Entretien avec Iren Mihaylova – Prix Ganzo

Fleurs rouge de vieacrylique sur toile, 2025.© Iren Mihaylova

I. Ce livre fait partie d’un vaste ensemble qui s’intitule Cosmogonie de la perte. Peux-tu nous dire comment est née cette nécessité de l’écrire ?

Oui, en effet, Ombre d’une promesse faisait auparavant partie d’une œuvre de 260 pages intitulée Cosmogonie de la perte ou La Cosmogonie, que j’ai écrite entre l’été 2023 et l’hiver 2024 et qui regroupait plusieurs œuvres, cinq au total. Ce projet explore le chemin du deuil et les origines de la perte dans une pluralité de formes poétiques : poèmes courts, poésie en prose, poésie expérimentale, poésie-partition. C’est en 2025, à la suite du décès soudain de mon père, que j’ai extrait la partie Ombre d’une promesse de La Cosmogonie afin de la faire paraître en amont, illustrée par la série « Les fleurs rouges » de Jacques Cauda, ainsi que par mes dessins « Microcosmos ». Ces derniers représentent la genèse de vie d’une fleur mystérieuse entre le coquelicot et l’edelweiss, aux pétales en forme d’étoile, couleur « rouge de vie, rouge vie éternelle », métamorphose qui rend hommage à la vie et à l’œuvre de mon père.

Ombre d’une promesse ne figure plus dans l’ensemble de La Cosmogonie, mais Cosmogonie de la perte paraîtra chez Sans Crispation Éditions en 2027.

La nécessité d’écrire cette œuvre étendue et « encore une œuvre » sur le deuil est inscrite dans ma démarche perpétuelle de dire la traversée du deuil dans une multiplication de formes poétiques et artistiques. La particularité de La Cosmogonie, et donc d’Ombre d’une promesse, réside dans la recherche, l’exploration des origines, de ce qui a été perdu et se trouve en perpétuel retour. Cette recherche implique la confrontation de cette perte à ses origines, dont les liens, manquants ou passés, ainsi que leur dépassement, se rejouent dans un perpétuel mouvement d’identification- désidentification.

II. La perte semble être un catalyseur de ton écriture, davantage qu’une manière de nous dire le manque. « Loin » est particulièrement riche dans ce livre. Le vers « Rester loin / La douleur qui implore. Rester loin. » m’interpelle particulièrement car j’y vois un double sens : une catastrophe mais aussi une tentative de salut. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

La perte dans mon écriture est définitivement une catastrophe cosmique, un point de bascule, de chute et de non-retour. Et pour autant, elle n’est pas synonyme de déperdition et de mort. Ce moment de bascule où tout disparaît, tout se perd, est le véritable commencement, le moment aussi des plus grandes épreuves puisque le Je doit prendre possession de quelque chose qui lui appartient et prendre ses moyens en possession pour survivre, puis pour créer, recréer une vie, une plénitude à l’endroit de la désertion. Ce serait comme ramasser et tenter de retenir entre ses doigts du sable qui en glisse constamment, avec ce sentiment lourd dans la poitrine de désistement. Et en même temps, l’impossibilité réelle de déserter soi-même son effort de vie, effort d’aller vers l’avant, de réinventer, de créer, de passer outre, « aller ailleurs » « depuis l’endroit exact de sa disparition, sa chère disparition que je connais ».1 C’est un aveu contre l’abandon et un engagement réel et définitif avec soi-même, un soi capable de surpasser toute épreuve, toute déception, toute trahison ultime. Ce sont peut-être l’amour et la croyance qui s’y engagent au plus haut point, sans que l’on le sache, que l’on l’imagine. Un cœur qui bat pour un cœur à naître « au cœur de la disparition ». Cet endroit est indubitablement « loin » et « haut ». À la fois suspendu, à la fois dans l’abîme : «

l’abîme précède la chute », « pour deux fois tombée, je me relève ». Voyons-nous ici, dans ces vers tirés de La Cosmogonie, l’effort de se rassembler, de « se surmonter » (au sens nietzschéen : « l’homme est quelque chose qui doit être surmonté »).

