Le N°72 de Traversées!

Traversées n°72  juin 2014

Traversées n°72 juin 2014

 

sommaire n°72

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Nadine Fievet, l’enfiévrée

Nadine Fievet Artiste Peintre Artistes Peintres Artiste de La Communaute Francaise de Belgique 6

Nadine Fievet, l’enfiévrée

 

La vie exulte dans l’œuvre de l’artiste du Hainaut. La peinture se moque des séjours, des repères. Elle peint à l’étouffée comme au souffle incendiaire sans chercher à mater les soulèvements de l’enfer ou du paradis. Et ce depuis longtemps (sa première exposition date de 1973).  Il existe en elle une jeune fille et une femme qui donne à l’éternité (toujours provisoire de la peinture) l’écorce de l’éphémère: L’immuable est parfois pour elle  le cercle en ciment au milieu duquel le tronc du magnolia s’élève jusqu’à la fenêtre de son atelier. Des fleurs blanches viennent  à la rencontre du regard de celle qui en son faux plat pays voit le blanc de l’hiver et les couchers dorés de l’été. Leur juxtaposition apparaît dans ses toiles faites d’émotions. Elles donnent à la peinture des  mélanges de temps, de formes et de couleurs. Leurs arrangements sont toujours à reprendre en un inaccomplissement fructueux. C’est pourquoi la peinture de Nadine est  le rythme de la vie. Un rythme qui dépasse la mesure comme le cadre de la toile.

 

Plus elle avance dans le temps plus l’artiste obéit à l’énergie. Le corps ne reste pas blotti derrière le cœur. D’une toile à l’autre dans le jardin de la création l’herbe est sans cesse renaissante par la force de la pulsion. L’artiste impose  sa loi se privant de repères. Elle semble  faire abstraction de la technique tant son acte est une force qui va. On se demande parfois où elle va chercher un tel élan. Sans doute son recul face au néant lui fait envahir la toile, impose un état de « déroutation », de soulèvements. Surgit contre les Satan et les dieux la dimension de l’inconnu mais ici bas, ici même et un sentiment extatique, rupestre, conjurant. Un désir aussi qui s’il connaît l’angoisse ignore la mélancolie. L’œuvre la nie comme elle biffe le rien appelant au désir. Toujours.

 

©JP Gavard-Perret

 

Pierre Autin-Grenier, Chroniques des faits, illustrations de Georges Rubel, Éditions Les Carnets du Dessert de Lune–par Jean-Pierre Longre

 

    Pierre Autin-Grenier, Chroniques des faits, illustrations de Georges Rubel, Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2014

  • Pierre Autin-Grenier, Chroniques des faits, illustrations de Georges Rubel, Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 2014

Des faits réels ? Des chroniques historiques ? Le titre pourrait nous le faire croire, que dément l’image de couverture, ainsi que toutes celles – débordantes, colorées, vivaces, mortifères, sanglantes, printanières – qui, dépassant largement la simple illustration, ponctuent les textes.

Et ceux-ci nous mènent loin au-delà de l’horizon et de nous-mêmes, nous encourageant à la patience, à la révolte et à l’espoir de revoir « la grande carriole rouge de l’avenir », nous incitant à bannir le mensonge et à lancer comme un grand cri « un fantastique appel à la vie », à chasser la mort pour ensemble aller « voir la mer », accompagnés d’« un chien rêveur »…

L’écriture de Pierre Autin-Grenier, réalisme et onirisme mêlés, réclame la relecture – et cette réédition est en l’occurrence une belle occasion de se replonger dans des poèmes en prose à propos desquels « on n’est sûr de rien », mais que l’on déploie sans se lasser d’entendre leurs harmoniques ni de se mettre au pas de leurs cadences, tout en écoutant les appels à se ressaisir. Le lecteur, ainsi « délivré du néant » et pensant peut-être à Rimbaud, devient alors apte à marcher, « seul en son vertige, vers d’incroyables Éthiopies ».

©Jean-Pierre Longre

www.dessertdelune.be

Démolition de Jean-Christophe Belleveaux, illustrations d’ Yves Budin – Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, 2013.

Démolition de Jean-Christophe Belleveaux, illustrations de’Yves Budin - Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, 2013. 78 pages, 11 euros.

  • Démolition de Jean-Christophe Belleveaux, illustrations d’Yves Budin – Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, 2013. 78 pages, 11 euros.

