Si Pierre Kobel, dans la courte présentation de l’ouvrage, utilise le verbe « glaner » pour exprimer le geste poétique qui caractérise l’écriture d’Éric Dubois dans ce recueil, il n’oublie pas de préciser que le poète ne se limite pas à ramasser ici et là les mots ou les éléments de base à la construction d’un poème. S’opère dans ce recueil une sorte de petite magie, simple et essentielle qui rassemble les bribes en constellations rythmées. Comme si Éric Dubois jetait les dés et puis indiquait à ses lecteurs attentifs les corrélations entre les prospections. D’un heureux hasard naîtrait le poème? « Nul ne sait l’ampleur » Il existe bien quelque chose que le poète ne domine pas, il apprivoise, il improvise comme souvent la vie nous pousse à le faire.
Page 25 se glisse un indice pour répondre à l’énigme du titre du livre. Mais l’on sait déjà dès la première page qu’Éric Dubois a choisi le poignard mais disons que celui-ci n’a de tranchant que celui des mots.
Écrire c’est faire d’oeuvre la vie mais aussi se confronter à l’impuissance des mots à dire l’essence de l’être, les tourments et les dérives.
Je partage avec la lumière l’envie de me reposer à l’ombre de quelque arbre de porter au bout des bras des fruits magiques et des fleurs épiques
Mon étoile est morte dans la galaxie que je convoitais
Écrire nous confronte aux illusions, aux désirs et à une inévitable insatisfaction semblable à celle qui se love au bout de l’amour. Le désir ne peut être assouvi sous peine de s’éteindre. Les frontières sont floues et incandescentes, des braises.
Ma tête est un reposoir. Un écho pris de vertige.
Une flamme noir qui calcifie les oiseaux du paradis.
(…) Une flamme ocre dans les mouvements des ciels.
Nul mot à l’endroit où saignent les larmes
Dans l’alcool, on cherche son « propre néant, la pitié d’autrui », on trouve « l’angoisse et au bout du compte » on s’aperçoit que « le calcul est faux ». Impossible de mesurer l’ampleur. Quelque chose donc nous dépasse, nous échappe.
De même qu’Éric Dubois ne cache pas qu’il a écrit ce livre alors qu’il était dépendant à l’alcool (il est redevenu sobre depuis), il ne fait pas de mystère sur le fait qu’il est schizophrène. Pour rompre les tabous autour de cette maladie, mais aussi pour affirmer qu’il existe plusieurs manières d’être au monde. L’écriture poétique peut être vue comme un remède, un baume mais aussi se comparer à une sorte d’ivresse, un état second qui nous éclaire ou nous rend extra-lucide. On n’en mesure pas non plus l’ampleur.
Le poète Eric Dubois est également un peintre. En quelques mots, il campe une situation, un sentiment, une blessure, laisse ressurgir un souvenir, une sensation. Ce qu’il évoque ne se cache jamais derrière les mots ou les images. Parfois c’est dur, c’est irrévocable, sensuel, brut. Toujours sincère et juste.
Joël-Claude MEFFRE – Ma vie animalière suivi de Homme-père/Homme de pluie et de Souvenir du feu – Propos Deux – mai 2023 – 90 pages, 14€
« Ma vie animalière », ce titre étrange veut dire, peut être : ma vie au double contact de l’animal hors de moi et de l’animal en moi. De « l’animal hors de moi » – oui, surtout dans la vie d’enfance de l’auteur, né à Séguret en 1951, entre les Dentelles de Montmirail et le Ventoux, dans le triangle Orange/Vaison-la-Romaine/Carpentras qui résumait à peu près l’histoire et la géographie françaises dans les années cinquante et soixante pour ses natifs; et de « l’animal en moi » – l’être en lui qui perçoit, se meut et désire – et se sent un peu engoncé ou à l’étroit dans l’humain plus large qu’il est, celui qui calcule, explique, choisit et juge. L’auteur a littéralement partagé là son enfance (son apprentissage du monde) avec alouettes, salamandres, hérons, couleuvres, loriots, et peut-être déjà loup; mais aussi avec un frère oiseleur (qui piégeait les grives, comme une sorte de circacien naturel, attirant, à la glu et au leurre, les unes par les autres, à mesure des prises, les « mauvis » dans leur final petit chapiteau de bois « aux barreaux de jonc ») – frère à la fois animal et humain (aux « lèvres gercées et doigts gourds » p.49) qui se lasse un jour (ou prend pitié ?) de son « petit orchestre de captives », et, les relâchant pour toujours, meurt à lui-même en enterrant sa propre « vie animalière ».
