Le guetteur halluciné de Geneviève Roch, éditions du Lavoir Saint-Martin, 2012

  • Le guetteur halluciné de Geneviève Roch, éditions du Lavoir Saint-Martin, 2012

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«Cicero dit que Philosopher ce n’est autre chose que s’aprester à la mort. C’est d’autant que l’estude et la contemplation retirent aucunement nostre ame hors de nous, et l’embesongnent à part du corps, qui est quelque aprentissage et ressemblance de la mort ; ou bien, c’est que toute la sagesse et discours du monde se resoult en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser qu’à nostre contentement, et tout son travail, tendre en somme à nous faire bien vivre, et à nostre aise, comme dict la Sainte Escriture. Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est nostre but, quoy qu’elles en prennent divers moyens ; autrement, on les chasseroit d’arrivée, car qui escouteroit celuy qui pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise ?».

Montaigne, Essais, I, 20.

En littérature, le deuil est une affaire entendue : on meurt en laissant des personnages désemparés, ou alors la mort arrange tout le monde. Il y a des personnages qui prennent leur temps pour mourir, comme la grand-mère proustienne qui reçoit la maladie par petites touches de refroidissement, ou comme Adélaïde Fouque, la souche increvable des Rougon-Macquart, qui traverse l’histoire de la famille avec la hauteur de vue d’une gargouille. Les morts durs à cuire désencombrent ceux qui restent ; enfin ils peuvent exister à leur tour ! À l’inverse, des personnages sont précipités dans la mort; ils meurent sans agonie de vieillesse, souvent avec violence, puis de lentes négociations affectives s’engagent. Certains des survivants s’organisent dans le deuil, d’autres sont informés d’une décroissance de l’affliction à des dates très ultérieures, parce qu’ils ont de la difficulté à citer leurs cadavres. Dans le cas des retardataires du deuil, la littérature accouche de romans en sourdine, aux turbulences discrètes, écrits dans un tempo de funérailles, longs à mettre les mots au bon endroit.
Le guetteur halluciné de Geneviève Roch, publié par les éditions du Lavoir Saint-Martin en 2012, essaie de jouer la montre avant de s’exprimer en termes de «deuil» (p. 43). Il n’en répond que mieux à son sujet : la convalescence spirituelle d’un artiste peintre et d’un écrivain, qui, en perdant sa femme Mona à la suite d’une maladie, a aussi bien perdu la parole de l’auteur que l’éclat du créateur, lorsqu’il vivait dans l’époque «des mots et de la couleur» (p. 13). Saucissonné dans sa crypte mentale, ce personnage que l’on suit en deuxième personne du singulier, comme le détenteur d’un «Tu dois» qui s’adresse un impératif catégorique du calvaire, va se mettre en position d’attente. En convoquant la patience de la solitude et le souvenir de sa femme, il fait un vœu d’espérance autant qu’un sermon de terreur, car ses exercices de déréliction ne déboucheront peut-être sur rien, sinon sur une imprécision qui ne sera pas forcément la bienvenue (pp. 136-7).

Les effets concrets de cette expectative, laquelle n’envisage rien d’autre que la résurrection de la disparue, introduisent au problème de «l’injonction du dire» (p. 16), puisqu’il ne se passe pas un silence ou un néant sans que ne s’immisce le quelque chose plutôt que le rien. Ceux qui se ferment au quelque chose s’ouvrent à la mort volontaire, mais ce n’est pas le propos de cet endeuillé. Il a paradoxalement choisi la nolonté, donc il n’arriverait guère qu’à saboter son suicide. En revanche, étant donné qu’il est submergé par un capital d’expressions pathétiques, il poursuit la désagrégation de sa volonté en mimant l’enterrement, habitant son appartement comme la dépouille son cercueil. S’estimant «étranger aux épaisseurs du monde» (p. 20), il apparaît corrompu à toute forme de vivacité, criblé de pesanteur et d’empêchement d’être, anti-cinétique à souhait (pp. 31-2). Ce repli favorise l’aigreur envers un monde d’abondance tenu par des langages de troupeau. On ne compte plus les blâmes de l’Ancien contre les Modernes, ils courent un peu partout dans le livre, et parfois ils se contentent du truisme, lorsque la léthargie de cette vie désolante ne permet plus un mot d’esprit. À rebrousse-poil de l’excitation et de la frivolité mondaines, à contre-pied du tout-Paris puisque cet homme affligé est parisien, G. Roch écrit d’abord un mouvement malade, une durée de nonchalance qui donne à ce paysage une ambiance de «montres molles» où persiste une mémoire qui a pris le deuil à l’envers. Ne voulant rien sinon la mort du troupeau en échange de sa femme (et c’est déjà beaucoup !), ce Parisien romanesque se dés-attroupe avant d’halluciner.