« Rester loin » est aussi une prière double, adressée par et envers la Douleur, personnification multiple du Je et de l’Autre qui se renouvellent sans cesse.

III. Il y a aussi ce désir d’atteindre, l’autre, l’idéal. Même quand le rêve est déclaré faux, il demeure fidèle à ce désir. D’où te vient cet élan, ou plutôt quel état te guide, pour tenter d’atteindre ce qui, par définition, ne peut plus l’être ?

Le rêve n’est jamais faux. Le rêve est le plus fort indicateur du soi propre. Le rêve dans sa réalisation identitaire est toujours possible car il est lié au soi. Ce qui cependant peut se révéler « faux », illusoire ou trompeur, est le désir qui, lui, peut conduire dans une mauvaise direction lorsqu’il n’est pas aligné avec le soi profond, le besoin, l’idéal moral et une vraie compréhension interne et intuitive de sa nécessité vitale. L’on ne désire si souvent pas à l’endroit où l’on rêve, et c’est toute la mécanique du désir de l’impossible ou de la croyance en un tel désir qui peut passer pour le vrai désir, un effort de repousser le désir au plus loin, le vrai donc.

Ce qui ne peut plus être n’est pas forcément un désir de l’impossible, c’est surtout, du moins dans mon écriture, une reconnaissance de la réalité et un désistement partiel de désirer ce qui ne peut vraiment pas être atteint. C’est aussi se montrer humble devant la vie qui dépasse l’individu, mais ne pas rendre les armes pour assumer son possible. Désirer et souffrir, puis surmonter cette souffrance et faire avec elle pour atteindre « l’idéal, c’est-à-dire, le reste » (La Cosmogonie) ne signifie pas pourchasser une chimère quelconque mais se rendre à l’endroit exact où l’on désire, donc où l’on manque de quelque chose, pour aller avec le manque vers une plénitude dans le mouvement de chercher. C’est exactement ce que j’accomplissais en écrivant.

Lecture, dédicaces et exposition des oeuvres du livre d’art d’Iren Mihaylova Paraboles sur le coeur.

IV. Le mot « encore » revient souvent : atteindre « encore », l’être « encore moins tangible », l’instant « encore plus palpable », aller « encore plus loin », les fenêtres qui traquent « encore aujourd’hui », « ces nuits encore », jusqu’à « Encore plus digne / D’aveu libre ». Il y a quelque chose qui recommence et auquel tu ne renonces jamais : comment le Je vient-il soutenir cette insatiabilité ?

« Encore » évoque le désir et l’attente. C’est justement cette soif d’avancer encore, d’atteindre encore, de désirer encore et plus loin encore, qui justifie la quête et qui rend le Je soutenable. Il s’appuie même sur cette limite qui est toujours repoussée, à portée, mais qui ne doit jamais être atteinte puisque, pour rester en vie, le Je a besoin d’être connecté au plus proche de son désir. Bien sûr, ce même « encore » est ambivalent, il est source de frustrations, de manquements, de vide, d’une douleur croissante-décroissante, de sensations d’inaccomplissement, d’inaboutissement. C’est peut-être dans cet entre-deux que la possibilité de satiabilité naît : entre la conscience de ce qui manque et ce qui est à venir.

V. Quel sens prend la douleur quand tu l’écris « Douleur » ? Quel est le sens (ou le non-sens) de cette adresse devenue personnage ?

Douleur est un personnage, une personne à part entière, une remplaçante du non-sens du vide, une amie fidèle, une compagne de route mais aussi une maîtresse trompeuse car elle n’offre jamais les cadeaux qu’elle laisse miroiter, elle ne colmate ni ne remplit ce « trou béant de la nuit » (Ombre d’une promesse) qui est l’absence de l’autre significatif. Mais elle est là, fait acte de présence, là où tout disparaît.

