Grand cru bien coté d’Éric Dejaeger, Cactus Inébranlable éditions

in    Grand cru bien coté d’Éric Dejaeger, Cactus Inébranlable éditions, septembre 2014 - 90 pages, 7 €dex

  • Grand cru bien coté d’Éric Dejaeger, Cactus Inébranlable éditions, septembre 2014 – 90 pages, 7 €

Grand cru bien coté (contrepétez ! vous dit l’auteur) c’est du Dejaeger pur jus (de chaussette) et il ne plaira pas à tout le monde, oh non, et d’ailleurs c’est bien le dernier des soucis de l’auteur : plaire.

Par contre déplaire, ça c’est déjà bien plus drôle pour celui qui aime à jouer avec les préfixes et en inventer des listes de mots rien que pour s’amuser. Ce cru bien côté (et son alter-scato) c’est la boule puante balancée sous la chaise du professeur, et quand c’est un professeur qui l’a pondue, le monde peut bien continuer à boire l’apéro. D’ailleurs, il est déconseillé de s’emparer de l’objet à jeun, comprenez : il est recommandé de le prendre en mode post-apérotoire, chacun décidera de la dose, pour ma part, ce fut cul-sec, mais c’est que je commence à savoir bien tenir le Dejaeger, sans avoir besoin de reprendre ma respiration, bien qu’un copieux pipi-caca soit au menu.

Dejaeger se foutrait-il de notre gueule ? Oui et plutôt deux fois qu’une, mais on ne lui en veut pas, bien au contraire, car à le lire on se sent moins con, ou pas moins finalement qu’un « cendrier en baudruche », « un pinceau sans poil », un « burin en caoutchouc » ou « un élastique en bronze ». Le cru bien coté contient aussi des blagues privées concernant un territoire belge un peu flou mais cependant assez peuplé de potes de Chimay bleues & calembours, qui comme l’auteur sans doute apprécient dans l’opéra qu’il soit l’anagramme d’apéro. Un carnet tout taché de potacheries.

«  Ce type est nul. C’est le plus qu’on puisse dire ».

Mais tout de même, on en apprend un peu sur la vie, par exemple que pour s’endormir les prisonniers comptent les matons et qu’un cyclope bien élevé ne se fourre jamais le doigt dans l’œil en public, et on admettra qu’un cyclope qui louche n’est pas spécialement laid. On assistera à des scènes bucoliques comme devant la gare où « deux sales gamins jouent à crache-crache », sans doute deux de ces nécroliers dont la devise est No future ! mais qui finiront peut-être ébénistes chez IKEA ou surveillants de nains de jardin, voire détricoteurs de scoubidous. On se posera aussi des questions importantes comme : quelle est encore la date de la fin du monde cette année ? On apprendra que le proctocole est l’ensemble des règles à observer lors d’une défécation en public, ça peut servir, de même qu’on saura reconnaître le proctuor, cet ensemble de huit musiciens pétomanes et on découvrira d’incroyables animaux-valises et même valises-gigognes, trois en un, mais oui, de quoi occuper les soirées d’hiver (même s’il n’y a plus de saisons, sauf à la télé pour ces conneries de séries) ou les futurocrates, ces imbéciles qui se roulent les pouces en étant persuadés que ça ira mieux demain sur l’air connu de crétin entends-tu le vol noir des banquiers sur ton compte.

Alors, on se dit qu’on ne classera pas encore, pas tout de suite, Dejaeger dans la liste « des allumés qui feraient mieux de s’éteindre : ils participent trop au réchauffement climatique », car une chose est sûre « le dindon de la force s’oppose à la farce de l’habitude » !

©Cathy Garcia

Eric DejaegerÉric Dejaeger (1958-20**) continue son petit mauvaishomme de chemin dans la littérature, commencé il y a plus de trente ans. Il compte à ce jour près de 700 textes parus dans une petite centaine de revues, ainsi qu’une trentaine de titres chez des éditeurs belges et français. Refusant les étiquettes, qui finissent toujours par se décoller et valser à la poubelle, il va sans problème de l’aphorisme au roman en passant par le poème, le conte bref, la nouvelle, voire le théâtre. Sans parler de l’incontournable revue Microbe, qu’il commet depuis de nombreuses années, de mèche avec Paul Guiot.

