Gérard Le Goff, Aires de vent, Encres vives, collection Encres Blanches, 2025, 32 p., 6,60 euros

Gérard Le Goff, Aires de vent, Encres vives, collection Encres Blanches, 2025, 32 p., 6,60 euros


Après L’inventaire des étoiles (2024), Gérard Le Goff fait paraître la plaquette poétique Aires de vent. Le titre nous renvoie à l’idée de voyage. En effet, l’avant-propos de l’auteur nous confirme cette supposition. Le poète explique lui-même le titre : les aires de vent représentent les 32 subdivisions de la rose des vents avec ses quatre points cardinaux. « Chaque aire de vent ou rhumb est une subdivision constitutive du tour d’horizon qui indique la direction d’un vent en référence aux pôles, au levant et au ponant. Un vrai navigateur sait toutes les routes de tous les vents ».

La composition du recueil suit cette forme de la rose des vents avec ses aires de vent. Les 64 poèmes sont structurés en quatre parties : Est, Sud, Ouest, Nord.  Chacune comprend 16 poèmes, un métissage de poésie et de prose poétique, dans sa totalité deux tours d’horizon, affirme le poète. Il se projette en piètre navigateur ayant perdu le Nord, « un voyage sans boussole », une errance son retour, telle la vie entre ses deux pôles biologiques. On pourrait dire un tour d’horizon du poète sur les saisons de son existence, avec nostalgie, regret, amertume, sur la vie troublée par tous les vents.

Les poèmes de l’Est sont traversés par la nostalgie de la beauté éphémère du printemps, « la saison claire », avec « son effusion de sève », la floraison, les jours radieux de la jeunesse. Dans les pages de prose poétique, le poète crayonne des tableaux émouvants de vie de campagne et des paysages de rêve, tel un peintre inspiré en dialogue incessant avec lui, la nature, les gens. Le lecteur se laisse emporter par la beauté des tableaux où respirent les bribes de tendres souvenirs, la rêverie et les traces des mythes anciens.

Sud évoque l’été. Si le printemps est le temps de la joie, de la frénésie, de l’amour, l’été est le soleil ardent, le silence, la brûlure de la vie, le temps des aveux. Des souvenirs s’égrènent de la mémoire affective comme des ombres d’une vie qui n’est plus : un village, une ville, une femme. On se souvient des faits, on s’interroge, on réfléchit à ce qui est advenu. Un « souvenir revient avec la violence d’une lame lancée par une main invisible » : l’absence de l’être aimé, emporté trop tôt dans un autre monde. Gravé dans la mémoire, son image s’effrite, l’oubli efface lentement le vif: les yeux, la voix, les cheveux. Les mots sont impuissants, ne peuvent l’arracher aux ténèbres, seulement esquisser les traces de son vécu. La mélancolie s’empare de l’âme du poète face au sentiment de la fuite du temps qui engloutit nos vies. 

Ouest correspond à l’automne rouillé, dégarni, au temps des vents, des pluies, des pertes, des ombres du passé, des frissons. L’insomnie s’installe, les idées noires tournent dans le cerveau, l’inquiétude perce l’âme, les spectres des disparus reviennent à la Toussaint. Le chagrin, la peur, le pressentiment de la mort sont accablants. Une image émouvante revient : la silhouette de la femme aimée se détache un instant dans le noir, aux traits estompés pour s’évanouir aussitôt comme les volutes de fumée. Ce n’est qu’un spectre qui renforce le sentiment de solitude et obscurcit le monde du poète.

La dernière partie, Nord, évoque avec amertume l’hiver de l’homme et de la nature, le nadir de la vie, « le temps du vent noir », la fin où tout gèle. Le poète se retire dans la solitude de sa chambre, entouré de livres et d’objets familiers, s’abandonne au rêve et aux souvenirs délivrés par sa mémoire affective. C’est un temps de souffrance, mais sans désespérance, car un sentiment d’espoir l’anime, de voir triompher la vie.

