Le lecteur entre avec Luce Guilbaud dans ce paysage indécis où l’on ne sait plus exactement où commence la mer, où finissent les eaux, où se terre le sol.
« … un paysage mouvant traversé d’oiseaux. »
Paysage de reflets, de mirages, de regrets, de retraits, de tentatives… paysage à bercer dans le regard, à laisser ruisseler sanglots et rires jusqu’à leur coulée. Paysage solitaire.
Paysage d’oiseaux. Multiples espèces. Régal pour les yeux, pour le chercheur, pour le contemplatif.
Paysage d’enfance où le miracle est à chaque pas, à chaque regard : tout est si changeant sur le marais. Sa lumière, ses reflets, ses oiseaux…
Paysage silencieux. À peine troué par les oiseaux, quelques insectes et le vent parfois.
Souvenirs, présents et la certitude d’un demain identique. Un demain que la prochaine marée modifie déjà, parmi les ombres floues d’hier.
Je termine la lecture de ce livre et découvre dans un article du Monde qu’on estime à plusieurs milliers le nombre d’espèces d’arbres inconnues. Des arbres rares et donc fragiles. À préserver d’urgence car dans ce monde en pleine mutation climatique ils sont peut-être un avenir, peut-être aussi une pharmacopée du futur.
Ce roman donc tourne les feuilles des arbres. Via plusieurs personnages et autant d’histoires personnelles différentes. Tous se retrouvent autour des arbres, que ce soit ceux de leur jardin, ceux de leur recherches scientifiques, ceux qu’ils voient de la fenêtre ou encore ceux qu’ils essaient de sauver des bûcherons. Combats dont on a entendu parler dans nos journaux… découvertes récentes de la communication entre les arbres et cette idée qu’au-delà de chaque individu, la forêt est une entité vivante.
Entre fiction et réalité ces pages donnent au lecteur une conscience plus vive de son environnement, de sa méconnaissance et l’invite en retour à plus de curiosité, plus de respect.
Un livre étonnant. Un livre de conscience. Un livre qui propose à son lecteur de vivre un peu plus haut que d’habitude.
La poèmothèque d’Ethe s’agrandit de jour en jour, grâce à des services de presse que je reçois depuis plus d’un quart de siècle ainsi qu’à des dons de particuliers et de bibliothèques ou autres organismes, ce dont je les remercie vivement.
2050 recueils et revues littéraires répertoriés. Près de 4000 en rayons…
N’hésitez pas à parler de ce projet autour de vous et à nous communiquer des adresses de personnes susceptibles d’être intéressées et/ou d’organismes qui pourraient ajouter ces ressources sur leur site !
Le poèmothèque d’Ethe, sise au sein de la bibliothèque de l’ancienne mairie, rue du Dr Hustin, 67A, est accessible sur rendez-vous ainsi que tous les mercredis de 16 à 20 heures. Les ouvrages peuvent soit être consultés sur place, soit être emportés, gratuitement. Pour les lecteurs de la Province de Luxembourg, ils peuvent être envoyés gratuitement via le prêt inter-bibliothèques. Pour tout autre envoi, une participation aux frais de port sera demandée.
Tous les avis, remarques ou suggestions sont les bienvenus.
Titre : FRICHES 132, hommage à Jean-Pierre Thuillat
Auteur : collectif
Éditeur : les cahiers de poésie verte
Année de parution : 2 021, pni
L’été. La pile des livres reçus, le balcon et les cigales… Lire. Lire et se souvenir.
Un dernier numéro de Friches. Un hommage à son rédacteur Jean-Pierre Thuillat.
Jean-Pierre Thuillat, poète, historien, spécialiste de Bertrand de Born le troubadour du XIIe siècle, adjoint municipal etc.
On déroule une quarantaine d’années au fil des pages. Un enracinement, une fidélité. De la ténacité. Jean-Pierre Thuillat aimait les arbres, les chênes. Friches est un arbre dans le paysage poétique de la fin du XXe/début XXIe siècle. Un arbre dont l’ombre a accueilli de nombreux poètes, de grandes voix comme il disait et des voix plus jeunes, plus secrètes.
Friches, des collaborateurs fidèles, ils ont la parole ici : pour rendre hommage comme pour entendre leur voix. C’est le prix Troubadours, ils sont tous présents. Ce sont des éditoriaux affûtés sur la poésie et le monde, on en retrouve ici quelques extraits. Friches, c’est une aventure. Je suis heureux d’y avoir participé quelques fois. Mon seul regret : je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer Jean-Pierre.
