Le printemps des poètes à Virton le 11 mars 2017 en images

à tous et toutes pour cette très belle soirée!

Merci à Claude Miseur et à Jacques Cornerotte pour les photos

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Laurent Grison, L’homme élémentaire, Collection Atelier, Color Gang, novembre 2016.

Chronique de Lieven Callant

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Laurent Grison, L’homme élémentaire, Collection Atelier, Color Gang, novembre 2016.


Ce qui me semble élémentaire à l’homme, primordial au même titre que l’eau, l’air, la terre et le feu, c’est l’art. La faculté d’en apprécier la magie. Le silence, la beauté inventée. La possibilité de créer.

Je pense que la poésie de Laurent Grison se nourrit de l’art plastique, en explore les frontières. Les mots construisent sur l’espace blanc de la page ce qui pourrait être une toile. La ponctuation installe respirations, segmentations du temps, rythmique vitale. La lecture devient une performance artistique car le poète nous invite à entrer dans le jeu, à mettre en scène les phrases.

Par cette simple évocation :

Ce sont

(et il le sait)

Les larmes de la piéta

Laurent Grison convoque Michel-Ange qui a su imposer au marbre blanc une fabuleusement transformation. Transformation élémentaire de la pierre en chair.

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By Juan M Romero (Own work) [CC BY-SA 4.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)%5D, via Wikimedia Commons

Ventre fécond:

vie: vie: vie: vie:

(Le marteau casse le marbre )

Plus loin, les formes élémentaires (cercle, ligne courbe, triangle, carré, rectangle ) rappellent le discours qu’entretient l’art moderne avec la fin de la figuration. Je pense alors à Piero Manzoni et à ses célèbres lignes remettant en cause le statut de l’œuvre d’art et par la même occasion le rôle même de l’homme-artiste en enfermant dans une boîte un ligne tracée à l’encre d’imprimerie sur une feuille de papier. Est-ce une portion de l’infini qui nous est ainsi proposée? Est-ce la limite ultime de l’acte créatif qui est démontrée?

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Crédit photographique :© Adagp, Paris Piero Manzoni (1933 – 1963) Linea M. 10,1, 9/59 (Ligne longue de 10,1 mètres, 9/59) septembre 1959

Laurent Grison nous propose dans le même esprit d’une recherche ultime, des listes. « Liste des éléments de l’origine du monde », « liste des formes ».

————marche——-sur———-une————-ligne———d’encre———noire————-(une seule ligne car l’écriture et la vie ne tiennent qu’à un fil de soi)———

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Sur la couverture des lignes, des coulées d’encre semblent tracer le profil d’un homme, sa structure élémentaire qui ne se limite pourtant pas uniquement à celle d’une ombre, d’un squelette. L’homme élémentaire est également un objet-livre, une oeuvre graphique d’une beauté épurée, on savoure la qualité du papier, la mise en page originale et la place laissée au silence, à l’air, à la respiration.

L’interprétation de ce poème, de ces poèmes, de ces signes graphiques ne se limite pas à ce que je viens de présenter ici par ce texte. Les lectures sont ouvertes, on ne rencontre pas de portes fermées, seulement des mots, des mots, des mots, des mots comme aime nous rappeler le poète. Le jeu consiste à se laisser porter par les liens symboliques que suggèrent les phrases.

© Lieven Callant

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David Gascoyne, La vie de l’homme est cette viande/ Man’s Life Is This Meat, tr. Blandine Longre ; avec des autotraductions de David Gascoyne. Paris-Londres Black Herald Press, 2016

Chronique de Michèle Duclos

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David Gascoyne, La vie de l’homme est cette viande/ Man’s Life Is This Meat, tr. Blandine Longre ; avec des autotraductions de David Gascoyne. Paris-Londres Black Herald Press, 2016