Démolition de Jean-Christophe Belleveaux se lit une fois puis se relit, en espérant cette fois en ressortir moins essoufflé. Démolition aurait pu aussi bien s’intituler débordements et suffocation, car il s’agit principalement ici d’évacuer un trop-plein, comme annoncé dans la première phrase du recueil, en italique, comme l’auteur se citant lui-même :

Le monde est trop plein, ma poitrine en déborde

Pas de majuscule, on y entre de plein pied ou comme un de ces pavés dans la mare et les retours à la ligne n’ont rien de convenu, mais donnent le ton saccadé qui nous place d’emblée dans la tête de l’auteur, comme à bord d’un véhicule à embarquement immédiat. Nous voilà secoués, soubresautés, subissant des embardées avec toutefois quelques moments où le trajet semble s‘apaiser mais pas pour longtemps. Le chemin n’a rien d’une autoroute, mais bien plutôt un de ces chemins de terre, pleins de trous et de bosses, qui mènent on ne sait où, l’idée même d’une destination étant hors de propos.

faire bonne figure, s’accommoder

d’infinitifs qui ont le style

d’une serpillière

je suis fatigué

comme tout le monde

tout le monde trop-plein

de trop de choses

Et la plume de l’auteur contredit sa fatigue en étant ici pareille à un moteur qui s’emballe et qui chercherait à se faire taire lui-même. Des sentiments de vanité et désenchantement prennent le lecteur à la gorge et lui donnent envie à lui aussi, de recracher le trop-plein, la dégueulasserie qui frôle souvent le dégoût de soi.

je ne vais pas continuer à écrire

« les vaches se tiennent debout sous la pluie »

par exemple

je ne vais pas non plus

sortir sous la pluie

ni me taire ni mourir tout de suite

Il y a au départ de l’écriture une plaie, impossible à refermer. Les mots en guise de cautérisation, autant verser de l’eau dans un trou de sable.

Je lèche ma plaie

J’écris avec ma langue

Celui qui écrit ne peut que continuer à écrire, dans une vertigineuse mise en abîme, une toile dont on finit par voir la trame à force de l’user, écrire même pour dire rien.

mais plus pur que le rien

pourquoi en voudrais-je

de cette baudruche

pureté brûle, viole,

met des fils de fer barbelés

Pour interroger le silence. Deux mots déjà, deux mots de trop. À devenir fou. Les mots sont à la fois le fond où l’auteur se noie et le radeau qui le sauve.

seulement voilà

ça s’effrite dedans, ça craque

et l’écriture jette ses oiseaux noirs

sur la page étale

(…)

je ne peux plus compter

sur le mauvais ficelage

de ce radeau

Les mots, filet balancé au néant, pour y pêcher quoi ?

Donnez-moi de l’amour

à cause de mes phrases

beaucoup d’amour anonyme

non prononcé

(…)

j’aligne les mots les signes

les hameçons

Qui ne pêchent rien

j’aligne

(…)

c’est un tango absurde avec le manque

une posture à foutre en l’air

à coups de revolver

Et puis il y a tous ces voyages, ces échappées dont les images restent gravées, des mots encore et cette atroce certitude qu’ils ne réparent rien, que les mots ne résolvent rien, ne ressuscitent rien.

je me suis bagarré avec tout ça, j’ai fait du doute un habit à peu près supportable

la grande fatigue, elle, me jette au bord de l’impudeur : tout déballer, faire le tri ou alors foutre le feu tout de suite à l’entière baraque

Démolition, c’est le poète qui se débat avec sa solitude.

sommes-nous

l’ange et moi

symétrique aussi

sommes-nous

l’ange de l’autre

(…)

puis–je étrangler

au nœud coulant de mon blabla

ma solitude

Car celui qui se construit de mots en vient à douter de sa propre consistance.

et puis ça se fissure

on ne sait pas bien

on n’a plus

qu’une vapeur d’âme

un crachin

(…)

RIEN

Se débrouille pour me dissoudre

Reste à rire de soi, que ce soi de maux soit de mots, soit ! Le pied de nez de celui qui ne saurait vivre sans eux, même s’il est tenté de les démolir, comme un taulard voudrait casser les briques des murs qui l’enserrent.

et pas de pioche encore

pour les briques du mur

mais ça viendra

ça va casser futur proche

ça s’éboulera langue et sourire

boomerang.

Et le lecteur en reprendra bien encore une fois.

A noter aussi, les superbes illustrations d’Yves Budin.

©Cathy Garcia

 Jean-Christophe BelleveauxJean-Christophe Belleveaux naît par hasard en 1958 à Nevers-en-France. Se prolonge par faiblesse, notamment dans la vaine animation d’une revue de poésie, « Comme ça et autrement » durant sept années, dans de vagues études de Lettres et de langue thaï, en résidence d’écriture et lectures publiques, dans de tenaces errances à travers les fuseaux horaires et le labyrinthe existentiel. Mourra par rencontre, comme tout un chacun.

