La Promesse d’Almache – Alain Dantinne – Plumes de coq ; Weyrich

Une chronique Nadine Doyen

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  • La Promesse d’Almache – Alain Dantinne – Plumes de coq ; Weyrich (200 pages -15€).

Tout d’abord, il me semble utile pour le lecteur de situer Almache. Un hameau dans un coin perdu de l’Ardenne profonde, « un croupion de terre wallonne », proche de Bouillon. Ce qui explique la « pauvreté culturelle » déplorée par les protagonistes.

Quelle est donc cette promesse? A qui est-elle destinée? De qui émane-t-elle?

Le narrateur remonte à l’historique de cette bâtisse, « ancien relais de chasseurs », « gentilhommière campagnarde », à son acquisition par Pierre et Dydie. Couple sans enfant, ce qui peut expliquer que Dydie reporte toute son affection sur son neveu, Arthur. La vie de ces bourlingueurs est évoquée depuis leur rencontre jusqu’au décès du mari. Tout bascule pour la veuve, plongée « dans une solitude forestière ».

Le narrateur explore la relation complexe entre un neveu et sa tante, liens d’autant plus intimes qu’elle manifeste le souhait de l’adopter, d’en faire son héritier putatif.

Qu’éprouvait-il pour elle? De l’amitié»? De la commisération?

Le narrateur décortique le parcours d’Arthur, l’obtention de ses diplômes, son poste d’enseignant. Son éloignement de ses géniteurs (dû à un père qui le considérait comme « un incapable, un déviant ») ne favorisa-t-il pas son rapprochement de sa tante? Une complicité se tisse. Plus en confiance, Arthur n’hésite pas à revendiquer sa différence, à faire son coming out, à s’épancher de façon directe, évoquant son tourisme sexuel, « les backroooms », quitte à choquer cette prude bourgeoise, mettant fin à ces questions indiscrètes de sa tante, qui tournait autour du sujet.

Dydie se montre tolérante, soucieuse de son bonheur, « avec une fille ou un garçon ». Il n’hésite plus à rendre visite à sa tante avec ses conquêtes du moment.

Il lui présentera donc Christophe, éphèbe à la « peau d’ange », aux « lèvres brûlantes qui n’ignoraient rien de la tendresse », Etienne, envers qui elle ressentit de la jalousie ». Il privilégiait les «  rencontres fugaces » mais intenses, refusant de se laisser phagocyter par la passion. Lucide, quand un fossé de vingt ans les séparait. Arthur ayant une oreille réceptive, pour sa tatie, celle-ci, à son tour se livre à des confidences, lui confessant de « délicieux égarements ».

La présence d’Arthur est si fréquente que cela va devenir une habitude, une nécessité.

Progressivement, il se retrouve piégé, aliéné, esclave des caprices de cette tante, qui au décès de son mari sombre dans la dépression, la mélancolie et s’installe dans l’immobilisme et l’oisiveté. Ses journées sont ponctuées par les rencontres de bridge, les visites du voisinage (personnages hauts en couleur, parfois parasites), et à l’occasion, par la préparation de repas festif.

Le tri de la pléthore d’ouvrages de la bibliothèque de l’oncle (où se côtoient Mauriac, Blondin, Matzneff, Marceau, Jules Roy…) génère chez Arthur une réflexion autour de la pérennité d’un livre, constatant l’aspect « «éphémère » de la littérature. Que garder pour sa tante ? Les écrits des féministes: Colette, Sagan, Beauvoir, Duras, s’imposaient, Redu étant la destination idéale pour les autres, mieux que le pilon.

On suit l’évolution de la santé de cette dépressive, et assiste impuissant à la déliquescence de son corps. Situation qui nécessite toute une logistique d’aides à domicile. Le narrateur ne nous épargne rien des rechutes de l’intranquille, des alertes

lors de ses hospitalisations, abordant la perte de l’autonomie et la déchéance liées à la vieillesse. La possibilité d’un « centre de revalidation » s’avère typiquement belge.

Alain Dantinne, à la plume caustique, ne manque pas de distiller une série de scènes cocasses: Arthur, victime des puces; l’incident des « chatteries » sous la table, lors d’une partie de bridge. La confection de la tête de veau, est décrite avec tant de détails, qu’on croirait suivre une séquence culinaire filmée. L’escapade dans les Hautes Alpes, chez Michel, où Arthur « trouvait son Patmos », une vraie odyssée.

Ces parenthèses apportent de la drôlerie, de la légèreté, l’humour enrobant le tragique.