Même si la production strictement surréaliste de David Gascoyne (1916-2001) n’occupe qu’une période brève dans sa vie et sa capacité créatrice, elle fait de lui le représentant majeur du mouvement français en Angleterre ; moins par son recours modéré à l’écriture automatique que par son adhésion proclamée aux valeurs revendiquées par André Breton et ses amis, reprises par lui en français dans son Premier Manifeste Anglais du Surréalisme publié en juin 1935 dans un Cahier d’Art parisien de Christian Zevos, ici présenté, et par la publication, en 1935, de A Short Story of Surrealism hélas inédite en français, précédant de quelques mois sa participation très active à la grande Exposition Surréaliste Internationale de Londres qui, nous dit dans son avant-propos la traductrice, accueillit plus de 20.000 visiteurs en quatre semaines. Dès 1938 néanmoins, avec la publication de Hölderlin’s Madness, l’évolution du poète, chez qui la spiritualité chrétienne de son adolescence se teintait de mysticisme et d’hermétisme, rendait inévitable une rupture décidée par Breton lui-même. Gascoyne néanmoins ne renia jamais ses amis parisiens, ajoutant en 1985 à ceux qu’ il avait déjà traduits (repris en 1970 dans Collected Verse Translations) Les Champs magnétiques de Breton et Soupault ; écrivant sur eux de très belles pages de prose à l’occasion de leurs publications ou de leur décès (textes repris par les éditions Enitharmon en1998 dans David Gascoyne, Selected Prose 1934-1996).

Pour absurde donc surréaliste qu’il parût, le titre du second volume de poèmes de Gascoyne, Man’s Life Is This Meat, avait été lucidement provoqué, comme le rappelle la traductrice dans son avant-propos très riche en information. Le volume français éponyme bilingue qu’elle nous offre, outre qu’il reprend le contenu de son homologue anglais, nous propose aussi des extraits d’Other Early Poems (1932-1935), de Surrealist and Other Poems (1936-1938 et des Autotraductions de cinq poèmes qui appartiennent au volume suivant (1943), Metaphysical Poems (repris en 1989 dans le volume bilingue Miserere des éditions Granit aujourd’hui épuisé). Postfacé par Will Stone, ce riche volume, soigneusement annoté, présente une bibliographie de et sur le poète. Le tout dans une présentation impeccable.

Le lecteur s’attendant sur l’invitation du titre à pénétrer dans les forêts de textes obscurs sera surpris de rencontrer des poèmes courts divisés en strophes même irrégulières dans une versification proche du « sprung rhythm » défendu par Hopkins c’est-à-dire dans le plus pur rythme lyrique d’une belle prose. Un rythme lyrique remarquablement rendu par la traduction qui recrée des poèmes dans une parfaite fidélité. Si leur sens n’en est pas immédiat, les images aux nombreuses couleurs et les paysages évoquent Rimbaud plus que Breton. Telle « La froide et renonçante beauté de ceux qui mourraient/pour soustraire leur amour aux doigts méprisants de la catin »…Eluard n’est pas loin, sans copier : « La mer est une bulle dans une tasse de sel / La terre un grain de sable dans une minuscule coquille / La terre est bleue ».

La citation d’Eluard placée en épigraphe nous rappelle que Gascoyne conserva toute sa vie le sens d’un engagement social plus encore que politique et que comme nombre de ses compatriotes poètes et penseurs (dont certains y laissèrent la vie) il s’engagea au service des Républicains espagnols, relayant en anglais à Barcelone la diffusion de la radio nationale. Un magnifique poème, « Lozanne » inspiré par un fait divers rappelant de loin l’affaire de Violette Nozière, prend la défense de l’amour fou : « qui donna aux persécutés le droit de refuser la vie à ceux qui refusent d’être persécutés ? » Un Gascoyne nietzschéen ? Dans « Antennes » « Le dernier homme affable émerge du tunnel » On trouve dans le « Premier Manifeste Anglais », écrit en français par Gascoyne, le terme « gauchiste » (les guillemets sont de lui) qu’on aurait pu croire plus récent, appliqué par lui à l’art comme « populiste ».

Peut-être un poème tel que « Unspoken/ Tacite » illustre-t-il sans perdre d’une logique le fonctionnement authentique de la pensée dans son jaillissement revendiqué d’entrée par Breton dans son premier Manifeste de 1924 : « Les mots ne laissent pas de temps pour le regret/ Mais regrettons quand même / Le silence inviolé (…) Des mots périodiques / Qui glissent entre les fissures/ avec le visage du souvenir et le son de la voix / Plus intimes que la sueur aux racines des cheveux » (…).

Pourtant rien n’illustre mieux ce qui oppose, sinon l’esthétique, du moins la psychologie des deux poètes que le rapprochement entre « L’Etre supposé / The Supposed Being » et « L’Amour libre » présent dans l’Amour Fou du Français qui semble l’avoir directement inspiré : entre, de Breton, « ma femme au sexe de glaïeul » et de Gascoyne le « sexe/ Une cruauté et de la mort dans les cuisses/ Une béance et de la noirceur – ». Cette opposition existentielle nous en apprend plus que le ferait une analyse sur la vie et les tourments du poète anglais tels qu’il les décrits dans son Journal de Paris et aussi nous permet de comprendre son effort pour échapper à une profonde interrogation angoissée. Ses poèmes révèlent un être humain, seul, tourmenté, à la sensibilité sensorielle exacerbée (comme dans d’autres écrits de la même époque), ainsi sur « le terrain morcelé de l’angoisse / où l’on marche les mains liées » ; allant parfois jusqu’au macabre.

C’est surtout à l’occasion de poèmes inspirés par des peintres, Yves Tanguy, Salvador Dali, Max Ernst que Gascoyne laisse libre cours à des images d’angoisse et de violence. Et plus encore dans le relativement long poème « Et le septième rêve d’Isis » qui se veut suscité par l’écriture automatique, où des images à l’érotisme cruel semblent directement suggérées par le célèbre film de Bunuel « Un chien andalou ».

Et c’est peut-être des Surréalistes belges (y compris Magritte illustré dans son dépassement tranquille des conventions mentales) plutôt que des français qu’il convient de rapprocher Gascoyne car comme eux il conserve le sens d’un lyrisme ouvert sur l’au-delà du moi :

« Dans la nuit qui s’éveille / Les forêts se sont arrêtées de pousser/ Les coquilles sont à l’écoute / Les ombres dans les mares deviennent grises / Les perles se dissolvent dans les ombres / Et je reviens vers toi ».

Surréaliste ou mystique, Gascoyne est loin d’être simplement comme le dépeignait son ami Philippe Soupault « un poète français qui écrit en anglais » : un poète majeur dans son authenticité et son originalité. Et on ne peut que se réjouir que, au-delà même de la belle réalisation de La vie de l’homme est cette viande d’autres publications de Gascoyne soient enfin programmées dans notre langue dans notre pays.

©Michèle Duclos

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Michel Deguy, Noir impair et manque ; Dialogue avec Bénédicte Gorrillot. Argol – Les Singuliers » – 260 pages – 29 €

Chronique de Xavier Bordes

Michel Deguy, Noir impair et manque ; Dialogue avec Bénédicte Gorrillot. Argol – Les Singuliers » – 260 pages – 29 €


Noir, impair et manque est la première autobiographie documentée, illustrée et enrichie d’extraits d’anthologie et surtout d’un grand nombre d’inédits du poète et philosophe Michel Deguy. Soixante-quinze ans de vie littéraire dans une approche intimiste de la vie et de l’œuvre d’un important écrivain contemporain, témoin (au regard pénétrant) de son époque. Ce livre est le fruit d’entretiens réalisés durant quatre ans avec Bénédicte Gorrillot, universitaire auteure déjà d’un livre de dialogue avec Christian Prigent dans la même collection « Les singuliers ». Michel Deguy est une figure majeure de la poésie du XXème siècle, certainement celui qui a mené le plus loin la réflexion sur le « poétique », et sa relation avec le monde, ou disons plutôt avec les mondes. Voyageur infatigable, ambassadeur de la poésie française un peu partout sur la planète, auteur d’une œuvre immense, Michel Deguy est aussi un personnage amical, chaleureux au quotidien, dont l’énergie et le ferme enthousiasme ont fidèlement soutenu tous ceux qui se sont voulus ses compagnons de route en poésie. Soucieux de garder à la littérature et à la culture son exigence, il exprime ce souci à travers la revue PO&SIE (aux éditions Belin), qui est en quelque sorte, dans le domaine de la poétique et de la réflexion sur l’écrit, l’équivalent créatif de ce que fut la NRF dans la première moitié du XXème siècle. Ce souci se double d’une collection, « L’extrême contemporain », dont le titre même atteste de ce regard constamment tourné vers l’avenir, chez un poète de la génération de 1930. Son trajet littéraire hors-normes traverse donc l’essentiel de ce qu’a été la vie littéraire française depuis trois quarts de siècle. À ce titre, le livre qui retrace cet itinéraire représente donc un témoignage essentiel à la fois sur l’homme, l’œuvre, et l’évolution de notre société.

©Xavier Bordes