VI. Il y a dans le livre un rapport paradoxal à la prière : une « douzième prière de renoncement », puis « Prier. Pleurer. C’est inutile. / Criez plutôt », et plus loin l’autel et la Vierge demeurent mais « sans les prières de l’à-venir ». Est-ce que la prière, chez toi, est moins une croyance qu’une forme d’adresse intime qu’il faut traverser, voire mettre en échec, pour trouver sa propre voix ?

La prière est sans doute liée à la question du désir et donc du pilier. Le pilier est ce qui soutient sans empêcher le mouvement, l’avancement, ce sur quoi on s’appuie pour rebondir, pour faire un saut. La prière est un état exacerbé de l’attente, une attente active, animée de l’intérieur, qui devient presque une arme dans une guerre froide, donc immobilisant les « guerriers sans combats » (Sans fond de lumière, Encre Vives Éditions, Iren Mihaylova, 2024). Dans ce sens, la prière est une arme dans le combat, de soi à soi, de soi à l’absence. Un état de mobilisation du désir, de l’espoir et de la croyance, au service de l’action et du saut, donc de la plus haute transformation psychique : le dépassement de Douleur, donc.

VII. Tu rends hommage à ton père pour vous avoir appris le labeur dur… vous rendant inébranlables. C’est assez fort. Je lis le nous comme une forme de prière. Je note aussi « labeur dur » plutôt que « dur labeur ». Que recouvre ce mot chez toi ?

Il est question ici de la douleur et de l’effort que ce labeur engendre. Sans cette transmission de l’endurance, la création et le soutien de l’œuvre ne seraient peut-être pas possibles, ou pas possibles à un tel point de tension et donc de possibilité de production, d’épanouissement. Nous pouvons aussi aller plus loin en disant que « dur » renvoie au mot « sévère » dans le sens de l’exigence interne, ainsi que de celle qui est inhérente à l’œuvre et à sa rencontre avec le réel. Pour autant, le labeur dur n’exclut pas la dimension jubilatoire dans le travail, il ne fait qu’en souligner le prix.

VIII. Et si finalement le renoncement n’était pas l’ultime forme du silence : le « déplier », le « replier », jusqu’à cette « incorporation de Silence » que tu écris ? Comment l’écriture finit- elle par produire un silence habitable ?

Oui, l’incorporation du silence habitable est tout à fait prise dans le dépassement de Douleur. Il s’agit de créer un espace outre, qui n’est pas le vacuum du vide ou le trou sans bords que j’évoquais plus haut et que j’évoque dans La Cosmogonie. « Ce silence salvateur, cette distance salvatrice » est ce bord, ce à quoi s’accrocher, que le Je recherche, tendu sur le fil de l’attente que j’évoquais, état de mystère et de tensions croissantes. C’est aussi la question de la place de l’Autre et de la possibilité de trouver un substitut à Douleur qui, à part les objets, l’Autre et les personnes aimées, représente une limite à cet espace « sans murs, ni plafonds » (Ombre d’une promesse) qui est l’espace du manque. Cet espace du manque invoque la question d’une infinie douleur que Douleur, avec un grand D, bien mieux délimitée et définie, à qui l’on a attribué des qualités, limite. Le silence, dans ce sens, ne se présenterait pas comme un vide mais comme « un trop-plein d’énigmes

» (La Cosmogonie) où l’on pose les jalons, les questions-énigmes donc, ce qui fait relais vers le renouveau.

IX. Plus spécifiquement, comment cette nécessité prend-elle forme dans l’écriture ? Comment fais-tu dialoguer narration, vers courts et dispositions sur la page ? À quel point ces formes reflètent-elles ton intériorité ?

Je pense que l’effort d’aller de poésie-partition à poésie néo-lyrique est pris dans l’effort de construire un corps langagier en partant du « rien », un corps singulier, un corps solide pour délimiter une place interne, à soi.

