Marilyne Berrtoncini, L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018, réédition 2024, à l’occasion du centenaire d’Eduardo Chillida dont une oeuvre imaginaire initie l’écriture du recueil.
Lilas, Leyla…
“Nous ne sommes pas guéris du jardin.” (Yves Bonnefoy, Dans le leurre du seuil)
C’est ce jardin, refuge de l’enfance fort de notre conscience de la mort, que livre et reconquiert, en chaque poème, Marilyne Bertoncini, écrivant, comme sous la “finesse de paupière(s) en transparence”, cette suite de récits en rêve, entre la nuit, le jour, ou dans l’éclatante lumière de midi, dans le tremblement de tout ça qui passe s’efface, nous dit vivants.
Les fragiles coquelicots, le “tilleul / tout vert et blond de miel”, les “effluves mauves” des jacinthes… “là où tremblent encore des ombres d’un vert tendre”, “dans l’éclaboussement parfumé du mimosa de (son) enfance”…
Là où souffle, un instant nous étreint, la présence de “(nos) beaux absents”.
Jardins aussi, la chambre du “phalène”, dans l’été brûlant, “derrière la paupière des persiennes”, et le “dôme” “déplo(yant) ses voiles de lumière”, “vibrant navire” porté par “le souffle” de la musique…
Jardins, refuges, la “grotte de jade” du “mûrier-platane” et la “Thébaïde minuscule” sous “l’aile estropiée d’un ange / mordue de rouille”, “se prépar(ant) à l’hiver”…
Jardin, jardin… les “Lilas / Lumineux noyau / de la nuit”, “labyrinthe secret où se perd la mémoire en quête de soi-même”, et de l’absence visiteuse, douce autant que douloureuse, de Leyla.
Lilas, Leyla… ainsi la main de la poète, “inlassable noueuse”, “tiss(e-t-elle) les merveilles / du jardin perdu”.
“Nageur inconscient”, “poète-cueilleur d’ombre”… elle “aborde aux grèves du silence” et “ourdi(t) les mots” pour “dévoiler” le monde, le sentir “palpiter”.
Un chant de fleurs et de lumière, tour à tour précieux et nu, qui se souvient, toujours, du rythme de l’alexandrin et en tisse d’infimes et infinies variations.
“Crépuscule inversé / la nuit s’évanouit / dans l’éclat du poème.”
Francine HAMELIN, LA MAISON DES OISEAUX, Poèsie, Préface de Barbara AUZOU, Z4-éditions
La préface de Barbara AUZOU, précieux et délicat message de bienvenue, est comme un sésame que l’on nous offre à l’entrée de ce temple élevé par Francine HAMELIN
»La maison des oiseaux » c’est vraiment un très beau livre que l’on reçoit comme une parole avant tout d’une élégante douceur à l’oeil comme au toucher. On caresse ce gris bleuté au sein duquel naissent des arbres que l’on dirait de tendre albâtre rose pâle, ce merveilleux matériau où l’auteur sculpte comme elle respire la légèreté multiple toujours ascensionnelle du rêve.
Sur l’illustration de couverture s’élèvent non pas des arbres aux oiseaux mais des arborescences d’oiseaux. On se croit devant les luxuriantes et immobiles stalagmites des grottes préhistoriques qui s’élèvent en silence, de toute beauté et pureté depuis des millions d’années. Souvenons-nous que l’auteur, à la fois peintre, poète et sculptrice sur albâtre, fait corps depuis toujours, en son beau pays le Canada, avec la beauté naturelle millénaire du monde.
Il y a la profondeur du vrai et du vivant dans l’art de Francine HAMELIN, une harmonie du microscopique comme du gigantesque ; cette artiste créative très originale côtoie l’infiniment secret de la roche d’albâtre, et de ce médium immortel elle fait surgir la vie qui s’y loge, et la transmet à son oeuvre …ad vitam aeternam.