 

Derniers titres parus :


Buk you ! – Ouvrage collectif autour de Charles Bukowski – Éd. Gros Textes (France, 2013)

Les cancans de Cancale et environs (recueil instantané 3) – Autoédition – Tirage strictement limitée à 64 exemplaires (2012)

La saga Maigros – Cactus Inébranlable éd. (Belgique, 2011)

NON au littérairement correct ! – Éd. Gros Textes (France, 2011)

Un Grand-Chapeau-Noir-Sur-Un-Long-Visage in Banlieue de Babylone (ouvrage collectif autour de Richard Brautigan), Éd. Gros Textes (France, 2010)

Je ne boirai plus jamais d’ouzo… aussi jeune (recueil instantané 2) – Autoédition – Tirage strictement limitée à 65 exemplaires (2010)

Le seigneur des ânes – maelstrÖm réÉvolution (Belgique, 2010)

Prises de vies en noir et noir – Éd. Gros Textes (France, 2009)

Trashaïkus – Les Éd. du Soir au Matin (France, 2009)

De l’art d’accommoder un prosateur cocu à la sauce poétique suivi de Règlement de compte à O.K. Poetry et de Je suis un écrivain sérieux – Les Éd. de la Gare (France, 2009)


Blog de l’auteur :
http://courttoujours.hautetfort.com/

Petit éloge des souvenirs – Mohammed Aïssaoui – Folio

    Petit éloge des souvenirs - Mohammed Aïssaoui – Folio

  • Petit éloge des souvenirs – Mohammed Aïssaoui – Folio 2€ (126 pages)

Mohammed Aïssaoui nous convie au comptoir de ses souvenirs dans cet opus, déclenché au moment où il réalisa qu’il avait « atteint le demi-siècle ». Moment pour lui de regarder dans le rétroviseur, de « retrouver le parfum du passé » venant « tambouriner à la porte » de sa mémoire.

L’opus s’ouvre par la définition de « souvenir », l’auteur regrettant que ce mot ne soit pas encore dans le Dictionnaire de l’Académie française.

Comme les lieux sont aussi mémoire, l’auteur évoque, sans les nommer les pays où il a séjourné, ainsi que les logements. On comprend le traumatisme, vécu à neuf ans, auquel il fait allusion sans jamais s’y attarder. Chaque événement de sa vie se rattache à des lieux, mais aussi à des personnes. Ainsi le narrateur exhume des anecdotes, fait l’inventaire de ses premières fois (premiers émois, premier job…), ouvre les albums, le livret de famille. Il conseille de vivre l’expérience fournie par les réseaux : retrouver ses camarades d’école, perdus de vue.

Mohammed Aïssaoui consacre la deuxième partie du recueil à des auteurs à qui il veut rendre hommage, balayant leur œuvre, soulignant les passages phares. Il nous offre en même temps des pistes de lecture, la liste des ouvrages étant cités à la fin de ce folio. Deux femmes contre huit hommes. Des vivants et des disparus. Quel est leur dénominateur commun ?

Ils ont tous puisé, fouillé dans leur passé, leur histoire familiale, leurs souvenirs ou leurs expériences professionnelles. Au passage, il salue le courage de Delphine de Vigan à s’être emparée d’un sujet si intime, et met en exergue sa capacité à « se construire dans un nid de famille toxique ». De même pour Alain Mabanckou qui offre un tombeau de papier à ses parents. L’auteur, fait remarquer Mohammed Aïssaoui, a eu recours à une « boîte à outils des souvenirs » identique.

Difficile de ne pas mentionner Proust, dont l’auteur eut plaisir à emboîter le pas à Cabourg, pour un de ses premiers papiers. Il ne cache pas l’émotion qui l’a saisi à arpenter ce lieu mythique.

Si Proust avait sa madeleine, on apprend que Bernard Pivot avait « un marron », Jean Rouaud « une boîte à chaussures » et le narrateur « des noyaux d’abricots ». On pense aussi à Jacqueline de Romilly, qui évoque des objets, des photos portant la trace de ce qui fut sa vie, dans Les roses de la solitude. Les souvenirs ensevelis au fond de soi remontent ainsi à la lumière.

Avec humilité, il confesse son incapacité à mémoriser, à l’exception d’un poème de Félix Arvers, et compte sur les carnets où il consigne les phrases marquantes.

Il pratique facilement le name dropping, en particulier pour faire référence à une figure tutélaire culte : Patrick Modiano dont il attend les textes « comme les beaux jours ».

Le journaliste termine cet opus de façon ludique, en nous soumettant un test de mémoire, à la manière de Perec, autour de l’actualité, du cinéma, du théâtre. A chacun de tester ce dont il se souvient, de rafraîchir sa mémoire et de la stimuler. Nul doute que le compost des souvenirs de chacun fermente dans le cœur. Mais si le disque dur de la mémoire conserve tout, qu’advient-il quand Alzheimer s’y greffe ?

En conclusion, Mohammed Aïssaoui fait l’apologie de la trace écrite, à l’instar de James Salter qui affirme : « Tout ce qui n’est pas écrit disparaît » et pour qui « La richesse de la vie, ce sont les souvenirs ».

