Voyages sur Chesterfiel de Philippe Coussin-Grudzinski – Intervalles 2012 – 128 pages 15 €

Ce court récit s’étalant sur une seule nuit de 0h07 à 7h00 du matin d’un mois de février pluvieux dans un appartement parisien, fait sans concession, le portrait socio-zoologique de notre société contemporaine. Un portrait cynique mais réaliste d’un monde grotesque et un autoportrait d’une jubilatoire sincérité. Dans ce qui pourrait être comme des pages d’un journal intime, Philippe, jeune surdiplômé au chômage, expose comment il préfère se vautrer dans l’ennui le plus total, ponctué de petites rapines de produits de luxe, que de se plier aux hypocrisies, au fiel et à la poussée de dents, dont il faut faire preuve pour tracer sa route de paillettes dans le monde. « Pour remplacer mes pulls en cachemire à moindre frais, je retire habilement l’étiquette antivol dans les cabines d’essayage et je mise sur mon physique de fils de bonne famille pour déjouer la vigilance des hommes en noir à l’entrée des magasins. ». Un monde top high-tech, celui des grands groupes de média, des « maîtres du monde », qu’il a connu alors qu’il était, il n’y a pas si longtemps, ce jeune con sous-employé lors de stages café/photocopies légèrement amélioré mais sans intérêt. Parcours obligatoire de tous les jeunes loups bien équipés pour espérer grimper rapidement l’échelle du paradis social, mais pour cela mieux vaut ne pas avoir trop soif d’Idéal. Welcome dans un monde creux, superficiel et superfétatoire, puissamment épris de tape à l’œil, de réussite bling bling et cependant dépourvu de toute grandeur. L’auteur décrypte les personnages, les rouages et les backstages carton-pâte de ce parfait symbole de la société moderne, où le look, le cv et la bêtise, ont ceci en commun que ça doit briller pleins feux, qu’importent les moyens, qu’importe le mensonge, qu’il est d’ailleurs de bon ton d’angliciser un peu. Ce qui est in un jour, top tendance le lendemain, est has been le jour suivant. Alors le narrateur reste chômeur, dort le jour et passe ses nuits sur facebook, où à travers des dialogues tantôt drôles, tantôt consternants, se brosse un portrait de l’ennui poussé à l’extrême. De tout ça, un être un tant soit peu sensible et idéaliste, ne peut que chercher à s’évader. L’amour, la drogue, la musique… Tout ce qui peut donner encore de véritables émotions. Pour Philippe, ce sont les souvenirs, d’enfance, de voyages, les fantasmes, et puis l’amour de Raphaël, l’intensité du plaisir, des transes sur la musique électronique des nuits de Berlin-Est, la grandeur de l’opéra, l’herbe bio d’Auvergne. C’est donc bien à un voyage sur Chesterfield, le fameux canapé cuir fait main, qu’il nous convie dans ce texte. Un texte facile à lire, qui au départ peut agacer, voire rebuter. On peut se poser la question de son intérêt, surtout si on trouve qu’on perd déjà soi-même trop de temps sur facebook, mais outre le fait qu’en transformant en quelque sorte le lecteur en voyeur, ce qui questionne aussi, c’est quelque chose de très essentiel qui filtre de ce récit : qu’en est-il de la beauté, du cœur, de l’intelligence, de la relation à l’autre, de tout qui donne valeur à l’humanité dans notre société de consommation ultra-artificielle, où il est si facile de se laisse hypnotiser, voire lobotomiser par tout et surtout rien, et passer sa vie à brasser du vide ? Il y a donc un espoir pour que les jeunes générations de diplômés échappent au grand cauchemar éveillé du monde des apparences et exigent que leur vie ait le véritable goût du vivant.


Cathy Garcia

Délit de poésie, blog de Cathy Garcia

Le Décompresseur, Atelier de Cathy Garcia

Philippe Coussin-Grudzinsk

Philippe Coussin-Grudzinski est né en 1986. Après avoir collaboré aux Inrocks, il est devenu community manager pour la télévision. Son blog Humeurs sur Chesterfield connait un succès fulgurant : Voyages sur Chesterfield est son premier roman.

