Christophe Forgeot, La Chambre des récoltes (Interventions à Haute Voix éd., 2019), 52 pages, 10 euros – 5 rue de Jouy – 92370 Chaville ou gerard.faucheux@numericable.fr
Il est heureux que les poètes contemporains puissent trouver encore des revues ou des anthologies pour les accueillir. Après avoir rassemblé en 2002 ses écrits allant de 1991 à 2001, Christophe Forgeot renouvelle cette expérience avec des poèmes parus entre 2002 et 2017. Poète économe de ses mots et de ses images, Forgeot fait montre d’une réelle humilité, lisible dès le premier vers du premier poème : « Nous sommes peu de choses », et il poursuit un peu plus loin « peu de choses avant de finir en cendres / Êtres de chair perdus dans la masse ». C’est la raison pour laquelle le miracle de chaque instant vécu demeure la pierre d’achoppement pour écrire. Le poète ne cesse de se le rappeler : « ouvre-toi à l’insurrection du présent », car il est « toujours en quête d’un futur ». Aussi, « que reste-t-il d’autre à faire / Dire l’innommable » et puis tenter de se frayer un chemin. Pour cela, Forgeot loue la lenteur du panda, entretient le souvenir vivace des amis disparus et rappelle sa dette éternelle envers l’aimée. Lui qui voulait « encore ouvrir des portes » et « laver quelques mots », il parvient à entretenir la flamme fragile de l’existence et surtout il a composé ici un bien beau livre-collier formé de poèmes-perles dont le fil rouge serait la ferveur.
Le ton est donné dès le premier vers : « Tu n’étais nulle part, je t’ai appelé » ; dans « l’épouvante » d’un monde désormais littéralement privé de sens – « il n’y avait plus ni bout ni commencement,/ aucun chemin derrière, aucune voie » –, reste la douleur d’une femme que la mort de son mari a placée « entre le silence et la brûlure », « l’âme égarée », ayant perdu jusqu’à « [sa] propre trace » dans son « corps-souvenir ».
Pourtant, puisque l’amour qui fut, demeure, elle veut « endormir le soupçon/ que tout n’était que fumée » ; de sa terrible solitude, la poète va tenter de faire « une voie » où retrouver des « traces » de l’Aimé, notamment dans la neige, avec son silence, sa blancheur qui l’associe au vide mais aussi à un réel immatériel ; elle-même y sera « dans l’embrassement du Ciel et de la Terre,/ […] la ligne de l’horizon ». D’où une poésie aux résonances métaphysiques – « Lequel de nous/ est-il réel ? » – où se mêlent références mythologiques et bibliques.
Certes, l’évocation des souvenirs d’un amour heureux restitue momentanément la présence du disparu ; le monde extérieur parle à sa manière de l’aimé : « Ton effleurement n’est que fraîcheur,/ une brise si douce/ que toute inquiétude s’évanouit » ; un échange devient presque possible : « à chaque tombée du soir je suis toujours/ plus loin, mais si près de toi, mon amour ». D’où la quête éperdue d’un signe : « fais-moi découvrir que tu vis/ quelque part dans un autre temps ».
Mais l’indéfectible fidélité de chaque instant ne rend pas la solitude moins pesante : « Où te retrouver sur la voie de la solitude ? » ; si souvent le monde se tait, « le néant » semble triompher.
C’est alors que la voix de l’Aimé se manifeste à travers les choses regardées qui deviennent chant : « je suis là, si près de toi, écoute ton cœur,/ le seul appui sur la voie de la solitude » ; pourtant, s’il peut se manifester dans la « caresse soyeuse » des flocons de neige, il reste difficile d’écouter l’ange dans « le vide de l’absence », « l’errance dans le néant »… Jusqu’à ce que cet ange prononce le mot décisif : « la chute n’est pas sous mon signe,/ seul le jeu infini de la vie/ qui ne veut pas mourir ». C’est à la parole de sauver ce qui reste : « les choses n’ont plus de nom,/ seuls les souvenirs/ se hâtent d’en prendre un/ pour que tu prennes corps dans le réel ».