Ces divers récits (presque sûrement authentiques, même quand ils sont rêvés) ont la densité et la justesse des fables, comme celui-ci – où le petit Joël-Claude apprend la vie des réactions mêmes de son père à la bestiole (une salamandre) que son fils vient de lui apporter :
« Je me penche, je la distingue dans la sombreur, somnolente, au bord d’une flaque. Elle dort ? Probable.
Je l’ai saisie, l’ai mise au creux de ma main, doucement, et l’ai montrée à mon père, un matin.
Mais il craignait la force et le pouvoir de cette bête. Je ne savais pas. Il s’en est saisi et l’a jetée au loin en disant : « si elle y voyait autant qu’elle est aveugle, elle désarçonnerait un cavalier de son cheval ».
Fâcheux proverbe.
Ces choses de maléfices traînaient encore dans la tête de mon père, sournoisement. J’en ai tellement été surpris !
Il n’en reste pas moins que j’ai ramassé la salamandre et je l’ai ramenée dans son trou, bien à l’abri des regards, là où elle dormait si paisiblement » (p.23)
La salamandre n’a en effet besoin ni de bons yeux ni d’être en alerte pour vivre. Pourquoi ? Parce que sa livrée agressive (jaune ou rouge, et noire) qui prévient de son immangeabilité, éloigne assez ses prédateurs, et lui ôte tout souci de s’en défendre. Elle peut se permettre lenteur et insouciance, parce que sa coloration met assez les curieux en garde contre son goût nocif … sauf, justement, ceux qui (tel l’enfant J.-C. M.) sont curieux de son apparence, non du tout de sa chair, et de sa splendeur, non de ses protéines ! C’est ainsi que l’amphibienne aux éclats dissuasifs ne peut se protéger de la raison humaine (ludique, essentiellement intriguée). C’est là que le père de l’auteur proteste, rechigne : la salamandre, quasi-invulnérable dans la nature, doit être laissée (par l’ingéniosité humaine) au sombre et douloureux mystère qui lui assure sauvegarde. Il faut, semble réclamer le père, respecter cette peau tachée et nue qui, en quelque sorte voit pour la salamandre, et lui octroie saine et sauve visibilité. La raison ne doit ainsi pas faire effraction dans l’opacité salutaire de la vie : la légende est préférable. Quand elle raconte, par exemple, que la salamandre peut vivre dans le feu parce qu’elle tient la chaleur en respect, qu’elle peut éteindre un sachet de flammes à quelques millimètres de tout point de sa peau, il faut comprendre de quel « feu » elle se protège : celui de la théorie prométhéenne des hommes, de l’inquisition scientifique ou spéculative. La salamandre, qui sait survivre au feu de la vie, deviendrait aussitôt cendres dans celui de la Raison ! Rejetons-la donc , pour son bien, loin de notre savoir !