Ne regardez pas le voleur qui passe, Isabelle Kauffmann, Flammarion.

Diane, la narratrice met en scène Lose, un voisin qui l’intrigue au point de le pister.

Très vite, elle va communiquer au lecteur sa fascination pour « ce serial killermental » et nous la suivons dans sa filature rapprochée jusqu’au jour où elle deviendra sa proie. Versée dans des études de psychologie, Diane, baptisée ironiquement par Lose d’« éminente scientifique », va disséquer ses paroles, son comportement lors de leurs rencontres. Mais parviendra-t-elle à percer le mystère de Lose, « doté decapacités exceptionnelles », « en chasse perpétuelle » d’événements à voler.

On tremble pour elle, qui n’hésite pas à se jeter dans les griffes de ce prédateur avéré.

N’a-t-elle pas déjà succombé au pouvoir hypnotique de son « arme redoutable », leregard ? Cet homme « étrange et séduisant » n’est-il pas en train de l’envoûter quand il lui confie avoir fait dans ses yeux « le plusbeau voyage » de sa vie ? Cette aimantation se poursuit avec le rapprochement des corps, des visages, des lèvres, « minutes d’une sensualitéabsolue », comme un instant d’abandon. Ne devient-elle pas son complice ? N’est-t-elle pas habitée par lui nuit et jour ?

A voir Diane grisée par ce « sentiment palpitant, capiteux », le lecteur la devine vampirisée, phagocytée par celui qu’elle avait choisi d’épier, de traquer à son insu.

Isabelle Kauffmann sait distiller le malaise en multipliant un vocabulaire anxiogène : inquiétant, terrifiant, angoisse incontrôlable, danger imminent. Comment Diane va-t-elle pouvoir s’en sortir ? Recouvrer son autonomie, sa capacité à prendre des décisions ? C’est oublier Zora, sa meilleure amie, généreuse et sincère, « un cadeau du ciel », toujours à l’écoute. Ne l’avise-t-elle pas quand elle part vers l’inconnu avec Lose, « ce cannibale mental », qui dérobe des « bouts de vie aux autres » ?

Les rebondissements relancent l’intérêt du lecteur (la disparition de Lise coïncidant avec l’article débusqué dans la presse, l’origine des griottes). La scène dans le supermarché atteint l’acmé de la confusion. Hallucinante et époustouflante, cette tentative de Diane, « sa scientifique adorée » de guérir Lose. De quelle addiction souffre-t-il ? Quelles peuvent être les causes de son overdose, son surmenage ?

Isabelle Kauffmann autopsie la dépendance amoureuse, son côté toxique, destructeur et le trouble que cela induit. Elle souligne les dangers de la passion amoureuse : « pire qu’une étoile filante » quant à sa fugacité, l’opposant à la constance de l’amitié. Mais la jalousie peut, elle aussi, lézarder une amitié et la réduire à des miettes. L’auteur de s’interroger sur la pérennité d’une amitié après une trahison.

Elle propose aussi une réflexion sur « la spirale incontrôlable » du destin des êtres dont « les routes parallèles se croisent et s’entrelacent », étayée par la lettre de Lose.

Celui de Lose nous laisse pétrifié d’effroi.

La narratrice relate les faits comme un cinéaste les filmerait. Travelling pour la partie de cache-cache au supermarché et le braquage déjoué. Gros plan sur les flocons tombant au ralenti, sur « les grains ciselés de givre ». Plan rapproché lors de leurs tête-à-tête. Son écriture sait s’adapter aux accélérations (peur, panique de Diane), aux pulsations, à la respiration pressante de Lose, s’offrant des pauses lorsque « les rouages du temps » gelaient ou lors « des moments de grâce où tout s’était figé ».

Isabelle Kauffmann sait à merveille suggérer les atmosphères, que ce soit dans le huis clos d’une voiture, au café (brouhaha), au restaurant pour « la douceur del’éclairage » dans la bibliothèque de Lose , au « sol hérissé destalagmites », « aux colonnes tortueuses de carnets telles des cheminées de fée »ou lorsqu’elle lâche ses protagonistes dans un paysage hivernal sous « un ciel comblé de neige ».

