M©Dĕm. a lu et commenté pour vous : n° 49 de Traversées intitulé Pierre DHAINAUT

Traversées N°49

Traversées N°49

En remontant dans les archives de Traversées j’ai retrouvé un numéro de la revue consacré au poète Pierre DHAINAUT (n°49 / Hiver 2007-2008).

[Au passage, l’on se dit que l’Éditorial signé alors de Véronique DAINE (Belgique) et qui soulignait la nécessité et l’urgence de porter regard à cet Autre poussé et délaissé dans la Précarité dans tous ses éclats dévastateurs et ce, jusqu’aux derniers retranchements, jusqu’au renoncement –on se dit que cet Éditorial laisse à réfléchir au vu de sa continuelle actualité en… 2014…].

Revenant donc au 49 de Traversées intitulé Pierre DHAINAUT et alii –un exemplaire ravivant les tiroirs de la mémoire- je me suis longuement arrêtée sur les pages intitulées ‘Une école des rivages’ suivant l’expression du poète – j’ai voyagé dans ces pages pour y revenir et y revenir encore, et en noter par intermittences comme des impressions –des réflexions aussi peut-être- que m’inspirait la poésie de Pierre DHAINAUT. Si je devais choisir quelques mots évocateurs pour moi de la poésie de l’auteur de Mon sommeil est un verger d’embruns (1961) je choisirais ceux de mouvement, exigence, souffle, partage. Et c’est dans la mesure où ce sens de partage est particulièrement sensible dans l’univers et pour le poète Pierre DHAINAUT, que rebondir même timidement, en tout cas humblement sur la plage de son école des rivages, m’a semblé pouvoir être porté.

Non, nous n’initierons pas les enfants à la poésie, comme c’est devenu l’usage dans nos écoles, par l’intermédiaire des seuls jeux verbaux. Certes, le nombre de syllabes ou la reprise de quelques sonorités participent à la naissance, à l’expansion d’un poème, ils lui sont consubstantiels, mais en les isolant on en fait des procédés, on s’en tient au langage, et l’on oublie que l’exigence de l’écriture ne consiste pas en la fabrication d’un objet, elle est bien plus vaste. L’écriture, une école des rivages : le poème n’est si ardent, il n’est juste que s’il se porte et nous porte hors de lui. (Pierre Dhainaut)

 Pierre DHAINAUTL’auteur du recueil Le don des souffles (Mortemart, Rougerie ; 1990), s’il OUVRE le poème conçu tel un souffle dans un appel d’air lui-même ouvert par l’absence d’inscription sur la page (Une école des rivages)- OUVRE dans un même élan d’écritures (de la vie courante et de la vie écrite/sans cesse à écrire) une terre d’accueil et de recueil où le partage est un des maîtres-mots.

Le poème n’en est pas un, qui a la prétention de se suffire.

Rendre les mots moins lourds, moins opaques, et ne penser qu’à eux dans cette tâche, mais que serait le poème s’il les gardait pour lui, s’il ne nous rendait pas, auteurs ou lecteurs, un peu moins lourds, moins opaques, nous aussi.

Quête existentielle ici du poème, vitale pour le sujet qui l’instaure au centre de son expérience personnelle sociale à partager en terre de vie, de poésie –de poéVIE. La poésie ici n’est pas aux prises avec un horizon spéculatif mettant l’accent de façon emphatique sur sa vocation ontologique, ni enfermée dans une vision sacrale, logolâtrique l’instaurant gardienne d’un monde parallèle à l’intérieur d’une tour vide dont elle serait la seule instauratrice parce que non ouverte au Dehors, au rythme de la vie, à sa densité expérimentée chaque jour et sans cesse éprouvée, donc exposée à ce qui est autre qu’elle-même et dans les faits la nourrit. La poésie chez Pierre Dhainaut est poéthique, formant une existence à la fois lyrique et poétique –ce que Jean-Claude PINSON nomme : «l’habitation poétique».*

Plus que son auteur, le poème est un hôte : quand lui ressemblerons-nous ? questionne Pierre DHAINAUT dans Une école des rivages. Et pour cela, l’effacement de soi au service du poème est indissociable de sa genèse et de son accouchement ; par-delà de son expansion et de ses résonances ; de la pérennité vivante de sa parole et de l’immuable allié à l’éphémère qu’elle nous porte. C’est pourquoi Vers après vers, l’espoir se ravive, celui de renaître, renaître en éphémère. Poésie papillon du jour renaissant Phénix de ses ailes perpétuellement à éployer.

L’insistance de P. DHAINAUT à rappeler le nécessaire retrait de la personne de l’auteur, du nécessaire oubli du souci de soi au service du poème (On veut s’affirmer, puis on veut s’effacer, on s’accorde alors trop d’importance : ce qu’il convient de réduire, quelles que soient nos activités, le souci de soi) -ouvre ce dernier à la respiration dont l’espace se forme au rythme de ses propres pulsations. Ainsi les Entrouvertures (titre d’une série de septains publiés dans ce n°49 de Traversées) sont-elles assurées au sein d’un espace-temps où instant et durée donnent à vivre un temps vécu sans cesse à renaître (L’instant et la durée sont égaux, sont eux-mêmes, au présent du poème). Ces Entrouvertures ouvrent à cette passion de la patience. Entrouvertures également offertes à l’œuvre inachevée : Je m’étais dit : le jour où je serai certain d’avoir vraiment écrit, non pas un livre, mais une phrase, une seule, je pourrai m’arrêter, je n’aurai plus rien à prouver, je saurai mieux vivre. Bien sûr, ce jour n’est pas venu. Il ne pouvait venir. Il ne viendra jamais. A peine esquissée, une phrase en désire, en suscite une autre, encore une autre… Commencer à écrire, commencer sans cesse, entrer dans l’inachevable. Mais cet inachevable ne cède en rien à la stérilité d’une stagnation : le poème s’écrit, se transmue, se transmet dans la progression (poème qui progresse en essaimant).

On aura compris que ces pages de Pierre DHAINAUT dressent une sorte d’art poétique, indissociable d’un art de vivre ; mais elles expriment aussi la singularité de la poésie de DHAINAUT.

Je ne citerai pas davantage ces pages de L’école des rivages (on aura noté le pluriel des rivages, de mot en mot, le sens se libère, la résonance, tout se dit au pluriel) –je ne citerai pas davantage de ces bribes, sinon à prendre le risque de tout reproduire ici.

Tant le poète nous parle, tant il résonne –pour qui l’écoute, pour qui a gardé cette vertu d’accueil et cette force augurale vécues pleinement au pays de l’enfance livrée aux souffles pluriels des émotions, furtives mais fortes, passagères mais intensément immuables. Permanence de la parole du poème.

M©Dĕm.(Murielle Compère-DEMarcy)

Qui est Michel Déon? par Fathéya Al-Fararguy

Qui  est Michel Déon ?

