Jean-Philippe Blondel ; La grande escapade, Buchet Chastel.(18€ – 268 pages)

Chronique de Nadine Doyen

Jean-Philippe Blondel ; La grande escapade, Buchet Chastel.(18€ – 268 pages)


Rentrée littéraire – Août 2019


Jean-Philippe Blondel revisite son enfance à travers son personnage Philippe Goubert et ressuscite la figure maternelle, enseignante en petite section et directrice, sous les traits de Michèle Goubert. Une scolarité, années 70, dans une ville de province, facile à identifier pour les lecteurs fidèles à cet écrivain apprécié.

Le récit qui met en scène Philippe, gosse de dix ans, dans une position très périlleuse, débute par un insoutenable suspense comme un « cliff-hanger ». De la graine de « Sylvain Tesson », cet adepte de stégophilie ! 

On suit ce gosse dans son quotidien : l’élève, le fils, et le copain au sein de sa bande.

Le portrait s’étoffe : empoté, gaucher, et surtout enfant non désiré, la mère aurait souhaité une fille. Une blessure pour le môme et des moments de solitude.

La bande de gamins, que d’aucuns nomment « vauriens » est dépeinte dans leurs jeux : construction de leur cabane refuge ; plus dangereux, car flirtant avec la mort,  leurs défis de traverser la voie ferrée juste avant le passage du train (sorte de bizutage). « Ça rit, bouillonne, éructe, crie, se bat, méprise le danger et les trouillards ». Leur hiérarchie est décryptée ainsi que l’évolution de leurs liens. Disputes, délitement de ce « groupe solaire » qu’ils ont formé. Ils grandissent et s’émancipent. Toutefois, devant l’épreuve qui les aura mûris, ils vont se ressouder, s’épauler et « adresser un adieu silencieux à l’enfance ». 

L’habitat est quasi un huis clos, puisque les familles d’enseignants ont droit à des logements de fonction. De construction ancienne, le couloir menait à chacune des pièces, mais pas de communication entre elles, fait remarquer l’auteur.

Quand en plus l’appartement donne sur les trois cours, cela constitue un poste de vigie idéal pour Geneviève Coudrier, celle qui a tout d’une concierge et aime potiner ! Ainsi, elle va entrapercevoir, subodorer une liaison extra conjugale, espionner et pister ces faux couples.

Le grenier est aussi exploré… Lieu où l’on a frôlé des drames.

La cave abrite ceux désireux de se rapprocher, voire de s’étreindre. Et d’aucuns vont imaginer « des scènes torrides » transformant «  le groupe scolaire en lupanar » !

Une galerie interminable de personnages défile : factotum, directeurs, directrice, inspecteurs, familles d’enseignants, élèves, mères d’élèves, dans le même périmètre.

On croise des êtres charismatiques, des autoritaires (façon militaire), des enseignants « vieille école » à la main leste : « touffes de cheveux arrachées, gifles retentissantes, et même « une crème, ce Lespinasse, toujours obéissant, voire servile ». 

D’autres, comme Florimont, sont conquis par la méthode Freinet qui va révolutionner l’apprentissage. Avec lui, plus d’autonomie laissée aux élèves.

La dame de service, Reine Esposito, source de scandale, ne passe pas inaperçue. Tout le quartier est alerté et le lecteur est de nouveau dans l’expectative.

L’auteur portraitiste croque aussi les passagers de « l’Arbalète » que côtoie Geneviève Coudrier désireuse de confondre des amants clandestins.

Le récit prend une allure cinématographique quand on est témoin de ce qui se passe dans ce train ! La camera zoome sur les protagonistes d’un wagon à l’autre, suit leurs déplacements et leurs regards ! Alors qu’ils ignoraient leur présence dans ce train, ils se retrouvent tous les 4 au bar à deviser. On les imagine mal à l’aise, car ils n’avaient pas prévu ce scénario. Comique de situations.

Avec ironie, l’auteur effectue un arrêt image sur la « grosse dame qui parcourt son Télé 7 Jours comme si c’était un Prix Goncourt » !

Certains personnages se découvrent sous une différente facette à travers d’autres regards.

