Gérard Cléry, Roman de l’île, D’autres univers

Chronique de Francis Chenot

clery

Gérard Cléry, Roman de l’île, D’autres univers, avril 2014, 14,5 x 20,5 cm, 64 pages.

Quatre parties dans ce recueil au titre insolite, du moins en apparence, comme autant de chapitres d’un roman qui n’aurait d’autre mesure d’unité que le lieu mais serait d’abord poésie, et de haute volée.

Une île. En Bretagne où vit aujourd’hui Gérard Cléry ? Au large de l’Espagne comme pourraient le suggérer des bouts de phrases en castillan ? Ou cet exergue de Blas de Otero,

« Aqui ne se salva ni dios, lo asesinaron » : « Ici même dieu ne se sauve, on l’a assassiné ».

Mais qu’importe. Une île avec ses gens, ses

« pêcheurs n’aimant rien tant que le silence », les femmes, les enfants…

Une île où

« le paysage s’enroue nul sous l’impérieux balai de la pluie ».

Une île où

« l’angoisse de la mort pose des pierres sur l’horizon / édifie l’autre rivage » : « Ici l’espace déchiré perd l’espace se délite dans la page »

du poème. Dans cette île où

« margelle du refus // insonore village // sous l’aisselle des voiles / le vent se coagule » : « il avait plu dans la journée // sans doute était-ce le signal // mais qui s’en souvenait ».

Et pour en terminer, provisoirement sans doute,

« un jour quelqu’un se souviendra / qu’ils allumaient leur cigarette / aux étoiles ».

Lectures d’octobre 2015 de Patrick Joquel

 

En poésie

Titre : Les yeux de Louise9782915387100_1_75

Auteur Paul Bergèse

Gravures de Titi Bergèse

Editions lis et parle

Année de parution : 2015

Une petite Louise, arrière-petite-fille de l’auteur… ça laisse rêveur. Ce songe silencieux veille autour du couffin et grandit avec l’enfant. Un long poème méditatif s’enroule ainsi autour de la petite merveille… Un feu d’artifice de tendresse, de douceur et de cœur. Cette émotion qu’on appelle poésie, ce musement, ce temps suspendu où le regard embrasse quelques brins d’éternité. Un livre paisible et heureux. C’est simple. Tout simple. Et fort. Très fort. Les gravures colorées jonglent avec cette joie, ces sourires et cette complicité que noue Louise.

L’ensemble est une réussite à déguster auprès de chaque berceau


Titre : Vent de leur nomguilbaud2site

Auteur Luce Guilbaud

Editeur : Editions Henry

Année de parution : 2015

Un retour à l’enfance. On dit souvent que la poésie traite de la perte. Ici, ce serait la perte du père, la perte de la mère. Sur chaque double page, à gauche un poème commence par « mon père », page de droite par « ma mère ». Ici, Luce Guilbaud visite ses souvenirs, met des mots sur ces impressions d’enfant ; des mots d’adulte. Se dessine alors en creux le portrait de ses géniteurs, et dans leur ombre celui de Luce enfant. Cet enfant qui deviendra celle que nous connaissons et apprécions.

Un livre qui dévoile donc. Et notre amitié vient vibrer avec ses confidences.


 

Titre : Paris, New-York, Clevelanddesmee1site

Auteur Maria Desmée

Editeur : Editions Henry

Année de parution : 2015

Un voyage. Commencé à deux. Un retour en solo. Des poèmes plein de pudeur, de silence et de cet impalpable appelé poésie. Celui qui s’est absenté vibre sous les mots tandis que celle qui écrit apprivoise son absence.

Un livre fort. Dense. Un témoignage autant qu’un partage. Nous nous y associons tous.

Respect.