Michel Déon au salon du livre de Paris 2012

Par Fathéya AL-FARARGUY

Professeur-adjoint

Faculté de Pédagogie

Université de Tanta-Egypte

 

 

Fils de haut fonctionnaire à la principauté de Monaco, Michel Déon a eu une éducation méditerranéenne. Né à Paris le 4 août 1919, le jour même de ľArmistice, il a vu le jour dans la période qui a suivi la guerre ; une période de détente et d’espérance. Mais la paix n’a pas duré longtemps et la littérature de cette époque a reflété l’évolution des événements.

Membre de l’Académie française, depuis 1978 et jusqu’à nos jours, il travaille épisodiquement aux dictionnaires de l’Académie, mais sa principale occupation est de siéger aux commissions qui préparent les prix littéraires, les Aides à la création et les bourses décernées par l’Académie. Il est aussi membre associé de l’Académie des sciences du Portugal, section Lettres.

Dans les années cinquante, il fonde, avec un groupe d’écrivains non conformistes (Nimier, Blondin, Laurent) un mouvement littéraire : « Les hussards ». L’appellation de « hussard » est issue du roman  Le Hussard bleu de Roger Nimier. Ayant souffert  du désespoir trop affiché de leurs aînés ; ces auteurs n’acceptent pas l’existentialisme qui s’est imposé comme la pensée majeure des lendemains de la seconde guerre. Cette tendance se caractérise essentiellement par l’expérience, le désir de gaieté et de mobilité

Car M. Déon est un nomade sédentaire qui adore le voyage et l’aventure. Lors de la seconde guerre mondiale, il quitte la France pour mener une vie vagabonde à travers l’Europe. Malgré sa nationalité française, son existence et son cœur sont irlandais. En présentant son porte-parole, dans Un taxi mauve, notre romancier  écrit : « Lieu de naissance : Paris. Quelle indication vague!…Et je suis si peu de Paris, ayant toujours vécu ailleurs: la Méditerranée, l’Asie, les Amériques, l’Afrique et maintenant l’Irlande. Dans chacun de ces endroits, je suis né une autre fois : à la mer, dans la brousse, au cœur du désert et aujourd’hui dans la lande…J’ai connu plusieurs résurrections bien plus importantes que ma naissance à Paris. Le cœur s’enfièvre, l’imagination délire. »[1]

Sans nul doute, les circonstances familiales ont joué un rôle indispensable dans l’éducation de notre romancier. Enfant unique et maladif de Paul et ďAlice de Fossey, il a su surmonter ses souffrances grâce à la lecture. 

 

Après la mort de son père, et alors âgé de treize ans, Michel entre dans le dangereux monde des adultes ; il considère tout ce qui s’est passé avant cette mort comme insignifiant. Ce qui explique que le monde des adultes occupe une place dominante dans la plupart des  romans déoniens.

Notre romancier a fait ses études aux lycées de Monaco, de Nice et en 1933, il est entré au lycée Janson de Sailly à Paris. A l’âge de dix-huit ans, il s’inscrit à la Faculté de Droit de Nice à la demande de sa mère. En fait, c’est la littérature qui le passionne.

A l’âge de vingt ans, la personnalité de M. Déon commence à se former. « Les idées de ma jeunesse ont certainement fait place à un grand scepticisme sans que je puisse, néanmoins, maîtriser toujours des sentiments, des réactions qui remontent des profondeurs de l’être et de l’éducation que j’ai reçue .»[2] En 1936, il fréquentait les milieux artistiques (musées et expositions).

Il est à remarquer que les premiers vingt ans de sa vie coïncident avec la fin de la première et le début de la seconde guerre mondiale. C’est en 1939 qu’il est engagé dans les troupes du général De Lattre de Tassigny : « Michel s’est réfugié dans des travaux d’écriture. La paix revenue lui a ouvert les frontières. »[3]

Vingt-quatre ans plus tard, M. Déon connaît enfin une certaine stabilité familiale lorsqu’il se marie le 15 mars 1963, puis devient le père de deux enfants. Le fait de devenir père à l’âge d’être grand-père renforce une relation intime entre lui et ses fils.

Nous avons présenté sa biographie pour mieux comprendre ses œuvres ; mais quels  éclaircissements peut-on trouver dans ses œuvres autobiographiques qui nous aideraient à découvrir et à mieux comprendre cet écrivain ? Et est-ce que M. Déon a écrit de vrais romans autobiographiques ?

Grâce à sa confession rétrospective dans Mes arches de Noé, nous pouvons retracer son itinéraire personnel, politique et littéraire : les lectures de son enfance et de son adolescence, son attachement à Maurras, les souvenirs de l’Occupation, les voyages, le coup de foudre pour l’île grecque de Spetsai et sa fascination pour l’Irlande, ses rencontres avec des hommes politiques, des acteurs, des écrivains.

Remarquons toutefois, que les deux romans Mes arches de Noé et Bagages pour Vancouver, ne donnent pas beaucoup d’informations sur ľauteur, il s’agit d’autobiographies romancées.

A. Fraigneau a montré l’importance du premier volume en écrivant à notre romancier : « J’aime, j’admire : Mes arches de Noé. C’est un livre où tous tes dons sont rassemblés en gerbe, où les vivants et les morts oublieux de cette fragile et si dérisoire cloison qui les sépare peuvent continuer de fleurir ensemble. »[4]

 

En écrivant Mes arches de Noé, M. Déon est obsédé par Noé de Giono et nous constatons qu’il est surtout influencé par la culture arabe dans le choix du titre. Le deuxième volume du roman est Bagages pour Vancouver, inspiré de sa visite à ľ île canadienne entourée de fleuves et de lacs.

Remarquons toutefois que certains auteurs (Petit Robert : dictionnaire des noms propres. Lagarde et Michard) considèrent Je vous écris d’Italie et Un taxi mauve comme des romans autobiographiques, mais M. Déon les décrit comme de simples créations romanesques.     Ajoutons aussi que dans Un déjeuner de soleil, le héros, Stanislas Beren, n’est pas le double de M. Déon.

D’après les propos de l’auteur, Mes arches de Noé, Bagages pour Vancouver, reparus en un seul volume augmenté d’un  Postscriptum intitulé Pages Françaises, et Pages grecques: «  ne sont pas des romans, -écrit Déon- mais des souvenirs ou mémoires (…) Pas du tout des romans. D’ailleurs mes romans ne sont pas autobiographiques. Ce sont des romans d’imagination mais, évidemment, des éléments de ma vie personnelle apparaissent entre les lignes. Que pourrait-on écrire si on n’avait rien vu et rien lu ? »[5]

 

        A travers la lecture des mémoires déoniens, nous remarquons que le journalisme et le voyage sont les activités qu’il privilégie. Malgré tout, M. Déon garde avec son pays un lien précieux; il y publie des livres d’ailleurs bien accueillis.

