornouailles : »le rivage ne tient que par la grâce ultime des mouettes  filant sous l’averse d’argent »

-Baie des Trépassés: »On sent dans les cordages de notre âme passer le vent des Trépassés »

-Messianique :où le poète -musicien ( organiste, entre autres instruments) se fait peintre :

 »La mer affine ses efforts d’être un peu plus bleue chaque jour..sur des fonds Véronèse  »

                  Et voici enfin le merveilleux cadeau final inattendu, présenté avec humour :

 »Trois proses pour la route  » 

Tout d’abord, l’auteur s’émeut de  »l’étrange humanité des campagnes désertes »

Arrive alors l’étude d’un portrait de Rembrandt :  »La jeune fille aux boucles d’oreille’

Et enfin, comme en conclusion, les mots si savoureux du musicien , car comment parler musique sans la chantante langue italienne qui sert tout à la fois les joies du corps dans la danse, la transe amoureuse, et aussi celles de l’âme dans les paroles papales…

 »Les mots de la musique »

Appassionato…larghetto…agitato… scherzando…et con fuoco !

Pierre GUERANDE, une plume musicienne qui enchante par sa justesse, sa profondeur, son sens de l’humour élégant, et sa capacité à vous laisser un accord parfait en mémoire.

Gac-Artigas, Gustavo, Un poète dans la ville / Un poeta en la ciudad, Édition bilingue traduite par Priscilla Gac-Artigas, Paris: L’Harmattan, 2023, 114 pp.


Le nouveau recueil de poèmes de Gustavo Gac-Artigas, intitulé Un poète dans la ville / Un poeta en la ciudad, édition bilingue publiée chez L’Harmattan, nous invite à plonger dans un univers lyrique riche en émotions et en réflexions. Ce n’est pas anodin s’il est inclus dans la collection Poètes des cinq continents, dirigée actuellement par Philippe Tancelin en hommage à sa grande amie et exquise poète-philosophe Geneviève Clancy. L’œuvre de Gac-Artigas s’inscrit ainsi dans une lignée d’artistes qui, tout en adoptant des approches philosophiques, manifestent un engagement envers la réalité. Nous nous plongeons dans des mondes différents, dans des villes et des vies imprégnées de contradictions. Toutefois, même au milieu de ces tensions, l’utopie demeure une possibilité, car les choses les plus belles et simples de la vie donnent sens à notre combat, ouvrant ainsi la voie à l’exploration de nouveaux mondes imaginaires.

La préface réalisée par le poète lauréat argentin-nordaméricain Luis Alberto Ambroggio préfigure ce tourbillon de contradictions qui parcourra l’ensemble de l’ouvrage, tout en organisant et en décrivant les poèmes avant qu’ils ne soient lus, les reliant, à la fois, à une série d’auteurs et d’images littéraires qui nous font naviguer de l’ancienne Rome au Chili d’aujourd’hui. Dans les premières lignes, Ambroggio souligne l’écho du titre de l’ouvrage posthume de Federico García Lorca. En effet, on sent l’empreinte de l’auteur espagnol, dont la totalité de l’œuvre résonne en arrière-plan, mais il faut souligner que Gac-Artigas ne se positionne pas comme un poète à New York, où il réside actuellement, mais comme un poète dans la ville, ce qui nous amène à nous poser une question philosophique : s’agit-il d’un poète dans les villes ou des villes qui ont été habitées par le poète et qui vivent encore en lui ?