« Quand plus personne ne nous lira que nous serons enfin bien morts sous des kilomètres de neige peut-être y aura-t-il malgré tout quelque part un regard pour prendre mesure de cette lueur que nous fûmes et s’arrêter sur l’arbre d’en face comme je m’arrête aujourd’hui sur ton nom toi qui reposes depuis huit siècles sous le calcaire bleu d’un gisant et me réchauffes pourtant le cœur par tout ce poids amorti par les ans »
Dans le 321 Encres Vives
« Mémorial pour le siècle XX
Il commence à Sarajevo pour s’achever à Pristina : ça ne fait pas beaucoup de chemin juste un détour par Oradour une fleur sur Hisoshima.
Les hommes s’ennuient sur la Terre, il faut bien s’amuser un peu. Un peu de femme un peu de guerre du vin des larmes du sang et l’on repart la coupe pleine.
Ronds de fumée sur Tréblinka ou ronds de cuir sur la Garonne. Qu’elle est belle l’église en flammes avec tous ces enfants dedans
J’entends le hurlement des femmes. On n’est plus au douzième siècle. La barbarie, c’est aujourd’hui.
À Tokyo New-York ou Paris les sans-papiers les sans-famille hantent les rues de l’opulence.
La guerre est partout dans le monde, on tue les enfants par milliers.
Ceux qui survivent on les prépare à devenir bourreaux demain.
Ainsi se perpétue le Monstre.
Il commence à Sarajevo pour s’achever à Pristina : ça ne fait pas beaucoup de chemin juste un détour par Oradour une fleur sur Hiroshima. »
Ce petit carré orangé s’ouvre sur un haïku de Santoka (1882/1940) :
qu’on soit joyeux
qu’on soit triste
les herbes poussent
J’aime bien ce rappel de l’indifférence du monde à nos petits soucis quotidiens, comme nos anniversaires ou les horaires des trains… Le temps qui passe, les nuages, une horloge, des enfants sous la pluie et la joie… Tout un quotidien saisi au vol dans une collection de haïkus qu’accompagnent les illustrations d’Hervé Gouzerh.
De la fragilité dans ces vers, de la tristesse ou plutôt de la mélancolie. Les jours passent, les bougies s’entassent, on voudrait, on est. On cueille ainsi des instants, les mains dans les poches et on se souvient d’une enfance cow-boy. Le présent est ainsi, toujours chevauchant l’enfance et le regard vers des rêves et des désirs de futurs.
Un petit carré à lire d’une traite puis à relire page à page ou bien en écho à sa propre aventure. Un bel objet à offrir comme tous les Donner à Voir.
il y a les jeux d’enfants face au miroir. J’y suis/j’y suis pas/coucou me revoilà… Il y a les petits matins rasoirs dentifrices peigne et les questions existentielles qui les accompagnent : est-ce que je serai président ? Où sont mes vingt ans ? Et toutes les autres… Ici Pierre Tilman s’interroge sur le miroir lui-même :
…Il ne m’était jamais venu à l’esprit de regarder mon miroir de la salle de bain lorsque je ne suis pas devant lui.
Quand il est seul, je ne sais ce qu’il fait. Je me place biais
et je le regarde discrètement.
…
Tout au long de ces pages l’interrogation entre l’homme et le miroir de sa salle de bain. Derrière ces monologues se cachent nos questions rémanentes : qui suis-je ? Comment ça marche tout ça ? Et le temps qui modifie mon apparence jour après jour ?
Quelle perception de soi avait-on avant le miroir ? Le miroir est-il le reflet fidèle de ma réalité ? Comme le dit Pierre Tilman le reflet est sans vie ; rien ne pulse en lui, il ne produit rien. Alors ?
Et le temps ? Quel est son rapport au temps ? Le reflet du présent. Sans passé. Sans futur. Un reflet d’un présent maintenant. Qui disparaît dès que l’on sort de l’écran. Le miroir et l’écran de nos ordinateurs ; qui renvoie quoi de soi ?
On plonge dans les jeux de miroirs au fil de la lecture. On se perd, comme un Narcisse amateur. On se reconnaît aussi dans les grimaces et les tentatives de dialogue avec son reflet. Finalement, le poème en explorant cet objet poli de la salle de bain nous renvoie à nous-mêmes aussi fidèlement qu’un écho. C’est une des voies de la poésie : mettre des mots sur ce qui n’en a pas. Ici simplement parce que trop ordinaire pour qu’on s’y arrête. En s’y arrêtant Pierre Tilman met des mots sur nos gestes, nos pensées ; il formule ce que l’on ressent, ce que l’on expérimente sans le nommer. Il nous enrichit. Merci !