 

D’après l’itinéraire de la vie déonienne,  nous pouvons distinguer deux périodes : celle de la formation littéraire due à l’héritage de la bibliothèque paternelle, à la lecture personnelle et celle de la formation politique influencée par Maurras et Jacques Bainville.

Dès l’enfance, nous remarquons chez Déon, l’enracinement du goût pour le voyage et la lecture. Celle-ci a joué un rôle considérable dans la formation de son génie. Dans la plupart de ses entretiens, il parle des livres qui ont marqué son enfance et son adolescence. Certainement cette formation livresque nous aide à comprendre sa personnalité et celle de ses personnages.

Agé de seize ans, il essaie d’esquisser des bouts de roman. Plus tard, il tente d’écrire des romans en anglais mais il ne continue pas dans cette voie afin de garder son identité française. M. Déon débute en littérature en 1944 avec Adieux à Sheila, puis les romans se succèdent : Je ne veux jamais l’oublier (1950), Les Trompeuses Espérances (1956), Tout l’amour du monde  (1956)

Il publie également des pamphlets([6])  Lettre à un jeune Rastignac, Fleur de colchique, Les gens de la nuit, La carotte et le bâton, Megalomose, Londres. De ses visites en Italie, au Portugal, en Grèce, et en Irlande ; l’auteur puise un sang nouveau qui lui permet d’échapper au nombrilisme de la littérature française qui vit en circuit fermé.

Ses visites de plusieurs îles : la Crète, Rhodes, Mykonos, Skyros, Eubée et Lesbos a enrichi ses ouvrages.  La lecture de livres d’aventures représente « son archipel hospitalier  » dans la vie : « Dans Robinson, j’ai pris le goût des îles et ce goût m’a poursuivi la vie entière…Les îles m’ont toujours paru un défi insensé à la mer… Elles sont pauvres, on y vit donc sans besoins, elles sont riches en beautés, on y vit donc dans l’illusion.»[7] Cette ambiance est une source inépuisable pour son imagination.

Comme la littérature, le journalisme occupe une place importante dans la vie de M. Déon. Il écrit dans plusieurs journaux : Le Figaro, Paris-Match, Le Journal du Dimanche, Les Nouvelles Littéraires, La parisienne et La revue des Deux Mondes. En 1942, il est même secrétaire de rédaction de L’Action Française. Il y gagne une expérience essentielle pour la suite.

En octobre 1960, notre écrivain est signataire du Manifeste des intellectuels français et lors de son retour de Grèce, l’année suivante, il est devenu directeur littéraire des éditions de la Table Ronde. Son séjour en Irlande lui inspire ses deux grands succès, Les Poneys sauvages (1970) et Un Taxi mauve (1973) qu’Yves Boisset a adaptés au cinéma. Ensuite, l’auteur se livre au plaisir du roman picaresque qui devient un best-seller. « Il a publié la plupart de ses ouvrages chez Gallimard. Son dernier roman, Madame Rose parut au printemps chez Albin Michel. »[8]

M. Déon a transposé ses voyages, ses aventures et ses expériences dans ses romans. En outre, il a obtenu le prix du Roman de l’Académie française pour Un Taxi mauve et le prix des Maisons de la presse pour Je vous écris d’Italie (1984). D’autre part, grâce à Je ne veux jamais l’oublier M. Déon a mérité le prix des Vacances Heureuses de la ville de Nice. Et c’est avec Le Dieu Pâle qu’il a obtenu le prix des Neuf. Ces prix ont attiré l’attention des lecteurs et des critiques sur l’œuvre déonienne.

Notre écrivain est considéré à la fois comme romantique moderne de par ses histoires amoureuses, écrivain classique et réaliste de par les traits essentiels de toutes ses descriptions. Michel Déon, qui a pour devises « Les carottes sont cuites » pour les mauvais jours et « L’action est le bonheur de l’âme »[9] pour les bons jours est le plus lu des hussards.

L’originalité de la création déonienne est due également à son attitude politique. M. Déon estime qu’un écrivain ne doit pas être soumis à une certaine tendance politique en négligeant son existence et sa personnalité car il possède un savoureux don du ciel.

M. Déon est anticommuniste mais attaché à l’idée de la liberté de l’esprit. Il est hostile à une littérature militante. Il refuse de faire de sa création un message engagé. Son œuvre ne véhicule aucune théorie politique, ne se rattache à aucun parti dont les besogneux sont les représentants.

Néanmoins il est intéressant de signaler que le succès des œuvres de M. Déon réside dans la richesse et la variété des thèmes abordés. En effet, dès sa tendre enfance, le thème du dépaysement, de l’île et de l’installation sont ses thèmes privilégiés. A cela se sont ajoutés d’autres thèmes fondamentaux comme l’idée de ľambition et la poursuite du bonheur, le goût des voyages, le culte de ľamitié, la difficulté d’aimer et  la liberté à ľombre de Stendhal.

M. Déon est l’écrivain de son temps. Sa création littéraire le rajeunit. Déprimé, éloigné de la tendresse familiale, il parfait son éducation à travers son contact avec les gens et la société. Grâce à ses voyages, à ses aventures et aux expériences acquises, M. Déon a construit un système éducatif. Mais quel serait l’intérêt de ses idées éducatives ?

« Pour les garçons de notre génération, il y eut de ľémerveillement à découvrir les romans de Michel Déon. Nous ne savions rien de la vie. (…)Les livres de M. Déon furent notre cour de récréation. Nous y avons appris à jouer, à vivre, à  aimer… »[10]

Certes, on ne peut pas nier que les êtres humains possèdent le même corps physique et deviennent des personnalités tout à fait différentes parce que les circonstances sociales, politiques, économiques, historiques et intellectuelles forment l’identité d’un être et influencent ľéducation. Chaque homme a  son empreinte digitale et son empreinte éducative. L’éducation est le fondement de toute société car elle donne à l’homme son aspect humain.

L’éducation est un thème important à traiter. Elle est ľélixir de la  vie humaine. C’est un thème universel. Ainsi, Rousseau avait raison lorsqu’il disait: « on façonne les plantes par la culture et ľhomme par ľéducation. »[11]

Au cours du XIXe siècle, « le roman d’éducation » apparaît en France avec un rayonnement extraordinaire. Le « roman  d’apprentissage » est étroitement lié à une période de profondes mutations idéologiques, sociales et politiques en Europe.

« La littérature est la base de ľéducation et celle-ci présente à son tour une pierre de touche à celle-là…Le besoin moral de ľhomme, et les exigences de la société, ont fait que ľéducation occupe une place primordiale parmi les sciences humaines… »[12]

La diversité terminologique est une difficulté propre au roman d’éducation. Le français comme l’allemand, utilise indifféremment les termes : roman d’apprentissage, roman d’éducation, roman de formation, voire roman d’initiation.