Pas de divagation désordonnée mais au contraire une élégance mathématique, une presque géométrie de la beauté, de celle que l’on retrouve au microscope et qui nous irradie. Chacune de ses œuvres peintes offre un kaléidoscope d’où l’imagination diffracte vers l’infini. Chez Francine Hamelin tout est pure, silencieuse et puissante ascension. Tout est vivante murmuration.Tout est reflet, regard, silence, caresse et harmonie. Un baume inattendu, une énergie, et à la fois un paisible partage : un miracle en ce monde agité !
« La maison des oiseaux » a une présence d’arbre en croissante harmonie ‘‘qui porte sur sa peau desvoyages d’oiseaux’…loin du théâtre d’ombre, où s’agitent les fous »( p 17)
« La maison des oiseaux » c’est la vie au jour le jour, la vie en création, la vie toute entière en poésie…
« qu’elle soit de mots qu’elle soit de pierre qu’elle soit d’écorce ou bien de peau qu’elle soit de plume ou de pinceaux chant du fleuve…couleur du vent (p 61)
« La maison des oiseaux » c’est toute la vie ouverte et créative de Francine Hamelin, une vie où rien n’est cloué au sol, puisque même
»des arbres voyagent sur la tête des caribous ( p 70)
Francine Hamelin n’a rien d’une mystique isolée dans la contemplation solitaire, »le monde a lespieds pesants », elle nous invite donc à goûter à, l »infinie fractale de la poésie »(p 70)
Se plonger dans la contemplation des œuvres silencieuses de Francine Hamelin, lire ses mots, c’est goûter non pas à la communion religieuse, mais » à la table du matin, la tendresse de l’âme quotidienne …où s’apaise l’oiseau au cœur battant ( 20)
« La maison des oiseaux » c’est aussi l’amour vivant !
Clandestine J’ai entendu la mer qui chantait dans ta voix mon cœur a pris le large et depuis passagère de la belle éternité je clandestine loin des horloges de l’éphémère je clandestine sous l’aile d’un albatros jusqu’aux îles de ton nom ( p 25)
…. »un jour nous serons comme des arbres au bord de la rivière où l’amour danse bleu nos mains l’une à l’autre enracinées nous écouterons les voix de la pierre et de l’eau …et la vie à perte de vue… » et nous serons des arbres heureux »
C’est tout cela et bien plus encore « La maison des oiseaux » de Francine HAMELIN…Il suffit d’en franchir le seuil et voilà que la vie retrouve ses ailes…
Éric Chassefière, Le jardin est visage suivi de Dans l’invisible du chemin, préface d’Éric Barbier, 537ème Encres Vives, 32 pages, juillet 2024, 6,60€.
Cet ensemble de 50 poèmes pourrait se considérer comme un carnet de croquis où le poète note sur le vif les aspects divers et profonds qu’il découvre en contemplant un jardin. Éléments qui naturellement serviront à alimenter l’imaginaire, la pensée. Le répertoire lexical laisse entendre qu’il se dessine au-delà du jardin comme un portrait. Le jardin est visage, on s’y perd, on s’y retrouve et les forces qui s’en dégagent sont de nature semblable à celles qui se déploient dans cet autre jardin qu’est le poème. On porte en soi un jardin.
« L’écriture est incessante métamorphose »
« j’écris pour qu’ailleurs naisse ce jardin »
Lignes de force, ombres et éclats de lumière, feuillages, déclinaisons colorées de formes surprenantes. Chemins invisibles qu’écrivent les racines, les voies d’eau souterraines, tellement d’effluves florales supportent discrètement et presque mystérieusement les intentions du jardinier. Car derrière cette construction magique se cache son concepteur. Il appartient peut-être au lecteur d’en découvrir la force, grâce à ce que le jardin donne en croissant, en se modifiant au gré des saisons, en prenant la liberté de s’éloigner de la main qui l’a créé pour s’approprier des durées qui le dépassent. Notre questionnement de simple humain semble tellement dérisoire.