Dans la version française, grâce à la remarquable traduction de Priscilla Gac-Artigas, ce double jeu est maximisé par la confluence constante des mots ville et vie, qui sont presque homophones. En effet, le premier poème est un exemple de traduction magistrale dès le premier vers : la ville s’anime dans mon esprit /si j’ose traverser la rue… Le choix du terme « s’animer », dérivé du substantif latin anima, renforce l’idée qu’il existe une âme individuelle, celle du poète ou de celui qui s’identifie à lui, et une autre collective, celle de la ville, de l’univers dans lequel nous évoluons. Ni l’une ni l’autre ne sont immuables. Dès qu’elles prennent vie, elles s’animent, au fur et à mesure qu’elles peuvent être parcourues par des chemins empruntant des sentiers heureux ou s’ouvrant comme des boîtes de Pandore pouvant déboucher sur des maux insondables. La ville se révèle donc comme un livre ouvert / qu’il faudrait apprendre à lire et qui, une fois ouvert, c’est une page vierge / sur laquelle il faudrait apprendre à écrire. Ainsi, les villes et la vie urbaine deviennent des parcours infinis d’innombrables chemins qu’il faudrait réapprendre à emprunter, encore et encore, au fur et à mesure que l’on change de lieu de résidence et, par conséquent, d’habitudes quotidiennes. De plus, ce premier poème simplement intitulé la ville, résume tout le recueil, qui n’est rien de plus (ni de moins) qu’un complexe développement de tout ce qui est annoncé depuis le début, parfois coloré de quelques souvenirs d’époques lointaines. Nous constatons ainsi à maintes reprises que la géniale traduction n’est pas conçue, comme beaucoup d’autres éditions bilingues de poésie, pour élargir le public lecteur, mais qu’il existe une complémentarité absolue entre le français et l’espagnol. Voici donc le poète migrant qui vit et pense entre deux ou plusieurs langues, ce qui se manifeste dans le grand nombre de mots que Barbara Cassin définirait comme « intraduisibles » : mocito, desaparecido, narodna militzia, canillitas, malecón, etc. De cette manière, la voix du poète habite entre deux ou plusieurs cultures et, à son tour, dialogue et se complète avec celle de sa bien-aimée. Il paraît que les vies de l’auteur et du poète se confondent. En même temps, la polyphonie caractéristique de la ville se reflète dans les deux voix qui se fusionnent, celle du poète et de la traductrice, dans le multilinguisme du recueil ou encore dans les questions et réponses entre l’artiste et la ville dans le poème VII, qui pourraient très bien correspondre à un dialogue entre les deux amants.

Ainsi, dans la première partie, on trouve douze poèmes, dont le premier et le dernier portent un titre, tandis que les autres ne sont identifiés que par des numéros. La ville perdue clôt ce premier cycle de cercles concentriques en nous invitant à nous égarer dans les villes nommées dans la deuxième partie, laquelle compte également douze poèmes, mais cette fois tous intitulés d’après le nom de différentes villes. Elles ont toutes une importance particulière dans la vie du poète, qui, comme nous le savons, a été expulsé du Chili et réfugié politique en France pendant plus d’une décennie, errant dans différents lieux avec son Théâtre de la résistance-Chili, avant de s’installer définitivement aux États-Unis, après une année passée à Porto Rico. La vie de l’auteur palpite sous sa poésie, s’immisçant dans les villes qu’il décrit car il les a vécues, appréciées et souffertes de manières différentes. Ce qui reste mystérieux, c’est la raison de l’ordre de ces villes qui jouent un rôle central dans la deuxième partie du recueil. Il est logique de penser à Paris comme tête et figure de proue du reste, mais ensuite, Prague surprend en deuxième position, qualifiée de la belle. Elle est suivie de Sofia, Santiago du Chili, la vielle Havane, La Paz, Berlin, Buenos Aires, Bogota la cartésienne, Hammamet, Rotterdam Dr. Zamenhofstraat, et enfin, New York, la ville empruntée. Il est également énigmatique de savoir pourquoi certaines de ces villes sont précédées d’un vocatif (à l’exception, peut-être, de Rotterdam, étant donné que l’auteur y a remporté le prix Poetry Park pour Dr. Zamenhofstraat), tandis que d’autres ne le sont pas. Nous ignorons également la raison de la suppression des majuscules tout au long du recueil : le triomphe des minuscules serait-il le triomphe des opprimés face aux hégémonies de la société normalisatrice ? Serait-ce une manière de s’unir, de se mélanger, de fusionner, comme la ville trans où la poésie se promène librement, hors des cimetières des salons littéraires ? Serait-ce un moyen pour les dépossédés de posséder quelque chose de meilleur (ou quelque chose tout court), ce qui correspond aux images récurrentes du poète dans la ville, pouvant aimer ou être aimé mais jamais pouvant posséder ?