 

Le verbe éduquer vient du latin  »educar » qui signifie: élever, former, instruire[13]. On parle de roman de formation ou d’éducation, sans grande nuance de sens. Dans ce type de roman, le personnage principal se forme et mûrit en contact du monde et par l’expérience de la vie. Remarquons que la dimension romanesque de l’éducation constitue une des modalités, un des aspects constitutifs du roman d’apprentissage, recouvrant plus spécifiquement la formation intellectuelle, morale et sentimentale du héros. Le roman d’éducation est centré sur le développement de la  personnalité.

R.M. Albérès indique dans son livre Vers l’âge adulte qu’il préfère choisir pour ce type de roman l’expression plus vivante de « Roman d’entrée dans la vie» pour caractériser ce thème littéraire « l’éducation » particulièrement visible aux XIXe et XXe  siècles[14].

Dans l’éducation, il y a l’acquisition, la subjectivité, l’expérience et la vision personnelle. Il ne s’agit pas ici de pédagogie présentant une réflexion sur les méthodes, les systèmes et les techniques de l’enseignement et son évaluation. Ce terme insiste plutôt sur l’apprentissage de compétences, comme on forme un apprenti, et non sur l’acquisition de connaissances générales moins utilitaires.

La notion de l’éducation déonienne repose, dès le point de départ, sur l’autoformation, l’éducation non scolaire et non systématique. C’est un processus de conquête et de maîtrise de soi qui débouche donc sur un dévoilement de soi, une forme de lucidité faite de réalisme ou de résignation. M. Déon dote ses personnages de ses propres impressions et de ses souvenirs personnels.

L’éducation est présentée comme le phénomène de maturation du héros face aux réalités de la vie. Le héros ne doit pas seulement apprendre des données concrètes sur le fonctionnement du monde, mais il doit aussi comprendre ce qu’il est lui-même, et où il doit se situer. L’éducation concerne donc la vie intérieure, celle des rêves, des ambitions, des passions. Le héros est confronté à des situations toujours nouvelles, ne fait que réagir au jour le jour. C’est tout le problème de l’expérience qui est posé.

En examinant l’œuvre déonienne, nous y constatons que l’éducation n’est pas basée sur le rôle d’un éducateur mais sur l’instruction morale et pratique de la vie à travers l’expérience. M. Déon crée des personnages désarmés, dénués de toute expérience qui se forment en vivant une série d’expériences. L’éducation déonienne est fondée sur un principe important :   on doit se chercher  pour s’affirmer.

M. Déon donne priorité aux jeunes qui ressuscitent dans leur adolescence car cette période représente l’étape la plus délicate du développement individuel.

  

               Notre romancier propose une éducation fondée sur l’indépendance, la liberté, l’ambition et la volonté. Il s’agit de former un homme capable d’affronter la vie moderne, dégoûté  d’une guerre folle et sinistre.

Si Montesquieu écrivait déjà au XVIIe siècle: « Nous recevons trois éducations différentes ou contraire : celle de nos pères, celle de nos maîtres, celle du monde »[15]; notre romancier essaie de débarrasser ses personnages de ces éducations. M. Déon précise le premier objectif de l’éducation : les manières d’être, les savoir-faire. Il a fait de ses  personnages des individus moralement et physiquement sains. Chez lui, l’individu acquiert son éducation par le contact du monde extérieur, le milieu social est sa maison.

Notre corpus portera  sur les quatre romans suivants: Un taxi mauve, Le jeune homme vert (1975), Les vingt ans du jeune homme vert (1976) et La cour des grands (1996).

La formation du héros du deuxième roman est totale : sentimentale, cosmopolite et aussi politique. Il y a une relation conflictuelle entre le héros (ses aspirations, ses sentiments, ses valeurs) et l’extériorité sociale et historique. Dans le roman d’éducation, l’auteur décrit les péripéties que connaît un héros dans son apprentissage du monde et montre les leçons qu’il en tire. La destinée du héros déonien montre la condition humaine de sa génération.

György Lukács voit que le roman d’éducation s’achève par une autolimitation qu’on doit caractériser par le terme de maturité virile « qui, tout en étant un renoncement à la recherche problématique, n’est cependant ni une acception du monde de la convention ni un abandon de l’échelle implicite des valeurs »[16].

Les romans de M. Déon sont des miroirs qui reflètent la nature humaine, et l’influence des circonstances sociales, économiques, politiques et psychologiques dans la formation de l’individu. L’auteur brosse un tableau de la vie de jeunes gens français au XXe siècle.

Sur cette toile de fond, l’auteur témoigne de grands événements historiques surtout dans Le jeune homme vert et Les vingt ans du jeune homme vert qui est aussi une chronique douce-amère de la vie française depuis 1918. Avant même d’avoir pansé ses blessures, la France s’est retrouvée engagée dans une seconde guerre qui a laissé des séquelles incurables dans le cœur des hommes. La nostalgie aristocratique qui imprègne ses romans a trouvé une résonance dans le grand public.

M. Déon a voulu présenter des personnages comme ceux que nous rencontrons tous les jours, inspirés par les événements, perdant leurs idéaux ou les défendant jusqu’au dernier souffle. L’auteur est toujours considéré comme un observateur et non comme le complice de ses personnages.[17]

Le roman d’éducation a pour personnage principal un héros qui change, évolue, se transforme au fil de ses aventures. Il devient tragique, d’allure souvent modeste, enfin heureux, parfois idéal, revêtant diverses apparences de plus en plus brillantes. Le roman s’achève sur l’accomplissement du héros, son perfectionnement continu de son ego et son adéquation finale avec le monde qui l’entoure.

En ce qui concerne les caractéristiques physiques du héros: il est masculin, jeune, beau, il a un charme qui le distingue de ses congénères et apparaît comme un être d’exception. Le romancier insiste sur sa féminité, sur sa fragilité. Tel est le cas du héros du Jeune homme vert. Quant à ses caractéristiques morales, le jeune héros est mû par son ambition et le désir de reconnaissance qui l’arrache à l’anonymat comme le héros de La cour des grands. Il est doué de grandes qualités, il s’attache héroïquement  à défendre de grandes valeurs, mais il est inexpérimenté de la vie  sur le double plan sentimental et social car il porte sur le monde, un regard neuf. En cela, il est l’héritier de Candide.

Dans ce type de roman, on assiste à un dévoilement de la corruption du monde, à un sauvetage des valeurs incarnées par un héros qui peut se sacrifier pour elles. Le héros a beau recevoir des coups terribles qui l’obligent à s’endurcir, il se sent incapable d’émotion vraie, d’apitoiement, de faiblesse d’amour ou d’amour propre.