Jean-Philippe Blondel qui connaît bien le milieu de l’Éducation Nationale rend hommage dans ce roman au personnel enseignant, en particulier aux « institutrices dévouées, travailleuses acharnées, infatigables, correctrices, passeuses de savoir… » 

Il ne manque pas d’évoquer la fête de l’école : « c’est toute une alchimie, la réussite » d’une telle manifestation. Il rappelle le moment où la mixité fut introduite dans les classes. : « La mixité a adouci et fluidifié les comportements ».

Le romancier prof aborde l’éducation et le rapport maître/élève, enfants/parents, époque où la gifle et la fessée n’étaient pas bannies par la loi. Les magazines traitent d’ailleurs, à la veille de la rentrée d’un sujet récurrent : quel prof ou instit a changé votre vie ? Ne font -ils pas naître des vocations ? On constate ici la mue de Philippe Goubert : « moins craintif, plus déterminé ». Toutefois, faute d’oser se confier à son maître, il choisira, curieusement, en guise de journal intime pour s’épancher… un agenda. Car le besoin de raconter, de retranscrire les récits des autres est en germe !

Julien, lui, est « devenu le meilleur  en anglais » pour plaire à sa prof qu’il dévorait des yeux parce «  qu’elle représentait l’Angleterre pour lui » !

Le récit interroge sur la transmission et la paternité. Que lègue-t-on à ses enfants ?

La perte d’un enfant et la douleur incommensurable sont évoquées.

Le chapitre au titre prémonitoire « La fête est finie » annonce l’épilogue dramatique.  Poignant soliloque intérieur qui prend le lecteur de court et montre comment les allégations, les rumeurs peuvent détruire un individu. Un thème abordé dans Un hiver à Paris. Le scandale qui a éclaboussé Lorrain serait-il à l’origine de cette tragédie ?

Avec le recul, l’écrivain porte son regard féministe sur le statut des femmes à cette époque. Ne leur demandait-on pas d’être bonne cuisinière, de savoir repasser pour retenir un homme ?! Il explore les couples légitimes (qui battent de l’aile) ou non : « un couple, c’est un homme et une femme qui se rencontrent charnellement parce que c’est important de se reproduire, et qui vivent ensuite en bonne intelligence, en respectant chacun la liberté de l’autre ». Il révèle des idylles naissantes entre partenaires mariés d’où la culpabilité de l’adultère, des escapades clandestines qui tournent au fiasco! Et les mensonges pour couvrir ces aventures.

Il souligne la violence verbale de certains maris au sein de couples mal assortis.

Le romancier énumère au fil des pages tout ce qui change : l’abaissement de la majorité à 18 ans, la succession des hommes politiques (Giscard, Barre), l’obligation de boucler sa ceinture (« les accidents de voiture deviennent un fléau national »), on chante Bob Dylan, on danse sur Boney M (rires : « pourquoi pas sur Bonnet C »!). L’anglais fait sa percée, envahit les ondes et même la fête de l’école ! « Ces satanés Yankees vont bientôt coloniser notre langue » !

C’est l’époque où l’on roule en : 403, 204, 2CV, où le magasin de la ville non citée Les élégantes avait pignon sur rue, ainsi que la grande librairie de la Rue Emile Zola !

Il ressuscite le train mythique « L’Arbalète » qui menait à Paris, dont la voiture 4 était un wagon -restaurant. Le romancier aubois évoque le lac de la forêt d’Orient censé   « jouer le rôle de régulateur de la Seine », la réhabilitation du centre-ville, la transformation « des ruelles noires et sales en patrimoine médiéval ».

Il montre comment le refus d’un de ses textes a conduit Philippe Goudert à se remettre en cause, à prendre conscience de ses défauts et a forgé sa persévérance. 

Nombreux sont les auteurs qui se sont vus refuser leurs premiers manuscrits.

D’ailleurs Jean-Philippe Blondel a déjà évoqué cette situation à ses débuts.

A noter qu’ils sont rares les écrivains qui consignent en fin de leur ouvrage une table avec titres de chapitres, si appréciable. 

Jean-Philippe Blondel signe un roman aux accents autobiographiques dans lequel il déroule une fresque de la société post 68 si détaillée que maints lecteurs se souviendront avec émotion de leurs propres parcours au sein de ces bouleversements.

Il radiographie le microcosme enseignant avec beaucoup de justesse. 