Dans cette deuxième partie, tout comme Paris ouvrait une étape, New York, la ville actuelle de résidence de Gac-Artigas, la clôt, mais encore une fois de manière circulaire, nous laissant avec l’envie d’en savoir davantage. Il semble que l’univers de New York résume toutes ses expériences passées et futures : et per saecula saeculorum elle restera pour moi une ville / empruntée / alors que je pars à la recherche d’une autre ville / qui m’ouvre ses bras / ses rues /ses égouts.

Il va de soi que le recueil Un poète dans la ville / Un poeta en la ciudad accomplit amplement l’hommage à Geneviève Clancy proposé par la collection Poètes des cinq continents. Rappelons simplement l’un de ses vers : Tu disperses la lumière au point de rupture de l’immobile divisé des mondes.


Natalia Prunes est docteure en Philosophie de l’Université Paris VIII, titulaire d’un master en Sociolinguistique historique de l’espagnol de l’Université de Salamanque et licenciée en Lettres de l’Université de Buenos Aires. Elle travaille comme enseignante et chercheuse à l’Université de Buenos Aires et à la New York University-BA et est membre correspondant de l’Académie Nord-américaine de la Langue Espagnole (ANLE). Elle a été éditrice du volume Pour un langage inclusif (New York, ANLE, 2020) et coordinatrice de traduction et d’adaptation du Vocabulaire des philosophies occidentales. Dictionnaire des intraduisibles. (Mexique, Siglo XXI, 2018, 2 volumes). Elle est traductrice et interprète en français et traductrice de l’italien et de l’anglais.


Gustavo Gac-Artigas. Poète, romancier, dramaturge et homme de théâtre chilien. Il réside aux États-Unis et est membre correspondant de l’Académie Nord-américaine de la Langue Espagnole (ANLE). Sa poésie a été publiée dans de nombreuses revues et anthologies aux États-Unis, en France et en Amérique latine et partiellement traduite en anglais, en français et en roumain. Il a également participé à de nombreux festivals internationaux de poésie à NY, au Mexique, au Guatemala, au Chili, en Inde, au Costa Rica, aux Pays-Bas et en France, parmi d’autres. Poète honoré de la 17e Foire du Livre Hispanique/Latine de Queens 2023 ; finaliste de l’International Book Award, 2023, pour homme de américa/man of the américas, trad. Andrea G. Labinger et Priscilla Gac-Artigas ; finaliste de l’International Latino Book Award 2018, « meilleur livre de fiction en traduction espagnol-anglais » pour Y todos éramos actores, un siglo de luz y sombra » (2016), trad. Andrea G. Labinger. Prix Poetry Park, Rotterdam 1989 pour « Dr. Zamenhofstraat ». Prochain recueil de poèmes: Si lo hubiera sabido… à paraître sous Valparaíso Ediciones, 2024.

JEANNE CHAMPEL GRENIER,  »DES NOUVELLES, un peu, beaucoup, passionnément… », Éditions France Libris-2024


« La nouvelle, c’est la flèche et sa cible aussitôt atteinte »                                                                                                  H. Quiroga

Rédiger une nouvelle est un exercice particulièrement difficile qui demande précision, réactivité, rapidité ; c’est une brèche dans un mur, qu’il faut refermer rapidement, ce que l’auteur : Jeanne CHAMPEL GRENIER maîtrise parfaitement.

Les nouvelles, ici, sont des plantes grimpantes qui s’agrippent à l’esprit jusqu’à la chute, toujours inattendue, drôle, comme par exemple, dans le texte intitulé : « L’Agrimanche » que bien évidemment nous ne dévoilerons pas.

La nouvelle permet d’écrire aux antipodes des certitudes pour faire flamber la raison sur les lèvres du lecteur, ainsi en est-il dans le texte  « Coup de chapeau » dont la chute ébouriffe : étonnement, sourires… »quelque chose suit son cours » aurait dit Becket.

Les nouvelles permettent à l’auteur de multiples combinaisons où tout se créé, se métamorphose, comme dans ce « Sommeil de porcelaine » où le personnage central, homme d’affaires, vient d’atterrir en Corée. Tout pourrait être simple, clair, bref, un voyage d’affaires comme il s’en fait tant, mais non… et ce fut un mystère !