Pour Goldmann : « le caractère social de l’œuvre réside surtout en ce qu’un individu ne saurait jamais établir par lui-même une structure mentale cohérente correspondant à ce qu’on appelle une”vision du monde”. Une telle structure ne saurait être élaborée que par un groupe, l’individu pouvant seulement la pousser à un degré de cohérence très élevée et la transposer sur le plan de la création imaginaire. »[18]

Le jeune héros qui est du type des ambitieux de Balzac, est d’origine sociale modeste ou pauvre dont il essaie toujours de se débarrasser. Mais, on trouve aussi un héros différent, relativement en dehors des mécanismes de l’ambition parce que la fortune qu’il possède au départ le met à l’abri de l’inquiétude ; c’est le cas du personnage principal d’Un taxi mauve.

 

Notre héros est toujours un provincial, cela représente un des principaux obstacles à sa réussite.

           A travers la présente recherche, nous allons essayer de répondre à la question suivante : comment M. Déon a-t-il éduqué ses personnages et ses lecteurs ?

 

C’est donc une méthode sociocritique que nous suivrons qui visera à trouver une relation entre les changements sociaux et le développement du personnage.  Selon Lucien Goldmann, la vision du monde est un phénomène de conscience collective, exprimée par l’écrivain qui reflète le groupe. Un grand écrivain est l’individu exceptionnel qui réussit à créer dans un certain domaine, un univers imaginaire, cohérent (ou presque rigoureusement cohérent) dont la structure correspond à celle vers laquelle tend l’ensemble du groupe. Plus la valeur esthétique est grande, plus l’œuvre se comprend par elle-même et plus elle incarne une vision d’un monde en train de se constituer.[19]

Après avoir étudié l’œuvre déonienne ; nous avons constaté que le développement d’un adolescent se déroule en trois étapes : l’émancipation de la vie enfantine qui représente l’éducation familiale, suivie d’une période de transition qui évoque l’éducation sentimentale, et une autre de maturité et de stabilité qui figure l’acquisition de l’expérience à travers le travail  et le voyage. Pour cela, nous avons opté pour un plan ternaire dont chaque chapitre se subdivise en trois volets.

Dans le chapitre premier, intitulé M. Déon et le transfert de son éducation familiale dans ses romans, nous traitons du rôle maternel puisque c’est l’élément le plus actif dans l’éducation des enfants, nous étudions son influence négative et positive. Nous nous sommes d’abord efforcés de dégager l’absence de la mère et ses effets: indifférence de la génitrice donc éducation par la mère adoptive, éducation émancipée des filles, solitude du fils, fruit de l’infidélité conjugale et ses conséquences  psychologiques. Ensuite, nous avons tenté de mettre en relief l’existence encourageante de notre auteur.

Nous nous attaquons aussi au problème du rôle marginal qu’exerce le père chez M. Déon et de surcroît des empreintes qu’il laisse sur la formation de ses fils. Face à l’absence de l’idéal familial, nous découvrirons un affaiblissement des valeurs. Étant dénué de toute protection familiale, le personnage déonien cherche les moyens de guérir de ses blessures intimes par la pratique du sport. En outre, sur le chemin de l’éducation, le héros trouve souvent un initiateur à rôle négatif, parfois positif.

Le deuxième chapitre est consacré à l’éducation sentimentale : étape décisive dans l’éducation, composante essentielle de tout apprentissage. Au cours de celle-ci, il y a, à côté  de l’homme, désirée, voulue par  une femme, une initiatrice. C’est elle qui transforme l’adolescent en homme avec sa première expérience sexuelle. Grâce à plusieurs aventures, le héros acquiert son éducation et son mûrissement en oscillant entre l’échec et la réussite : « Il préfère « ľamour et les voyages à ľennui et au travail »[20]

        Ce deuxième chapitre s’attaque à la transposition de la première aventure amoureuse chez M. Déon dans sa création littéraire. Nous y abordons les premières initiations amoureuses, l’utopie de l’amour pur, la fuite de l’amoureuse, l’amour inaccessible et le complexe d’Œdipe. Aussi, le mûrissement du jeune héros vert et l’éducation sentimentale de Claude et Nelly, la duplicité du héros de La cour des grands envers l’amour et le remords.

Enfin, nous avons trouvé intéressant de présenter, dans le troisième chapitre, l’éducation livresque du romancier et son influence sur sa création littéraire, ses tendances dans l’esquisse de ses personnages. Dans cette éducation, la poésie prédomine mais les contes ne sont pas absents. De plus, nous découvrons que M. Déon met l’accent sur l’importance de la connaissance des langues étrangères. En outre, il préfère l’éducation libre à l’éducation systématique.

Le deuxième volet de ce chapitre traite le thème du voyage ; un des pivots de l’éducation déonienne et un leitmotiv dans sa production romanesque. Les voyages et les aventures  sont comme un livre ouvert duquel les personnages puisent leurs formations pour élargir le champ de leurs expériences grâce à l’exercice de plusieurs métiers. Le héros voyageur, avide de découvertes, se forme à travers ses voyages intra et extra muros. Sa découverte du Midi et de la capitale française lui apporte une expérience enrichissante. D’autre part, il parfait son éducation entre l’Angleterre, l’Italie, le Portugal et les États-Unis.

Nous concluons ce chapitre avec l’aventure militaire qui illustre une sorte de voyage collectif. M. Déon donne une grande importance à la condition humaine, en traitant des problèmes internationaux tels les ravages de la drogue et la criminalité de la guerre.


[1] DÉON Michel, Un taxi mauve, Paris, Gallimard, 1973, pp.1 05-6.

[2] MASSON Danièle, « Entretien avec Michel M. Déon », Dieu est-il mort en occident ?, no90, 1994, p. 155.

[3]GARCIN Jérôme, Dictionnaire de littérature française contemporaine, Paris, François Bourin, 1988, p. 163.

[4]DÉON Michel et FRAGNEAU André, Une longue amitié, Paris, Gallimard, 1995,  p.201.

[5] Correspondance non publiée avec l’auteur, Voir annexe,  n° 6.

[6] Pamphlet : court récit satirique, qui attaque avec violence le gouvernement, les institutions,  la religion, un  personnage connu.

[7] DÉON Michel, Mes arches de Noé, Paris, Table Ronde,  1978,  pp. 12-3.

[8] IMBAULT Marie-christine, «Le Goncourt », Livres Hebdo, no 308,  9 Octobre 1999,  p.30.

[9] GONZAGUE Saint Bris, «M. Déon parmi les poneys sauvages», Le spectacle du monde,  no.481, Juillet- Août  2002, p. 118. D’après Déon, « Les carottes sont cuites» veut dire que  tout est foutu, qu’il n’y a plus d’espoir, qu’on ne pourra jamais revenir en arrière. «L’action est le bonheur de l’âme » signifie au contraire, que l’énergie, la volonté, l’audace et l’imagination  triomphent  des pires obstacles et maintiennent l’espoir de temps meilleurs. Voir annexe, no17.

[10] NEUHOFF Eric, Michel Déon, Paris, Rocher, 1994, pp.9-10.

[11] ROBERT Paul,  Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française,

Paris, Le Robert, 1991, p.606.