On se permettra trois courtes remarques sur cet étonnant et juste recueil (par ailleurs clairement, et utilement, préfacé par Marilyne Bertoncini). D’abord, souligner une évocation incisive, et énigmatique pourtant, de la figure paternelle. Dans « Homme-père/Homme de pluie », quelque chose des paysages mêmes paraît héréditaire, et plus précisément, quelque chose de la remontée vers les sources semble un élan issu de lignée paternelle : il y a quelque chose du mâle ombrageux et cinglé dans l’effort du père de l’auteur d’aller sans cesse s’enquérir de la source d’un cours d’eau. La femme (la mère) n’a pas, elle, à chercher une source qu’elle est; alors que l’homme ne peut habiter, au mieux, que les pluies qui la forment. Cette secrète source de l’Ouvèze – montagne de la Chamouse, dans les Baronnies – est l’horizon des « errances » d’un père qui « jamais ne se retourne sur lui-même » (p.70). Cette image du père en bredouille sourcier trempé est d’une rare justesse – avec son écrivain de fils lui donnant après-coup, prudemment, cette réflexivité que le premier se refusait.
Ensuite, cet auteur fin et pénétrant déploie une spiritualité forte, mais non-chrétienne : pas ici de bons sentiments, de sacrifice généreux, de partage gracieux. Mais un amour qui ne vient que par l’intelligence des situations, et l’intelligence semblant dépendre elle-même de la danse des êtres et des choses qu’elle saisit (et semble mimer, peut-être, par ses tournures et ses alinéas). Joël-Claude Meffre estime (mystiquement ?) que chacun dispose exactement de l’amont de lui-même que sa foi mérite. Et que cette foi d’amont, nous la devinons, au mieux, en autrui (p.72) sans l’entamer jamais.
Enfin, parmi tant de formules disant le tact (délicat, jamais infaillible pourtant) et le contact que les destins humains obtiennent les uns des autres (alors que l’animal n’a aucun accès à la manière dont un congénère se damne ou se sauve – on ne devinera rien de ce qui ne peut se dire à soi-même quoi que ce soit !), il y a, dans ce livre exigeant mais familier, une leçon de fraternité réelle. Dans le récit « La taupe et l’hirondelle » (p.19, à partir de Brodsky), une hirondelle, comme vaincue par la tempête et le gel, se résigne à faire misérablement halte dans un trou de taupe. La taupe, alors, se contente, pour l’accueillir, de s’enfoncer un peu plus bas. Cette solidarité sans contact, respectueuse comme par défaut, bienveillante seulement par entre-évitement, dit à la fois la communauté des sorts, et leur stricte incommensurabilité. De même, semble indiquer cet admirable auteur, les respectives « vies animalières » des humains à la fois se devinent infiniment les unes les autres, et chantent l’une pour l’autre, pourtant, leur parfaite incommunicabilité. « Et toi, quel animal auras-tu donc été pour toi-même ? », semble murmurer l’auteur à son lecteur, à son tour d’être un jour, sarment ambigu, jeté au feu :
« Le chariot de tôle avançait,
bringuebalant de par la plaine,
sur deux roues grinçantes.
Il allait droit devant dans les rangées de vigne,
emmenant avec lui un feu,
un feu de hautes flammes jaunes et rouges.
C’était dans le mois de janvier.
On jetait dans ce feu nos fourchées de sarments (…)
Pierre Guérande, Rendez-nous les étés de notre âme suivi de Escales bretonnes -Ed.Panthéon 2024-Préface de Michel Ducobu – Illustration de couverture de Christiane Troch.
« Porteurs d’inachevé, en rupture avec leurs semblables, les poètes sont-ils ces êtres désignés qui tentent désespérément de traduire une langue rescapée du bannissement et que nous aurions héritée d’un inconscient originel? » (Claude Luezior- Au démêloir des heures)
Dans Rendez-nous les étés de notre âme, il s’agit bien sûr de cela puisque l’éternelle jeunesse nous échappe, mais nous la gardons en mémoire et c’est ce que Pierre Guérande va mettre en exergue dans ce recueil en décrivant de façon précise et sans longs discours ces élans d’enthousiasme vécus par tous en cette prime jeunesse qui nous semblait éternelle, ces élans vivants que nous pouvons convoquer et voir surgir à la moindre occasion :
»Quand l’âme aiguisait son lexique / aux lèvres nues des lycéennes ( Ces étés-là.)