Ainsi, à travers les mots, chargés de célébrer un « hier si vivant/qui […] parle […] autrement,/ comme tout ce qui est perdu », va pouvoir se « retrouver le psaume », « le psaume de la vie » pour ceux qui ont « jeté l’ancre dans l’infini ». Une vision de la destinée humaine s’affirme, où conformément à la « promesse sainte », « chacun peut être l’arc-en-ciel,/ le commencement de l’accomplissement sur la Terre » ; « la voie de la solitude » se redéfinit comme « la seule voie vers toi : l’amour ».
L’unité de cet émouvant recueil écrit en français par une poète roumaine est assurée par la reprise d’un même vocabulaire, d’évocations connues (neige, papillons jaunes, pommiers, mer bleue de la Grèce…) mais aussi par la concaténation des titres, dont un mot appelle le poème suivant.
Marilyne BERTONCINI – Mémoire vive des replis ( Ed ; « Pourquoi viens-tu si tard » – Poésie N° 20). Et, en collaboration avec Wanda Mihuelac pour les œuvres graphiques : Sable (Ed. Transignum), poèmes en français avec trad. en allemand d’Eva Maria Berg…
La poésie de Marilyne Bertoncini est singulière, en ce qu’elle s’appuie fréquemment sur des choses matérielles, pour prendre essor, à la façon d’une nageuse qui a besoin de donner un coup de talon contre le fond pour gagner la surface de son élément, en l’occurrence la fluidité de la langue. Cela peut engendrer des poèmes issus de peintures, d’une sculpture rêvée, ou comme c’est ici le cas, de photos suggestives des replis issus de la nature, veines de bois, feuillures, écorces, tissus, sédimentations indéfinissables ou, pour l’autre volume, de pages sableuses, étranges, palimpsestes virtuels qui révèlent une part synecdotique de ce qu’elles dissimulent : on imagine un corps enfoui là où, comme rose des sables désenlisée par le vent, transparaît sa seule main d’or.
On pourrait voir dans ces deux recueils l’envers et l’endroit d’une parabole qui, d’une part, rêve sur le repli où se dissimule l’énigme de l’humain ; et de l’autre sur le dépli qui offre à lire toutes sortes de traces et d’empreintes de cette énigme qui chemine à travers les sablons du temps. Et de fait, les deux livres se commentent réciproquement. Ainsi dans le premier (Mémoire… page 23) on peut lire :
Les mots crissent comme le sable dans l’infini du sablier
que je renverse en ma mémoire où bat l’aile de
l’éventail
et s’envolent mes souvenirs
à l’horizon des goélands
Un horizon « volatile » qui présente « …l’air un peu flou d’un lointain paysage / dans le brouillard ». On sait que lorsqu’il y a du flou, c’est que le loup n’est pas loin, mais juste au-delà du visible, tel un amer dissimulé par le grand large ! Cependant, le questionnement du poème est une façon d’interroger un « au-delà » qui n’est pas obligatoirement religieux, mais le refuge inatteignable de ladite énigme. Un « au-delà de la conscience ». Je ne tenterai pas de me hisser au niveau des commentaires de la préface de Carole Mesrobian, à qui notre poétesse est familière. Je vois cependant cette poésie moins comme fouillant les replis de la mémoire pour en faire surgir une enfance, que pour en faire surgir ce qui, d’une enfance, est la composante irréductible, l’étincelle insaisissable et inextinguible qui nous intéresse lorsque les années nous ont permis de constater que son mystère, pour peu qu’on y prête attention, est intact. C’est donc moins à l’enfance, qu’à mettre le doigt de l’écriture, grâce à la réminiscence, sur ce que l’enfance recèle et qui demeure jusqu’à la fin d’une vie, à quoi le poème bertoncinien s’attache. (Cfr le poème de la page 67) :
Ainsi
dans d’autres temps jadis
j’ai vécu d’autres vies
et c’était déjà moi
j’étais pourtant une autre
Je rebrousse le temps au fil de l’écriture
Le rêve me ramène au flot des leurres
où se réverbère le monde
Mémoire vive des replis
où se cache la vérité
