Emmanuelle Pol, « Le prix des âmes », Editions Finitude, 2015

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

PolEmmanuelle Pol, « Le prix des âmes », Editions Finitude, 2015.

Emmanuelle Pol refuse le tiroir « satiné et réducteur » (dit-elle) on veut la remiser, à savoir celui de la littérature érotique. Pour mieux diverger, elle a même mis de l’ « âme » dans son dernier titre passant ainsi du contenant (le corset et sa douceur) au contenu. Encore fallait-il s’entendre sur le mot de « corset ». Car si l’auteur dans son premier livre de nouvelles semblait faire référence à « l’authentique corset victorien, de la haute gaine baleinée, rigide, lacée tout du long, de cet engin qui étrangle l’abdomen dans un étau cruellement cintré et étreint férocement la taille, et non pas d’une quelconque pièce de lingerie fantaisie ! », de fait il s’agissait d’une métaphore intempestive puisque « sous » lui si l’on peut dire se cachait un homme…

Dès le départ, l’auteure s’est donc amusée à brouiller les pistes et à sinon maltraiter l’érotisme du moins lui ouvrir d’autres voies avec toujours l’ironie face à ce qui touche à la sexualité, ses ambivalences, ses jeux de vanité, de rivalité, de postures, de poisons mais aussi parfois – l’âge venant – de qualité. Emmanuelle Pol rappelle d’ailleurs dans « L’atelier de la chair » combien les vieux pots concoctent les plus délicieuses confitures amoureuses. Sa belle et jeune héroïne devient apparente esclave consentante pour instruire sa propre initiation amoureuse selon un jeu subtil. Là encore les dualités sont de mise et la sexualité ne se limite pas aux idées reçues tout comme d’ailleurs le libre-arbitre féminin.

« Le prix des âmes » prouve que la relation intime unit le désir et la contrainte, la rivalité et l’entente, le consentement et le malentendu. Colère passée, la séduction peut même se métamorphoser en consommation tarifée chez une femme qui trouvera là de fait une histoire d’amour où son amant, lors d’un dénouement – sorte de dénuement qui n’a rien  de trivial – restera désemparé.

On comprend donc mieux qu’Emmanuelle Pol soit agacée par une étiquette qui de fait ne correspond que trop peu à son propos. L’éros est certes un décor et une thématique mais la créatrice ne tombe jamais dans la littérature dit « de genre ». Les clôtures que l’auteure franchit sont d’un autre acabit, surgit derrière elles un horizon brûlant et vacillant où se reconnaît l’être dans sa fragilité et ses interrogations.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Myriam Eck, « Mains suivi de Sonder le vide », Editions « p. i. sage intérieur, 3,14 de poésie », Dijon, 8 euros, 2015.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

EckMyriam Eck, « Mains suivi de Sonder le vide », Editions « p. i. sage intérieur, 3,14 de poésie », Dijon, 8 euros, 2015.

Myriam Eck joue de la froideur et de la chaleur d’Eros. L’instantané de chaque fragment est une lueur. On reste dans sa clarté avec juste ce qu’il faut de sens pour ne pas se perdre. L’écriture ne ruisselle pas, elle coule d’une pierre à l’autre selon une sidération particulière de relances en relances contre la solitude où tout est parti et où tout revient. Une telle marche forcée « oblige ». Les deux textes ouvrent « de » la bouche, « de » la main en écrit l’auteure « en gestes inattendus du toucher ». L’écriture se tend, se respire plus fort, par la peau, par les mains, par la tête qui se vide au besoin. « Des mots tus sous les lèvres », l’écriture s’accroche comme à l’intérieur d’elle-même. Dès lors « les mains oublient qu’elles sont mains ». Elles creusent une étreinte, « un paysage sans regard ». Les mains sont dans le corps « tant qu’elles vibrent » par ce que l’écriture rameute d’une errance où le jeu de la solitude tient lieu de corde de rappel. « Ton corps tient dans ma main » écrit la poétesse qui prend vite soin de préciser « Combien en faut-il pour n’en faire qu’une ? ».

Myriam Eck n’écrit pas pour rétablir la fuite dans les idées. La poétesse ne fait pas dans la pavane. Il n’y a pas de bouquet de fleurs dans la maison de l’être. L’écriture ne s’y fait jamais gare principale ou de triage, établissement. Les mains ne sont pas faites pour mesurer la distance mais ne rapproche pas forcément tout autant. Idem pour la tête. Mais juste ce qu’on peut dire est que la solitude ne prend jamais fin. Il convient d’accepter le défi que propose la poétesse : être à tout prix alors que s’approche Néant. Que notre goutte infime toise l’océan. Au besoin ce que l’amour invente rabâchons-le mais selon des mots particuliers, leurs minuscules fragments d’explosions : en esprit comme en chair l’élan les transporte. Nous reprendrons au besoin les vieux refrains non pour les ressasser mais leur donner notre accomplissement espérant qu’il recule à mesure qu’on avance pour nous donner plus de temps propice à l’entêtement de nos enlacements. Mais Myriam Eck ne travaille pas ainsi. D’où l’intérêt de ses deux textes.

©Jean-Paul Gavard-Perret