Pourtant les années s’écoulant appellent à la réflexion :
»le zénith n’est jamais bien loin / en ces instants de pure extase » ;( L’oracle)
Mais pour un cœur de poète musicien comme celui de l’auteur, il est toujours temps d’admirer ce qui peut nous »enchanter », comme la grâce d’un ballet où :
»S’impose en vibrations ferventes / le choeur des tendres ballerines » (Vibrations)
Puis c’est le grand Stravinsky qui animera des scènes roses et bleues de Manet :
»Tout un théâtre d’Arlequin / sonde les fonds marins des transes / parcourt les reins des comédiens /dans un concert de dissonances ( Pulcinella)
Allons ensuite faire un tour auprès des beautés du Louvre qui n’ont pas pris une ride, elles ?
»Samothrace a perdu la tête, / les bras m’en tombent, dit Vénus / C’est assez dire que pour plaire / un certain manque ne nuit guère » ( Au Louvre )
Ainsi, nous voyons comment, avec un peu d’humour, il est élégant de parler du temps qui passe. N’est-ce pas plus salutaire que certaines tirades sur la vieillesse qui vous précipitent corps et âme dans la première flaque de désespoir ?
Suivront trois hommages à la Bretagne chère au cœur du poète Pierre Guérande :
–La cathédrale Saint Corentin-Quimper où »les regards éperdus dès le portail franchi font une haie d’honneur aux gisants gaéliques »
-Rivages gris des Cornouailles : »le rivage ne tient que par la grâce ultime des mouettes filant sous l’averse d’argent »
-Baie des Trépassés: »On sent dans les cordages de notre âme passer le vent des Trépassés »
-Messianique :où le poète -musicien ( organiste, entre autres instruments) se fait peintre :
»La mer affine ses efforts d’être un peu plus bleue chaque jour..sur des fonds Véronèse »
Et voici enfin le merveilleux cadeau final inattendu, présenté avec humour :
»Trois proses pour la route »
Tout d’abord, l’auteur s’émeut de »l’étrange humanité des campagnes désertes »
Arrive alors l’étude d’un portrait de Rembrandt : »La jeune fille aux boucles d’oreille’‘
Et enfin, comme en conclusion, les mots si savoureux du musicien , car comment parler musique sans la chantante langue italienne qui sert tout à la fois les joies du corps dans la danse, la transe amoureuse, et aussi celles de l’âme dans les paroles papales…
»Les mots de la musique »
Appassionato…larghetto…agitato… scherzando…et con fuoco !
Pierre GUERANDE, une plume musicienne qui enchante par sa justesse, sa profondeur, son sens de l’humour élégant, et sa capacité à vous laisser un accord parfait en mémoire.
Le nouveau recueil de poèmes de Gustavo Gac-Artigas, intitulé Un poète dans la ville / Un poeta en la ciudad, édition bilingue publiée chez L’Harmattan, nous invite à plonger dans un univers lyrique riche en émotions et en réflexions. Ce n’est pas anodin s’il est inclus dans la collection Poètes des cinq continents, dirigée actuellement par Philippe Tancelin en hommage à sa grande amie et exquise poète-philosophe Geneviève Clancy. L’œuvre de Gac-Artigas s’inscrit ainsi dans une lignée d’artistes qui, tout en adoptant des approches philosophiques, manifestent un engagement envers la réalité. Nous nous plongeons dans des mondes différents, dans des villes et des vies imprégnées de contradictions. Toutefois, même au milieu de ces tensions, l’utopie demeure une possibilité, car les choses les plus belles et simples de la vie donnent sens à notre combat, ouvrant ainsi la voie à l’exploration de nouveaux mondes imaginaires.