Qui dit replis, évidemment dit « mer », dit dunes, dit océan, océan de sable, par ex. Sahara (cfr. Sable, p.32.) Ainsi le livre du « Sable » complète, du déploiement des replis, l’exposition troublante de l’irréductibe poétique dont je parlais, qui se propage à travers les mots à la façon d’une onde secrète. Évidemment, « mer », c’est aussi mère, femme, engendrement, enfance, avec tout ce que cela comporte de fascinants mystères originels, que M. Bertoncini a désignés du mot de « vérité ». Il n’est donc pas surprenant que Sable s’ouvre sur la dédicace :« À ma mère », celle qui a transmis l’onde de l’élan vital. Lorsque les mots en effet donnent l’intuition de propager cette onde, à travers le sablier du temps, le langage n’est plus le plat transmetteur d’informations habituel. Un frémissement secret le parcourt, fait apparaître parfois quelque éclat doré, traduit une couleur, ostend une goutte de rosée, ou quelques traces de cet inconnu, au plus obscur de l’être humain (ou disons de l’être « humanité »), toujours nouveau, – selon l’injonction de la quête baudelairienne – qui est à la fois le trait majeur de la poésie, et celui de la spiritualité qui nous caractérise, homme et femmes, en tant que membres de l’Humanité.
Pour les protagonistes de Jérôme Attal, ce sont Superman , Winston Churchill.
Celui d’Amélie Nothomb est bien singulier, reconnaissons-le, puisqu’il s’agit de Jésus. Elle va se glisser dans son corps pour quelques jours et souffrir avec lui.
Dans des interviews, elle confie avoir eu un intérêt précoce pour Dieu (dès 2ans) !
Voudrait-elle, se demandent certains, régler son compte avec Dieu ? L’écrivaine se justifie en affirmant que « c’est une erreur, une monstruosité ».
Les lecteurs du Pèlerin se souviennent sûrement du chemin de croix que l’écrivaine avait publié peu avant Noël. (1) Ces pages préfiguraient donc ce livre audacieux.
Pour elle « la Passion n’est pas un crime passionnel mais une exécution réfléchie ».
Le titre SOIF fait référence à l’antépénultième parole que l’on prête à Jésus ».
Le « Jésus d’Amélie Nothomb », digne d’une tragédie grecque, revient sur ses miracles et s’étonne de recevoir si peu de reconnaissance. On sourit à entendre cette femme qui trouve son enfant infernal depuis sa guérison !
Il s’interroge sur la mission que le père lui avait confiée.
Il exprime ses regrets, ses envies, ses doutes. On plonge dans ses pensées, non dénuées d’humour. Il ose manifester sa gratitude envers son père pour avoir inventé le corps et salue même son génie. Pourtant ce corps va devoir souffrir, endurer les pires sévices. Car la sentence est implacable. Et inéluctable. Il n’y a pas d’échappatoire.
Il dresse les portraits de Judas, « un problème permanent », de Pierre et Jean.
Il évoque son amour pour Madeleine, ébloui par sa beauté.
On assiste à ce qu’il appelle « les simagrées » : en « entrée » la couronne d’épines que l’on enfonce sur le crâne jusqu’à faire saigner. Puis, « le hors d’oeuvre » qui consiste en une séance de flagellation. Dans son « fatras de paroles », il énumère ses chutes et convoque les personnes croisées alors qu’il traîne « ce poids mort ».
Après l’amitié de Simon qui l’aide de tout coeur, voilà l’amour de Véronique. « Deux courages d’une sublimité sans exemple ». Moment ineffable.
Et enfin « le plat de résistance », la crucifixion, regardée par des « happpy few », « des connaisseurs triés sur le volet » qui aiment ces tortures. Il ne nous épargne rien.
Le narrateur aurait pu scander, comme une antienne, son récit par les mots de Damiens : « La journée sera rude » (2), car lui aussi allait être supplicié.
Pour Amélie Nothomb « cette mise à mort prouve que Jésus n’est pas considéré comme un martyr. C’est pire qu’une humiliation, c’est une flétrissure ». De plus ,voir sa mère sur son chemin de croix est « le comble de la cruauté ».