La profonde sensibilté du poète, son goût de la contemplation du paysage se concertent avec la réflexion lucide d’un intellectuel qui nourrit sans cesse son inspiration de son vécu et du trésor culturel universel. Parfois les résonnances de ses lectures poétiques transparaissent dans ses poèmes par son désir de rappeler un poète, Paul Verlaine, pour la musique de ses vers et la volonté d’imprimer la même harmonie musicale à son texte en prose : « Laisse le vent mauvais emporter avec lui les jours anciens que nul ne pleure. Et demeure. ».

L’ironie et un certain humour se mêlent à la mélancolie du poète surtout quand il évoque les fêtes de l’automne et de l’hiver, opposant la perception des enfants à celle des adultes.  

Gérard Le Goff partage ses réflexions sur le chemin de la vie à travers les quatre saisons de l’année, autant d’étapes de notre parcours existentiel, dans un sensible alliage de lyrique et d’épique qui rend compte de sa double vocation de poète et de prosateur. 

Henri RODIER, Toute étourderie est un écart aussitôt détourné, illustrations de l’auteur, décembre 2024, 15€


« Le poème est un voyage aux sources de l’imagination. Une manière de prendre les mots de court, d’en revenir aux choses tues. À celles qui ont manqué l’étendue, se retrouvent au commencement. Prenant acte d’une absence de durée dans le fait que les choses durent, il réduit les phrases qui traînent en longueur à l’expression de leur défaillance. Il les amenuise afin d’en dégager les trous de souris, les surcroîts de chaleur que signale une ornière, les brèches, les trouées de vapeur. C’est un court-circuit des lignes qui ont réussi. Un raccourci pour fausser compagnie aux usages, secouer les formes jusqu’à la nuit noire de leur première cristallisation. Une manière de tendre une corde afin de tirer jusqu’au petit jour les délaissés d’une promenade, les orphelins privés de tartine, les étourdis qui ont oublié le jour du départ« .    

J’ai lu et relu, bien sûr, avec perplexité, le titre étonnant de ce recueil : Toute étourderie est un écart aussitôt détourné. Je comprends bien cet « écart » : oui, l’étourderie s’est écartée d’une juste attention, comme un étourdissement s’écarte d’un état normal d’équilibre ou de sérénité, ou comme « étourdir » quelqu’un de bruits ou de sollicitations bouscule sa tranquillité ou harcèle sa disponibilité. Mais c’est le « détournement » de cet écart même qui reste mystérieux : est-ce l’étourdi qui comble lui-même l’incident, ou se fait-il reprendre du-dehors, ou bien encore est-ce la poésie qui vient en détournement sublimatoire transfigurer le trouble ainsi créé ? On ne sait pas. Mais comme ce petit livre de proses poétiques (auto-édité, et non-paginé !) est, malgré ses constantes énigmes, à la fois très maîtrisé et enchanteur (les illustrations de l’auteur contribuant à son austère grâce) -, quelques mots sur l’intention générale, peut-être, pour en proposer surtout quelques extraits.    