La préface réalisée par le poète lauréat argentin-nordaméricain Luis Alberto Ambroggio préfigure ce tourbillon de contradictions qui parcourra l’ensemble de l’ouvrage, tout en organisant et en décrivant les poèmes avant qu’ils ne soient lus, les reliant, à la fois, à une série d’auteurs et d’images littéraires qui nous font naviguer de l’ancienne Rome au Chili d’aujourd’hui. Dans les premières lignes, Ambroggio souligne l’écho du titre de l’ouvrage posthume de Federico García Lorca. En effet, on sent l’empreinte de l’auteur espagnol, dont la totalité de l’œuvre résonne en arrière-plan, mais il faut souligner que Gac-Artigas ne se positionne pas comme un poète à New York, où il réside actuellement, mais comme un poète dans la ville, ce qui nous amène à nous poser une question philosophique : s’agit-il d’un poète dans les villes ou des villes qui ont été habitées par le poète et qui vivent encore en lui ?
Dans la version française, grâce à la remarquable traduction de Priscilla Gac-Artigas, ce double jeu est maximisé par la confluence constante des mots ville et vie, qui sont presque homophones. En effet, le premier poème est un exemple de traduction magistrale dès le premier vers : la ville s’anime dans mon esprit /si j’ose traverser la rue… Le choix du terme « s’animer », dérivé du substantif latin anima, renforce l’idée qu’il existe une âme individuelle, celle du poète ou de celui qui s’identifie à lui, et une autre collective, celle de la ville, de l’univers dans lequel nous évoluons. Ni l’une ni l’autre ne sont immuables. Dès qu’elles prennent vie, elles s’animent, au fur et à mesure qu’elles peuvent être parcourues par des chemins empruntant des sentiers heureux ou s’ouvrant comme des boîtes de Pandore pouvant déboucher sur des maux insondables. La ville se révèle donc comme un livre ouvert / qu’il faudrait apprendre à lire et qui, une fois ouvert, c’est une page vierge / sur laquelle il faudrait apprendre à écrire. Ainsi, les villes et la vie urbaine deviennent des parcours infinis d’innombrables chemins qu’il faudrait réapprendre à emprunter, encore et encore, au fur et à mesure que l’on change de lieu de résidence et, par conséquent, d’habitudes quotidiennes. De plus, ce premier poème simplement intitulé la ville, résume tout le recueil, qui n’est rien de plus (ni de moins) qu’un complexe développement de tout ce qui est annoncé depuis le début, parfois coloré de quelques souvenirs d’époques lointaines. Nous constatons ainsi à maintes reprises que la géniale traduction n’est pas conçue, comme beaucoup d’autres éditions bilingues de poésie, pour élargir le public lecteur, mais qu’il existe une complémentarité absolue entre le français et l’espagnol. Voici donc le poète migrant qui vit et pense entre deux ou plusieurs langues, ce qui se manifeste dans le grand nombre de mots que Barbara Cassin définirait comme « intraduisibles » : mocito, desaparecido, narodna militzia, canillitas, malecón, etc. De cette manière, la voix du poète habite entre deux ou plusieurs cultures et, à son tour, dialogue et se complète avec celle de sa bien-aimée. Il paraît que les vies de l’auteur et du poète se confondent. En même temps, la polyphonie caractéristique de la ville se reflète dans les deux voix qui se fusionnent, celle du poète et de la traductrice, dans le multilinguisme du recueil ou encore dans les questions et réponses entre l’artiste et la ville dans le poème VII, qui pourraient très bien correspondre à un dialogue entre les deux amants.