[12] EL-BARNACHAWI Nadia, André Gide éducateur, Thèse de doctorat, Faculté de

jeunes filles Ain  Shams, 1975, pp. 35-2 .

[13]  ROBERT Paul, op.cit.,  p. 606.

[14]  Cf. ALBÉRÈS R.-M., Vers l’âge adulte, Coll.Thème et parcours littéraire, Paris,

Hachette, 1973,  pp.5-6.

[15]  SANCHEZ Lucien, «M. Déon en liberté», Les nouvelles littéraires, no312, Juillet-

Août 1993, p. 14.

[16]  GOLDMANN Lucien, Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, 1964, p.28.

[17]  Cf. Correspondance non publiée avec l’auteur, Voir annexe, n°18.

 [18] GOLDMANN Lucien, op.cit.,  p. 42.

[19]  Cf GOLDMANN Lucien, op.cit.,  pp. 60-2.

[20]DÉON Michel et FRAIGNEAU André, op.cit., p.15.

Parmi les sphères/Piet Lincken ; Bruxelles : Editions M.E.O., 2013

  • Parmi les sphères/Piet Lincken ; Bruxelles : Editions M.E.O., 2013

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Dédié à Rued Langgaard(1893-1952) compositeur Danois, ce recueil nous fait voyager à la racine des êtres et des choses voire aux confins de l’existence. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’on y trouve deux citations du troisième grand penseur du taoïsme après Lao Tseu ; à savoir, Lie Tseu(je ne sais même pas si c’est le vent qui me chevauche ou moi qui chevauche le vent). On ne s’étonnera donc pas de voir évoqués dans ce livre les concepts portant sur le Tao, le vide inhérent à toute chose, l’impermanence, l’immortalité de l’esprit, le voyage des âmes, le détachement des intérêts sociaux, l’aspect illusoire des perceptions et la spontanéité permettant d’accepter les merveilles de la nature voire d’apprécier simplement…la merveille d’être là !

Au détour de chaque page, Lincken questionne la condition humaine certes mais aussi et surtout l’écriture(en Orient, le calligraphe est à la recherche de son être intérieur) qu’il considère comme étant un moyen susceptible de nous aider à devenir celui ou celle qu’on est vraiment ; car pour Piet Lincken, l’homme n’est pas la limite de toute chose, la vérité n’est pas unique et rien ne limite l’infinité de l’être et du monde…

Dans ce recueil, le poète nargue également les lois d’un monde en représentation qui tend à nous enfermer dans un concept de vie immuable (la vie n’est qu’un événement sans signification que le langage ne peut décrire/Alan Watts) ; bref, parmi les sphères est un livre qui nous donne l’amour de la liberté, éveille le réel et  met en joue une vie sans bornes auquel aucun regard ne s’habitue.

Dans cet air de campagne je t’aime

Nous allons nous embrasser

D’une manière toute douce encore ;

Mais tu n’es pas Dieu.

J’exagère ce jeu : je suis réellement le pétale de rose ou

la fleur de jasmin,

la fidélité lassée, les yeux blessés dans la buée de mots,

la bataille ultime d’une langue contre une langue.

Au fond, je t’aime lucidement.

 

©Pierre Schroven

 

Le guetteur halluciné de Geneviève Roch, éditions du Lavoir Saint-Martin, 2012

  • Le guetteur halluciné de Geneviève Roch, éditions du Lavoir Saint-Martin, 2012

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«Cicero dit que Philosopher ce n’est autre chose que s’aprester à la mort. C’est d’autant que l’estude et la contemplation retirent aucunement nostre ame hors de nous, et l’embesongnent à part du corps, qui est quelque aprentissage et ressemblance de la mort ; ou bien, c’est que toute la sagesse et discours du monde se resoult en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser qu’à nostre contentement, et tout son travail, tendre en somme à nous faire bien vivre, et à nostre aise, comme dict la Sainte Escriture. Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est nostre but, quoy qu’elles en prennent divers moyens ; autrement, on les chasseroit d’arrivée, car qui escouteroit celuy qui pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise ?».

Montaigne, Essais, I, 20.

En littérature, le deuil est une affaire entendue : on meurt en laissant des personnages désemparés, ou alors la mort arrange tout le monde. Il y a des personnages qui prennent leur temps pour mourir, comme la grand-mère proustienne qui reçoit la maladie par petites touches de refroidissement, ou comme Adélaïde Fouque, la souche increvable des Rougon-Macquart, qui traverse l’histoire de la famille avec la hauteur de vue d’une gargouille. Les morts durs à cuire désencombrent ceux qui restent ; enfin ils peuvent exister à leur tour ! À l’inverse, des personnages sont précipités dans la mort; ils meurent sans agonie de vieillesse, souvent avec violence, puis de lentes négociations affectives s’engagent. Certains des survivants s’organisent dans le deuil, d’autres sont informés d’une décroissance de l’affliction à des dates très ultérieures, parce qu’ils ont de la difficulté à citer leurs cadavres. Dans le cas des retardataires du deuil, la littérature accouche de romans en sourdine, aux turbulences discrètes, écrits dans un tempo de funérailles, longs à mettre les mots au bon endroit.
Le guetteur halluciné de Geneviève Roch, publié par les éditions du Lavoir Saint-Martin en 2012, essaie de jouer la montre avant de s’exprimer en termes de «deuil» (p. 43). Il n’en répond que mieux à son sujet : la convalescence spirituelle d’un artiste peintre et d’un écrivain, qui, en perdant sa femme Mona à la suite d’une maladie, a aussi bien perdu la parole de l’auteur que l’éclat du créateur, lorsqu’il vivait dans l’époque «des mots et de la couleur» (p. 13). Saucissonné dans sa crypte mentale, ce personnage que l’on suit en deuxième personne du singulier, comme le détenteur d’un «Tu dois» qui s’adresse un impératif catégorique du calvaire, va se mettre en position d’attente. En convoquant la patience de la solitude et le souvenir de sa femme, il fait un vœu d’espérance autant qu’un sermon de terreur, car ses exercices de déréliction ne déboucheront peut-être sur rien, sinon sur une imprécision qui ne sera pas forcément la bienvenue (pp. 136-7).