 

En roman

Titre : Trilogie de Lewis : *L’île des chasseurs d’oiseaux * L’homme de Lewis*Le braconnier du lac perdu*La-trilogie-ecossaise-Peter-May-Policier

Auteur Peter May

Editeur :Rouergue

Année de parution : 2010/2011

On part pour les îles du Nord West de l’Ecosse. Terres étroites, brumeuses, balayées de vent, de pluie… Des petites communautés humaines, avec tout leur poids de traditions, de non-dits, de respects…

Un homme Fin, natif de l’île et qui y revient pour tenter de survivre après la mort brutale de son enfant. Cet ancien inspecteur de police se retrouve confronté à son passé, à des drames qu’il va tenter et réussir à résoudre.

Des récits haletants, d’une profonde humanité, surprenants ! Dans un décor que j’aime. Des allers-retours entre passé, nostalgie, souvenirs et présent, comment construire un nouveau présent au cœur de sa matrice enfantine…

Une trilogie à lire toute affaire cessante : je l’ai trouvée simplement excellente.


 

Titre : Nour et le peuple des loupsmichel-piquemal-et-emmanuel-roudier-nour-et-le-peuple-des-loups

Auteur Michel Piquemal

Editeur :Rue du monde

Année de parution : 2015

Nous sommes en préhistoire. Un moment de rencontre entre deux peuples différents. Un de ces moments de métissage dont l’histoire est si friande et qu’aujourd’hui semble oublier.

Un texte fort et qui résonne fortement avec notre actualité.

Aller vers l’autre, le rencontrer. S’enrichir des différences… Toujours le même programme, le seul qui permette d’aller de l’avant.

Une histoire prenante ! Un moment de philosophie humaine.


 

Titre : TraficafricqueoCkffSilWvW2OiOQkhpemcyfOmY-2

Auteur: Dirick

Editeur : Ratatosk

Année de parution : 2013

Dirick délaisse la BD pour la prose. Un récit de voyage. Paris Bamako en Peugeot 404. C’est drôle, émouvant, parfois hallucinant. La rencontre avec l’Afrique transforme l’homme blanc, on n’en guérit jamais de l’Afrique.

Un livre pour ceux qui y sont allés, un livre pour ceux qui en rêvent. Un bon moment de lecture souriante et grave. Cette gravité enfantine qui rend tout jeu sérieux, vital.


 

Titre : Les dodosd_tmvA4xZbFIOZ7IbnYhMXxFY24

Auteur Dirick

Editeur :Ratatosk diffusion

Année de parution : 2013

Un univers que Dirick connait bien : la BD. On y trouvera même un grand clin d’œil à Pif ! Deux artisans de la BD se croisent, rêvent de leur révolution, mijotent de petits festivals en petites commandes. Opération survie. Survie au quotidien. Survie du rêve qui sous-tend leurs destins. Un livre où l’on retrouve le sourire malicieux de l’auteur. Et sa fantaisie : R2D2 passe, on enterre un instrument de musique… Et sa lucidité sur le monde et la vie : petites misères quotidiennes, suicides…

Rien n’est jamais aussi simple qu’on voudrait bien le croire. Cependant, on sort de ce conte moderne avec le sourire et l’envie de poursuivre l’aventure.

©Patrick Joquel

LE PEINTRE NIQUILLE, OMBRE LUMINEUSE

Chronique de Nicole Hardouin

LE PEINTRE NIQUILLE, OMBRE LUMINEUSE

0Claude LUEZIOR : ARMAND NIQUILLE, artiste-peintre au cœur des cicatrices ; Éditions de l’Hèbe, 2015

Dans cette biographie romancée de Armand Niquille, l’écrivain Claude Luezior fait vivre de manière passionnante le parcours singulier de ce peintre hors cadres mais aussi celui de ses ancêtres et leurs implications dans l’Histoire de France. Biographie car tous les éléments et références se veulent exactes, romancée de part certains dialogues imaginaires tracés dans le respect de la personnalité de l’artiste-peintre que Luezior a personnellement connu.

Dès sa prime enfance, Niquille, Petit Chose torturé se pose de lancinantes questions ; « suis-je vraiment le fils d’un conducteur de trams ? Pourquoi ma mère a-t-elle louée une petite épicerie au lieu de rester lingère au château ? » Le doute reste momentanément sans réponse : là, explique C. Luezior, se trouve le ferment de sa souffrance, la racine de son œuvre riche de plus de mille toiles.