Ainsi, dans la première partie, on trouve douze poèmes, dont le premier et le dernier portent un titre, tandis que les autres ne sont identifiés que par des numéros. La ville perdue clôt ce premier cycle de cercles concentriques en nous invitant à nous égarer dans les villes nommées dans la deuxième partie, laquelle compte également douze poèmes, mais cette fois tous intitulés d’après le nom de différentes villes. Elles ont toutes une importance particulière dans la vie du poète, qui, comme nous le savons, a été expulsé du Chili et réfugié politique en France pendant plus d’une décennie, errant dans différents lieux avec son Théâtre de la résistance-Chili, avant de s’installer définitivement aux États-Unis, après une année passée à Porto Rico. La vie de l’auteur palpite sous sa poésie, s’immisçant dans les villes qu’il décrit car il les a vécues, appréciées et souffertes de manières différentes. Ce qui reste mystérieux, c’est la raison de l’ordre de ces villes qui jouent un rôle central dans la deuxième partie du recueil. Il est logique de penser à Paris comme tête et figure de proue du reste, mais ensuite, Prague surprend en deuxième position, qualifiée de la belle. Elle est suivie de Sofia, Santiago du Chili, la vielle Havane, La Paz, Berlin, Buenos Aires, Bogota la cartésienne, Hammamet, Rotterdam Dr. Zamenhofstraat, et enfin, New York, la ville empruntée. Il est également énigmatique de savoir pourquoi certaines de ces villes sont précédées d’un vocatif (à l’exception, peut-être, de Rotterdam, étant donné que l’auteur y a remporté le prix Poetry Park pour Dr. Zamenhofstraat), tandis que d’autres ne le sont pas. Nous ignorons également la raison de la suppression des majuscules tout au long du recueil : le triomphe des minuscules serait-il le triomphe des opprimés face aux hégémonies de la société normalisatrice ? Serait-ce une manière de s’unir, de se mélanger, de fusionner, comme la ville trans où la poésie se promène librement, hors des cimetières des salons littéraires ? Serait-ce un moyen pour les dépossédés de posséder quelque chose de meilleur (ou quelque chose tout court), ce qui correspond aux images récurrentes du poète dans la ville, pouvant aimer ou être aimé mais jamais pouvant posséder ?
Dans cette deuxième partie, tout comme Paris ouvrait une étape, New York, la ville actuelle de résidence de Gac-Artigas, la clôt, mais encore une fois de manière circulaire, nous laissant avec l’envie d’en savoir davantage. Il semble que l’univers de New York résume toutes ses expériences passées et futures : et per saecula saeculorum elle restera pour moi une ville / empruntée / alors que je pars à la recherche d’une autre ville / qui m’ouvre ses bras / ses rues /ses égouts.
Il va de soi que le recueil Un poète dans la ville / Un poeta en la ciudadaccomplit amplement l’hommage à Geneviève Clancy proposé par la collection Poètes des cinq continents. Rappelons simplement l’un de ses vers : Tu disperses la lumière au point de rupture de l’immobile divisé des mondes.
Natalia Prunes est docteure en Philosophie de l’Université Paris VIII, titulaire d’un master en Sociolinguistique historique de l’espagnol de l’Université de Salamanque et licenciée en Lettres de l’Université de Buenos Aires. Elle travaille comme enseignante et chercheuse à l’Université de Buenos Aires et à la New York University-BA et est membre correspondant de l’Académie Nord-américaine de la Langue Espagnole (ANLE). Elle a été éditrice du volume Pour un langage inclusif (New York, ANLE, 2020) et coordinatrice de traduction et d’adaptation du Vocabulaire des philosophies occidentales. Dictionnaire des intraduisibles. (Mexique, Siglo XXI, 2018, 2 volumes). Elle est traductrice et interprète en français et traductrice de l’italien et de l’anglais.