 Bien des choses restent foncièrement inavouables chez l’animal pensant qu’est l’être humain. Nos (éventuels) fantasmes pervers, bouffées délirantes, troubles de l’identité … on les garde volontiers pour soi, parce que (alors même que tous ces incidents intérieurs sont inconnus des bêtes), on craint, paradoxalement, de devoir, en les mentionnant, révéler une part bestiale, cinglée, en tout cas rebelle à l’auto-domestication, de nous-même. C’est que l’esprit humain est, pour lui-même, chose difficile à vivre : par principe, l’arbitraire ronge sa liberté; la culpabilité blesse sa conscience; et l’automatisme même (en tout cas l’impersonnalité) cerne sa rationalité. L’esprit, qui ne sait trop quoi faire de son infinité, à la fois jubile et se navre de sa propre complexité. Pour reprendre l’indication du titre, oui, la distraction menace l’étourdi, comme une addictive concentration, au rebours, affole celui qui s’étourdit. Et l’on étourdit quelqu’un de paroles autant pour l’endormir (l’hypnotiser) que pour l’égarer (et comme assommer son orientation spontanée). Si les animaux éprouvent, comme nous, (probablement) vertige, choc, ivresse, ils ignorent en tout cas notre vertige devant le néant, le choc de nos idées et hypothèses, l’ivresse de nos idéaux et illusions. Les honteuses ou fanfaronnes griseries de notre « vie intérieure » leur sont fardeau inconnu, inimaginable théâtre. Ils n’ont pas la moindre idée de la voracité même de nos idées, ni de la stupeur que nous éprouvons au contact de l’absolu, l’éternel, l’infini etc. qui hantent jusqu’à nos pires cauchemars et nos plus grotesques erreurs. L’équilibre mental d’un être parlant (et se parlant) est effroyablement délicat, ne serait-ce que parce que se payer de mots est au moins aussi dangereux que prétendre s’en passer tout à fait. C’est pourquoi peut-être la poésie ne peut remédier à l’étourdissement de la parole qu’en s’avouant elle-même parole tendant au moins autant de pièges qu’elle en prétend contourner ou dissiper. Par exemple :

  « La langue me fait défaut. J’ai un défaut de langue. Peut-être que l’invention de l’écriture a été faite pour les enfants qui n’arrivent pas à parler. Pour qu’ils n’oublient pas, se rappellent l’odeur que prennent dans l’herbe les manques et les craquements. Parfois j’écoute des conversations. Les réponses fusent. Elles font mouche. On dirait un assaut de fleuret. Moi, je n’ai aucun sens de la répartie …« 

Oui, le prosaïque « défaut de langue » aura peut-être ciselé, par contraste, la qualité de chant du poète, mais celui-ci ne semble guère croire au prodige de sa résilience :

  « Je fus ce garçon pauvre en vocabulaire qui apprit à parler en commettant des fautes de goût. Solaire en ce sens qu’il vécut torse nu. Entra à onze ans pensionnaire au lycée Joffre à Montpellier. Il y étudia, sans trop comprendre, les mathématiques et l’anglais qu’il ne sut jamais prononcer. Je fus cet enfant, aussi mal dégrossi qu’un lapin de garenne, n’ayant jamais quitté de près ni de loin son terrier, qui courait la garrigue à la poursuite des cailloux. Il lut son premier livre en classe de seconde, perdit l’odorat presque instantanément. Il avait un défaut de langue qui l’empêchait de prononcer les ch – comme dans un chasseur qui chassait fit sécher ses chaussettes sur une souche sèche – et faisait rire les autres lycéens, ses amis« 

On cache à l’enfant pourquoi il grandit : la croissance est en effet là pour rendre apte à se reproduire. C’est la maturité sexuelle, et bien sûr pas la socio-culturelle, qui est d’abord ce à quoi en vient l’âge qui passe. Et aucun enfant ne trouverait horizon inspiré en ceux qu’il aura : devenir un « grand » comme les autres n’est la clé d’aucun paradis. L’enfant se gorge, non d’avenir, mais de présence – et c’est le malentendu fondateur : « étourdir », en effet, vient d’exturdire – ex-turdus : la grive (turdus) sort de (ex) son état normal en se gavant de raisin, agit follement dans son ivre replétion -, et la griserie enfantine est, au contraire de la grisaille adulte (mécontente, elle, de devenir le jouet du monde), heureux ébahissement d’être soi-même partie prenante du jeu du monde. L’ivresse d’une harmonieuse et disponible immensité est la santé même d’enfance : se sentant soi-même pièce du miracle, on n’y « touche » pas !