L’enfant entend dans l’épicerie maternelle des allusions émises par de charitables commères, les interrogations persistent face au mutisme de sa mère jusqu’au jour où, dans une exposition de peinture, il va rencontrer une sorte de dandy qui lui-même s’essaie à l’art. Face à face, âme contre âme, ils se découvrent ; « même regard, même maintien altier, ils sont semblables. » Niquille a vingt ans, il comprend. Intuitivement ils se sont reconnus, Fred de Diesbach, le fils du comte Raoul est son demi-frère dont il deviendra l’ami. Il fera des visites au château dans l’atelier du peintre, sans jamais croiser le regard de l’aigle Raoul : le puissant comte de Diesbach, son père. A de multiples reprises, ils peindront l’allée du château, les arbres de Niquille seront noueux, torturés, ceux du fils légitime, bien droits. Le Banni Magnifique, selon l’expression du critique J.P Gavard-Perret, signera parfois ses toiles Nihil (rien).

Jamais Niquille ne revendiquera quoique ce soit. Malgré ses cicatrices, il veut rester grand et puissant par la magie de sa peinture.

L’ouvrage rédigé d’une plume enlevée a plusieurs facettes dont un large pan historique : en effet, parmi les ascendants de l’homme au béret on trouve Nicolas de Diesbach, chambellan à la cour du roi Louis XI. A la tête des bernois, alors puissance militaire majeure, Nicolas s’allia à d’autres troupes pour battre le puissant duc de Bourgogne : Charles. le Téméraire qui fut défait aux batailles de Grandson, Morat et Nancy : le très habile Louis XI récupéra ainsi la Grande Bourgogne.

Autre volet historique important lié à Niquile ; nous sommes pendant la seconde guerre mondiale : censure et cruel manque de papier à Paris. Claudel, Mauriac, P. Emmanuel, P. Jean Jouve et d’autres écrivains se retrouvent à Fribourg où ils vont faire éditer plusieurs de leurs manuscrits. Déambulent également dans ce creuset Giacometti et Balthus. Armand, malgré sa nature sauvage baigne dans ce milieu. Il se lie d’amitié avec Balthus.

Malgré ces influences, Niquille reste un solitaire, trace son sillon quasi-monacal dans son atelier. Là il enchaîne ses cathédrales comme Monet pour celle de Rouen, il la peindra cent fois, met en perspective vierges et anges, arbres toujours noueux, taillés à l’instar de sa propre souffrance, s’attarde sur Fribourg. Il crucifie son âme sur de multiples Golgotha.

Niquille est un humaniste, un mystique, il baigne dans une lumière crucifère, toujours en recherche de la verticalité, de la transcendance. Fuyant les coteries, les petits fours, il reste à Fribourg à la recherche de l’essentiel, humble à l’extrême : je ne suis qu’un artisan au pied de la croix. Ce retrait volontaire l’a empêché d’avoir une dimension internationale.

Pendant tout ce temps à Paris, une jeune femme se pose curieusement les mêmes interrogations que Niquille : enfant, sa grand-mère était aussi lingère au château, quarante années les séparent. Elle ne comprend pas : Fribourg, le couvent parisien, le jardinier pervers, les religieuses silencieuses… mais nous laissons au lecteur le soin de découvrir sa quête si bien restituée par C. Luezior.

Dans ce roman écrit avec une plume talentueuse, on retrouve la passion de Luezior pour l’histoire franco-suisse et l’empathie pour cet homme ordonné artiste par un chartreux. Là, se mêlent rigueur et foisonnement, or et sang, avec au centre Niquille, géant de l’ombre, peintre et poète, byzantin et flamand.

Roman à lire avec intérêt et bonheur.

©Nicole Hardouin

Fondation Armand Niquille

Armand Niquille

Lire l’interview de Claude Luezior :LA GRUYERE p 6 29 oct

voir et écoutez Claude Luezior: