


N’étant pas littéraire, j’ignore ce que sont exactement des « stances » ; mais le mot (d’origine italienne, latine ?) suggère, joliment, à la fois le maintien (distingué), le repos (mérité) et la scansion (sereine, sans spasmes, comme un film de rubriques saisonnières) ; comme s’il s’agissait de faire relâche dans un agréable petit port de mots.
Et pour finir cette échappée fantaisiste, « stances » me fait imaginer, avec ça, des sortes de fresques sur un quai, des marins agitant consciencieusement leurs mouchoirs, un barde enfin faisant de drôles d’allers-retours sur la passerelle. Que Rouaud d’ailleurs me pardonne, mais le barde, c’est lui. Le célèbre romancier devenant (depuis quelques années) explicitement barde, poète-chanteur, auteur-compositeur-interprète affrontant des salles (amies) avec tabouret et guitare (et, on suppose, litres de sueur), c’est vraiment lui.

Jean Rouaud
Et, pour parler franchement, les bardes usuels sont scrupuleux (malgré leur agilité), vieux (en tout cas sont fatigués d’être toujours les premiers traversés par leurs chants, sont comme consumés par leur propre ardeur), sont des sortes de mémorialistes de la survie générale, des gens à estoc et colères reconvertis – par simple durable humanité – en dévoués visiteurs de charniers et de ruines. Voilà pour l’intuitive impression de lecture ; et voyez l’actuel visage de notre auteur !
Je veux dire que tout chez Rouaud est vivant, est grave et chaleureux, est fiévreux et concis, car il ne veut toujours dire que ce qui suffirait, et il y réussit.
« (Littérature)
par laquelle nous sommes au monde
un peu moins méconnaissables
un peu moins mécréants du temps qui passe.
un temps qui s’offre à nous sur un plateau de phrases
camouflé dans le chant d’une grive
qui nous ramène au pays d’enfance
dans la partition sans notes
d’une sonate inaudible
où tout est dit de ce qui nous traverse
du tremblement amoureux dont on se récite
par cœur la litanie du désir
au goût des choses dont il nous apparaît
qu’elles valent mieux en se disant
qu’elles gagnent même à être lues
de sorte qu’il nous arrive de partir à leur recherche
dans le grand livre de la terre … » (p. 67)
On a, à ce petit livre, une très belle introduction, en trois incises jubilatoires.
Contre les « grincheux », dit Rouaud, Dylan est devenu « Apollon, prix Nobel » (p. 10)
« Les grincheux revendiquent une conception de la littérature qui date un peu et doit beaucoup à ce qu’ils produisent, des livres avec la raie sur le côté. Et Dylan, on ne pense pas à lui demander l’adresse de son coiffeur »`
Ensuite, Michaux, que Jean Rouaud sait aimer ; car, dit-il, Michaux voit autrement ; il voit juste, parce qu’il voit tout, ou depuis le tout. Michaux, on le sait, grimpe littéralement sur les causalités en cours, et, les chevauchant, change leurs horizons spontanés, leurs alliés, obstacles, résidences. Cette liberté surnaturelle dans le dressage des rapports objectifs, c’est une relance sans cesse renouvelante, qui complète, comme de l’intérieur de lui, le réel.
« Avoir la poésie en soi, c’est comme un état altéré de la conscience qui est déjà un dérèglement des sens. Nul besoin de champignons hallucinogènes. Ce n’est pas par eux que Michaux est poète. C’est cette altération poétique de la conscience qui le pousse à éprouver d’autres altérations de l’esprit. Cette altération poétique donne une autre vue sur le monde, un autre point de vue qui est un mode de connaissance bien plus pertinent que la plupart des sciences officielles qui passent leur temps à revenir sur leurs erreurs passées » (p. 8)
Enfin, Léonard Cohen, dont Rouaud découvre le décès, une nuit d’insomnie. Il s’y chantonne « Hallelujah ». Le roi David, on le sait, y plaque, sur sa lyre, l’accord préféré de Dieu ; sous ses doigts, quelques événements sonores y tricotent et démêlent leurs propriétés mutuelles. Et lui est comme une araignée, détectant sur sa toile, comme inédites, à la fois étrangères et intimes, les vibrations d’une proie non-ordinaire, le mystérieux signalement à travers les anneaux de fil, du Souffle même qui peut-être les a créés. Rouaud en cite alors, puis traduit, la très merveilleuse stance :
« I heard there was a secret chord
That David played and it pleased the Lord
But you don’t really care for music, do you ?