En tant que critique littéraire, il a de quoi être satisfait de la pléthore d’articles, d’entretiens qu’il a publiés dans Le Figaro littéraire, une manne d’importance, précieuse et enrichissante.

©Nadine Doyen

Je te vois de Murièle Modély – Ed. du Cygne septembre 2014 – 112 pages – 13€

    Je te vois de Murièle Modély – Ed. du Cygne septembre 2014 – 112 pages - 13€

  • Je te vois de Murièle Modély – Ed. du Cygne septembre 2014 – 112 pages – 13€

Le couple, « nous sommes ensemble et seul », colonne vertébrale de ce recueil, qui vient prendre et surprendre le lecteur, comme sait si bien le faire Murièle Modély avec cette langue et ce style bien à elle.

Dans Je te vois, il est question du corps, des mots, des maux du corps et du corps des mots dans l’aquarium du couple. Et donc de sexe forcément, presque un acte de survie, pour faire taire un temps les angoisses, pour que la tête se taise et que l’animal en nous « nos dents crissent nos mains aboient » fasse obstacle et contrepoids, le temps d’une rupture de conscience, à la banale horreur du monde, « ce rat crevé qui soubresaute ».

« je ne suis pas la première/à vouloir que le noir/m’arrache les cheveux/et le cuir/et le crâne/et les lobes/et les yeux/à vouloir que la baise/me fasse sentir mieux. »

« les jambes s’ouvrent, les yeux se ferment ». Le sexe dont Muriel Modély trace à grands jets les contours, où le creux appelle le plein parce que l’extérieur semble trop vide, le sexe comme une salutaire amnésie plus ou moins quotidienne, parce que « pendant que dans nos ventres se jouent sans anicroche/le va/ le vient/l’histoire la même/dans la répétition des coups de reins », on tient à distance la peur, la faim et la mort, et surtout, paradoxalement, « on tue la vie » comme si « la mort petite » faisait moins mal. « je veux juste ton sexe sous mes voiles de chair ».

Le couple, une protection : « je porte ta peau en rempart », contre un monde extérieur vécu comme aussi monotone qu’hostile. L’hiver est continu le présent nous bombarde/ses rayons dardent puis nous charrient/dans les allées des centres commerciaux. Un monde à mastiquer, où l’on consomme et se fait consommer. « Je nous vois aussi attablés et assis/lécher la poussière des fonds de verre ».

Ce recueil semble bâti sur des oppositions, des équilibres à trouver, comment passer sans dégât de la contraction à la dilatation, de la protection à l’ouverture. Toi/moi, homme/femme, vie/mort, sexe/mort, sexe/vie, dehors/dedans, désir/dégoût. Les mots mentent, les corps ne mentent pas, ou bien est-ce l’inverse ? Et l’auteur « déboule dévêtue dans les champs sémantiques ».

Avidité, turgescence, le jouir et le vomir. Le couple et la faille. Les corps s’unissent, les mots disent la dichotomie : « Je fais l’amour, tu baises. » Mais « qui en définitive pénètre l’autre ? ».

« la langue suce dissout/le réel ». Sexe et écriture tamisent le réel dont la violence peut devenir insupportable. On sent quelque chose qui se braque au fond du ventre. Peur ancestrale peut-être, « rien à voir avec ces trucs de fille/le genre qui revient tous les vingt-huit du mois ».

Dans ce recueil, parfois les mots ne disent pas, tournent, évoquent, mais comme le sexe, une part de l’écriture permet sans doute à l’auteur de s’échapper par le trou des mots, mais en même temps, encore le paradoxe : « le mot n’est-il pas un pilon plus puissant/que n’importe laquelle de nos excroissances » ?

Sexe/mots qui déchirent, sexe/mots qui recousent et Murièle Modély de confier sa « fascination malsaine/ pour les cicatrices ».

Il y a dans ce recueil plus que les précédents peut-être, quelque chose de non-accouché et les mots tournent autour du point source de la douleur et même parfois semblent distraire l’attention du lecteur pour qu’il regarde ailleurs. Douleur trop vive ?

Le livre s’achève cependant dans une sorte d’apaisement, l’amour comme une couverture qui vient recouvrir et réchauffer les corps, mais y croit-on vraiment ?

©Cathy Garcia

Murièle Modély Murièle Modély est née en 1971 à Saint-Denis, à l’île de la Réunion et vit maintenant à Toulouse. Bibliothécaire de profession, elle commence à explorer l’écriture poétique sur son blog (www.l-oeil-bande.blogspot.fr.) avant de participer à des revues telles que Nouveaux Délits, Les tas de mots, Poème sale, Microbe, ou encore Traction Brabant.