Dans ce roman, à la manière d’un making-off de film, la romancière nous laisse entrevoir l’envers de la création littéraire, à travers « ce trésor extraordinaire », que Lose a compilé au cours de ses captages d’événements les plus divers. Archives pharaoniques, classées méthodiquement, un terreau précieux pour un auteur.

On sait qu’un écrivain se nourrit d’actualités, d’un flot de réminiscences, de documentation, de ses rencontres ; qu’il brasse des faits en permanence.

Isabelle Kauffmann nous montre pourquoi certains auteurs sont perçus comme« des chapardeurs, des pies voleuses, des braconniers d’histoires », selon Nancy Huston.

Elle nous adresse une mise en garde, comme Lionel Duroy dans son roman : Méfiez-vous des écrivains, et nous livre une parabole du métier d’écrivain, soulignant sa capacité à se vouer corps et âme à « cette tâche minutieuse ».

Lose n’est-il pas un écrivain qui aspire à bâtir « le livre le plus complet », un impérissable roman, ambitieux au point de viser à la perfection ?

L’auteure a réussi à nous imprimer sur la rétine des images hallucinantes, comme l’énigme Lose (« cet homme impalpable qui traversait la vie des autres ») aura marqué l’existence de Diane, au point d’en être tatouée «  sous la peau ».

Isabelle Kauffmann signe un premier roman déroutant, dominé par le temps, non dénué d’une veine poétique, oscillant de la pénombre à la lumière, empreint de mystère en raison de l’identité secrète de Lose, « cet anthropophage cérébral ».

Prix Marie-Claire 2006

Nadine Doyen

Barque à Rome ; notes romaines précédé de Le sable et l’olivier (notes algériennes ; lettre préface de J.M.G. Le Clézio), Philippe MATHY ; peintures d’André Ruelle, Paris : L’herbe qui tremble, 2011

A.Ruelle « Barque à Rome »

Suite à deux résidences d’écriture effectuées à Rome (1999 et 2002), le poète transcrit ici les « impressions » ressenties lors de ses promenades dans la ville éternelle. Tout dans ce livre (rencontres, toiles aimées, sculptures, lectures, joies inattendues…) apporte de l’eau au moulin d’un propos nous conviant à chaque instant à marcher avec foi vers la lumière du mystère qui nous traverse. En effet, à travers ce recueil de notes suggérées par les spectacles de la vie « quotidienne », le poète nous invite à dépasser le stade des représentations, à maintenir notre vie en vie et à développer le culte de l’émerveillement quotidien(c’est que nous sommes avant tout des êtres vivants, désirants…) ; Il nous dit aussi en substance que l’art permet d’ajouter une dimension à la vie en ce sens qu’il nous empêche de nous laisser envahir par des forces qui nous sont hostiles et nous décomposent. Pour lui, l’art n’est par un art de l’être et de l’identité mais un art du devenir autre voire du changement(faire la différence plutôt que chercher à accueillir l’identité de l’être et à se recueillir devant elle). Dans ce livre, Mathy interroge le monde et ses représentations(le fait de vivre ne va pas de soi !),circonscrit le mystère de l’existence plutôt que de le livrer mots et sens liés et met la poésie, les mots et la littérature en prise avec l’inexprimable pour en révéler les limites ; Dans ce livre, Mathy ne laisse place qu’à l’émotion, au réel authentique et aux forces actives de la vie…

Samedi 31 juillet

Nous partageons le taxi avec Johan jusqu’à Fiumicino. Aucun problème, l’avion est à l’heure. A l’instant où les roues se détachent du sol, où l’avion dresse le nez pour nous ramener sur les bords de l’Escaut, c’est à deux vers d’un Anversois que je songe en guise de salutation à Rome :

« je vous salue, ma vie,

D’un peu d’éternité… »

Max Elskamp

 

Pierre SCHROVEN

D’écluse en écorce, Alexandre Valassidis, Marc Dugardin ; Paris : Editions L’herbe qui tremble, 2011

Ce recueil remarquablement préfacé par Lucien Noullez et enrichi  des photographies de Carla Boni(la couverture est de toute beauté !), est le fruit d’une correspondance entre les deux poètes. Pourtant, les deux compères semblent parler d’une même voix tant ils n’ont de cesse de sonder, dans leur style respectif certes, « l’exil par tous les chemins » afin de nous transporter au pays d’une sensation venue chanter en nous celui ou celle que nous ne sommes pas encore.