Well, it goes like this the fourth, the fifth
The minor fall and the major lift
The baffled king composing hallelujah
J’ai entendu qu’il y avait un accord secret
Que jouait David et qui plaisait au Seigneur
Mais vous vous moquez de la musique, n’est-ce pas ?
Ça donne quelque chose comme ça, la quarte, la quinte
L’accord mineur qui tombe, l’accord majeur qui s’élève
Le roi déposé composant Alléluia »
On découvrira directement, dans la Présentation (p. 15), la subtile et motivée architecture de ce petit livre :
« Stances est un spectacle poétique composé de six textes et six chansons, regroupés sous six rubriques telles qu’on les trouve à l’intérieur d’un quotidien : Art, Communications, Sciences, Culture, Politique, Littérature »
Et tout ça en vaut absolument la peine, car ces six courts chapitres formidables sont (si je peux me permettre de juger) d’une utile virtuosité et d’une fraternelle intelligence. Sur l’art, donc, (la création de formes suffisantes), les communications (les échanges de ce qui croit importer), les sciences (les savoirs évolutifs du méthodiquement observable et reproductible), la culture (la transmission sociale du sens), la politique (la direction de l’orientation collective), et la littérature (les rêves que nous éveillons), les aperçus de cet ironique et incisif journalisme du cœur sont constamment beaux, tragiques et instructifs. Trois exemples :
« … ce garde-à-vous
Cette station droite qu’on exige de nous
Pour qu’on mérite l’appellation d’homme et de femme
Pour qu’on sorte du singe et qu’on nous accorde une âme,
Voyez comme ce n’est pas naturel ce pari vertical
Voyez comme notre vie parfois ne tient que par un fil,
Comme celui auquel se suspendit Nerval
Un soir, en pleine lumière, dans la multitude de la ville » (p. 31)
« … alignés nus au bord de la fosse comme des boîtes de conserve
qu’une balle de chiffon suffirait à renverser en arrière
des milliers de corps dont certains vivaient encore
une fois la fosse recouverte d’une couche de terre
laquelle donnait l’impression de respirer
se soulevant des jours et des jours
comme un unique grand corps
composé de ces milliers de corps
et un corps parfois s’extrayait du magma des corps
allait prévenir dans le ghetto ses semblables
qui ne voulaient pas y croire
qu’est-ce que tu racontes, enfant, les Allemands
on les connaît, ils sont durs mais corrects
ils ne feraient pas une chose pareille
et d’abord va te laver, va te rhabiller
tu nous offenses avec ta nudité » (p. 72)
ou cette remarque-bourrade sur l’étonnant gémissement (« tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire ») de la Phèdre de Racine :
« … on devrait se réjouir qu’il y ait
parmi nous celui-là qui
par la bouche de notre sœur écartelée
nous révèle le secret de l’inouï
dans un formulé si étrange
qu’il nous pousse comme un sumo
hors du cercle de nos vies … » (p. 59-60)
Oui, décidément, « Amour est le lieu » (chanson, p.49) ; et Jean Rouaud, son planton funèbre et malicieux.

Le roman s’ouvre sur une fête organisée par un couple qui pend la crémaillère.
Vont s’y croiser Nino, une jeune femme archéologue, céramologue et Paul, documentariste. Très vite, cette « liane brune » tombe sous le charme de Paul.
Paul cherche à en savoir plus auprès de Félix : il apprend que « son couple bat de l’aile », qu’elle a un enfant. Serait-elle victime de la crise de la quarantaine ?
On suit les rencontres clandestines, torrides de Ninon avec Paul. Un vrai cataclysme.
On peut être perdu, le récit naviguant entre le présent et la liaison improbable et le passé qui par flashback remonte à la naissance de l’amour avec son mari Thaddée. On fait escales dans divers lieux : Porquerolles, la Provence, Paris , les Cyclades.
Ninon, mue par le désir grandissant d’être avec Paul, lui suggère une escapade.
C’est après des vacances en famille que Ninon prend la liberté de s’envoler avec Paul, « en amoureux », bien que ce dernier soit encore habité par Chiara.