Puisque l’hallucination a pour principe de faire advenir des êtres ou des objets qui sont étrangers à la vie courante, les tempéraments hallucinés sont des vecteurs de mondes supérieurs. Avec le sentiment d’être épié par une présence extra-mondaine, le personnage s’initie à une entrée en matière première, pris dans une sorte de frénésie du déplacement puisqu’il n’est plus question de s’attarder dans les coordonnées normales de sa vie momifiée (1). Il prévoit de déménager et cette résurgence d’activité préfigure des retrouvailles, ne serait-ce que le goût de parler, même pour exprimer une accusation (p. 112) (2). Dès qu’il se remettra en selle sur le «surprenant attelage obligé» de l’être et du corps (évoqué p. 46), cet homme connaîtra le demi-deuil après avoir connu une abjecte consternation. La supériorité de ses nouvelles perceptions lui fait quand même apercevoir des perspectives de redressement de soi et de blancheur dans le silence (pp. 172-3). Il doit désormais composer avec la menace d’un excès de clairvoyance, à la suite d’un rêve qui l’instruit des folies consubstantielles de la lucidité (pp. 55-8). Or dans la mesure où le rêve abolit le temps et l’espace tels que nous les pratiquons dans la vie réelle, cet épisode onirique sert de bascule narrative. Dorénavant, l’intrigue ne se joue plus dans le rapport impossible entre une âme morte (Mona) et un survivant (son mari), elle interfère plutôt dans une double relation dramatique et spéculative, entre l’acceptation du personnage devant «le scandale de la mort» (p. 204) et l’éveil d’une conscience aux possibilités d’un méta-monde, qui n’est à proprement parler que le monde esthétique, où l’hallucination peut trouver son symbole, voire son visage découvert.

Mais cette esthétique ne se regagne pas d’un coup d’un seul. Elle exige des confrontations de plus en plus directes avec l’ordinaire, parce que ce serait trop facile d’avoir nié le monde quotidien en se réfugiant dans celui de l’hallucination, trop pratique de prétendre à l’inutilité du premier quand le second n’est au fond qu’un lieu transitoire, comme le rêve est un défouloir précaire au milieu de nos mécanismes psychiques de censure. Parmi les confrontations escomptées, il y a la netteté d’un souvenir pénible, celui du jour où la mort est passée prendre sa femme (pp. 98-9). Cette récognition accentue le processus hallucinatoire. Le fait d’agréger à la conscience un phénomène longtemps bredouillé institue dans l’esprit une disponibilité nouvelle. La présence latente d’un guetteur devient un contenu manifeste (p. 108), et cette impression d’être épié a l’air cette fois de moins gêner le personnage ; au contraire, il commence à pressentir une habileté dans l’acte de participer au vivant. Ceci crée une coïncidence entre le langage continu de la réalité, pourtant décrié à maintes reprises (cf. par exemple pp. 99-101), et le langage discontinu de l’hallucination. Les deux langages pris en simultané corrigent les aberrations du deuil inaugural, quand l’accablement était constant, si régulier qu’il en était devenu grotesque, presque sans motif de ce qu’il fallait pleurer.
On ne s’étonnera donc pas des conversations absurdes que ce veuf sera capable de tenir avec un agent immobilier (pp. 121 et suivantes), ni de ce que la mort d’un de ses chats soit réduite à une mention à peine utile (p. 149), accompagnée de circonstances atténuantes. Passant au travers de ce qui l’aurait achevé au début de ses tristesses, ces rétablissements signifient l’amorce d’une longue escalade, mais celle-ci doit partir de la base, «à l’affût des seuils» (p. 149). Elle est là, peut-être, cette lucidité véritable qui ne confère pas à la folie, lorsque cet homme de la reprise revient sur ses manies de dés-attroupé, lorsqu’il se livre à un assez inquiétant réquisitoire contre le mouvement (pp. 162-5). C’est que tout ne se règle pas à la même allure que les hallucinations, et ses fragiles ententes d’âme et de corps ne sont pas une garantie à toute épreuve, comme en témoigne son horreur du contact physique malgré la désinvolture de celui-ci (p. 208).