Dans ce roman, Alain Dantinne focalise notre attention d’abord sur le couple, puis sur le duo tante/neveu, brossant deux portraits antinomiques, très vivants.

L’auteur excelle à affubler la tante de multiples noms: la douairière, la bourgeoise, l’hôtesse, la rombière, la bigote, selon les circonstances. Avec l’âge et la maladie, elle devient: La vieille sédentaire, la casanière, la vioque. Avec l’addiction à l’alcool, elle devient une « dipsomane ».

De même pour le neveu qui est tour à tour: chenapan, mécréant, baroudeur, une chiffe, un pantin. Malgré tous ces qualificatifs réducteurs, Arthur a engrangé une vaste connaissance littéraire. Féru de peinture, de Verlaine, Rimbaud, il nourrit un projet culturel exaltant , celui de métamorphoser l’hostellerie en «  Centre Paul Verlaine » et ainsi redynamiser les environs. Parviendra-t-il à le concrétiser ?

Pour pimenter la fin du roman, Alain Dantinne introduit un rebondissement déboussolant. Arthur tombe de Charybde en Scylla, tout comme le lecteur. Il encaisse le pot aux roses, cette trahison, tel « un uppercut ». Quand il réalise combien il a été floué, manipulé, il ne peut réprimer sa révolte, sa rage, son indignation, à l’encontre de cette complice: « Salope », « la sournoise ».

On tremble pour le héros, si dépité, quand il prend le volant avec l’idée de dire « Merde à la vie ».

Le lecteur, tout aussi abasourdi devant un tel dénouement, entre en empathie avec celui qui a fait montre de tant d’abnégation et de dévouement. N’a-t-il pas été perdu, « troué » par son excès de bonté, de gentillesse, de tendresse, de sentimentalisme?

Comment allait-il rebondir, remonter la pente? Grâce à son métier? Grâce à l’alcool, remède pour «  les âmes tristes »? Par ses voyages au bout du monde? Toujours est-il que se sentir libéré, « délivré », n’était-ce pas un immense soulagement, après « vingt ans de non-dits »?

Alain Dantinne signe un roman poignant, traversé par la littérature et la peinture et l’humour, mettant en scène un duo, dopé par «  la méthode champenoise ». Un huis clos familial dont l’épilogue si imprévisible, fait découvrir la perfidie des hommes.

Lecture d’autant plus bouleversante que cet ouvrage est dédié au regretté Alain Bertrand, à qui le no 65 de Traversées avait été consacré.

©Nadine Doyen

Yves Bichet -L’homme qui marche – roman ; Mercure de France (16,50€ – 174 pages)

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Une chronique de Nadine Doyen

  • Yves Bichet –L’homme qui marche – roman ; Mercure de France (16,50€ – 174 pages)

Le titre L’homme qui marche a inspiré sculpteurs (Rodin, Giacometti) et écrivains (Christian Bobin, Albert Strickler). Le narrateur, Robert Coublevie, se définit comme « le marcheur d’un seul chemin ». Il distille avec parcimonie les indices sur son passé : « ancien pion », «cocu par négligence », mais suffisamment pour comprendre qu’il reste mortifié d’avoir été quitté par l’être aimé, Elia. Celle qui lui est fidèle, c’est l’autre Elia, sa chienne. En leur emboîtant le pas, le lecteur se retrouve sur La ligne, la frontière-France -Italie dans des paysages grandioses, que l’auteur sait sublimer.

On s’interroge quant à ce choix de vie d’errance «entre ciel et terre », de chemineau, à l’écart des villes. On subodore que le héros a été écorché vif, et qu’il a perdu confiance dans ses semblables, qui le « déroutent » et l’ « effraient » et qu’il tente d’oublier. Il confie avoir « la trouille » de deux choses : « l’amour et les transports ».

Yves Bichet nous confronte dès le début à un mystère en restituant le texte qui fut donné à lire au narrateur par un « drôle de loustic », Yves Tissot, « douanier ». Mystère encore que cette adresse notée sur « ce fichu papelard », trouvé dans la casemate. Mystère quant aux confidences édifiantes de Camille qui vrillent Robert.

Le côté lumineux du récit vient du duo Robert et Jean son double, moine italien.