Bibliographie :


– Penser Maillée, Éditions du Cygne, 2012
– Rester debout au milieu du trottoir, Éditions Contre-Ciel, 2014

Cet été là – roman graphique jeunesse, de Jillian Tamaki et Mariko Tamaki

Cet été là – roman graphique jeunesse, de Jillian Tamaki et Mariko Tamaki

  • Cet été là – roman graphique jeunesse, de Jillian Tamaki et Mariko Tamaki, lettrage de Jean-Luc Ruault et traduction de l’anglais (Canada) par Fanny Soubiran, Ed. Rue de Sèvre, mai 2014. 319 pages, 20 euros.

Cet été là est un roman graphique pour jeunes adultes, un « YA graphic novel », qui frappe avant tout par la qualité expressive de ses dessins en n&b. Déclinés en vignettes, en pleine page, voire double page, favorisant ainsi des échappées très poétiques, ils en racontent autant, sinon plus, que les textes. Cette alternance bien étudiée donne vraiment du rythme à l’ensemble, dont l’ambiance sonore est également fortement soulignée à la façon des mangas.

Cet été là, comme tous les autres étés, Rose part avec ses parents pour leur maison au bord du lac à Awago Beach. Là, comme chaque été depuis qu’elle a 5 ans, elle retrouvera l’exubérante Windy, sa voisine et amie de vacances et tous les souvenirs et rituels de l’enfance. Sauf que cet été là, Rose, surnommée Rosie, à 13 ans et quelque chose a changé, quelque chose d’infime qu’elle ne comprend pas bien, comme une fêlure qui peu à peu va s’agrandir, pas autour d’elle, enfin pas vraiment, mais plutôt en elle.

Se baigner, jouer, faire du vélo, ramasser des galets, elle en éprouve moins de plaisir, comme si ses sensations s’étaient émoussées. Les pitreries de Windy parfois l’agacent et puis il y a sa mère qui ne va pas bien, qui ne veut jamais aller se baigner, comme si elle était tout le temps malade.

Windy, dont la mère est massothérapeute et végétarienne et qui a donc l’habitude de milieux plutôt alternatifs, n’a pas sa langue dans sa poche et jacasse à propose de tout et de rien, mais aussi à propos de seins, les siens venant tout juste d’éclore, contrairement à Rosie, plus filiforme. Elle parle aussi d’enfants dont les mères sont toutes lesbiennes comme sa tante. La seule boutique d’Awago Beach, est tenue par Dunc et son pote, ils y louent aussi des cassettes vidéo et enfin il y a Jenny et d’autres filles, que les deux garçons appellent « les salopes », qui sortent avec eux, qui boivent…

Windy et Rosie, considérées comme des gamines inoffensives qui louent des films d’horreur pour prouver qu’elles n’ont peur de rien, attrapent cependant au vol des informations troublantes, qui ont toutes plus ou moins à voir avec la sexualité. Windy s’en moque un peu, alors elle fait l’imbécile, mais Rosie est beaucoup plus troublée que ce qu’elle en laisse paraître, troublée par Dunc déjà… Elle s’imagine des choses… Des projets pour un futur romantique… Mais Dunc a des soucis…

Cet été là parle donc de cette période fragile où une fille est en équilibre précaire entre l’enfance et l’adolescence, un équilibre qui peut basculer à tout moment avec l’irruption soudaine d’un monde plus obscur, le monde des adultes. Ce roman en parle avec justesse mais aussi avec crudité, parce que la vie est comme ça et que lorsqu’on a 12-13 ans et que des questionnements se pointent, c’est souvent sans crier gare. Des mots, des expressions résonnent dont on ignore le sens mais qui semblent brûler les lèvres si on les prononce et puis des comportements que l’on ne comprend pas, des émotions qui nous submergent et qui peuvent pousser à commettre des erreurs, qui peuvent parfois avoir de graves répercussions.

C’est tout cela qui est raconté sans pincettes, ce qui peut ne pas plaire à tous les parents, mais cependant avec sensibilité, au travers d’un été de plus à Awago Beach.

Jillian et Mariko Tamaki

©Cathy Garcia

Jillian et Mariko Tamaki sont deux cousines canadiennes.

Mariko Tamaki est romancière et musicienne. Outre Skim, roman graphique qu’elle avait déjà co-écrit avec Jillian Tamaki, elle a aussi publié des essais et des œuvres de fiction.

Jillian Tamaki est une illustratrice et dessinatrice canadienne installée dans le quartier de Brooklyn, à New York. Elle est l’auteur de deux livres dont Skim, avec Mariko Tamaki, et de la bande dessinée SuperMutant Magic Academy diffusée en ligne.