La saturation de non-être qui fut la sienne au moment de sa mise en retrait a impulsé des processus de résistance. Ce qu’il révoque en doute, ce n’est pas tant la rudesse du réel que sa capacité à y revenir. Ce guetteur qu’il a adopté en se faisant lui-même l’espion d’un monde supérieur l’a condamné à s’en séparer, ce qui s’accomplira aussi progressivement que sa compréhension tardive de la mort scandaleuse. Sans cela, il demeurerait dans une espèce d’entre-deux-guerres de la signification, au milieu de mots et de couleurs qui appartiennent à deux mondes qu’on ne peut fréquenter durablement, sous peine de risquer un quotidien hallucinogène. Reste qu’il y parviendra, à la seconde séparation (3), et sans nécessairement convoquer des efforts complexes, en quoi ce roman ne dit jamais plus que ce qu’il est utile de rappeler quand la mort s’est appesantie sur le sort du vivant : le pouvoir d’auto-transcendance de ceux qui croient coûte que coûte à une vie esthétique.
Notes
(1) La première occurrence d’un regard qui surveille est mentionnée en page 49. Elle survient juste après ce constat : «Dès que tu rencontres quelqu’un que tu ne connais pas, tu te demandes quel genre de folie est la sienne» (p. 41).
(2) Ce moment est celui du premier vrai dialogue du livre.
(3) Seconde séparation, absolument : d’abord celle de l’être aimé, ensuite celle de l’être halluciné, qui n’est autre que l’être aimé passé à la représentation du deuil authentique. Vouloir vivre perpétuellement dans le secteur d’une hallucination de ce type, c’est non seulement manquer le devoir de mémoire comme on devrait pouvoir l’entendre, mais c’est aussi, et surtout, manquer les futurs contingents, c’est-à-dire rater la possibilité propre de
notre événement.

©Gregory Mion

Les lectures de l’été de Patrick Joquel

Lectures de l’été

http://www.patrick-joquel.com

 

Poésie

Morgan Riet Quelque chose
Titre : Quelque chose
Auteur : Morgan Riet
Photographe : David Lemaresquier
Editeur : éditions Les tas de mots
ISBN : 979-10-90446-03-8
Année de parution : 2013
Prix : €10

Un livre à quatre mains, deux regards. Deux parties. Les poèmes de Morgan Riet inspire le photographe, puis ce sont les photos de David Lemaresquier qui génèrent l’écriture.
Dans les deux cas, un subtil équilibre autant dans les noirs et blancs que dans la place des mots sur la page et le silence élargit le livre et le regard dépasse la couverture pour entrer dans ses contemplations intérieures.
C’est la force de l’ouvrage que de permettre ainsi d’entrer en soi et de songer à son histoire, ses histoires, à partir d’un partage : celui de deux artistes.
Un livre qui vibre de sensibilité et d’intensité.

 

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Veillir est un jeu d'enfant, Jacques Lefray
Titre : Vieillir est un jeu d’enfant
Auteur : Jacques Ferlay
Editeur : L’Amourier
ISBN : 978-2-915120-86-8
Année de parution : 2013
Prix : 11.50€

Familier des haïkus Jacques Ferlay ouvre ici des espaces songeurs à la vieillesse. Au temps qui passe, qui est passé, qui passera… et à ses cortèges de difficultés, de vieilleries, de souvenirs et d’humours… Un ensemble où pointe un zeste de nostalgie bien sûr, mais surtout une sérénité lucide et heureuse. Et la lueur dans les yeux, la fidèle à l’espiègle enfant rêveur qui ne cesse d’interroger le monde…
Un livre comme on en lit trop peu. Pour y goûter :

Seul sur les sentiers
j’ai le temps d’être avec vous
très intimement

Silence gaufré
des pas dans la neige neuve
juste un bruit d’haleine

Rimbaud, tes semelles
me seraient de bonne guerre
sur cette pierraille !