Les multiples combinaisons de situations pemettent à l’auteur de tenir son lecteur en haleine tout en l’amusant. Les écrits alignent leurs dentelles et leurs épices, au lecteur de s’en vêtir, de les déguster, ce qu’il fait avec joie dans ce recueil.

Une comète passe, éphémère éphéméride, mais la nouvelle reste à l’ombre des regards sépia.

Lire les multiples nouvelles de Jeanne CHAMPEL GRENIER, que ce soit : « Bonheur du jour », « Autrefois-Autre foie-Autre foi »( tout un programme!), « Les poignées d’amour », « Les deux corbeaux », « Le passé empiétant »…..une quarantaine de textes si différents où l’on découvre que l’auteur aime courir vers l’inconnu, le rêve, le jamais dit, le rire franc, courir sans jamais se retourner, sans trop de condition, juste pour l’ivresse de la quête et du partage. Car à l’orée de ce monde agité, de ce grand orchestre désaccordé, le « je », cet oiseau rare, sait-il encore « où il habite ? » ( Extrait de la préface)

Le lecteur des « Nouvelles » s’écarte de ses propres chimères, celles de l’auteur restent sur ses berges, l’empoignent, le poursuivent.

Celui qui lit Jeanne CHAMPEL GRENIER échappe ainsi au requiem des ombres. Grâce aux mots vivants porteurs d’antiques marées et de signes avant coureurs, ce recueil ne sera pas une flagrance qui se volatilise ; le lecteur en garde longtemps souvenir et jouissance.

À lire pour chasser les idées noires et trouver du plaisir.  

Jean-Pierre LONGRE, Un an de solitude et autres histoires livresques, Black Herald Press, Chartres-London, octobre 2023.

        Vocation d’écrivain

Jean-Pierre LONGRE, Un an de solitude et autres histoires livresques, Black Herald Press, Chartres-London, octobre 2023.


À notre connaissance, Un an de solitude serait le tout premier recueil de fiction de Jean-Pierre Longre, universitaire et critique, qui a enseigné la littérature française et francophone du XXe siècle à l’Université Jean Moulin de Lyon.

Premier constat : en lisant – surtout en hiver, au coin du feu – ces courts récits, on ne se sent jamais seul, car bien entouré par des personnages qui s’allument devant nos yeux telles des bûches de Noël, nous surprennent, nous charment, nous font rire et, parfois, frissonner. Qu’il s’agît de types d’écrivains, de lecteurs et/ou de libraires, tous auront partie liée avec la littérature et, à la fois, avec la vie.

On remarque vite que certains gravitent autour du noyau thématique des voyages et/ou rencontres initiatiques nécessaires à l’éclosion d’une vocation : le génie tragique de Racine, le génie poétique d’Éluard, celui de conteur d’Istrati et celui d’écrivain de Perec. Plongeons-nous un instant dans chacun.

« Un an de solitude » (vécu tels les « cent » de Márquez) est la rêverie mélancolique du jeune Racine, en quête (mieux dit en chasse), dans le sud de la France, de signes de la part des Muses, et de l’essence mystérieuse de l’âme féminine, de la féminité même – source première de sa future inspiration théâtrale ; on comprend qu’elle aura été rendue possible par la découverte des femmes ardentes – de l’étoffe des héroïnes des tragédies grecques – d’Uzès (un laboratoire alchimique grandeur nature !)… 

Dans « Tout effacer ?», on suit, en 1924, le jeune Eugène Grindel (dit Paul Éluard), parti, sur un coup de tête, pour un long voyage, s’arrachant au trio formé avec Helena Dimitrovna Diakonova (dite Gala) et Max Ernst, mais ne résistant pas longtemps à la solitude, au désespoir, « décide d’en appeler à l’amour et à l’amitié » : reconstitué à l’étranger, le trio bientôt « redevient duo initial, qui rentre en France six mois après », le chevaleresque Max s’étant retiré. Le fruit de ce périple ? La naissance du « poète de l’amour », « le désir de ‘tout effacer’ effacé ».