Jésus en vient à déverser une litanie de reproches à son père pour avoir « inventé de tels supplices ». N’est-ce pas « un vice de forme dans la création », une bévue ?
Pour lui, c’est méconnaître l’amour. D’amour il est question quand il imagine une autre vie auprès de Madeleine. La romancière insiste sur le contact physique, l’étreinte, l’embrassement.
Le verbe « accepte » traduit la résolution du messie. Un état d’esprit caractérisant aussi Edgar Morin qui, dans ses mémoires, fait le constat qu’il faut se résigner.
On peut être étonné de sa façon d’apprivoiser la mort. Il ressent « l’étreinte maternelle, sa douceur extrême » . Ces retrouvailles sont une épiphanie pour lui, d’autant qu’il constate combien la mater dolorosa a rajeuni. Il rappelle que sa mort a inspiré beaucoup d’artistes et considère leurs représentations de son « repos du guerrier », sa vie éternelle, très réussies. Ces Pietàs sont « des hymnes à l’amour ».
L’écrivaine ne cesse de surprendre puisque le monologue se poursuit post mortem.
Ce sont des musiques sublimes qui s’élèvent et font danser celui qui venait d’être déposé dans son caveau. Elle aborde le rapport que l’on entretient avec nos disparus.
Amélie Nothomb, romancière érudite, distille sa philosophie tout en évoquant la vie du Christ, glissant des mots grecs (Consultez le dictionnaire Bailly!). Parfois on en vient à oublier que c’est Jésus qui parle quand l’académicienne belge décline la vision de l’amour, de la pluie, de la peur de la mort ou quand elle déploie son incroyable argumentaire sur la soif, « cet élan mystique », qui mène à l’amour !
Si vous êtes féru d’Amélie Nothomb, vous avez dû vous demander si elle a réussi à glisser son mot fétiche : « pneu ». Et bien oui, elle a réalisé ce tour de force !
Ajoutons que souvent un mot nouveau vient enrichir le lecteur : ici c’est « pétrichor » comme le note Stéphane Bern. (3)
Il fut demandé à l’auteure, il y a quelques années, ce qu’elle ferait si elle était présidente, mais on n’avait pas eu l’idée de lui demander quels miracles elle aimerait
réaliser !
En relatant la vie imaginée d’« un Jésus lucide », l’écrivaine mystique signe un roman apocryphe, déconcertant, atypique, qui peut même être dérangeant. Elle a voulu pointer ce qu’elle appelle le malentendu. Elle décrypte la relation père/fils.
Elle aura réussi à nous faire frissonner devant l’horreur et l’indicible, à susciter de l’empathie, à nous apprendre à « cultiver la soif », en enseignant la jouissance de boire : « Pour éprouver la soif, il faut être vivant » ! La soif de la lire reste inaltérée.
Le rôle d’un écrivain, étant pour elle, « d’aider le lecteur à trouver un sens à sa vie », sa confession amène chacun à questionner sa propre foi.
Un récit sous le signe d’ Eros et Thanatos conté avec toujours autant de verve, de traits d’humour. À écouter sur fond sonore de « Personal Jesus » de Depeche mode ! Un roman inattendu qui va bousculer la rentrée littéraire selon Emmanuel Kherad.
(1) Paru dans Le Pèlerin du 22 mars 2018
(2) Damiens : mots entrés dans la légende, prononcés par ce personnage hors du commun, au destin cruel. Accusé de régicide, il sera puni d’un supplice épouvantable.