Vu à l’autopsie
des traces d’amour, d’humour
et de poésie

Je n’ai qu’une vie
chacun me pardonnera
mon inexpérience

Heureux de vieillir
sans avoir jamais trahi
l’enfant que je fus

*

vivrent disent-ils
Titre : Vivre, disent-ils
Auteur : Emmanuelle Le Cam
Illustrateur : Ghislaine Lejard
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-9123360
Année de parution : 2 013
Prix : €12

Un ensemble très silencieux. Illustré en papiers déchirés. Comme nos vies. Comme le temps qui passe et déchire. Les jours. Les nuits. Des poèmes courts. Comme écrits dans les colonnes d’un agenda de poche. De brèves lueurs. De brefs éclats. Comme ces soupirs qui nous tirent parfois de la nostalgie ou de la tristesse pour nous ré arrimer au présent. Qui nous relèvent. Oui vivre c’est un gros travail. Les mots sont les outils de ce drôle de boulot.

 

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comme en semant Philippe Quintaa
Titre : Comme en semant
Auteur : Philippe Quinta
Illustrateur : Claudine Loquen
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-912360-83-0
Année de parution : 2 013
Prix : €12

Les premiers jours de la vie, les premiers mois… Et des mots, comme des instantanés pour accompagner l’essor de la vie. La lente conquête de l’autonomie, de l’identité. Les mots des parents, des mots d’amour et d’émerveillements.
Le lecteur traverse ainsi ses propres souvenirs de parent. Les images dégagent un silence serein, pareil à celui de l’enfant endormi qui éclaire toute la maison.
Un livre à contempler et à songer.

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Nager dans les marges Luce GuilbaudTitre : Naviguer dans les marges
Auteur : Luce Guilbaud
Illustrateur : Maïté Laboudigue
Editeur : Soc et Foc
ISBN : 978-2-912360-82-3
Année de parution : 2 013
Prix : €12

Dans les marges… Sortir des couloirs de navigation officiels. Quitter les goudrons. Passer de l’autre côté. Juste à côté. Et s’ouvrir au monde. Le monde extérieur, la nature, l’arbre, la feuille… Le vivant ou l’élément ; le petit ou le grand. Et le monde intérieur. Celui des nostalgies, des désirs, des bonheurs et des larmes. Tout cela s’unit et donne un livre de grande légèreté avec sa densité humaine. Un livre de silence que soulignent des illustrations aériennes. Les pages ouvrent de larges espaces où déambuler, rêver avant de revenir au présent, tranquille et serein.

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Titre : Pommes, conte d’une traversée /Anthropo-Pommes
Auteur : Maria Desmée/Jean Foucault
Photos : Maria Desmée
Editeur : Corps Puce
Année de parution : 2 013
Prix : € 14

Deux livres, tête bêche. Le premier, photos et textes de Maria Desmée. Le second, même photographe mais textes de Jean Foucault.
Le thème : la pomme. Mais la pomme en fin de parcours. Maria Desmée a laissé vieillir quelques pommes et en a observé les lentes transformations. Les photographiant. Une découverte : la beauté se lève aussi dans le pourrissement. Les textes accompagnent ces objets vivants et qui hors contexte gustatif laissent entrevoir de nouveaux univers. La pomme comme planète par exemple ou encore comme source de contemplation.
Un regard autre. L’artiste, qu’il soit photographe ou écrivain, est celui qui permet de voir le monde autrement.

Un livre à mettre en échos avec ceux que Jean a consacré aux pommes de terre et aux betteraves.

Album

la vie juste à côté

Titre : La vie juste à côté
Auteur : Anne Mulpas
Illustrateur : Marjorie Pourchet
Editeur : Sarbacane
ISBN : 978-2_84865-352-5
Année de parution : 2010

Un album délicieusement subversif qui invite au détournement. Voir juste à côté. Sortir des œillères. Quitter les ornières. Histoire de respirer. De vivre. Bien sûr, cette virée dans l’imaginaire  et le détour s’ancre dans le réel. Subtil équilibre.