« on n’entend pas naître les mots le poème n’est-il lui-même miroitement dont chaque mot est apparition »
Comme la tourterelle, on ressent la nécessité absolue de s’abreuver à ses douceurs, de se nourrir à l’instar de la mouette de ses hauteurs brassées par le vent. La pluie advient, se mélange aux sèves, se glisse dans l’ombre, surgit dans un éclat. Lumineuse. Le temps cesse d’être déclinaisons de secondes, les heures deviennent élastiques, la nuit côtoie le jour sans plus lui reconnaître de limites coupantes et arbitraires.
« ce silence d’après le cri c’est en lui que rêve la pénombre dont la tourterelle a fait sa voix le grand arbre dort dans les mots »
« sentir comme la nuit est proche du corps comme parle loin le pas qui va sans rive »
« Soir tout à la clarté des bords au joyeux morcellement de la lumière »
En lisant ces poèmes, il est difficile de ne pas songer aux autres poètes pour lesquels le jardin devient bien plus qu’une métaphore de l’amour partagé qu’il est parfois impossible d’accepter, de l’écriture poétique elle-même qui devrait dépasser, surpasser le poète. Il cesserait de se contempler dans un simple miroir.
Le geste poétique d’Éric Chassefière dépasse la simple contemplation, la prise de conscience s’inscrit et prend racine dans la vie, ce qu’elle a d’éphémère, d’irrévocable. L’observation se doit d’être attentive, ouverte, sensible. L’écoute sincère et humble.
« le regard posé sur le jardin qui s’en fait la pensée le poème jamais écrit mémoire née de cette éternité » (…) s’éveiller à la vérité de soi (…) s’ouvrir au parfum de l’ombre (…) n’être que ce visage du jardin souriant à la lumière »
Cécile A. HOLDBAN (et trente poètes), Machines, le Réalgar, mai 2024, 134 pages, 23€
La peintre-poète Cécile Holdban dessine (au lavis) une trentaine de « machines » – chacune légendée et reproduite – qu’elle propose à autant de camarades écrivains de prolonger-commenter d’un récit de leurs choix et façon. Ce que ces vingt-neuf hommes et une femme font (à la fois fantaisistement et scrupuleusement), « poursuivant » – comme elle le leur demandait – « par leurs mots ce que l’image de la machine leur soufflait« (p.8)
L’unité d’inspiration et d’élaboration des trente images est forte et belle. Cécile Holdban, dans un utile et très bref avant-propos, nous précise : des machines créatrices, et non pas productrices. Un goût d’industrie ludique, qui remonte à l’enfance, et mêle exploration de rapports inventés au monde et déploiement d’une certaine force motrice onirique. Rapports inventés, qui « dérogent » certes au réel, mais souhaitent en retrouver l’élan fondateur même (« un état d’innocence face au mystère » – et un état bien vécu, un mystère bien réel !); force motrice, certes onirique (où il n’y a que des images, tirant substance les unes des autres, nées d’une inspiration se sachant sous influence, et d’une âme créatrice qui rêve des autres âmes et désire les faire rêver d’elle !), mais déterminante : une force qui « va » (à ses résultats), et qui, pour parler franchement, sait y aller. Cécile Holban est d’une virtuosité rare et d’une fécondité non-feinte, qui tout de suite nous fait parcourir avec respect et jubilation son atelier de l’imaginaire.
L’expression « atelier de l’imaginaire », qui est la sienne, mérite de convenir. Imaginaire parce qu’une inlassable force de prendre formes est là, à la fois inquiétante (toute en hantises) et souveraine (qui décide d’elle-même) – comme une antichambre commune du sens et du réel, où leurs rôles respectifs vont encore se jouer. Atelier parce que trente artistes (plus une, elle !) sont ensemble au travail dans le lieu de ce livre, mais aussi parce qu’en Cécile Holdban elle-même, cela, littéralement, paraît grouiller de collaborateurs – devanciers, inspirateurs, prophètes – groupe de travail épuisant et posthume, comme sommé d’annoncer ce qu’elle exige d’eux, comme des idoles (en elle) au garde-à-vous (devant elle) ! Maîtres oeuvrant à présent en elle, et ouvriers aimés devenus, de gré ou de force, agents et éléments de ses machines.