C’est sur l’île de Paros, aux paysages paradisiaques (« transparence turquoise »), que Paul a choisi de vivre leur amour neuf sans avoir à se cacher. Paul compte rendre visite à un couple d’ amis installé avec sa famille.
Arnaud Guillon s’avère un excellent peintre paysagiste, quand il décrit Paros, sa végétation (glycine, bougainvillées, hortensias, cyprès), la côte rocheuse, les collines fauves. « Tout, dans ce paradis, suscitait l’amour. »
L’auteur distille un cocktail d’effluves (jasmin, Heure bleue, Nahema), de couleurs, de saveurs (pistaches, rapsani), de bruits( cigales, clapotis) et titille nos sens.
Si Sylvain Tesson considère le livre comme indispensable sur une plage, pour Ninon qui se plonge dans Le bel été de Pavese et Paul dans Paris est une fête de Hemingway, cela traduit plutôt l’ennui, ou le besoin de s’éloigner de l’autre.
Leurs baignades restent leur seul moment de communion.
Voilà Paul qui s’interroge sur les causes de la distance que prend Ninon, de son détachement, de son indifférence, de son refus de tendresse, d’étreintes, de baisers. Le lecteur aussi. Compte tenu de leurs ébats parisiens, des textos échangés, de leur emballement, comment expliquer un tel soudain revirement ? Le sentiment de tromper son mari la tarauderait-elle ? Aurait-elle un once de culpabilité ? Cette liaison extra-conjugale mettrait-elle du piment dans son quotidien ?
La vérité, Ninon la lui crache un matin. Si inattendu cet aveu que Paul a de quoi être déboussolé, secoué et nourrir des désillusions. L’inconstance de Ninon nous questionne. Son instinct maternel refait surface en jouant avec Flore.
Pas facile de ne rien laisser paraître lors de leur visite chez les amis de Paul qui eux voient en Ninon sa petite amie. Alice et Bruno font couler du champagne « Drappier » pour ces retrouvailles, comme Amélie Nothomb, tout en revisitant leurs années estudiantines. On dîne à La Rotonde !
N’en pouvant plus de cette situation, Ninon signifie à Paul son désir de rentrer à Paris au plus vite. Va-t-elle réussir à changer les billets ? À abréger leur séjour qui a tourné au fiasco ? Une vraie mascarade ! Laissons le lecteur spéculer.
Toujours est-il que Paul connaît la réponse à la citation d’Aragon, mise en exergue, : « C’est fait comment, un coeur de fille » ? Sa déréliction attriste.
Arnaud Guillon poursuit son exploration du thème de l’amour comme dans Tableau de chasse. Ici, il décortique les intermittences du cœur de son héroïne Ninon Faber et radiographie cet attachement aveugle, l’expression du désir qui change de cible.
Pour Philippe Labro « Ce ne sont pas les lieux qui comptent, c’est l’amour qu’on y transporte. » Il est certain que Paros sera un souvenir assombri, amer pour les deux protagonistes, mais lumineux pour le lecteur, les lieux étant mémoire.
L’enfer pour les uns, le paradis pour d’autres.
Arnaud Guillon signe un roman montrant que l’amour continue à défier les lois de la raison, mettant en garde contre l’emballement passionnel qui n’a qu’un temps.

Pour diverses raisons qui tiennent sans doute à la singularité et à la solitude, les îles ont toujours requis les poètes. En l’espèce, Ouessant ne fait guère exception quand elle se retrouve au centre du recueil que lui a accordé Anne-Marielle Wilwerth. Textes denses, rangés en strophes de quatre vers au début, un peu plus longues au milieu, comme le ressac de la mer qui va et vient. Tout au long du parcours, inévitables ou surprenantes, les images océanes égrènent leur présence prégnante. Les illustrations de Pascale Lacroix apportent une touche de fraîcheur supplémentaire à ce parcours appuyé sur les illuminations et l’apaisement : non, on n’a pas « maraudé en vain / dans le vaste verger marin ».

Paul Mathieu
Qui distraira le doute ? Un train qui part, le roulis de la mer, « personne » ?