Dans « Printemps 1935 », parmi les amis réunis à une veillée-éloge funèbre de Panaït Istrati, mort « dans le dénuement et la solitude, en un pays lointain qui est celui où il est né », l’officiant, un certain docteur D***, relate (avec une verve tout istratienne, comme touché par le génie du conteur) comment il l’avait soigné à l’hôpital Saint-Roch de Nice, lors de sa tentative de suicide en 1921, et comment (s’étant lié avec lui), en trouvant le moyen de faire parvenir la lettre d’Istrati à Romain Roland, a été son sauveur, le changeant d’aiguillage, le mettant sur les rails de son destin d’écrivain français ! Istrati ne l’oublierait pas, lui écrivant quelquefois, dont « une lettre-fleuve » depuis la Roumanie, datée de sa toute dernière année… On ne sait pourquoi, ça nous rappelle Érasme, qui, peu avant sa mort, « […] choisit le psaume XIV et le commente sous le titre Sur la pureté de l’Église du Christ à l’intention d’un douanier rhénan qui l’avait hébergé au cours d’un de ses voyages. Janvier (1536) : dédicace affectueuse de cette œuvre au douanier. Ce sera la dernière » (in Érasme, « Vie d’Érasme », Robert Laffont, 2000). Simplicité, culte de l’amitié, bonté… Pour Érasme et Istrati, le mot de Nietzsche « humain, trop humain » perd son sarcasme !

« Disparitions » : on croit à cette « narration purement imaginaire [sic !] », si bien ancrée dans la nature des œuvres/êtres de Perec et Queneau. On croit à ce domino de disparitions : d’abord celle (bien réelle) des parents de Perec, puis celles (réelles, aussi) dont parlent les romans et poèmes de Queneau, suivies de celles d’objets/êtres des souvenirs des deux amis, évoqués à leurs joyeuses (ici, l’abîme est adouci par un humour fou !) rencontres oulipiennes ; tous les types possibles de disparitions, pour en conclure : « Les gens s’effacent comme se gomment les mots ou les lettres ». « Deux ans plus tard, en 1969, parut [sic !] La Disparition » (en l’occurrence, celle de « la lettre ‘e’, celle que l’on trouve presque partout, notamment dans ‘père’ et ‘mère’, et qui est aussi la seule voyelle de son nom de famille »).

Un autre noyau thématique est cette société à part entière (avec ses propres rites et lois), cet univers qui gravite autour du livre. La librairie, « caverne livresque », pôle magnétique de tous les fantasmes, présente une « véritable cosmogonie », suggérant, avec son rez-de-chaussée (la boutique), son étage (les livres rares) et son sous-sol (ses entrailles), la Terre, l’Olympe et l’Hadès (« Hésiode, bouquiniste »). Les libraires, volontiers en tandem : époux (« Tire-livres », « Une lectrice assidue ») ou père et fils (« Hésiode.. »), jouent parmi les gens de livres un rôle d’une complexité, voire d’une ambiguïté insoupçonnée. Du sublime (célébrants dans un temple) au mercantile, ils agissent en confidents, en bons samaritains, en psys, en détectives… ou bien en « tire-livres » (version sui generis du tire-laine) pratiquant ce qu’on pourrait qualifier de vol amical, sinon d’emprunt collégial (mutuel) chez des confrères, afin d’enrichir leur « stand de bouquiniste déclaré »…

Ce faisant, ils rallient les délinquants de livres. Un milieu de fraudeurs : écrivassiers embauchant un « honorable soutier de la littérature », un prête-plume – ce qui peut créer une chaîne cocasse de délégations de la corvée jusqu’en bas de l’échelle et à la catastrophe annoncée (« Un nom dans la littérature ») ; écrivains ayant « dévoyé [leur] talent pour gagner de l’argent facile », s’attirant la colère d’un vrai cambrioleur-lecteur passionné (forcément !), lequel, « [se] prenant pour une sorte de génie de l’homicide littéraire », se met à les éliminer en série (« Mort aux écrivains ! »). Or, une ironique justice immanente veille à l’équilibre : le scriptoricide (difficile de ne pas penser à En sus ojos…) se fera séquestrer par un auteur de polars, « condamné à perpétuité » à lui servir de prête-plume – tandis que le biographe prête-plume grillé n’aura plus d’autre recours que de « [se] faire un nom dans la littérature » !