Un récit habilement construit, en partie choral, qui dresse les vicissitudes à surmonter dans une carrière, avec une once de nostalgie, un zeste d’humour. Sa plume quelque peu malicieuse fait mouche ! Une trilogie est annoncée, on s’en réjouit déjà ! 

© Nadine Doyen

Monique Charles-Pichon, On habiterait le monde, L’Harmattan Éditions, Collection témoignages poétiques, 176 pages, 18,50 €

Chronique de Lieven Callant

Monique Charles-Pichon, On habiterait le monde, L’Harmattan Éditions, Collection témoignages poétiques, 176 pages, 18,50 €


Sur la couverture, l’illustration réalisée par l’auteur nous montre un couple comme assis au bord du monde et le contemplant comme on contemple un paysage au delà de son horizon. En sur-impression, des mots mais aussi des plis, des rides, des lits de rivières, un entrelacement de chemins ou de racines se partagent l’espace et promènent le regard d’une dimension à une autre. Les teintes vont de l’ocre au jaune et créent une forme de lumière particulière, les deux personnages se soutiennent l’un l’autre dans ce qui ressemble à une lecture ou relecture de leurs vies réciproques.

Ce livre comporte plusieurs types d’écritures puisqu’il propose côte à côte dans la première partie poésie et prose et que la deuxième partie est un journal de bord, un carnet de route. Une longue réflexion de l’auteur sur les manières d’habiter le monde au regard de ses propres expériences personnelles mais aussi au travers de ses lectures diverses de philosophes, psychanalystes, écrivains ou poètes qui ont compté pour elle. L’avant propos tente une brève présentation par l’auteur de ses principales motivations à écrire ce livre.

« Jours et contre-jours » prend comme base de départ un tableau de Bonnard représentant une femme se baignant, une femme imprégnée de lumière, qui n’est pas sans faire songer à l’illustration de la couverture. L’auteur questionne le temps et l’idée d’appartenance à un univers fermé ou non comme peut l’être un tableau grâce à son cadre ou grâce à ce qu’il dévoile ou au contraire dérobe. 

Et moi qu’est-ce qui me fait rater le présent? qu’est-ce qui fait emprise et empreinte? Quand je piste la beauté, ses saillies, ses coups d’éclats, J’ai l’impression d’être dans le vif du présent. Mais qui sait? p37

Les poèmes convoquent le souvenir, la vie, les sensations, l’amour et la mélancolie, le rêve sans doute aussi et proposent aux lecteurs plusieurs manières d’habiter le monde, sans qu’aucune certitude finalement ne vienne jamais bloquer le processus d’être à soi-même, d’être et de devenir au monde. Le poème apparait tel qu’il s’écrit avec sa part de mystères non élucidés et puis sur l’autre page tel qu’il se traduit au jour éveillé. La mort, la fuite du temps, le souvenir tissent ainsi des liens imaginaires qui tentent d’élucider nos pourquoi et de répondre aux angoisses. Au besoin de croire se substitue le désir au contraire de se défaire d’une emprise. Pour répondre à la mélancolie, il y a la résilience qui est une sorte d’acceptation de soi et du chaos.

Chaque poème devient la pièce d’un puzzle à la dérive sur le magma de la vie.

Carnet de route égraine les jours, les semaines, les mois et parfois aussi de courtes absences. Le journal de bord commence le 1 décembre 2016 pour se terminer le 12 octobre 2017 et raconte l’aventure de l’écriture de ce livre et ce qu’il a exigé de l’auteur. Rompre certains mécanismes et schémas de penser, nouer ou dénouer les angoisses liées à l’existence et à la mort, séparer les parts de culpabilités dévorantes et inutiles d’une véritable remise en question de soi, renouer les liens défaits, défaire ceux qui nous privent de choisir ou masquent notre manque de lucidité. 

L’auteur interroge surtout celle qui écrit, ce qu’elle écrit et ce livre en devient le puissant témoignage. Elle revient sur sa vie de petite fille, d’adolescente, de jeune femme, de femme, de vieille femme avec pudeur et sous un angle constructif. Elle analyse donc son sentiment d’emprisonnement et de ses désirs d’en sortir, de vaincre une sorte de destinée, de dépasser un schéma pré-établi. Elle revient sur les choix qui l’ont forgée, sur l’importance de certains auteurs: Roger Caillois, René Char, Shengers ou Michaux et encore Borges et Winnicott. 

« Curieux comme ce carnet m’entraîne à chercher un fil d’Ariane à mon histoire », écrit-elle déjà le 5 décembre consciente qu’écrire est la voie d’excellence pour tenter d’habiter le monde autant de fois que possible au travers de nos multiples vies sans renoncer au désir de les élucider.

« Ce qui m’étonne toujours, inlassablement, ce sont les efforts que l’homme doit faire pour trouver sa place, faire sa niche, s’accoutumer à la cohabitation avec lui-même et avec le monde. Quelles que soient les histoires individuelles, il y a une rugosité, une désadaptation, une part d’étrangeté essentielle. Le monde garde une dimension de labyrinthe incernable et l’homme peut se sentir tellement à part dans la création qu’il se vit comme monstrueux ». 84

Finalement, le titre dans l’utilisation du temps conditionnel: on habiterait le monde, outre le fait qu’il s’interroge sur les manières de l’habiter, ce monde, de s’y arrimer, de s’efforcer à être à soi comme aux autres, il pose aussi la question du choix, d’un choix qui serait éventuellement de ne pas habiter ou de constater contre toute attende qu’on ne l’a pas assez habité. 

Semble se glisser entre les lignes et les discours, entre les raisonnements et les logiques, entre le langage, au delà des mots et des principes éthiques, moraux, philosophiques ou théologiques une voie nouvelle, une voie plus audacieuse, une des voies de l’écriture artistique: la poésie. Reste à déterminer ce que cela signifie, ce à quoi elle invite. Un chantier permanent de soi-même? Peut-on habiter poétiquement le monde? A quel prix (humainement parlant)?

©Lieven Callant

TOUJOURS ELOI DERÔME !

Chronique de Marc Wetzel

TOUJOURS ELOI DERÔME !


      Il ne fait pas beau, c’est vrai, dans l’œuvre  d’Eloi Derôme : pas de ciels dégagés, d’horizons nets et confortables, de travées claires et sagement mises. C’est que l’eau de la vie ne descendra pas à nous dans de fines pipettes d’or, et que le seul temps possible pour une morphogenèse réelle est celui qu’on voit ici : pluvieux, agité et brumeux. Le laboratoire de la présence est dense, humide, bruissant – et à stratification malcommode ! – ou rien.

Beyond the line -©Eloi Derôme

     Et l’artiste est pourtant bon bougre : ne faisant qu’écorcher, inciser, dépolir (avec l’insolence d’un gratteur d’armoiries, et l’espèce d’obsession furieuse de quelqu’un qui à la fois mâche le réel –  gratte la substance pour la manger – et se gratte d’en être démangé), Eloi Derôme pourrait aisément faire le bourreau virtuose, le cruel, le voyeur complaisant des haillons du Démiurge. Mais non ; il est au pire le médecin-légiste des quatre éléments, vif et impartial : si son méthodique décapage rencontre des couches de kamikazes inexplosés, il les dégage et fait voir. Mais la volupté immense, enfantine et studieuse de tailler dans un tas de crêpes est au rendez-vous d’abord, et c’est elle toujours qu’on sent et admire.

Beyond the line © Eloi Derôme

       D’abord, si sa matière picturale est neuve, c’est pourtant ici un monde à l’ancienne – je veux dire : sans prothèses, sans relais électroniques, sans anses numériques -, un monde premier, où tout contact de chose à chose doit s’obtenir de déplacements de substance, se payer d’efforts de compénétration et de dégagement ; où tous les mouvements et repos affichent leur inévitable tarif. Un monde sans raccourci ontologique, sans doublure pistonnée, où l’épaisseur réelle des divans et des civières est assumée et traversée, où la fermeté des passerelles (même les temporelles !) et l’étanchéité des gués sont éprouvées et comme méritées !