Merci à l’éditeur de nous partager ces mots, ces réflexions, ces sourires.
Un ensemble de textes à jouer sur scène avec un ou plusieurs miroirs, un ou plusieurs acteurs ; ce serait amusant à tenter.
L’été. Du Bleu. La mer. Le sable. L’été tout simplement.
Les mots glissent sur le papier abasourdis de chaleur. Ils chuchotent. Peinent à lever les lèvres. C’est l’été. Pas un souffle d’air. Chaleur. La nuit comme le jour. Des heures propices à la langueur. À la caresse à l’abri des persiennes à l’espagnolette.
Le temps passe.
« Je porte un manteau de pluie »
puis
« la neige j’aurais alors un manteau lourd d’étoiles et j’aurais l’excuse de tout ce blanc pour perdre mes mains. »
En toute saison l’auteur prend le temps d’écouter le monde pulser. De jouer sa partition en écho, en accord avec lui. Il écoute. Regarde. Sent. Caresse et goûte à tous les parfums des jours.
« juste cet instant privilégié
d’avoir été dans la confidence
du monde. »
Les saisons se succèdent. La vie. Le temps. Des instants solitaires. Des instants partagés. Et le questionnement de la mort qui monte. L’apprivoiser avec quelques mots. Sauvegarder des instants avec quelques poèmes. Approfondir le silence…
« On pourrait
avant de partir
écouter une dernière fois
le vent dans le feuillage
on pourrait
laisser là
nos os
pour voyager plus léger
et l’on attendrait
l’une de ces nuits
où la lune
ouvre un chemin sur la mer »
On est dans cette poésie intimiste qui cherche à résonner avec la Terre et le mystère de la création. On dirait facilement aujourd’hui un poème zen mais ce serait ne rien dire de ce travail sur soi, de cette écoute. De ces moments où l’auteur va puiser quelques mots dans un des puits de l’univers. Quelques mots vivants pour vivre à son tour et comme le disait Guillevic « un peu plus haut que possible ». (Il est possible qu’à un mot près la citation ne soit pas exactement exacte mais l’essentiel est dit, n’est-ce pas ?).
J’aime bien ce titre et son jeu. Les heures vides, les heures creuses, les heures qui creusent notre présence au monde. Je pense aux règles de vie monastiques dont le but est de permettre ce creusement, d’approfondir cette présence au monde. Dans la solitude et la répétition de l’emploi du temps. Ici, ces heures creuses sont les huit heures traditionnellement vouées au travail. Elles nous creusent, nous vident mais aussi nous tiennent (plus ou moins, ok je sais : c’est pas toujours amusant le boulot mais quand même ça donne du rythme aux jours. Combien de retraités s’emm… loin du boulot et toutes ces sortes de choses…).
Le travail c’est un open space, si j’ai bien suivi, dans une boite de transports en commun : régulation et surveillance du trafic. J’imagine plein d’écrans, de téléphones et le stress de la circulation, les pannes, les accidents mais aussi les moments où il ne se passe rien, où tout roule, tranquille.
Durant ces heures, l’auteur pense à écrire. Des réflexions, des saisis d’instants : la vie quoi, et tout simplement. Approfondir ainsi ces heures à priori loin du cahier d’écriture (ou autre) donne de la perspective au quotidien. Je suis convaincu depuis longtemps que le poète est à l’affût de poème caché juste à côté de lui.
On me demande souvent d’où me vient la fameuse inspiration… je réponds souvent que
Le poème est là
et que la mission du poète (jingle de mission impossible svp) est de le débusquer, de le mettre en mot. Le quotidien du travail, aussi répétitif et ennuyeux soit-il ( et ce n’est pas toujours le cas) recèle aussi des poèmes. Se mettre à cet affût, c’est un travail sur soi, une disponibilité à son humanité.
Ces poèmes partagent ainsi des moments de creusement, ils vont accompagner les lecteurs travailleurs, enrichir leurs vécus, donner un autre sens aux mots de la tribu. Vivre actif et non passif me semble un bel objectif au quotidien et en particulier durant ces heures « creuses/qui creusent ».
Un ensemble de textes qui commence dans un RER pris à Nation. L’autrice croise une jeune maman et sa petite fille. Ça se passe mal entre les deux, la mère gifle l’enfant. Et tout remonte. La perte de sa propre mère. Un accident. Le vide. La quête de compréhension. L’apprivoisement de cette nouvelle vie.
De texte en texte on suit ainsi le cheminement de ce qu’on appelle génériquement le travail de deuil. C’est un lent cheminement. Une longue patience.