« Des nuits entières sur le toit de la source de Font Mosson. L’eau du bassin coule dans un fossé rempli de têtards. Entre le chemin et les vignes une dalle permet aux chevaux de traverser. Entourant la source, un pré bordé de trois grands chênes verts. Des patriarches humant le thym ou attendant, esprits solitaires, qu’une bande d’adolescents vienne égayer leur ombre, puiser dans les branchages la force d’un futur incertain. Un muret entrelace les troncs. Il est écroulé par endroits. Cette altération est à l’origine de l’idée que je me fais des lieux voués à disparaître. La végétation repousse entre les pierres. Elle soulève sans prévenir des ruines dont rien ne prouve qu’il y eut juste là des limites, quelque chose comme l’intention de créer un enclos. Le toit en pente de la source me sert d’appui-tête. La nuit envahit les alentours. Elle me serre dans sa pénombre, accepte de me fondre sous réserve que je ne touche à rien« .  

Et puis, bien sûr, le plus hardi, le plus jubilatoire, le plus délicat : les amours enfantines, qui ignorent de quel sexe elles seront :

  « Ma teinturière dit : fais-moi du rouge sur le téton de mes seins, et moi je la peinture. Elle dit : fais-moi des coquelicots sur les cils, des violettes dans les cheveux, fais-moi belle comme une mygale, je ne te piquerai pas avant que tu sois endormi. Et moi je la clignote afin que chaque fois que je la regarde ce soit son ombre qui la multiplie. Elle dit de me taire, qu’elle soit sans mots superflus. Je m’accroche au ballon de ses yeux. Elle dit qu’en versant de l’eau sur les lèvres je pourrai boire à toutes les rivières qui partant de son cou rejoignent la broussaille de son troupeau. Je bois le lait de ses tresses. » 

Car ce qu’il faudrait, c’est qu’une déclaration d’amour au monde puisse avoir un jour la simple et franche intensité d’une déclaration d’admiration d’un enfant à ce qui le troublera toujours – oui, celle de deux « coeurs volés » s’étourdissant l’un l’autre :

« Je vous prête mon corps, mon âme n’est pas prête. Veuillez je vous prie l’accepter tel qu’il vient vers vous. Ne le rejetez pas. L’enfance est en lui sous l’intrigue. Ne le maltraitez pas. Il pourrait regretter de s’agenouiller devant vous. Son voeu serait que vous vous présentiez vêtue d’une simple étoffe. Veuillez je vous prie l’accepter par la grâce qui vous a été donnée d’avoir un jour reçu la vie … » 

Partout, dans cette fidèle et implorante poésie, le silence, comme « organe oublié » se rappelle à la parole adulte  – et plaint d’autant le silence, lui traqué et sans remèdes, des bêtes :

 « Mais à quoi un poème peut-il bien servir si les animaux continuent de souffrir ? Animaux de bouche, animaux de compagnie, animaux domestiques, apprivoisés, captifs. Cobayes de laboratoire. Moineaux de la République populaire de Chine exterminés sur ordre de Mao. Poulets en batterie. Près de Rosière en Haute-Loire, des corvidés se cognent contre les barreaux. Léon Trotski préconisait des usines à vaches.  À quoi un poème peut-il servir si les animaux continuent de souffrir ? » 

 Avec cette demande : comprenons ce qui nous étourdit, usons-en mieux. L’acuité des yeux du langage est indéfiniment modulable, entre nos mains : « L’indistinct me bouleverse. Le flou me réserve des surprises auxquelles aucune forme ne m’aurait permis d’accéder (…) L’eau qui coule est la pierre percée d’un secret« . 

Je ne sais, enfin, ce qu’il en est ici du Dieu chrétien, qui a étourdi (mais guidé) l’enfance de l’auteur. Mais voici une Trinité bien humaine, celle de l’amour réel, pas du tout suicidaire, mais moins encore immortelle :

 « Saint-Clair, Saint-Loup, Saint-Guiral, trois chevaliers amoureux de la même Dame s’étaient résolus à partir à la guerre en espérant qu’un seul d’entre eux en reviendrait. Ils revinrent tous les trois et se firent ermites. Chaque année, à la date de son anniversaire, ils allumaient un feu afin de savoir lequel était encore en vie. Saint-Clair, Saint-Loup, Saint-Guiral. Au fil des ans, les feux s’éteignirent un à un jusqu’au jour où il n’en resta plus un seul. Il ne resta que l’histoire des trois chevaliers qui sur le mont Saint-Clair, le pic Saint-Loup, le mont Saint-Guiral, aimèrent la même femme et moururent, chacun son tour, dans l’ermitage où ils avaient choisi de vivre, pour que vive à jamais leur amour »  

Barnabé Laye, poèmes, Franceleine Debellefontaine, sculptures, Le feu de nos empreintes, L’Harmattan, Agga.