Maurice BENHAMOU – Lars Fredrikson – L’Ollave, avril 2019, 56 pages, 15 €
L’auteur de cette étude nous met honnêtement en garde : l’œuvre reproduite (et il le faut bien pour accéder à son problème !), on n’y voit presque rien. Elle a, logiquement, l’insaisissabilité des commencements perpétuels, l’évanescence objective d’une « peinture inchoative » :
« À la reproduction, rien d’elle ne passe. Le catalogue ne peut être de quelque utilité qu’à ceux qui se sont trouvés en présence de l’œuvre, leur permettant ensuite d’y rêver longuement. La photographie saisit ce qui est saisissable, c’est à dire le passé ; l’inchoation, « l’en train d’être », est insaisissable puisque inachevé » (p. 41)
Mais on redécouvre (ou on découvre – en ce qui me concerne) un artiste vraiment important du siècle dernier, grâce à ce petit livre de l’incisif et inspiré critique d’art Maurice Benhamou (né en 1929) qui fut son ami. Lars Fredrikson(1926-1997), Suédois tôt installé en France, peintre toute sa vie, mais peintre sans cesse remodelé (et parfois interrompu) par de singulières activités de vie : chimiste (spécialiste des matières explosives), électronicien, officier radio (dans la marine marchande), professeur de gravure à l’école des Arts décoratifs de Nice, co-inventeur de ce qui deviendra le Fax, concepteur des « sons plastiques » etc., sans cesser (avec le constant soutien de la Fondation Maeght) de collaborer, comme créateur de sons autant que comme plasticien, avec Jabès, Beckett ou M.Bénezet, – l’homme impressionne (c’était d’ailleurs un colosse, que Jacques Dupin surnommait « l’énergumène de la transparence »), et surtout déroute.
Peintre du vide (comme il sera bruiteur ou « sonneur » du silence), et en tout cas adepte du minimum de traces sensibles, sorte de héros (ou martyr) de l’indistinction par dépôts infimes et épars (comme des déchets de tourbillon, des miettes de « tournoiements », écrit M.Benhamou), l’œuvre graphique est délibérément à peine lisible, parce qu’il y a là absence d’images, absence même de style, et une sorte de spectaculaire mise en panne du temps.
L’absence d’images est radicale : on est au-delà du simple non-figuratif, parce que ce n’est pas simplement la forme que l’artiste écarte, c’est l’objet. Fredrikson ne vise pas à nous placer devant une chose, (même informe), mais dans un événement. Et la raison (radicale !) en est que l’intéressant pour lui n’est pas ce qu’on construit (ce dont on agence le maintien), ni même ce qui est conditionné pour nous mettre en sa présence (c’est cela qui fait un objet, réel ou formel), mais les pures et brutes traces de réaction du monde, les marqueurs du déséquilibre toujours rattrapé de la réalité en devenir. Chez cet artiste, ce qui est semble (comme précautionneusement !) se montrer de lui-même, sans un « sujet » voulant le manifester ni manifestant lui-même ce qu’il y veut ou en attend – et, le sujet se retirant, ce qui se présente cesse tout à fait, à proportion, de se faire objet. On assiste à quelque chose dont ni les modalités de présence ni l’élan de configuration ne semblent avoir été déterminés.
C’est pourquoi le plus impressionnant est le refus corrélatif du style : c’est un renoncement en effet qui menace l’artiste dans son existence même (comment, sans style, mériter de faire œuvre identifiable ?). Mais il n’y a pas là discrétion suicidaire ou géniale fausse modestie. Lars Fredrikson renonce au style pour des raisons non pas morales (ni d’ailleurs politiques), mais psychologiques et logiques : c’est que tout style (comme expressivité spécifique, comme une « déformation réglée » – Merleau-Ponty – qui fait la tournure caractéristique de l’apparaître) est fécondité d’avare (rien d’incomparable n’est fraternel, rien d’exclusif n’est partageux), mais surtout : il y a là trop peu de formes proposées et exploitables pour qu’une « déformation » trouve son emploi, et trop peu d’action (d’initiative transformatrice, d’intervention soucieuse de ses effets) pour qu’une « règle » (une norme d’organisation et d’action) ait à guider une obtention de résultats. Maurice Benhamou suggère, chez Fredrikson, la présence du même effort méthodique de dépersonnalisation que celui de son célèbre camarade Jean Degottex, effort qui voudrait laisser peindre la matière elle-même (par principe sans style, puisque fond substantiel de toutes les expressions possibles) et permettre simplement au cosmos d’improviser ici ou là autrement.