Les effets concrets de cette expectative, laquelle n’envisage rien d’autre que la résurrection de la disparue, introduisent au problème de «l’injonction du dire» (p. 16), puisqu’il ne se passe pas un silence ou un néant sans que ne s’immisce le quelque chose plutôt que le rien. Ceux qui se ferment au quelque chose s’ouvrent à la mort volontaire, mais ce n’est pas le propos de cet endeuillé. Il a paradoxalement choisi la nolonté, donc il n’arriverait guère qu’à saboter son suicide. En revanche, étant donné qu’il est submergé par un capital d’expressions pathétiques, il poursuit la désagrégation de sa volonté en mimant l’enterrement, habitant son appartement comme la dépouille son cercueil. S’estimant «étranger aux épaisseurs du monde» (p. 20), il apparaît corrompu à toute forme de vivacité, criblé de pesanteur et d’empêchement d’être, anti-cinétique à souhait (pp. 31-2). Ce repli favorise l’aigreur envers un monde d’abondance tenu par des langages de troupeau. On ne compte plus les blâmes de l’Ancien contre les Modernes, ils courent un peu partout dans le livre, et parfois ils se contentent du truisme, lorsque la léthargie de cette vie désolante ne permet plus un mot d’esprit. À rebrousse-poil de l’excitation et de la frivolité mondaines, à contre-pied du tout-Paris puisque cet homme affligé est parisien, G. Roch écrit d’abord un mouvement malade, une durée de nonchalance qui donne à ce paysage une ambiance de «montres molles» où persiste une mémoire qui a pris le deuil à l’envers. Ne voulant rien sinon la mort du troupeau en échange de sa femme (et c’est déjà beaucoup !), ce Parisien romanesque se dés-attroupe avant d’halluciner.

Puisque l’hallucination a pour principe de faire advenir des êtres ou des objets qui sont étrangers à la vie courante, les tempéraments hallucinés sont des vecteurs de mondes supérieurs. Avec le sentiment d’être épié par une présence extra-mondaine, le personnage s’initie à une entrée en matière première, pris dans une sorte de frénésie du déplacement puisqu’il n’est plus question de s’attarder dans les coordonnées normales de sa vie momifiée (1). Il prévoit de déménager et cette résurgence d’activité préfigure des retrouvailles, ne serait-ce que le goût de parler, même pour exprimer une accusation (p. 112) (2). Dès qu’il se remettra en selle sur le «surprenant attelage obligé» de l’être et du corps (évoqué p. 46), cet homme connaîtra le demi-deuil après avoir connu une abjecte consternation. La supériorité de ses nouvelles perceptions lui fait quand même apercevoir des perspectives de redressement de soi et de blancheur dans le silence (pp. 172-3). Il doit désormais composer avec la menace d’un excès de clairvoyance, à la suite d’un rêve qui l’instruit des folies consubstantielles de la lucidité (pp. 55-8). Or dans la mesure où le rêve abolit le temps et l’espace tels que nous les pratiquons dans la vie réelle, cet épisode onirique sert de bascule narrative. Dorénavant, l’intrigue ne se joue plus dans le rapport impossible entre une âme morte (Mona) et un survivant (son mari), elle interfère plutôt dans une double relation dramatique et spéculative, entre l’acceptation du personnage devant «le scandale de la mort» (p. 204) et l’éveil d’une conscience aux possibilités d’un méta-monde, qui n’est à proprement parler que le monde esthétique, où l’hallucination peut trouver son symbole, voire son visage découvert.

Mais cette esthétique ne se regagne pas d’un coup d’un seul. Elle exige des confrontations de plus en plus directes avec l’ordinaire, parce que ce serait trop facile d’avoir nié le monde quotidien en se réfugiant dans celui de l’hallucination, trop pratique de prétendre à l’inutilité du premier quand le second n’est au fond qu’un lieu transitoire, comme le rêve est un défouloir précaire au milieu de nos mécanismes psychiques de censure. Parmi les confrontations escomptées, il y a la netteté d’un souvenir pénible, celui du jour où la mort est passée prendre sa femme (pp. 98-9). Cette récognition accentue le processus hallucinatoire. Le fait d’agréger à la conscience un phénomène longtemps bredouillé institue dans l’esprit une disponibilité nouvelle. La présence latente d’un guetteur devient un contenu manifeste (p. 108), et cette impression d’être épié a l’air cette fois de moins gêner le personnage ; au contraire, il commence à pressentir une habileté dans l’acte de participer au vivant. Ceci crée une coïncidence entre le langage continu de la réalité, pourtant décrié à maintes reprises (cf. par exemple pp. 99-101), et le langage discontinu de l’hallucination. Les deux langages pris en simultané corrigent les aberrations du deuil inaugural, quand l’accablement était constant, si régulier qu’il en était devenu grotesque, presque sans motif de ce qu’il fallait pleurer.
On ne s’étonnera donc pas des conversations absurdes que ce veuf sera capable de tenir avec un agent immobilier (pp. 121 et suivantes), ni de ce que la mort d’un de ses chats soit réduite à une mention à peine utile (p. 149), accompagnée de circonstances atténuantes. Passant au travers de ce qui l’aurait achevé au début de ses tristesses, ces rétablissements signifient l’amorce d’une longue escalade, mais celle-ci doit partir de la base, «à l’affût des seuils» (p. 149). Elle est là, peut-être, cette lucidité véritable qui ne confère pas à la folie, lorsque cet homme de la reprise revient sur ses manies de dés-attroupé, lorsqu’il se livre à un assez inquiétant réquisitoire contre le mouvement (pp. 162-5). C’est que tout ne se règle pas à la même allure que les hallucinations, et ses fragiles ententes d’âme et de corps ne sont pas une garantie à toute épreuve, comme en témoigne son horreur du contact physique malgré la désinvolture de celui-ci (p. 208).

La saturation de non-être qui fut la sienne au moment de sa mise en retrait a impulsé des processus de résistance. Ce qu’il révoque en doute, ce n’est pas tant la rudesse du réel que sa capacité à y revenir. Ce guetteur qu’il a adopté en se faisant lui-même l’espion d’un monde supérieur l’a condamné à s’en séparer, ce qui s’accomplira aussi progressivement que sa compréhension tardive de la mort scandaleuse. Sans cela, il demeurerait dans une espèce d’entre-deux-guerres de la signification, au milieu de mots et de couleurs qui appartiennent à deux mondes qu’on ne peut fréquenter durablement, sous peine de risquer un quotidien hallucinogène. Reste qu’il y parviendra, à la seconde séparation (3), et sans nécessairement convoquer des efforts complexes, en quoi ce roman ne dit jamais plus que ce qu’il est utile de rappeler quand la mort s’est appesantie sur le sort du vivant : le pouvoir d’auto-transcendance de ceux qui croient coûte que coûte à une vie esthétique.
Notes
(1) La première occurrence d’un regard qui surveille est mentionnée en page 49. Elle survient juste après ce constat : «Dès que tu rencontres quelqu’un que tu ne connais pas, tu te demandes quel genre de folie est la sienne» (p. 41).
(2) Ce moment est celui du premier vrai dialogue du livre.
(3) Seconde séparation, absolument : d’abord celle de l’être aimé, ensuite celle de l’être halluciné, qui n’est autre que l’être aimé passé à la représentation du deuil authentique. Vouloir vivre perpétuellement dans le secteur d’une hallucination de ce type, c’est non seulement manquer le devoir de mémoire comme on devrait pouvoir l’entendre, mais c’est aussi, et surtout, manquer les futurs contingents, c’est-à-dire rater la possibilité propre de
notre événement.