Les lecteurs, précisément, sont une riche catégorie. Il y a le critique hyper empathique emporté par el duende du texte lu (« Continuité », imprégné d’allusions, d’ambiance cortazariennes) ; Pamphile, le clochard qui « ne mendie pas » mais « accepte tout prêt ou don de livre intéressant », et la « jeune fille blonde, manteau rouge, lèvres sérieuses mais heureuses, regard plein », « seul être lumineux et coloré » parmi ses congénères zombifiés accaparés par leurs « petits écrans », qui lit dans le tram la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient de Diderot (« Bas-reliefs »)…

Il y a monsieur Bocquet d’« Une colère magistrale », excellent « professeur de théorie et d’histoire littéraires », que le destin (on dirait par mégarde) a gratifié d’une lucidité de poète tragique quant à la puissance métaphysique de la littérature, à son inutilité-gratuité absolue, ainsi qu’à son abîme : « Si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi » (Nietzsche, Par-delà bien et mal, 146). Afin de préserver son équilibre mental, et sa vie même, « pauvre homme tombé, comme ses livres, de son piédestal », il prend sa retraite : « Il s’est débarrassé de tous ses livres, il habite une petite maison à la campagne. Il cultive son jardin ». Le prix à payer…

Mais le lecteur préféré, récurrent, est une lectrice : dame d’un certain âge, habituée si régulière qu’une soudaine absence remettra en question l’activité même des libraires, qui feront tout pour avoir le fin… mot de l’histoire. Il y a Madeleine (« Hésiode… »), qu’on pense victime d’un escroc, pour découvrir que « le Prix Nobel de Littérature 2014 » (façon de nommer-sans-le-nommer Patrick Modiano) écrit pour de vrai (en toute discrétion et modestie) sa biographie ! Et il y a, surtout, la plus improbable des clientes : l’« analphabète » (« Une lectrice assidue »), simple « coursière » avouée pour sa sœur malade mais aimant la proximité tactile des livres, si bien que passé son deuil elle reprendra (avec la complicité de la libraire) ses visites, achetant même un livre « de temps à autre ». De quoi relancer Érasme (op. cit., « Une philosophie de l’éducation ») : « J’ai connu un enfant qui ne savait pas encore parler et à qui rien n’était plus doux que de mimer devant un livre ouvert l’attitude d’un lecteur. Il pouvait demeurer de longues heures à cette occupation sans éprouver le moindre ennui. Et jamais il ne pleurait si fort que la présentation d’un livre ne pût l’apaiser ».

Et que dire de « Pont-Euxin » ? récit rédigé telle une lettre posthume (« Je m’appelle Publius Ovidius Naso, et je suis mort il y a 2000 ans ») à la ville de Tomis (Constantza en roumain), et concentrant le vécu (humain-poétique) des neuf dernières années dudit dans « ce coin du monde où les eaux du Danube se mêlent à la mer », où, petit à petit, la tuante nostalgie de Rome fut domestiquée, adoucie par l’amitié des « Tomitains que j’aime, bien que j’abhorre votre pays » (cf. Ovide, Les Pontiques, Livre IV.-XIV. À Tuticanus). Ambivalence, ou alors simultanéité des sentiments : « je laissai les Tristes et entamai un autre recueil », « reflet le plus fidèle possible des fluctuations de mon esprit ». Là, les signataires de ces lignes pensent subodorer quelques échos du roman Journal de Dracula de Marin Mincu (Xenia, Suisse, 2018, traduit du roumain par Dominique Ilea), que J.-P. Longre a recensé ! Le style même du récit le leur rappelle : par exemple, à cause de ou plutôt grâce à Tomis « ma réputation est double, puisque ma destinée fut double : poète de l’amour, poète de l’exil ». Et cet ultime témoignage, conforme à la nature du génie ovidien : « Je n’ai jamais eu foi en un au-delà pour les humains, ni à quelque éternité que ce soit », qui prépare sa juste réponse anticipée à une question censée le coincer : « ‘Mais maintenant, au bout de 2000 ans, d’où t’exprimes-tu ?’ Je répondrai que je m’exprime depuis mes livres […] ».

Or, on ne saurait non plus tout dévoiler : on a déjà fourni au lecteur potentiel assez de raisons pour qu’il se jette dessus…. 

Bienvenue donc – ce n’est jamais trop tard – à Jean-Pierre Longre parmi les conteurs !

Janvier 2024.

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