Oui, machines : dispositifs à la fois dynamiques et stables (comme disait Canguilhem, le mouvement dans une machine ne l’empêche pas de retrouver périodiquement sa configuration, de repasser sûrement par les états que son fonctionnement vise à obtenir). Trente fois ici, « une machine à … ». Une, en effet : toute machine est une certaine disposition cohérente des parties qui la composent; à … parce que l’énergie qui la traverse est faite pour travailler, pour obtenir efficacement les résultats attendus d’elle. Une par l’élaboration ingénieuse qui mène à elle, opérante par l’astucieuse efficience qui provient d’elle. Bien distinctes : entre les machines non-poétiques (la brouette, le ventilateur, la catapulte, la boussole, le broyeur …), on ne se mélange, d’évidence, ni les structures, ni les finalités. Mais même les dispositifs poético-symboliques de Cécile Holdban méritent ce nom de machines, car chacune répond sans délai ni ambiguité aux deux questions liées : « quelle est la disposition de tes organes ? », « que résulte-t-il de ton action ? ». Même si bidimensionnalité et picturalité les réduisent à leur propre schéma coloré, ces machines poétiques « fonctionnent » : certes, le processus y est sans mouvement réel, sans mathématisation des lois qui l’organisent, sans frottements ni usure matériels, mais il y a, en chacune, une unité logique de ses forces, qui va ou vient causer ce qu’on attend (et garantit) d’elle (« suspendre le ciel », « ressasser l’écho », « comprendre les nuages », « repousser la marée », « poudrer les ailes » …).
Bien sûr, aux amis littérateurs chargés du commentaire (de l’histoire savoureuse et baroque que ou qui, par eux, raconte la machine), la tâche requise est ardue. Parfois impossible (comme la machine à se soulever, à léviter, dont, p.93, hérite Serge Núňez Tolin, folle comme un pari de s’alléger de soi, devant cauchemardeusement lever l’engin de levage même), souvent délicate (comme la machine à relier les îles, dont souffre malicieusement, p. 109, Gilles Ortlieb : comment les joindre sans les désenclaver ? comment les quitter sans à l’inverse larguer leurs amarres ? comment voguer sur une mer qu’on aura dû, justement, assécher et faire se retirer pour les rejoindre ?), toujours paradoxale (comme la machine à fabriquer du temps : comment ne pas avoir aussitôt consommé le temps passé à en produire ?!!). Antoine Boisclair, chargé de la chose, l’énonce – comme on le lui demandait ! – poétiquement :
« Les adultes qui en font usage doivent être supervisés par les enfants. Consommés sans modération, les produits du temps sont hautement cancérigènes« , p.17).