Beyond the line- ©Eloi Derôme

      Un monde, aussi, franc du collier, qui ne promet pas la grâce ni n’espère la charité. Toutes les présences (dont la superposition s’effeuille devant nous ici) se valent : des formes renoncent à naître ; d’autres crient leur claustrophobie ; d’autres encore plébiscitent leur ensevelissement. Le chirurgien de tout ça reste sobre et garde geste impeccable : des apoptoses à la lancette, des ruines alignées pour prendre leur tour, des décalcomanies se rêvant fossiles et vice-versa, partout des fards étrillés : superbes versions plastiques de la complexité, de la compacité et de la complicité.

Beyond the line – ©Eloi Derôme

      Complexité signifie simplement que toutes les conditions de présence sont suspendues les unes aux autres, comme il arrive dans chaque métamorphose vraie que tous les organes bougent ensemble. Compacité signifie qu’en régime tourbillonnaire (à l’évidence ici rien ne se crée ni ne se perd, parce que toutes les ondulations dérapent et qu’on ne rejoint que de justesse l’écoulement général, le Devenir englobant), tous les êtres sont tenus de s’évacuer les uns dans les autres. Compacité aussi parce que le vide est cher, rare, et illusoire peut-être comme une source indétectable, une plénitude vue de dos. Enfin complicité parce que notre si clairvoyant peintre a comme des espions en tout groupe d’atomes, qui décomptent pour lui les serviteurs oubliés de chaque apparence : chambrières des reflets, écuyers de l’écho, meuniers nains de l’irréel. Complicité quasi-surnaturelle signifiant qu’on s’entrelace ici pour s’éveiller autrement, qu’on s’accorde dans le silence sur l’activité que celui-ci cache, que le mal est polycéphale mais niais et vainement combinard : en Dieu tous les traîtres triomphants sont déjà menottés ensemble.    

Work the void – ©Eloi Derôme

  On devine certes (dans ces interminables palimpsestes) quelques figures du mal – si l’on regarde bien quoi que ce soit, tout le mal dormant s’éveille ! Atroces et fugaces images de gymnastes empalés, de kystes de buvard, de « bouteilles » d’oxyde de carbone, de fantômes de molosses d’eux seuls lisibles, de clowns écorchés … mais ils ont le sort sacrifié, le destin secondaire, des personnages de rêve : nés de notre fuite de nous-mêmes, et prospérant d’avoir anesthésié notre conscience d’eux, ces spectres récurrents subissent l’omni-dépendance des traces et sont comme étiquettes périmées d’un monde disparu. Ils sont là pour ne pas importer. Ils ne troublent et dérangent que notre paresse. Ils ne sont que des copeaux d’effondrement. Le passereau mange les miettes du Petit Poucet, mais le migrateur vrai ne se guidait, au-dessus, certes pas sur elles. L’auto-modelage du Présent seul compte !

Work the void- ©Eloi Derôme

   Des grincheux diront peut-être qu’Eloi Derôme garde la tête dans la peinture pour fuir, en autruche, l’air libre, mais mortel, du réel. Mais il est alors une « autruche » géologue, qui en profite pour inspecter de la tête les strates enfouies dont tout (dont elle !) est fait. Et une autruche lucide, désabusée, qui ne croit pas plus y rencontrer de paradis que lièvres et taupes au bout de leurs misérables galeries. Et c’est sa grandeur, justement, d’élargir exclusivement par le bas le seul séjour réellement offert sur Terre, et risquer d’y découvrir, en effet, un rude et laborieux trésor de paix que nul ne songera à lui disputer. Une telle contemplation du nadir de la condition terrestre éloigne ensemble trafiquants de soupe et vautours de la perfection. Et notre homme humble, malicieux et ouvert, ne feint pas d’organiser (ni même d’apprivoiser) les mystères qui nous échappent : son « moi » se tait d’instinct devant ce qui ne peut l’entendre. Eloi Derôme sait la volonté n’être qu’un lasso à vagues, et la conscience qu’une épuisette à courants ; il laisse plutôt, devant lui, la nature des choses s’approfondir elle-même, comme la brosse et la toile, merveilleusement, s’y entendront.

Work the void- ©Eloi Derôme

    C’est un artiste lucidement inventif, dont l’œuvre est leçon d’énergie heureuse : il n’attend rien de Dieu (devinant l’imposante collection de tapettes à mouche de son Bureau des Réclamations) ni de la fine technologie (créer des machines qui nous aiment n’est pas dans ses lubies !), mais il a saisi sa vocation (griffer musicalement le vernis de la Présence) et s’y tient. Derôme ne cherchait pas la pertinence ; mais elle l’a trouvé. 