 

 

Romans

Les effacés

Titre : les effacés
Auteur : Bertrand Puard
Editeur : hachette
ISBN : 978-2-01-20375-8
Année de parution : 2012

Un bon roman qui se lit d’une traite. Des ados. Qui n’ont plus d’existence légale. Qui sont embarqués dans quelque chose qui ressemble à des services secrets. Ambiance. Frisson. Réflexion existentielle. Tout y est pour donner de l’extra vie au lecteur de ces âges-là. C’est bien tourné, on y croit. Au fur et à mesure que les quatre tomes se déroulent l’aventure est de plus en plus en prise avec l’actualité de notre société. Politique, économie, secrets d’état et corruptions… Les Effacés dénoncent tout cela et œuvrent pour que la Vérité apparaisse au grand jour.
Prix polar jeunesse de cognac bien mérité.

 

©Patrick Joquel

Régis Debray, Modernes catacombes, Gallimard, 2012.

  • Régis Debray, Modernes catacombes, Gallimard, 2012.

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Régis Debray est philosophe, médiologue (mot créé pour désigner un spécialiste des médias), essayiste, romancier, et j’en passe. Il est membre de l’Académie Goncourt depuis 2011. Il a beaucoup d’admirateurs et beaucoup de détracteurs, ce qui est toujours bon signe. De fait, on a affaire à un penseur original et qui ne pratique pas la langue de bois. Chaque fois qu’il aborde un problème, il met le doigt sur l’essentiel, déniche les failles et n’y va pas à fleurets mouchetés. Pour ceux qui aiment pareille attitude, c’est toujours un régal.

Je l’avais découvert à travers Loués soient nos seigneurs (1996) au titre parodique. Il y évoquait successivement ses relations avec Fidel Castro et avec François Mitterrand, amour-haine, ou plus exactement adhésion passionnée puis désenchantement. C’est avec la même finesse qu’il publiait en 2008 Un candide en Terre sainte. Il y rapportait ses découvertes et donnait son sentiment sur un des drames de notre époque, le honteux conflit entre Israël et les Palestiniens

Le livre qu’il a publié fin 2012, Modernes catacombes, est un recueil d’articles, de conférences de notes sur la littérature et l’écrit. Il ne dépare pas sa substantielle bibliographie.

D’entrée de jeu il pose la question de savoir à quoi peut bien servir la littérature. Après avoir proposé quelques réponses qu’il rejette tour à tour, il adhère à la formule de Julien Gracq (pour lequel il éprouve une légitime admiration) : la littérature serait « un refuge contre tout le machinal du monde ». Il sera donc beaucoup question ici de littérature et des écrivains.

Qu’on ne s’attende toutefois pas à une série de médaillons ou de portraits plus ou moins complaisants. La preuve en est donnée par le premier texte intitulé Sollers, le bel air du temps, réplique à un article fort critique du dit Sollers. Les milieux littéraires aiment ces querelles qui leur donnent l’impression de vivre et leur permettent de rappeler au public (aux lecteurs) qu’ils sont toujours dans la course. Encore faut-il que, pour polémiquer congrûment, on apporte des arguments. Le texte en question m’a paru si bien argumenté qu’il parvient à remettre à sa place un écrivain surfait, opportuniste, naviguant au plus près des vents de la mode. « Cynique, n’ayant foi qu’en son intérêt, insensible aux valeurs, dispensé de sentiments et coiffé de modes », ainsi le décrit Jean-Paul Aron. Plus d’un pense comme lui.

Suivent une discussion à propos de Foucauld, une réponse à jean Clair à propos de Breton, une forte réflexion sur l’autobiographie.

Il ne peut être question ici de citer tous les chapitres. Que l’on sache simplement qu’il est encore question de Gracq, de Romain Gary (un talent fort du XXe siècle, à mon sens), de Mauriac et de de Gaulle, de François Nourrissier qui, pourtant, « n’est pas de sa paroisse », du journaliste Albert Londres et de Jean Daniel, aussi bien que de mise en scène ou de littérature épistolaire (un des plus beaux textes du livre), etc.

Polémiste, mais polémiste intelligent, maîtrisant une langue quelquefois ardue mais poétique par moments, Régis Debray est, à mon sens, un de ces écrivains profitables (pour le lecteur) dont la littérature française d’aujourd’hui a bien besoin.