Aller du vers long (Depuis ma chère disparition, Ombre d’une promesse ; Ciel de ma mémoire, L’Appeau’strophe Éditions, 2024), ou du bloc (L’Autre main, 2026) au vers court, ce serait passer de se raconter à tirer l’essence à livrer en tant que vérité « aux yeux de tous », en tant qu’effort « de se joindre ».

Passer de la poésie en prose (Ombre d’une promesse) au roman (Anima, Sans Crispation Éditions, 2025) ou à la nouvelle sous forme d’impression poétique (Fleurs d’âmes, Peau Électrique, 2027), c’est un effort de rendre le mythe et d’englober le personnel dans l’universel, avec cette dimension du scénique, du concret, donc du palpable, peut-être délibérément évitée dans ma poésie. Mais c’est presque toujours, sous une forme ou une autre, une poésie qui (se) raconte et une prose éminemment poétique, au rythme qui suit le battement, le mouvement d’une longue respiration saccadée, qui cherche à tenir en haleine, à souffler, à relever, à bâtir par la musique un autre espace, un ailleurs, une « maison du temps » (Depuis ma chère disparition) et hors temps dans et à travers les langages artistiques.

X. Tu es aussi pianiste et peintre. Quelle place la musique prend-elle dans ton écriture, si elle en prend une ? Je vois également une forte présence de l’image dans ces vers, au-delà même de leur disposition matérielle : quel est ton rapport plastique et intérieur à l’image ? Comment ces différentes pratiques dialoguent-elles en toi ?

L’image a toujours été présente dans ma poésie, au point où l’on pourrait dire qu’il s’agit d’une poésie de l’image sans se limiter à cela. Elle n’est pas qu’image, comme la peinture n’est pas image pour image, mais un support, un espace de représentation de quelque chose d’interne. La musique rythme ce quelque chose qui se dit sans se dire, qui traverse l’espace de la toile, de la feuille, et qui met de l’ordre là où du chaos s’installe. Ce même chaos est précurseur de toute création, il est nécessaire, voire primordial, mais il ne suffit pas à lui seul. Il est nécessaire de le rendre pour le transformer. La peinture en soi accompagne ce geste et le geste de l’image plus précisément, puisqu’elle libère l’écriture du poids de l’image, le dépasse. Nous pourrions dire que la musique ne s’en préoccupe pas à ce point, puisque l’expérience qu’elle crée est d’abord sensorielle, auditive la plupart du temps et ensuite visuelle. Donc, le visuel n’a pas d’emprise sur la force évocatrice comme cela peut être le cas dans l’écriture lorsqu’on décrit, représente. Ici, la transformation emprunte un tout autre chemin, plus direct, plus intuitif, et il faut se fier à un mouvement intérieur qui traverse et qui lie, sans lequel la capacité de représentation ou de transmission artistiques (par et au travers le son) est amoindrie.

XI. Cette sélection au Prix Ganzo vient distinguer un long travail très intérieur autour de la disparition, explorée dans une œuvre foisonnante, avec toujours cette exigence d’écrire vrai, sans afféterie ni lyrisme désincarné qui voudrait faire joli. D’où ma dernière question : puis-je dire que cette écriture s’incarne ?

Elle s’incarne, oui, au plus profond de soi, au plus profond de l’être qui respire dans un seul but incontournable et malgré tout effort de le dompter : dire le vrai, le juste. Le beau ne s’y oppose pas, mais peut-être le joli — si — dans le sens de colorer, recouvrir, embellir, donc de dissimuler, enlever quelque chose de l’ambivalence et donc de la laideur inhérente à chaque chose, à chaque fait.