Work the void – ©Eloi Derôme

   Dans le récent remarquable « Journal – 1972-2018 » (Méridianes) du peintre Vincent Bioulès, on lit ceci (p. 203):

      « Finalement, ce qui emporte vraiment et profondément l’adhésion face à une œuvre d’art n’est autre que l’ampleur de l’enjeu. Ainsi ce qui est si poignant face aux Nymphéas, c’est l’adieu au monde qui en constitue le véritable sujet »

     Si je peux me permettre de dire mon sentiment, l’enjeu poignant de l’œuvre  d’Eloi Derôme me semble être la jubilation architectonique de la matière ; j’entends par là l’audace sacrificielle de cette matière d’avoir un jour promu une vie qu’elle n’aurait pas, guidant ce qui lui échappait (en incitant d’inédites formes  d’elle à se prendre elles-mêmes en charge) – ainsi inaugurait-elle un renoncement actif dont seul l’esprit un jour, au sein de la vie, hériterait : une main gratte donc ici le sol du monde jusqu’aux bancs de contractions qui la permirent.  

                                                       ——–

          Eloi Derôme était présent à l’exposition collective Agnès B de Tokyo les 10 et 11 août 2019.

Il montre des Peintures sur Papier à Stockholm et Copenhague en septembre

Il exposera (pour la France) à l’annuelle Foire Européenne d’Art Contemporain de Strasbourg (ST-ART) du 15 au 17 novembre (Parc des Expositions de Wacken)

GWEN GARNIER-DUGUY Enterre la parole, suivi de La nuit phoenix – Poèmes (Ed. De Corlevour – Revue NUNC – Lettre et postface de Jean Maison.)

Une chronique de Xavier Bordes


GWEN GARNIER-DUGUY  Enterre la parole, suivi de La nuit phoenix – Poèmes (Ed. De Corlevour – Revue NUNC – Lettre et postface de Jean Maison.)

Il y a chez ce poète une passion intime pour la vie, dans le sens exaltant du terme, qui depuis que je le connais me convainc par son ton de sincérité. Élan secrètement métaphysique ou foi discrète, cela n’altère pas son écriture mais on sent son langage imprégné par une sorte de capillarité venue des profondeurs, qui m’évoque en moins tourmenté, Baudelaire parlant du secret de son oeuvre comme recelant « un autel souterrain au fond de sa détresse ». Sans me sentir capable d’une vue sur la poésie de Gwen G-D. aussi pénétrante et synthétique que celle du poète Jean Maison, son aîné et ami, lequel nous éclaire dans le livre à deux reprises par des pages de commentaires denses, j’en ai instinctivement éprouvé l’enthousiasme (au sens de l’en-thusiasmos grec), la joyeuse richesse, dans ce double recueil (le premier comme le second titre étant assemblés en un seul volume). Se présentent ainsi deux faces de son talent, celle du rapport poétique au monde extérieur et à la nature, d’une part, et de l’autre du rapport au monde intérieur et à l’incarnation de la nature dans la figure d’une femme aimée. Si la face extérieure du « naturel » conduit vers l’intériorité de la proximité à la présence aimée, cette même intériorité reconduit vers le monde extérieur, et rejaillit sur les choses : « Ton âme ce soir allumera le firmament… » énonce hardiment (p. 139) notre ami Gwen, en une phrase quasi-conclusive de « La nuit phoenix », – qui aussi bien est une ardente nuit androgyne ! Il y à là un battement, une alternance, qui prendra forme, se matérialisera typographiquement, dans « la Nuit phoenix ».

Sous le premier titre, Enterre la parole, injonction que l’auteur s’adresse à lui-même sans doute, réside l’idée qu’il s’agit de semer du poème, de le disséminer en prévision de sa germination dans les consciences, et de l’épanouissement de son sens en osmose avec elles. Y affleure cependant l’idée que la poésie participe aussi physiquement, par le corps, à qui la reçoit : le corps humain créé, selon le mythe, à partir d’argile liée, de poussière terrestre informée (« ta main d’humus »), animée, grâce à la salive du verbe. Ce sont donc des poèmes généralement brefs, quelques grains d’un langage clos mais prêt à livrer l’amorce énergétique, le germe d’optimisme éventuel, qui sont latents dans le noyau de chacun d’entre eux… Avec innocence et simplicité. Je voudrais en faire lire trois, qui donnent quelque peu le ton et balisent l’espace mental du premier recueil :

P. 14                            La guerre en cours invente

                                    des combattants sans uniforme.