« Oreilles tendues. De là. Avec nos villages égarés. Nos paumes rendues à la terre des hommes. Nos maladies du silence profond. L’exil par tous les chemins. »

En fait, il est question dans ce livre d’écoute et de lenteur, de terre fragile, de musique flottée, de bruissement d’eau, d’un peu de rien et de fêlures voire de blessures sans lesquelles aucune seconde naissance ne serait possible. Ce livre nous propose également une méditation sur la vie et la nature d’un quotidien à la fois fulgurant et incertain. Enfin, ce livre véhicule une poésie susceptible d’élargir les limites du monde et de nous faire pressentir la face cachée des êtres et des choses.

« Et alors, il y eut bruissement d’eau, chants d’éclats, de ces silences qu’on a de très loin, de ces ciels lourds qu’on écrit torse libre dans les rêves. Un peu de déchirure portée sur le front ou dans le genou. Un peu de rien. Et alors, un crissement de draps ouvre la langue, pour que tu entendes. »

En nous invitant à méditer sur l’inconnaissable, les deux poètes nous invitent également, au détour de chaque page, à rêver notre être à haute voix. Dugardin et Valassidis semblent en outre creuser sans cesse le mystère de la vie en attendant que leur existence tourne, vacille, entre en mouvement et s’ouvre aux risques du temps recomposé ; bref, ils s’interrogent sur le vrai sens de la vie et ouvrent le champ d’un possible susceptible de sauvegarder leur relation au monde.

« Car rien encore n’avait été nommé dans ce flux/ rêve ou corps flotté »

Et si après tout, comme l’affirmait Spinoza, le but de chaque chose n’était que d’être ce qu’elle est, le plus pleinement possible ? Et si le sens de l’existence se résumait à la simple joie d’exister, à la joie d’être soi-même et de s’exprimer à travers ses actions ? A ces questions, les poètes se gardent bien de répondre (définir signifie fixer et la vraie vie n’est pas fixe/Alan Watts) et préfèrent nous faire don d’une parole créatrice de mystère et d’inconnu afin d’ouvrir en notre être qui se croit achevé une béance. En définitive, D’écluse en écorce est un recueil qui, par la nature même de son propos, est susceptible tant de briser les barreaux d’une vision conditionnée du monde que de nous aider à maintenir notre vie en vie…

« Cela a commencé/ quand tout était perdu/ dans un déchirement sans nom/ une femme/ en rêve se souvient/ de la dissonance/ du cri qu’il ne fallait pas manquer/ à présent/ des mains s’ouvrent/ pour recueillir quelques miettes/ puis un corps rendu au monde/ ni couronne ni pitié/ mais que quelqu’un enfin entende ! »

Pierre SCHROVEN


La Grande Muraille de Rimes, Alain Helissen

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livre-boîte d’allumettes ; Collection matchboox, VOIX éditions. Non paginé ; 5 euros. Commande chez l’auteur : alain.helissen@live.fr

Alain Hélissen est un rime ailleurs, un escale hâbleur et un ripeur du verbe.

Cette fois-ci il s’attaque aux deux faces de la muraille de Chine qu’il réduit en un petit mouchoir de roche qui tient tout juste dans une boite d’amusette, pardon d’allumettes, soit dans un parallélépipède de 5,3cm / 3,5 cm /1,1 cm.

Parue chez Voix éditions, cette « muraille de rimes » permet au lecteur de déplier un « vers occidental libre ».

Là où « la force du vers égale l’éclair » et pourfend « les barbares analphabètes et cruels » qui voudraient l’empêcher de s’étendre à l’infini d’une liberté jamais acquise et toujours à garder à l’œil, Alain Hélissen nous met dans la poche un magnifique livre-objet qui s’ouvre comme une surprise faite à soi-même ou à nos nombreux amis à qui nous allons nous empresser d’en offrir un exemplaire.

Christine Van Acker