©Georges Jacquemin

Lectures d’avril de Patrick Joquel

 

 

 

Poésie

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Titre : Urticantes

Auteur : Jean-Claude Touzeil

Illustrateur : Yves Barré

Editeur : Rougier V. ed

ISBN : 978-2-913040-95-0

Année de parution : 2013

Prix : 9€

 

Une suite à Est-ce que paru chez Donner à Voir. Toujours aussi percutant. Drôle. Décapant.

Est-ce que Harpagon portait des bas à varices ?

Est-ce que vous connaissez les « wifi », variété de haricots sans fil ?

Est-ce qu’avoir le cul entre deux chaises peut véritablement faire avancer le dossier ?

Les gravures et dessins d’Yves accompagnent avec douceur ces interrogations autant farfelues qu’essentielles.

Une réussite !

 

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Marcel Migozzi

Titre : De bogue et de roc

Auteur : Marcel Migozzi

Traducteur en langue Corse : Stefanu Cesari

Editeur : Colonna Editions

ISBN : 978-2-915922-95-0

Année de parution : 2 013

Prix : €10

 

Un livre en deux langues. En deux parties aussi. Sur un seul territoire : la Corse. La première partie est une quête des origines. Sur les traces d’un grand père inconnu. Tenter le lien. En quelques mots, quelques espaces. S’interroger sur l’aventure humaine et s’insérer dans la litanie des êtres… La seconde est dédiée à l’amour. Le couple vieillissant. Les corps vieillissants et la résistance de l’amour.

Beaucoup d’émotions, de pudeurs. Des mots comme de petits coups de pinceaux. Beaucoup de silence aussi.

 

Roman

 

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Titre : Le roi du lard

Auteur : Didier Malhaire

Editeur : Les tas de mots

ISBN : 979-109046-02-1

Année de parution : 2 013

Prix : €20

 

Le roman navigue entre Ludovic, un homme, créateur de vêtements, et Ludo, l’enfant abandonné recueilli par sa grand-mère. Un va et vient souvenirs du passé, soucis du présent ; la vie en Normandie, champs, océan, granges… Entre ce que l’on sait, ce que l’on devine, ce qui est permis dans une micro société villageoise et ce qui doit être caché

Son copain Jacky et Ludo grandissent ensemble. Puis la vie les sépare et la vie les rejoint à nouveau.

Un roman qui explore la découverte de l’identité, la différence et le lâcher prise des joies partagées. Simple et prenant, il a toute sa place aujourd’hui dans le paysage d’une société qui se raidit.

 

©Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

 

 

 

Les lectures du mois janvier de Patrick Joquel

Les lectures du mois de janvier de Patrick Joquel

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poésie

Christophe Jubien

Christophe Jubien

Titre : Les mains autour du bol à fleurs

Auteur : Christophe Jubien

Editeur : editions Echo Optique

ISBN : 2-908088-48_7

Année de parution : 2 012

Prix : 8€

Un recueil de haïkus. Présentés par trois. Un bel ensemble, bien cohérent. Avec bien sûr pour chacun des perles ; question de lecteur, d’attente, de complicité. Pour moi, en voici trois :

Coccinelle sur un mur

Ce n’est plus tout à fait

Une journée de travail

Epluchées lavées

Sur le rebord de la fenêtre

Quatre carottes

Et pour cette complicité avec Norge

La paix conclue

Avec la mouche

L’étendre au monde

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Titre : Un éléphant au paradis

Auteur : Thierry Casals

Illustrateur : Ana Yael

Editeur : Motus

ISBN : 978-2-36011-014-8

Année de parution : 2011

Prix : 10€

Le paradis… Les anges… Rêves d’enfances Ou bien le vert paradis des amours enfantines si Agathe s’en souvient… Un peu de tout cela oui mais aussi beaucoup de douceur, de tendresse. On y croise un éléphant, passeur pour une vie au paradis… On discute avec les anges… On apprend qu’on les croise dans la rue, suffit d’ouvrir les yeux, le bon. On se dit que vivre au paradis c’est déjà tous les jours avant l’autre Celui de l’éternité dont on apprend qu’elle a des durées différentes. Un livre vrai, léger, contemporain. Une belle réussite. Couronnée par le prix Sadeler 2012.