                                    Impossible de distinguer

                                    l’ennemi de l’allié.

                                    Peut-être somme-nous 

                                    Nos propres ennemis.

Ceci, c’était pour la réflexion éthique. À présent pour la beauté des images et du symbole druidique :

Ta marche approfondit le territoire.

C’est hier que tu es entré dans ce royaume d’arbres

et quand tu parles à haute voix

l’écho te renvoie une présence ancienne.

Tu as suivi les charmes.

Ils t’ont conduit

au miroir d’eau.

En te penchant pour boire

tu vois des ramures à ton front.

Une tourterelle y déploie ton ondoiement.

Et maintenant, pour la troisième composante, que j’appellerais la positivité joyeuse :

Un merle offre son chant

brisant les à-quoi-bon.

Sa joie est preuve

comme au premier matin.

La vie est là.

La ferveur de ses trilles

renouvelle la terre.

Point de fioritures, mais une ferveur d’exister, de naître et renaître par cela que le poète appelle un « bouche à bouche nuptial », en lequel fusionnent sa vie, sa poésie, le cosmos, et l’amour qu’il porte à tout cela. Fusion qui est celle qui sans doute l’a entraîné vers « la nuit phoenix » : je note que selon lui, le poète-cerf (cf. la richesse symbolique portée depuis la nuit des temps – en attestent la figure homme-cerf des grottes préhistoriques – par cet animal emblématique) ne doit pas « s’attendre à un autre poème que celui de sa vie ». Et de la figure du cerf découle « la joie impatiente / d’embrasser la femme. » Il était donc logique de découvrir que la seconde moitié du livre, le second recueil, fût dédiée à « Pauline », et l’on comprend alors que des proses poétiques en italiques aient en face l’écho d’une autre prose en romaines, à l’instar d’une sorte de liturgie « en couple » avec répons et correspondances. Dans le langage, il y a un et deux ensemble, une page se repliant sur l’autre page. À la différence constituant le couple, l’écrit, donc la langue qui dit, réagit en dispensant le lieu de l’unicité, de l’androgynie dont je parlais. Mais je n’évoque cela qu’en passant, parce que c’est l’ambiance, la toile de fond, le sentiment dominant. Ce qui apparaît de ma part comme une interprétation un peu sophistiquée se manifeste en revanche par une belle simplicité dans les textes, par une touchante intimité, pudique et noble, d’insistante présence.

La conscience, lorsqu’elle est imbibée de cette dimension parasite qu’on nomme poésie, reste toujours étonnée, légèrement distanciée, de ce qui lui apparaît comme miracle incessamment renouvelé, entre homme et femme : ici, « l’amour ». Un certain amour. Non pas un amour de livre ou de roman, plutôt un amour qui transfuse sa vertu alchimique au langage, preuve journalière et songerie hors du temps. C’est ainsi en tout cas que je reçois cet autre versant du recueil. L’aval était l’effusion dans la Circonstance, autrement dit l’intuition de la relation avec la Nature, l’amont est le chemin dialogué entre deux personnes au sein de la force qui les aimante et les tient associés, force dont la Maison « bâtie au bord du Finistère » assume le rôle de symbole, de site où y ait lieu d’être ensemble… Un peu comme la source qui a vu naître un saumon est aussi l’endroit vers lequel il s’efforce de retourner, hanté par le besoin de remonter vers l’Origine. De sorte que, de la traversée du livre, donc des moments chiffrés d’une vie poétisante, on peut dire comme le fit Mallarmé dans son Coup de dés, « Rien n’aura eu lieu / que le lieu… » Toutefois, le lieu d’un amour. Ce qui hisse à une altitude poétique respectable le livre singulier de notre ami Gwen Garnier-Duguy, que j’ai eu plaisir à saluer ici.

Xavier Bordes   (Opio, août 2019)