Gustavo Gac-Artigas. Poète, romancier, dramaturge et homme de théâtre chilien. Il réside aux États-Unis et est membre correspondant de l’Académie Nord-américaine de la Langue Espagnole (ANLE). Sa poésie a été publiée dans de nombreuses revues et anthologies aux États-Unis, en France et en Amérique latine et partiellement traduite en anglais, en français et en roumain. Il a également participé à de nombreux festivals internationaux de poésie à NY, au Mexique, au Guatemala, au Chili, en Inde, au Costa Rica, aux Pays-Bas et en France, parmi d’autres. Poète honoré de la 17e Foire du Livre Hispanique/Latine de Queens 2023 ; finaliste de l’International Book Award, 2023, pour homme de américa/man of the américas, trad. Andrea G. Labinger et Priscilla Gac-Artigas ; finaliste de l’International Latino Book Award 2018, « meilleur livre de fiction en traduction espagnol-anglais » pour Y todos éramos actores, un siglo de luz y sombra » (2016), trad. Andrea G. Labinger. Prix Poetry Park, Rotterdam 1989 pour « Dr. Zamenhofstraat ». Prochain recueil de poèmes: Si lo hubiera sabido… à paraître sous Valparaíso Ediciones, 2024.
JEANNE CHAMPEL GRENIER, »DES NOUVELLES, un peu, beaucoup, passionnément… », Éditions France Libris-2024
« La nouvelle, c’est la flèche et sa cible aussitôt atteinte » H. Quiroga
Rédiger une nouvelle est un exercice particulièrement difficile qui demande précision, réactivité, rapidité ; c’est une brèche dans un mur, qu’il faut refermer rapidement, ce que l’auteur : Jeanne CHAMPEL GRENIER maîtrise parfaitement.
Les nouvelles, ici, sont des plantes grimpantes qui s’agrippent à l’esprit jusqu’à la chute, toujours inattendue, drôle, comme par exemple, dans le texte intitulé : « L’Agrimanche » que bien évidemment nous ne dévoilerons pas.
La nouvelle permet d’écrire aux antipodes des certitudes pour faire flamber la raison sur les lèvres du lecteur, ainsi en est-il dans le texte « Coup de chapeau » dont la chute ébouriffe : étonnement, sourires… »quelque chose suit son cours » aurait dit Becket.
Les nouvelles permettent à l’auteur de multiples combinaisons où tout se créé, se métamorphose, comme dans ce « Sommeil de porcelaine » où le personnage central, homme d’affaires, vient d’atterrir en Corée. Tout pourrait être simple, clair, bref, un voyage d’affaires comme il s’en fait tant, mais non… et ce fut un mystère !
Les multiples combinaisons de situations pemettent à l’auteur de tenir son lecteur en haleine tout en l’amusant. Les écrits alignent leurs dentelles et leurs épices, au lecteur de s’en vêtir, de les déguster, ce qu’il fait avec joie dans ce recueil.
Une comète passe, éphémère éphéméride, mais la nouvelle reste à l’ombre des regards sépia.
Lire les multiples nouvelles de Jeanne CHAMPEL GRENIER, que ce soit : « Bonheur du jour », « Autrefois-Autre foie-Autre foi »( tout un programme!), « Les poignées d’amour », « Les deux corbeaux », « Le passé empiétant »…..une quarantaine de textes si différents où l’on découvre que l’auteur aime courir vers l’inconnu, le rêve, le jamais dit, le rire franc, courir sans jamais se retourner, sans trop de condition, juste pour l’ivresse de la quête et du partage. Car à l’orée de ce monde agité, de ce grand orchestre désaccordé, le « je », cet oiseau rare, sait-il encore « où il habite ? » ( Extrait de la préface)
Le lecteur des « Nouvelles » s’écarte de ses propres chimères, celles de l’auteur restent sur ses berges, l’empoignent, le poursuivent.
Celui qui lit Jeanne CHAMPEL GRENIER échappe ainsi au requiem des ombres. Grâce aux mots vivants porteurs d’antiques marées et de signes avant coureurs, ce recueil ne sera pas une flagrance qui se volatilise ; le lecteur en garde longtemps souvenir et jouissance.
À lire pour chasser les idées noires et trouver du plaisir.