Un livre poignant qui saura accompagner ceux ou celles qui sont confrontés à la perte.
Les éditions du Carnet d’or est une jeune maison d’édition associative créée en 2020. On suivra son évolution livre à livre.
Un album grand format dans lequel texte et illustrations sont mis à l’honneur. On y entre avec chaleur. La chaleur de la palette de Marc Daniau bien accordée au pays où se déroule la vie d’Adi : le Cameroun.
C’est l’histoire d’une petite fille qui grandit. Une petite fille heureuse. École. Amies et amis. Jeux et rires. Comme tant d’autres petites filles dans le monde.
Seulement ici : à treize ans les filles quittent l’enfance. L’enfance et l’école. Selon la tradition, l’oncle cherche un mari à sa nièce. Des questions de prestige, de dot plus que d’amour. D’ailleurs Adi ne veut pas de l’homme auquel son oncle l’a promise. Elle veut son amoureux. Elle veut continuer à apprendre.
Pour échapper à son destin son père la conduit à Boutanga. À Boutanga, un couple franco-camerounais a ouvert un foyer école pour les filles qui s’opposent au mariage forcé et veulent continuer l’école ; garder leur liberté de choisir leur vie.
Ce livre brûle d’actualité. Combien de jeunes filles arrêtent l’école contre leur gré ? Combien sont concernées par le mariage forcé ? et pas qu’au Cameroun ; il suffit de regarder l’actualité pour comprendre que toute liberté est fragile.
Un livre à réfléchir en famille, en classe ou ailleurs. Un livre libérateur de paroles. Un livre pour grandir.
Une partie des droits d’auteur d’Alain Serge Dzotap est versée à la Fondation Gacha pour l’aider dans sa mission humanitaire.
Les mondes parallèles… Un incontournable de la SF. Un de plus direz-vous ! Et alors : l’essentiel est que cela fonctionne et là pour le coup ça fonctionne bien. Anne passe de l’autre côté. Plusieurs fois. Seule puis avec quelqu’un. Dans ce monde parallèle, elle mènera la mission qu’elle s’est fixée. Elle trouvera de l’aide. En dire plus ce serait enlever les éléments de surprise qui donnent toute leur saveur au récit.
Je l’ai lu d’une traite. Complètement captivé. Un livre à lire dès la fin du primaire et au-delà bien sûr. Il n’y a pas de péremption d’âge pour un livre comme celui-ci. Comme dans tous les autres de Mourlevat.
Les trois tomes des avnetures de Balthazar Fox sont réusnis dans cette belle édition. Balthazar est un garçon ordinaire ou presque : il cache une queue de renard sous ses habits. Joli mais encombrant et surtout secret.
Tout bascule lorsqu’il effectue par hasard son premier passage vers l’autre monde. Un monde parallèle peuplé d’animaux guerriers et dotés de la parole. Balthazar est un des rares à pouvoir passer d’un monde à l’autre et influer sur cet autre monde.
Ces aventures, il va les partager avec une renarde mystérieuse, un drôle de chacal et un ours sans peur. Des épreuves, un destin hors du commun.
J’ai passé un moment bien agréable en sa compagnie et recommande la lecture de ces aventures dès 10ans, voire avant.
Dès la première phrase de son essai comparatif, Jean-Pierre Longre annonce une espèce de balancement dialectique : « Lorsque je lis Cioran, je pense souvent à Queneau, et lorsque je lis Queneau, je pense parfois à Cioran ».
Dans la foulée, on apprend que ces deux-là n’ont jamais eu « de relations suivies » (ni de correspondance, non plus) mais que – détail intéressant – Queneau, en tant que lecteur des premiers manuscrits de Cioran chez Gallimard, a veillé sur ses débuts ; c’était donc un vrai connaisseur de son œuvre, alors que l’on ignore si la réciproque était valable…
Qu’importe ! L’essentiel, ici, c’est cette sensation (quasi proustienne) de revécu, de relu – de proche parenté – que Jean-Pierre Longre ressent à la lecture des deux auteurs, à première vue si différents.
Mais, que peut-il bien les unir ? S’agirait-il de ce jeu de l’intertextualité assidûment pratiqué des deux côtés ? Si, cela aussi, certes, mais ce serait trop peu pour tout expliquer – et puis, ce procédé-là, ils le partagent avec mille autres écrivains du XXe siècle !
De fait, le comparatiste amoureux mettra au point un autre type d’approche (à la fois, si l’on veut, thématique, stylistique, psychologique, métaphysique) : suivre le fil rouge des obsessions qui, souterrainement, « travaillent » les deux œuvres.