On est témoin de la naissance d’une amitié unique avec Jean, ce chartreux, rencontré sur les cimes. Ils se sont reconnus dans leur communion avec la nature, aiment partager de brefs moments conviviaux, un repas et se fixer ces rendez-vous, loin de la fureur du monde. Ces retrouvailles deviennent leur viatique et le lecteur se surprend à les attendre, d’autant que le lieu varie. Leur solidarité dans l’épreuve, la maladie, l’un épaulant l’autre, force notre admiration pour ces deux marginaux, qui ont le sens des valeurs chrétiennes, de l’entraide. Dieu s’invite dans leurs conversations.

Le lecteur notera très vite que le narrateur croise surtout des hommes, fréquentant peu de lieux publics à l’exception d’un bistrot. Ce milieu masculin fait penser aux romans d’Hubert Mingarelli dont les protagonistes évoluent dans une sorte de no man’s land, mènent des vies spartiates et se contentent parfois d’un repas frugal.

Où sont les femmes ? Le narrateur convoque sa mère défunte. Il reste habitée par Elia, aux «  longues jambes et seins pointus ». La douceur de son corps lui manque.

La seule figure féminine présente est la mystérieuse Camille, fille du propriétaire du bar que connaît Robert. Robert montre un regard paternel à l’encontre de Camille, pour l’avoir aidée dans ses études, et semble désireux de la protéger. Se douterait-il des fréquentations interlopes de Camille ? Y aurait-il un lien entre l’auteur de la lettre et Camille ? Devrait-il se méfier des clients qu’il côtoie au Café du Nord ?

Le récit connaît un rebondissement quand la chienne flaire la présence de quelqu’un et s’empare du message anonyme. Robert en déduit que Camille a été dans les parages. Mais avec qui ? Que serait-elle venue faire ?

Quand il revoit Camille, celle-ci réussit à l’entraîner jusqu’à un loft où a lieu « le repas des salauds ». Ce qu’il découvre est assourdissant, sidérant pour lui au point d’y retourner seul. Nouveau coup de théâtre: Robert réalise que l’homme mort est « La belle gueule » Le suspense s’installe. La police recueille les indices, voilà la lampe du narrateur dans leur filet. La traque commence pour le narrateur.

Un autre temps fort du roman est celui des révélations édifiantes de Camille, « l’enfant martyre, l’enfant proie… » qui viennent corroborer les doutes du narrateur. N’aura-t-elle pas été victime du syndrome de Stockholm ? Mais le bourreau n’était pas celui que Robert avait soupçonné, fourvoyant en même temps le lecteur.

L’attachement de Robert pour Camille est de plus en plus évident, il n’hésite pas à la gratifier d’une envolée lyrique : « À toi, dans l’impulsion des temps ».

Le récit atteint son paroxysme : scène émouvante d’autant plus poignante que Robert vient faire ses adieux à Camille qui lui remet une image pieuse, comme un talisman. Une phrase résume sa consternation : « Je ne comprends rien à ce monde absurde ».

L’homme qui marche déroule une série de contrastes. Les protagonistes évoluent sur la frontière, dans de grands espaces, avec l’horizon à l’infini mais aussi dans le huis clos d’un café, de blockhaus, du loft ou la chambrette de Camille. En haut, on croise « les poètes, les rêveurs, les amoureux… »), dans la zone industrielle, « les Roms qui dealaient… », dans la ville (Briançon), au bistrot se réunissent « une bande de tordus, de quenelles », « des connards ». La pureté, contre la noirceur du monde.

Le romancier a su impulser le mouvement de marche. Tel un cameraman, il suit en travelling les « ruisselets qui dévalent »; la chienne qui se carapate, trottine, bondit ou détale ; les flocons qui virevoltent et « s’enfilent un à un dans le petit cœur en bois. »

Yves Bichet sait plonger son lecteur dans l’extase en l’immergeant dans « la beauté

omniprésente » des cimes, leur splendeur et majesté. Il sait rendre à merveille l’explosion de la nature au printemps, « un vrai miracle ». Son regard attentif balaie une ligne verticale, s’attarde sur la flore (gentianes, rhododendrons, narcisses) ,la faune (les marmottes) et s’abime dans la contemplation du ciel (« de nuages frangés de blanc » et ses variations : « Une bande bleu clair, toute perlée de rose, striée de reflets cuivrés ». Tel un poète, l’auteur nous fait entendre un « ruisseau qui caracole ». Tel Man Ray, il saisit « une larme en arrêt en haut de la lèvre ».

Si le mot tabou n’est pas prononcé, c’est bien ce sujet que l’auteur explore avec

beaucoup de subtilité et de tact en focalisant notre attention sur Camille.