Mais c’est la coupure de temps qui frappe le plus. Bien sûr, toute image fige le devenir, mais il n’y a justement ici plus d’images. Comme le disait l’artiste, – rappelle M.Benhamou, p.8 – « La présence de l’espace plastique abolit le facteur temps dans mon œuvre ». Comment cette abolition se fait-elle ? D’une façon qui révèle négativement, par contraste, ce dont se nourrit le temps : de succession, de durée et de simultanéité. Ici les rares choses présentées sont trop fermées, rétives, farouches pour pouvoir se causer et s’effectuer mutuellement, donc se succéder les unes aux autres : nous ne sentons le temps que lorsque l’issue du réel semble héritée, qu’il y a comme une confidence continuée du monde à lui-même et à nous. De même, les choses ébauchées par Fredrikson sont manifestement trop chétives et infimes pour qu’il y ait durée, auto-continuation assurée ; comme elles semblaient trop disparates et isolées pour se succéder, c’est à dire se relayer les unes les autres à la fine pointe du présent, elles sont trop peu substantielles pour durer, c’est à dire pour que leurs propres états s’alimentent longtemps les uns les autres. Leur simultanéité même est accidentelle, dérisoire comme un banquet d’orphelins, un raout de relégués. Maurice Benhamou suggère magnifiquement que c’est justement parce que le temps sculpte les configurations finies et « arrête » les formes que sa panne ici organisée libère paradoxalement le devenir :
« … ce temps qui est quant à lui essentiellement donneur de formes, qui interrompt sans cesse et fige formellement des processus en cours d’évolution et fait des choses, là où il n’y a que des flux » (p. 8)
Une autre remarque de Benhamou sur la double constante tonalité de l’œuvre (violence et douceur ensemble, p. 24-5, p. 41 ) frappe et enchante : apparemment absurde (la douceur renonce à faire mal, alors que la violence s’y engage !), l’appréciation est lumineuse, car c’est ici dans la rétention (le prendre-sur-soi qui se garde de trop imposer sa stature de percevant au perçu ! l’extrême retenue dans notre pouvoir même de saisir, qui laisse toute sa chance au donné) que se sent la démesure de la violence, et c’est le laisser-être de la douceur que le non-être ou le vide diffuse spontanément (car le vide par principe se contente d’être espace et décharge de toute tâche de l’occuper) :
« Nous sommes au cœur de ce qui caractérise ce travail presque depuis l’origine, un mélange intime de violence extrême et de non moins extrême douceur. Mais violence et douceur sont exprimées de façon négative. La violence est une force de rétention et la douceur naît du vide lui-même » (p. 25)
Une belle formulation de l’auteur résume la vie si cohérente de cette œuvre :
« L’artiste n’a pas tenté de s’emparer du territoire. Il demeure à sa place d’exécutant. Il s’efface en tant que sujet. Ce n’est pas lui qui a pris la décision d’une intervention. Il ignore ce qui a lieu. L’énergie du vide est seule responsable de sa création. Sans violence et avec une vivacité d’oiseau de paradis, Lars Fredrikson se laisse mener par une énergie tout en lui résistant » (p. 22)
On laissera le lecteur découvrir le passionnant versant sonore de notre plasticien (on trouve sur Internet de très récents (août 2019) enregistrements des Sons plastiques de l’artiste par Ramuntcho Matta, élève de Maurice Benhamou – voir https://ramuntcho.bandcamp.com/album/les-sons-plastiques), en saluant ici un excellent travail de synthèse (aigu et malicieux) proposé par notre étonnant nonagénaire dans la belle collection (« Préoccupations ») de l’Ollavede Jean de Breyne. Ce dernier, l’éditeur de ce livre, fut lui-même un ami de Lars Fredrikson (c’est dans sa galerie de l’Ollave, alors à Lyon, qu’il put faire entendre – faire entrer dans ses espaces vides mais sonores – le travail de celui-ci de 1981 à sa mort, en 1997).
Signe de l’importance de ce singulier artiste : une prochaine rétrospective de Lars Fredrikson aura lieu au MAMAC de Nice en novembre (vernissage le 15/11/19)