Parler de la poésie de Paul Mathieu, de l’œuvre menée à ce jour ? Je n’ai pas la prétention, ou, plus exactement, l’occasion. De Paul Mathieu, je n’ai lu que trois ouvrages. « Le temps d’un souffle » en premier, puis « Auteurs autour » (qui a paru environ un an avant) en second, et je viens de lire, il y a peu, le troisième livre : « Qui distraira le doute ». Je ne m’attarderai ici qu’à ce dernier. Du premier, j’ai déjà fait une timide approche, et du second, j’ai à dire que c’est là un regard de poète sur la poésie ou, plus justement, un regard « dans la poésie ». Un poète même lorsqu’il se penche sur l’œuvre d’un autre poète reste un poète. Et nous tirons un bien des lectures que fait Paul sur les autres œuvres de la poésie, car un poète qui fait une approche d’un autre poète nous éclaire sur sa propre poésie. Retenons par ailleurs que si j’ai dit ne m’arrêter qu’au seul dernier livre lu de Paul Mathieu, mon approche ne se fera toutefois qu’avec un regard sur les deux autres.
Quel éclat dans la voix de Paul Mathieu ? De la fulgurance, par l’esprit, et tout le poids d’une parole simple ! Non, vous n’êtes pas un « poète de l’ombre », cher Paul ! Lumière, franche ; parole, de jour. Et poésie souvent allégée de son poids de trop penser, poésie pourtant de « poië-sens », parole des jours et des fruits, d’éclat et de chant ! J’ai presque tentation d’écrire des poèmes sur les poèmes de Paul Mathieu, mais de moi, de la réserve, de la retenue, la poésie de Paul n’a besoin de pendant que quelques traits au pinceau, aux crayons ou à la plume. Et ce sera ici, entendons-nous bien, l’exercice de la prose.
Le livre « Qui distraira le doute » est composé de poèmes et de proses et se présente en sept chapitres numérotés en chiffres romains. Et dès l’ouverture du livre, Paul Mathieu commence par nous donner l’heure : « 8 h 30 ». Ce même « 8 h 30 » se retrouve dans le texte qui clôt le chapitre six. Et le livre aurait pu se terminer là et avoir une unité. Toutefois une question : Avons-nous à l’esprit dès le début de l’écriture d’un livre l’architecture qu’il aura une fois terminé ? Une réponse : Peu s’en faut que ne s’en mêle le hasard ! Dans la structure du livre encore autre chose : Les noms rapportés de poètes (en toutes lettres). D’abord « Celan » page 53, puis Jude Stéfan page 107, et enfin Lorca page 116 et qui à lui seul peut justifier l’écriture du septième chapitre ! De Paul Celan, il est dit : « Et combien
de nuits dérivant/ le cadavre de Celan ? ». Evocation de la nuit, de la mort ; et du fleuve, la Seine ; du roulis de l’eau, de la mer (n’est-il pas question de coquillages à plusieurs reprises ?). La poésie de Paul Mathieu est une « poésie en voyage », vers un ailleurs inconnu, il va s’en dire, et où mourir ou nous renouveler. Où le poète puise ! Pour Celan, le train « a filé trop vite » ? De Jude Stéfan, les « lectures (…) à bout/ de bras toute la journée », et pour Garcia Lorca une autre « heure arrêtée au cadran de la montre », un autre 8 h 30, « Lorca qui n’arrivera jamais à Cordoue», « le train encore en attente » ? « Qui distraira le doute » pour finir ? Je réponds : La lumière. La lumière qui par quelques biais est toujours présente dans les livres de Paul Mathieu. Preuve en est que la lumière l’emporte sur l’obscur. Et dès l’ouverture du livre : « 8 h 30/ Soleil en hausse », et puis plus loin : « De quoi rendre plus lumineux » pour oublier « l’inaction prolongée du hasard avec la chute prévisible d’un rayon ». Toujours est-il que nous serons « devant le paysage qui/ n’est toutefois pas simple paysage » ou encore « Là où il (l’arbre) dresse son nom/ qu’y a-t-il de plus qu’un arbre ? », se demande, et nous avec lui, Paul Mathieu. Et la réponse est-elle : La lumière de l’esprit ? J’en doute, c’est bien plus complexe que çà et seul a la clef Paul ou qui a connaissance de l’œuvre entière de Paul Mathieu. Toutefois, je dirais que la lumière guerroie l’obscur dans « Qui distraira le doute » et fait, il se peut, qu’il n’y ait pas de point d’interrogation au titre donné au livre ! Ou faut-il y voir un train qui mène à la mer, avec « personne » à bord ?