On quitte à regrets le trio attachant (Jean, Camille et le narrateur) et « Pépète », qui nous attendrit quand elle « gobe d’un coup de langue » les larmes de Camille.

Yves Bichet, pétri de poésie et d’attention émerveillé à la nature sauvage, signe un polar envoûtant, à l’épilogue stupéfiant qui nous fait osciller «  entre deux vertiges : la fascination, l’effroi », comme le narrateur incarnant « Un amour oblatif ».

©Nadine Doyen

Reverdy, l’enchanteur…

Un article de Murielle Compère

Amedeo Modigliani, Pierre Riverdy, 1915

Amedeo Modigliani, Pierre Riverdy, 1915

  • Reverdy, l’enchanteur…

L’image, en poésie, occupe une place primordiale. Surgie de la confrontation d’éléments de la réalité

éloignés les uns des autres, elle peut offrir et ouvrir des possibles créatifs, des perspectives de lecture et d’interprétation. Et transcender le regard. Et transcender la vie.

Ce rapprochement de deux mots ou de deux réalités éloignés créé l’image poétique d’où jaillit l’étonnement : choc visuel sur la page, intellectuel aussi et au-delà.

A l’origine d’une véritable transmutation, cette image que Pierre Reverdy définit comme «un acte magique » dans cette émotion appelée Poésie, produit comme des miracles lorsqu’elle touche plus particulièrement l’esprit et la sensibilité de notre quotidien. Une fenêtre alors s’ouvre plus largement devant nous, ou un miroir se traverse, avec pour horizon tout un univers d’ «appropriation du réel» par le poète et pour le lecteur, bien plus profonde qu’un simple reflet ou qu’une simple représentation. De même, la réalité que le poète exprime s’inscrit et s’écrit aucœur des choses plutôt qu’à leur surface. Le poème donne à voir sous un autre jour notre vie quotidienne, qui s’en trouve du coup grandie ; un cadre se dessine (car il en faut bien un), qui trace un paysage naturellement jailli au fil des mots.

«La poésie est à la vie ce qu’est le feu de bois,

Elle en émane et la transforme.»

Pierre Reverdy donne à voir un monde en poèmes grâce à cette transmutation qu’il opère en exerçant l’image poétique sur le texte original du quotidien.

Grâce à l’image poétique, l’auteur de Main d’œuvre exprime toute une palette sentimentale d’une humanité sensible et sensuelle, par le biais de la comparaison, mieux, de la métaphore. La force selon moi de l’auteur du Chant des mots est d’exercer l’image poétique au plus proche authentique de notre quotidien. Authentique dans la mesure où la vie quotidienne ici chantée prend de l’altitude, où son existence est ici saisie dans ses traits essentiels. Authentique au sens étymologique du mot qui signifie être l’auteur de ses propres actes, de ses propres paroles. Le poète agit en exerçant sur le texte original du monde la puissance transfiguratrice et fidèle de l’image. «Un poète sans fouet ni miroir», écrivait René Char au sujet de Pierre Reverdy. Le poète ne cède ni à la surenchère ni aux clichés ou effets surfaits dans son maniement de l’image poétique. L’alchimie de ses poèmes a lieu sans forcer l’image : sans forcer notre représentation du monde. Sa poésie souffle –intensément réelle, mine ou l’air de rien- comme un vent de lumière,

ce vent qui «sort d’une poitrine»,

d’ «un cœur où chaque mot a laissé son entaille /

Et d’où (la) vie s’égoutte au moindre mouvement»

La force de l’auteur de Flaques de verre, de La Lucarne endormie,Des Ardoises du toit, de

La Guitare endormie, tient dans sa Main-d’œuvre singulière d’un monde (en-) chanté dans sa justesse et dans son éclat grâce à la puissance de sa poésie. On est là comme aux sources même du vent. Une pesanteur (la vie quotidienne) s’allège, devenant aérienne ; un souffle (le poème) sur le poids devenu délesté du quotidien. Des «étoiles peintes»…

M©Dĕ(Murielle Compère-DEMarcy)

Alain Bertrand

Traversées n° 65

Traversées n° 65

 

Nous venons d’apprendre avec tristesse le décès d’Alain Bertrand, un des auteurs de Traversées. Alain était apprécié de tous les membres de l’équipe ; un dossier lui avait d’ailleurs été consacré dans un des précédents numéros de la revue. Il avait aussi répondu présent à une de nos soirées consacrées aux auteurs mis à l’honneur.
Toutes nos plus sincères condoléances à sa famille et à ses proches.