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quotidiennes pour résister

Titre : quotidiennes pour résister

Auteur : Georges Cathalo

Editeur : La porte

Année de parution : 2 013

Toute petite plaquette mais forte de résistance. Un hymne aux indignés, aux réfractaires. A tous ceux qui marchent en dehors des clous. Quand le poème s’engage auprès des droits de l’homme et contre la pensée unique, l’air devient comme plus léger. Quelques mots, quelques livres : pour vivre mieux.

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tu vas attraper froid

Titre : Tu vas attraper froid

Auteur : Eric Sénécal

Editeur : Librairie Galerie Racine

ISBN : 978-2-243-04531-4

Année de parution : 2012

Prix : 15 €

Avec Et me sucer jusqu’à mourir, ça commence fort. Chute. Saignement. Solitude. Des petits pavés de prose qui accompagnent un enfant de dix ans qu’on empêche de voler… le drame de l’albatros et Mozart qu’on assassine. Ça remet les pieds du poème sur terre.

Le moribond moribondera ; un poème comme une feuille de route. La vie se termine mal on le sait, mais entre le premier cri et le dernier souffle, si tout est loin d’être un long fleuve tranquille et rose, il existe la résistance des beaux jours. Les éclairs de joie. De l’écriture à la faucille étincelles comprises.

Bout du quai/chair de souvenirs. Personnellement j’aime le géopoétique. Pas toujours, mais souvent. Ici la flânerie errante me convient ; je lui embraye le pas et entre dans la songerie déambulatoire de ce vieux quartier de Dieppe que du coup j’aimerais arpenter en compagnie d’Eric.

Ecrire parfois, écrire souvent apaise les raideurs de la nuque, retient le fouet de la branche de noisetier. On contemple l’Ecureuil, fraîchement.

se rappeler

pas se souvenir

le puits sans pièces regarde le ciel vide de son orbite énucléée

tant d’absence

poésie pour écoper le trou

L’absent ici c’est Dédé, l’aviateur, le héros… et le présent la froide réalité qui vient poser le silence.

Des poèmes… Des textes… Comme autant de moments de vie… Une vie d’homme.

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Roman

cartographie des nuages

Titre : Cartographie des nuages

Auteur : David Mitchell

Editeur : points

ISBN :978-2-7578-2696-6

Année de parution : 2012

Prix : 8.90

De 1850 à l’un de ces futurs ouverts à notre Terre, l’Histoire passe à travers quelques êtres humains. Leur point commun : une tâche de naissance. Le destin, sa marque. Plusieurs histoires qui se succèdent, s’entrecroisent, s’entremêlent. Tout se tient et tient à si peu.

Cet auteur nous offre de sacrés bons moments de lecture !

Trois ou quatre fois seulement dans ma jeunesse, j’ai entrevu les îles de la Joie avant que les brouillards, dépressions, fronts froids, vents mauvais et courants contraires ne les emportent… Croyant qu’il s’agissait des terres de l’âge adulte, je pensais les revoir au cours de mon périple ; aussi ne pris-je la peine d’en enregistrer ni la latitude, ni la longitude, ni la voie d’approche. Jeune et fieffé crétin. Que ne donnerais-je aujourd’hui pour obtenir une carte définitive d’un immuable ineffable ? Posséder, si pareille chose existait, une cartographie des nuages.

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David-Mitchell-Les-mille-automnes-de-Jacob-de-Zoet5

Titre : Les mille automnes de Jacob de Zoet

Auteur : David Mitchell

Editeur : éditions de l’Olivier

ISBN :978-2-87929-761-3

Année de parution : 2012

Prix : 24€

Fin 18e. Au Japon. Un roman sur fond de comptoir commercial, de choc culturel. D’ambitions diverses et de recherche de profit. Un homme, Jacob, tente l’intégrité. La différence. La fidélité. Ça se lit comme une conversation avec un bon compagnon. Dépaysement assuré. Humanité de tous les jours. Cet écrivain sur quatre livres lus, quatre bons livres. Ça fait plaisir.

©Patrick Joquel

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