Exemple : « le pessimisme radical mâtiné de fatalisme ironique », « entre certains textes de Précis de décomposition comme ‘Variations sur la mort’ et quelques poèmes de L’Instant fatal comme ‘Si la vie s’en va’, ou encore entre ‘Je crains pas ça tellement’ et quelques passages de ‘Paléontologie’ (Le mauvais Démiurge) ».
Or, paradoxalement (ou plutôt naturellement, cf. au susmentionné mouvement dialectique), les deux auront aussi en partage la jovialité, tant le fou rire que le fameux « pleurire » de Queneau – lequel, chez Cioran, vire au « cynisme » qui « débouche sur une forme de burlesque tenant à la fois du comique de situation et des écarts de langage ».
Pour eux, il y a donc « abolition de la distance entre trivialité et gravité ». L’essayiste avance même l’hypothèse tentante que l’« on pourrait sans doute analyser Précis de décomposition et d’autres recueils sous l’angle du ‘pleurire’ quenien » (son parfait correspondant en roumain, râsu-plânsu, tenu pour un trait du caractère des Roumains de toujours, l’est d’autant plus celui d’un Cioran, masochiste hors pair).
Saisissant, également, le parallèle entre le roman Dimanche de la vie de Queneau (avec son épigraphe hégélien d’Alexandre Kojève) et « Les Dimanches de la vie » (du Précis…) !
Chez les deux, on diagnostique une « quête de la quiétude spirituelle et du non-désir », jusqu’à souhaiter la perte du Moi : « S’évaporer, perdre son nom et son identité (comme Trouscaillon dans Zazie dans le métro) […] ». Voici Cioran, « au début de La Tentation d’exister » : « ‘On périt toujours par le moi qu’on assume : porter un nom c’est revendiquer un mode exact d’effondrement’ ».
De ces hantises queniennes-cioraniennes, il y en a beaucoup d’autres : pratiquer tour à tour la thèse et l’antithèse (sans jamais de synthèse), « le pour et le contre », mais aussi – et surtout – cultiver le doute, poussé jusqu’au paroxysme chez Cioran.
Là, on comprend mieux que tous deux soient volontiers des « penseurs fragmentaires » ; cependant, une différence subsiste : « Il semble que le roman quenien ait cet avantage sur l’aphorisme cioranien de laisser la porte ouverte sur des solutions aux impasses existentielles. Sans effacer le doute ». (Le bémol final rééquilibre un peu la balance…)
Une autre dissemblance au sein de leur ressemblance : bien qu’ils aient « l’humeur plutôt joyeuse », « on rit plus ouvertement en lisant Queneau qu’en lisant Cioran ». Humeur joyeuse issue peut-être même de leur « sentiment de mal-être », « d’étrangeté », de « l’atopia » – en somme (ajouterait-on), de leur mélancolie ; et, là-dessus, on pourrait invoquer la dialectique kierkegaardienne : « Le mélancolique a plus qu’un autre le sens de l’humour », et : « Le sceptique a souvent le plus de sens religieux » (« Diapsalmata », dans Ou bien… Ou bien…). Les deux « ne sont pas vraiment philosophes, mais écrivains » – recte des « losophes » (Jean-Pierre Martin dixit).
On aura aussi droit au dessert : un plongeon dans « l’exercice littéraire » de nos compères, Exercices de style de Queneau et Exercices d’admiration de Cioran, où il y a « […] comme une mise en scène du langage, une théâtralisation plus ou moins consciente des mots, ‘masque et aveu’, voilement et dévoilement méthodique de la langue. Et aussi écriture quasiment musicale […] ».
Mais, pourquoi le titre : Richesses de l’incertitude ? Parce que : « Avec des certitudes, point de style […] » (Cioran, Syllogismes de l’amertume).
Voilà comment Jean-Pierre Longre aura « élucidé la question pour mieux s’en débarrasser », d’une manière réjouissante – pour lui-même comme pour nous autres lecteurs !
*. Cf. Jean-Pierre LONGRE, Richesses de l’incertitude. Queneau et Cioran / The Riches of Uncertainty.Queneau and Cioran, édition bilingue, traduit du français par Rosemary LLOYD, Black Herald Press, Paris-London, 2020.
Ce poète contemporain , né en 1944, est un spécialiste de musique et de poésie grecque.
Son 1er recueil poétique date de 1979. Nous écouterons quelques poèmes extraits de son ouvrage de 1998, « Comme un bruit de source », aux éditions Gallimard qui lui valut le prix Max Jacob.