 Épilogue

                                           « Le sculpteur redeviendra le médiateur de la Parole. » M.B 


Quand le sculpteur redevient le médiateur de la parole le geste du sculpteur pour Franceleine Debellefontaine est un acte de naissance, le mystère de la Parole pour le poète Barnabé Laye en est le souffle vital.

Dans « La Parole et le geste » réside toute une symbolique confirmant l’union du sculpteur et du poète. Il y a toujours une périlleuse ambiguïté de vouloir parler d’un poète, alors à plus juste raison si ce poète fusionne avec un sculpteur. Comme la poésie la sculpture est en quête de caresses, dont nous imaginons bien le poli du bronze ou de la pierre et le lustrage et affinage du vers. Ici lorsque l’on évoque la Parole, inévitablement on est saisi par le geste. La poésie et la sculpture sont très certainement deux modes de création parmi les plus anciens dans l’histoire de l’humanité. 

Barnabé Lay

L’alchimie est parfaite, nous effleurons la transmutation et de cette union hors du commun émergent des compostions ayant la densité de l’or. Le poète change déjà le souvenir en avenir, alors que le sculpteur cristallise la forme de la matière pour lui insuffler le miracle de l’éternité.

Ce recueil « La Parole et le geste » est une véritable mosaïque poétique, sorte d’azulejos de la pensée, les textes sont plus beaux, plus poignants les uns que les autres. Pour savoir s’en approcher nous avons le sublime à portée de main. Barnabé Laye appartient bien à cette catégorie rare de poètes élus pour enluminer l’humanité. Par l’envoûtement de leurs poésies ils se font médiums, apôtres de la révélation, protecteurs de la beauté.   

Barnabé Lay et Franceleine Debellefontaine

Franceleine Debellefontaine et Barnabé Laye ont fait de cet ouvrage un hymne d’amour. 

Au cœur des incendies et brûlures de la vie la poésie devient un baume bienfaisant.

Unité, est le mot clé, beauté, le principe imposé. Les volutes de pierre enivrent la musique de l’encre, l’écoute du silence s’impose.. Nous sommes en permanence tirés entre deux mondes qui pourtant ne forment qu’un, car si ce n’est pas le verbe qui se marie à la matière, c’est exactement l’inverse qui se produit 

Le poète, Barnabé Laye soulève une question majeure, que deviennent et où vont les paroles perdues ? Ne vous posez pas trop la question et laissez-vous transporter par le rêve, habitez la Parole, voyez dans le poème l’écume fragile et éphémère qui porte la vie.

Lorsque le poète se voit comme messager de la Parole perdue, le sculpteur se sent géniteur de l’œuvre pérenne. Il y a toujours chez le poète cette nécessité de retour aux racines mères et cette force palpable il va la chercher dans l’harmonie et l’équilibre des sculptures. Alors le poème donne sens à la sculpture. 

Ainsi au terme d’un long cheminement, d’incertaines errances, le poète poursuit son chemin de vérité et s’en retourne au silence en transmettant le fruit de sa Parole au geste du sculpteur, qui signe après signe, trace après trace va immortalisé dans le marbre le poème de la complicité.