©Gregory Mion

Les lectures de l’été de Patrick Joquel

Lectures de l’été

http://www.patrick-joquel.com

 

Poésie

Morgan Riet Quelque chose
Titre : Quelque chose
Auteur : Morgan Riet
Photographe : David Lemaresquier
Editeur : éditions Les tas de mots
ISBN : 979-10-90446-03-8
Année de parution : 2013
Prix : €10

Un livre à quatre mains, deux regards. Deux parties. Les poèmes de Morgan Riet inspire le photographe, puis ce sont les photos de David Lemaresquier qui génèrent l’écriture.
Dans les deux cas, un subtil équilibre autant dans les noirs et blancs que dans la place des mots sur la page et le silence élargit le livre et le regard dépasse la couverture pour entrer dans ses contemplations intérieures.
C’est la force de l’ouvrage que de permettre ainsi d’entrer en soi et de songer à son histoire, ses histoires, à partir d’un partage : celui de deux artistes.
Un livre qui vibre de sensibilité et d’intensité.

 

*

Veillir est un jeu d'enfant, Jacques Lefray
Titre : Vieillir est un jeu d’enfant
Auteur : Jacques Ferlay
Editeur : L’Amourier
ISBN : 978-2-915120-86-8
Année de parution : 2013
Prix : 11.50€

Familier des haïkus Jacques Ferlay ouvre ici des espaces songeurs à la vieillesse. Au temps qui passe, qui est passé, qui passera… et à ses cortèges de difficultés, de vieilleries, de souvenirs et d’humours… Un ensemble où pointe un zeste de nostalgie bien sûr, mais surtout une sérénité lucide et heureuse. Et la lueur dans les yeux, la fidèle à l’espiègle enfant rêveur qui ne cesse d’interroger le monde…
Un livre comme on en lit trop peu. Pour y goûter :

Seul sur les sentiers
j’ai le temps d’être avec vous
très intimement

Silence gaufré
des pas dans la neige neuve
juste un bruit d’haleine

Rimbaud, tes semelles
me seraient de bonne guerre
sur cette pierraille !

Vu à l’autopsie
des traces d’amour, d’humour
et de poésie

Je n’ai qu’une vie
chacun me pardonnera
mon inexpérience

Heureux de vieillir
sans avoir jamais trahi
l’enfant que je fus

*

vivrent disent-ils
Titre : Vivre, disent-ils
Auteur : Emmanuelle Le Cam
Illustrateur : Ghislaine Lejard
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-9123360
Année de parution : 2 013
Prix : €12

Un ensemble très silencieux. Illustré en papiers déchirés. Comme nos vies. Comme le temps qui passe et déchire. Les jours. Les nuits. Des poèmes courts. Comme écrits dans les colonnes d’un agenda de poche. De brèves lueurs. De brefs éclats. Comme ces soupirs qui nous tirent parfois de la nostalgie ou de la tristesse pour nous ré arrimer au présent. Qui nous relèvent. Oui vivre c’est un gros travail. Les mots sont les outils de ce drôle de boulot.

 

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comme en semant Philippe Quintaa
Titre : Comme en semant
Auteur : Philippe Quinta
Illustrateur : Claudine Loquen
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-912360-83-0
Année de parution : 2 013
Prix : €12

Les premiers jours de la vie, les premiers mois… Et des mots, comme des instantanés pour accompagner l’essor de la vie. La lente conquête de l’autonomie, de l’identité. Les mots des parents, des mots d’amour et d’émerveillements.
Le lecteur traverse ainsi ses propres souvenirs de parent. Les images dégagent un silence serein, pareil à celui de l’enfant endormi qui éclaire toute la maison.
Un livre à contempler et à songer.

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Nager dans les marges Luce GuilbaudTitre : Naviguer dans les marges
Auteur : Luce Guilbaud
Illustrateur : Maïté Laboudigue
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-912360-82-3
Année de parution : 2 013
Prix : €12

Dans les marges… Sortir des couloirs de navigation officiels. Quitter les goudrons. Passer de l’autre côté. Juste à côté. Et s’ouvrir au monde. Le monde extérieur, la nature, l’arbre, la feuille… Le vivant ou l’élément ; le petit ou le grand. Et le monde intérieur. Celui des nostalgies, des désirs, des bonheurs et des larmes. Tout cela s’unit et donne un livre de grande légèreté avec sa densité humaine. Un livre de silence que soulignent des illustrations aériennes. Les pages ouvrent de larges espaces où déambuler, rêver avant de revenir au présent, tranquille et serein.

*


Titre : Pommes, conte d’une traversée /Anthropo-Pommes
Auteur : Maria Desmée/Jean Foucault
Photos : Maria Desmée
Editeur : Corps Puce
Année de parution : 2 013
Prix : € 14

Deux livres, tête bêche. Le premier, photos et textes de Maria Desmée. Le second, même photographe mais textes de Jean Foucault.
Le thème : la pomme. Mais la pomme en fin de parcours. Maria Desmée a laissé vieillir quelques pommes et en a observé les lentes transformations. Les photographiant. Une découverte : la beauté se lève aussi dans le pourrissement. Les textes accompagnent ces objets vivants et qui hors contexte gustatif laissent entrevoir de nouveaux univers. La pomme comme planète par exemple ou encore comme source de contemplation.
Un regard autre. L’artiste, qu’il soit photographe ou écrivain, est celui qui permet de voir le monde autrement.

Un livre à mettre en échos avec ceux que Jean a consacré aux pommes de terre et aux betteraves.

Album

la vie juste à côté

Titre : La vie juste à côté
Auteur : Anne Mulpas
Illustrateur : Marjorie Pourchet
Editeur : Sarbacane
ISBN : 978-2_84865-352-5
Année de parution : 2010

Un album délicieusement subversif qui invite au détournement. Voir juste à côté. Sortir des œillères. Quitter les ornières. Histoire de respirer. De vivre. Bien sûr, cette virée dans l’imaginaire  et le détour s’ancre dans le réel. Subtil équilibre.

 

 

Romans

Les effacés

Titre : les effacés
Auteur : Bertrand Puard
Editeur : hachette
ISBN : 978-2-01-20375-8
Année de parution : 2012

Un bon roman qui se lit d’une traite. Des ados. Qui n’ont plus d’existence légale. Qui sont embarqués dans quelque chose qui ressemble à des services secrets. Ambiance. Frisson. Réflexion existentielle. Tout y est pour donner de l’extra vie au lecteur de ces âges-là. C’est bien tourné, on y croit. Au fur et à mesure que les quatre tomes se déroulent l’aventure est de plus en plus en prise avec l’actualité de notre société. Politique, économie, secrets d’état et corruptions… Les Effacés dénoncent tout cela et œuvrent pour que la Vérité apparaisse au grand jour.
Prix polar jeunesse de cognac bien mérité.

 

©Patrick Joquel