L’âme de Kôtarô contemplait la mer de Medoruma Shun, nouvelles traduites du japonais par Myriam Dartois-Ako, Véronique Perrin et Corinne Quentin – Ed Zulma, janvier 2014. 285 pages, 21 €.

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  • L’âme de Kôtarô contemplait la mer de Medoruma Shun, nouvelles traduites du japonais par Myriam Dartois-Ako, Véronique Perrin et Corinne Quentin – Ed Zulma, janvier 2014. 285 pages, 21 €.

Six nouvelles qui nous embarquent pour un Japon un peu particulier, le Japon de l’enfance de l’auteur, l’île d’Okinawa qui est restée sous administration américaine pendant vingt-sept ans. Nous sommes ici dans l’ambiance d’une période qui précède et suit la rétrocession en 1972. « J’étais alors en quatrième année de primaire. L’inquiétude ambiante chez les adultes du fait qu’Okinawa serait restitué au Japon l’année suivante se propageait jusqu’à nous, les enfants. (…) après la rétrocession au Japon est-ce qu’il neigerait à Okinawa ? Est-ce que les cerisiers se mettraient à fleurir en avril ? » Dans ce contexte incertain de crise identitaire, se confrontent et se confondent une Histoire en marche avec les croyances et traditions ancestrales très vivaces, d’une société insulaire encore rurale, surtout dans le nord. C’est dans ce terreau que prennent racines les nouvelles de ce très beau recueil. Le monde des ancêtres et des esprits de la nature est encore très présent au quotidien, nous ne sommes pas encore dans la trépidation folle de la modernité. L’écriture de Medoruma Shun est douce, délicate, poétique, enveloppante et même envoûtante comme dans Mabuigumi – L’âme relogée, la nouvelle qui a inspiré le titre du recueil « L’âme de Kôtarô était assise à la même place dans la même attitude. Le soleil s’était radouci et la couleur de la mer était enveloppée d’une lumière pâle, une lune blanche flottait auprès des gros nuages mafflus qui grimpaient à l’horizon. » et dans celle, peut-être la plus belle et la plus poignante de toutes, intitulée Avec les ombres : « Moi j’aimais bien me tenir dans la clairière du sanctuaire, les yeux fermés j’écoutais le chant des oiseaux, les insectes et le bruissement des feuilles, je respirais l’odeur de la forêt, un mélange de feuilles mortes, de terre, d’eau, de fleurs et d’écorce d’arbre, je sentais que les divinités de la forêt sacrée me regardaient. Je restais debout et j’avais l’impression de devenir un arbre ou une plante, mon corps bourgeonnait ici et là, des fleurs s’épanouissaient au bout de mes doigts, je devenais légère comme un voile de mariée, prêt à s’envoler, c’était comme si mon corps se déployait pour se mêler à la forêt. Je pouvais passer des heures là-bas sans m’en lasser. » Cette nouvelle relate pourtant une histoire triste et même violente. Dans leur ensemble, ces nouvelles évoquent dans une langue sensible, subtile et pleine de fraîcheur, les choses de la vie, du quotidien, des souvenirs d’enfance mais aussi les premiers émois contrariés d’adolescents, « C’était un fil incroyablement long et fin. Parallèle à la surface de l’eau, il émettait une lueur fragile et pure qui apparaissait et disparaissait tour à tour au gré du vent. Nous étions fascinés par cette lumière. L’épaule de S. a bougé. Il a passé son bras dans mon dos, m’a enserré le torse par le côté et m’a enlacé. – Ne bouge pas ! a-t-il murmuré, sa joue plaquée derrière mon oreille. », peut-on lire dans Rouges palmiers et puis la violence conjugale et le suicide dans La mer intérieure, la soumission et la rébellion face aux hiérarchies sociales et les rapports familiaux, notamment dans Coq de combat, mais aussi le déclin et la disparition des cérémonies rituelles. Elles parlent d’amitié, d’amour, de vieillesse, de solitude, de différences et d’esprits errants entre les mondes, un peu comme les gens eux-mêmes qui évoluent entre passé et présent. Vraiment un remarquable et original voyage dans l’âme profonde du Japon.

©Cathy Garcia

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« L’été est long à Okinawa, écrit Medoruma Shun. Il y a une trentaine d’années, les enfants jouaient tout le temps dehors. Sans les poissons combattants qui ondulaient de leur longue queue bleue dans une eau claire jaillissant au milieu des rochers, ni les expériences de mon enfance entièrement plongée dans la nature, les forêts et les montagnes d’Okinawa, je pense que je n’aurais pas pu écrire ces histoires. » Medoruma Shun est né le 6 octobre 1960. Il est, avec Eiki Matayoshi, un des plus importants écrivains contemporains originaires d’Okinawa. Ses nouvelles ont été couronnées par les très prestigieux prix Akutagawa et Kawabata.