Jacques GUIGOU, Monostiches, l’impliqué, décembre 2024, 28 pages, 20€

Une chronique de Marc Wetzel


  « Iode est là et mémoire monte (…)
Astres sur littoral les rochers de la jetée
taisent leur finitude » (p.10 et 12)

Trois de ces « monostiches » (de courtes formules, semblant se découper d’elles-mêmes, des vers qui s’isolent à leur tour comme des véhicules de mots qui viennent se ranger ou se garer là où la pensée le leur indique, alors qu’elle-même continue sa route) sur la grosse soixantaine du recueil, se ressemblent assez pour qu’un petit commentaire veuille les rassembler :

« Soudain sur le quai

le coup de patte de ce qui n’apparaît pas » (p.3)

On est sur un quai pour attendre, ou observer, un départ ou une arrivée; d’un autre ou de soi. Quand on voit apparaître le moyen de transport, ou son voyageur, le quai comme tel disparaît. On ne l’aménage que pour accéder au transitoire, et passer à autre chose. L’accostage, l’embarquement, l’adieu faits, le quai se quitte, s’efface, s’oublie (jusqu’au prochain rendez-vous). Mais l’inapparent aussi, suggère Jacques Guigou, a son quai – et son défaut de présence, lui, déménage ! La déception a une rude manière d’arriver, qui renverse ses aveugles.

« Le devin du rivage s’avance vers ce qui

n’a pas été dit » (p.8)

Un devin « avance » ce qu’il devine. Il propose l’avenir qu’il sait, lui. D’où parle-t-il ? Du « rivage » d’un présent, toujours, qu’il partage, de moment en moment, avec les non-devins (les rivés au temps, les aveugles à ce qui se forme). Les non-devins, eux, sont sérieux, ternes, prudents : ils avancent vers ce qui a été dit ! Ils témoignent du formulable, ils attestent de l’exprimé, ils commentent la simple affaire (en cours) de vivre. Le devin, au contraire, c’est un peu le locuteur invisible qui double (on ne sait trop quand ni à quels rangs) la cohorte des bavards. Les bavards, qui n’en ont rien su, comprennent qu’on les aura insensiblement bougés de place : un vent blanc aura sans doute slalomé entre leurs dégaines – et, le devin ayant changé l’issue, personne ne saura plus qui gagne !

« Sur ce rivage un jour viendra porteur de

ce qui n’a jamais commencé » (p.11)  

La part de ce qui n’a jamais commencé dans ce qui est là est difficilement déterminable, est trompeuse. Si chacun sent bien que sa crampe, sa quinte de toux, sa fièvre ou l’averse du soir ont (il y a peu) « commencé », pour son propre corps ou pour l’atmosphère dehors, c’est moins patent : qu‘on se soit un jour devenu apparaît peu. Et si la marée, le brûlis, l’éclipse se savent datés, la mer, la forêt et la Voie Lactée font moins facilement leur âge exact. Il y a très peu de candidats naturels à l’éternité : l’énergie, la lumière seule peut-être (le pouvoir de faire jour). Mais ce qui donne le jour à l’éternel même (qui n’a rien de forcément sacré, qui est le simple perpétuel tissu de la présence, la litanie d’être), cela, seule une rare vaillance poétique sait en épier le signal. Pour décharger l’éternel, peu de dockers partants, disponibles! 

On a, comme on voit, retenu ces trois monostiches (un peu commentés) pour la commune « négation » qu’ils contiennent (qu’ils arborent, qu’ils assument) : « ce qui n’apparaît pas« , « ce qui n’a pas été dit« , « ce qui n’a jamais commencé » – et la question est : pourquoi convoquer ainsi ces états privatifs, ces sortes d’absences militantes ? Pourquoi une telle attention, chez notre poète, à ce qui manque de présence, de sens ou d’origine ?  Quelques pistes :

D’abord on est un vieil homme (l’auteur est né en 1941), on sait qu’on a longtemps vécu, et on le sent moins à la fatigue ou à l’oubli qu’au rapprochement accéléré de tous nos moments de vie entre eux. Notre vie, de mieux en mieux saisissable comme ce que nous aurons bientôt été, confond, devant la fin qui vient, les présents (notables) qui l’ont constituée. Toutes les périodes de ce qui a été se mêlant, s’indistinguant peu à peu, nous hante d’autant, par contraste, ce qui n’a pas été. Comme dans une fête, une réunion de famille : plus tout le monde est là, plus les absents se voient. Ce qu’une existence ne fut pas éclate au moment de n’être bientôt plus. Adossé à l’immense caravane des événements d’une vie, ce qui n’a pas été, qui en ferme la marche, prend toute la place. « Avec le temps tous ses présents se rapprochaient » (p.25), et, isolé, comme seul survivant de l’élan épuisé de vie, « le désêtre a passé son trench-coat » (p.15) 