Parfois, ces machines travaillent sur la matière intérieure (celle des humeurs, des affects), c’est-à-dire se chargent de transfigurer directement le sentiment de la vie. La méthodique efficience de ces véritables engins sublimatoires porte alors, superbement, sur l’ennui (« à dégivrer »), l’angoisse, l’incompréhension, l’isolement ultime … Quatre brefs extraits, successivement, de Laurent Albarracin, Christian Viguié, Camille Loivier, Howard McCord le diront :
« Il ne faudrait pas croire que la machine à dégivrer l’ennui serait là pour autre chose et qu’elle serait allégorique de je ne sais quoi. Non. Elle est là pour elle-même. Elle se sauve de son propre ennui en le dégivrant, tout à fait comme si elle tirait des écharpes de couleur d’une grise habitude » (L.A., p.25, machine à dégivrer l’ennui)
« C’était pendant la guerre (…) La neige s’était mise à tomber et masquait ce qu’il y avait autour de nous. Les premiers flocons que je recueillis dans mes mains s’évanouissaient en me livrant le nom des morts et de ceux qui ne survivraient pas. Petit à petit, j’appris à mieux les lire et découvris qu’ils désignaient aussi le nom de ceux que la faucheuse n’attraperait pas … » (C.V., p.64, machine à nommer la neige)
« Quand on collait son oreille contre la terre (il n’y a pas que les coquillages dont les vides vibrent d’interférences) on entendait un craquèlement. Une fine rayure se libérait, se dessinait, se multipliait, l’avancée lente du trait comme un chemin bordé d’oublis, d’ombrages. On s’y reposait. De cette craquelure, coquille soulevée par une naissance au monde, une langue déchirait l’enveloppe fine qui nous enfermait dans le dedans du dedans, on s’éloignait du vide, on touchait aux choses palpitantes sous nos doigts. On n’aurait plus peur du vent, on courrait vers lui » (C.L., p.37, machine à dompter les signes)
« J’ai dénoué le néant avec mes doigts dans la nuit, en les pointant vers la fenêtre où se cache le monde, et en faisant briller les étoiles lointaines. Mais des ailes fondent sur moi des nuages et volent autour de mon visage. Je parle à un ange dans une langue que j’ignore, mais l’ange me répond clairement d’une voix pareille à une cloche au son parfait, et les syllabes sont aussi douces et serrées qu’un whisky avec une goutte de miel. Puis je ressens une vive douleur sur le côté, et l’ange soudain grimaçant brandit une dague ensanglantée, il hurle et bondit par ma fenêtre sans briser le verre. Je reste à saigner de la lumière par ma blessure, et dehors, de grands chênes soupirent dans un choeur en mineur un prélude à l’obscurité. Je saigne de la lumière jusqu’à l’aube » (H.McC. p.53, machine à annuler le néant)
Parfois, enfin, ce sont machines métapoétiques, permettant effets salutaires sur la vie poétique elle-même, comme les machines à démêler le poème (Gérard Purnelle, p.33), à broyer le noir … de l’érudition (Thierry Gillyboeuf, p.89), à zébrer le silence ( « Je ne sais plus quelle est cette fleur dont on dit qu’elle possède dix langues, cinq pétales et cinq sépales, mais qu’elle ne s’en sert pas », Jean-Baptiste Para, p. 81), ou même à faire hennir l’illumination du Verbe hors de sa Caverne (Jean Rouaud, p.65, dans la continuité de son étonnante « Splendeur escamotée de frère Cheval »).
Toutes, décidément, Machines ingénieuses et fraternelles, qui visent à produire – non, comme leurs homologues pragmatico-physiques, à la place de l’homme, ou contre sa nature, mais – depuis la place qu’en lui-même le spectateur et liseur charmé voudra bien leur faire, et lui faisant retrouver la nature même de sa pensée (puisque construire est le plus sérieux des jeux, et comprendre est la plus belle et blanche des magies : transpercer de notre attention l’effigie d’une machine pour en sauver et bénir l’impact).
Comme Tristan Hordé, partant, à pied, à 86 ans, marcher au fond de la mer (« sans le secours d’une machine, ce n’est plus nécessaire« , p.101), pour y arpenter ce monde sans nuages, oiseaux ni arbres, ce rêve qui n’a pas besoin de nous (« Rien de spectaculaire, la beauté ne l’est pas« ), en pantin noyé et serein, petit « moulin à aubes » (p.7) à l’abri désormais de tous les naufrages, et n’obéissant plus, là, qu’aux courants vrais, qui l’actionnent et le saluent.
Barbara Auzou, Hamelin Francine, Je suis l’envol, Ubik-Art éditions, 103pages, mai 2024.