Ensuite, on a, depuis presque toujours, parlé et pensé. L’homme est un être qui peut et veut savoir ce qui le conditionne, et qui conditionne à ce savoir ce qu’il fait de lui-même. Il se parle pour pouvoir agir sur sa pensée, et parle aux autres pour changer la leur. Ses buts – qui par principe ne sont pas encore – agissent en lui, et, parce qu’il parle et pense, il est le seul animal à agir sur ses buts, et à pouvoir changer ainsi ce qui n’est pas encore. Accédant aux conditions de ce qui est présent, l’homme est l’être hanté par ce qui ne l’est pas. Il a ainsi prise sur ce qui n’est pas – et en tout cas, par l’imagination, sur ce qui n’apparaît pas; par l’invention verbale, sur ce qui n’est pas dit; par la mémoire il remonte en amont de tout ce qui a déjà commencé. « J’oriente le temps vers une durée sans prélèvement » (p.15) : la formule est très énigmatique, mais l’énigme, justement, est, par cela même, formulable. Et un poète est quelqu’un qui devine, dans la présence même des choses (ici, celle de la mer), ce qui est plus vieux que son esprit même : il chante, non l’âge de son esprit, mais ce qui devait ne pas avoir commencé pour le permettre. C’est dit ici comme un oracle sobre, familier, comme le constat content qu’on aura été pensant de justesse, et qu’on rend volontiers son tablier de mots (puisqu’on l’avait emprunté à l’intendance intemporelle) : « La mer annonce maintenant cette agonie du temps qui précède le poème » (p.13)

Enfin, le réalisme foncier de l’auteur (il croit absolument que les choses sont là par et pour elles-mêmes, qu’on y chante ou les arpente ou pas) est chez lui un souci de justice (et un pari de réparation !). Les idéalistes s’imaginent que leur moi est hors des choses et ne leur doit rien. Jacques Guigou sent, à l’inverse, que les choses sont, toujours déjà, à leur insu, leurs propres sujets mutuels : oui, les éléments (« les entrées maritimes », « les rochers de la jetée », « les vols des étourneaux », « les vents de mars », »le sec et le salé s’obstinant sur le sol », « les platanes de la place », « les graves chorégraphies des crabes », « le jazz de la vague qui déroule son phrasé » …) ont affaire les uns aux autres, et les êtres qui sont faits d’eux ont pour tâche de s’en arranger, pour défi de « faire l’affaire », pour mérite de développer ce à quoi ils se doivent, et de se vouloir bien relais de ce qu’ils ignorent à jamais. Les choses ignorent être au service du monde, et constituent ce qui pourtant ne leur apparaît pas, ne leur est pas dit, est au-delà, toujours, de ce qui les fit commencer. Le poète fait parler les choses pour penser ce qui n’a pas besoin de leur apparaître, de leur être dit, de dépendre d’elles … pour exister, pour être puissance de présence, pour suivre de loin, comme une voiture-balai infinie, tout ce qui, hôte d’univers, dispose du peu de soi-même.

Cette insistance éternelle (qui fait de tout existant, avant tout, le simple effort de s’obtenir suivi de la grâce de s’effacer) exclusivement et magnifiquement chantée par ce poète est, bien sûr, sans Ciel vivant, sans voeu de vaine survie, sans désir de résurrection (une vie de l’au-delà serait plutôt saisie, comme en Extrême-Orient, comme une insupportable punition. D’une fâcheuse réincarnation, à contre-nirvana, « qui dira le regard de l’évadé repris » …, p.15 ?), mais l’espérance poétique (nette, claire, partageable) est là, comme une attention de la parole à ce qu’elle ouvre, permet et sauve. « Nos pas à jeun d’une espérance » (p.21) trouvent de quoi formuler leur nourriture et nourrir l’enfance perpétuelle du Tout :

« Espère l’arrivée du mot

qui contient tout » (p.22)

« Prends ce qu’il te faut d’espoir

aux lèvres avides du nourrisson » (p.16) 

Et, ainsi :

« Aime ce littoral vierge de sacrifice » (p.27)

© Marc Wetzel

Jacques Guigou

Blancs-seings, Carte blanche à Guy Denis, Michel Francard, Michèle Garant, Pierre-Alain Gillet, Frédéric Gribaumont, René Lejeune (Willoos), Paul Mathieu, Benoît Piedboeuf, Kim Julie Vallon, Traversées éditions, 69 pages, décembre 2024, 25€ TTC


Hier, j’entendais à la radio David Lynch qui dans un interview disait qu’il lui était impossible de parler de son film car tout ce qu’il avait voulu exprimer était dans le film et l’expliquer c’était comme un peu se trahir car il lui semblait avoir trouvé l’unique et la plus adéquate manière pour lui, de dire ce qu’il avait à dire. J’ai songé alors à Rimbaud qui répondait interrogé sur le sens d’un poème: « ça dit ce que ça veut dire. » L’oeuvre se suffit à elle-même? serait-il impossible pour son auteur d’aller au-delà du moins pour un temps? 

Cela signifie-t-il que le chemin choisi par l’auteur, l’artiste, le poète est le fruit du choix le plus approprié parce qu’ont été explorées toutes les voies possibles du langage? Que l’auteur, l’artiste, le poète a forgé par l’expérience, à force de lucidité l’outil idéal ? Qui n’a pas essayé de reproduire en le transformant un chef-d’oeuvre, ne sait souvent pas à quoi il se heurte. Une petite voix me murmure qu’une oeuvre ne trouve sa pleine signification que si elle continue de se transformer dans l’esprit de ses lecteurs et spectateurs. 

Dans le très beau livre des éditions Traversées, carte blanche est donné à plusieurs poètes en leur proposant d’écrire à partir de six oeuvres peintes ou dessinées par le plasticien Pierre-Alain Gillet. Les regards se croisent, les analyses se complètent, les dialogues s’ouvrent. Une osmose se produit. Les écrits s’alternent et donnent à voir sur divers jours les oeuvres reproduites, figuratives ou abstraites.

On comprendra que le poème va au-delà du commentaire esthétique, de la simple description, de l’explication. L’expérimentation: provoquer un dialogue entre l’oeuvre peinte et l’oeuvre écrite qui multiplie les lectures à plusieurs niveaux, interpelle personnellement le poète et par conséquent le lecteur. 

On regarde à travers le regard d’un autre et non plus à travers un miroir, on savoure la richesse de ces partages. La liberté d’écriture est la condition première octroyée par les blancs-seings offert par l’artiste Pierre-Alain Gillet aux auteurs.

  • Guy Denis,
  • Michel Francard,
  • Michèle Garant,
  • Frédéric Gribaumont,
  • René Lejeune (Willoos),
  • Paul Mathieu,
  • Benoît Piedboeuf,
  • Kim Julie Vallon

Plus que jamais, une extrême attention a été portée à la mise en page, à la qualité des reproductions. On appréciera la couverture cartonnée, le choix d’un papier lisse et brillant, une mise en valeur des textes rendant la lecture optimale. En fin de volume, on retrouve la post-face de l’artiste et une présentation biographique des auteurs. 

Soleilleux

Soleilleux sur la neige de la page
le visage luit d’un invincible été

Éparpillant les graffitis de ses jambages
en sa broussaille d’astres échevelés
il annonce tous les outrages déclinées
par les convois de brumes et de nuages

À quelle histoire va-t-il s’attacher
lui qui jamais ne renonce malgré

Paul Mathieu


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