Voici le deuxième volet, après « L’envolée mandarine », d’une collaboration entre l’artiste et poète Francine Hamelin et la poète Barbara Auzou. À chaque sculpture dans l’albâtre correspond un poème comme une déclaration d’amour à l’oeuvre qui naît et renaît sous nos yeux et qui s’offre au-delà de nos perceptions à notre âme, à la partie consciente de notre esprit, à nos rêves et nos pensées.
D’abord, il y a la sculpture comme coulant de source, qui nous révèle ce que la pierre gardait en elle, matière vivante entre veines et strates que dégage par son travail, l’artiste. On reconnaît un visage, on retrouve un animal, une petite divinité. On reconnaît notre part d’humanité. La sculptrice se transforme alors en archéologue: du coeur de la roche, elle met à jour une amulette qui ressemble comme par magie à celles que l’on remonte du néolithique.
Ensuite, vient le poème comme ciselé dans le langage par Barbara Auzou. De la masse des mots et des phrases, la poète excave le poème. Au minéral, elle répond par le marin, l’éthéré. Au divin par le simplement humain. Au geste par la caresse. À ce qui nous est révélé avec tellement de délicatesse, par la part à jamais inexplorée.
« celle que l’on devine au pouls la poésie cette belle épousée aux épaules de brume aux doits de rosées (….) met ses pas dans nos secrets
(…)sur l’heure sobre à qui l’on doit le soleil la distance liquide du rêve et la chair de tous les silences »
Par moments, les poèmes de Barbara Auzou restes flous, volontairement mystérieux, astucieusement secrets. En particulier lorsque la poète choisit de substantiver un adjectif ou utilise ce genre de formules « Dans le foin du regard », « la chair des mots », « l’aile de tes jardins », « L’amphore de tous les silences », « la bougie de l’oeil » ou lorsque se suivent et s’accumulent les figures de style.
« où sont-ils maintenant sinon sous les paupières du vent ceux qui fabriquaient la nuit de l’âge sous des pavés dissous d’ombres vaines et qui tentaient de déchiffrer les humeurs sévères d’une mer inconsolée »
Je m’accroche au front des archipels un peu de sable au palan de tes yeux vient m’étreindre et c’est une chute infinie d’échos de chances bleues en plein ciel J’ai un oiseau à l’âme d’amour et de musique qui mesure la vague éternelle endormie dans l’ourlet de ses propres limites sur sa dextre pacifique toujours
Aux gestes de la sculptrice, la poète répond par cette image qui nous laisse croire que l’on travaille un poème, qu’on le baratte comme on le fait pour la crème du lait. Un geste qui se répète inlassablement jusqu’à ce que s’obtienne l’oeuvre.
Il n’est pas rare que d’un poème à l’autre se répondent les mots et les images, résonnent les allusions. Il est vrai que les sculptures jouent aux mêmes jeux où le temps prisonnier d’un labyrinthe se laisse guider vers la sortie, vers la lumière par l’artiste. Se découvre alors une voie sensible, sincère et qui mesure ses pulsations.
Je regrette un peu la mise en page. La logique aurait aimé voir sculpture et poème en vis-à-vis et non se tournant le dos. Car le regard ne peut s’empêcher en lisant le poème de glisser vers la sculpture mais pour regarder la sculpture correspondante au poème, il faut revenir en arrière. Cette façon de présenter les oeuvres, poème et sculpture peut prêter à confusion.
Heureusement, la présentation ne retire rien à la beauté des messages que les deux femmes tentent de partager avec nous. « Je suis l’envol » est le titre de cet ouvrage et celui donné à la sculpture sur la couverture qui ouvre le livre et le referme et qu’on retrouve au centre du livre. Barbara Auzou apprend à s’envoler par le poème « arcs tendus de l’âme », par son écriture et ce qu’il permet de comprendre en le contemplant dans le travail artistique et sculpté de cette autre poète Francine Hamelin. La statue semble former l’axe autour duquel tourne un univers qui ne cesse de nous faire miroiter merveilleux mirages, secrètes beautés, mystérieuses envolées.