Dire juste et vrai pour soi n’est pas forcément joli, mais la sensation de beauté y est rarement exclue ; or, c’est une dimension que l’on lie plutôt à celle du sens. Le sens est quelque chose que l’on incarne puisqu’il n’est accessible qu’à travers l’expérience, une expérience de ses propres sens, de son propre inconscient, en tant que réservoir pulsionnel de connaissances passées qui parfois nous précèdent et nous dépassent, et on pourrait, pour certains, y avoir accès dans une certaine mesure et leur donner du sens. La quête et l’exercice du sens, au-delà de toute prétention, sont une façon d’exister et de survivre, ici, encore une fois, non parce que cela fait joli et que c’est mieux ainsi, mais puisqu’on ne peut réellement pas faire autrement, ne peut pas exister autrement.

L’âme incarne le corps qui porte le sens de cette transmission par le geste du langage dans une pluralité de formes. Chaque mouvement du quotidien même est pris dans ce besoin de communication ; or, un geste (créateur) incarné reste au plus près de la tension nécessaire à la création de l’œuvre, donc à la multiplication de la vie. Un art qui s’incarne pour moi est un art qui obéit à ces lois intrinsèques à la nature de l’âme humaine, qui ne peut pas vivre, donc s’épanouir et créer, sans la reconnaissance de ce qui se joue en elle et sans être en lien, en dialogue. L’écriture n’en fait pas exception.

  1. Citation dans Depuis ma chère disparition, L’Échappée belle éditions, 2025, Iren Mihaylova, Prix Maurice Magre de l’Académie de Languedoc 2025.
    ↩︎

Claude Favre, rage et ravage de la parole poétique

Claude Favre, rage et ravage 

de la parole poétique  



Claude Favre est poète et performeuse. Elle publie ses textes dans des revues papier et numériques (Nioques, Pli, Hector, Attaque, Remue.net, La vie manifeste...). Elle a également publié une dizaine de livres parmi lesquels Métiers de bouche, Ink,Vrac conversations, Éditions de l’Attente, A.R.N._voyou, éd. Revue des Ressources, Crever les toits, etc. – suivi de Déplacements, éd. Presses du réel. Elle a publié Sur l’échelle danser éditions Série discrète. Et récemment, Ceux qui vont par les étranges terres les étranges aventures quérant et Membres fantômes, Temps mêlés, recueils aux éditions Lanskine.

Ce qui frappe dans l’écriture de Claude Favre, c’est son corps à corps avec la violence de l’Histoire et ses ravages que la poète s’emploie à mettre en lumière avec obstination.  Elle dédie le recueil Thermos fêlé  « À ceux qui, sans nom, sans toit, sans paix, sans soins, sous les coups de la douleur, du froid, de la faim, du mépris, des oublis, de la haine, du feu, la lâcheté des pierres, des bombes, […] à ceux qui regardent le monde, entendent les cris du monde et la peur, […] recueillent violence sans nom se recroquevillent, et meurent ». C’est dire que l’écriture poétique fait (poiein), crée, suscite. Qu’elle opère une prise de conscience. Autrement dit, elle est de l’ordre de la « praxis ». Pas tant au sens de Marx de transformer le monde, mais au sens d’une « praxis du nuage », selon la belle formule de Bernard Chambaz. 

Le chant de refus, de rébellion, de colère qui caractérise ses recueils s’accompagne d’un travail puissant, audacieux d’innovation de l’écriture. Il y a d’abord un effet de ressassement, de saturation élocutoire de la langue, comme en produisent par exemple les anaphores « Imagine », « N’imagine ». Il s’agit aussi de revisiter des formes anciennes, de rechercher des synthèses insolites. Dans le recueil Membres fantômes, l’écriture associe des tournures grammaticales de la « belle langue », « c’est la vie doncques », à la langue parlée des réseaux sociaux avec ses « smileys rigolards ». Le recueil Ceux qui vont par les étranges terres les étranges aventures quérant peut se lire comme une longue chanson de geste, forme de la poésie médiévale. La formule du titre emprunté à Chrétien de Troyes, revient au fil des pages, à plusieurs reprises, faisant effet de scansion proche de l’oralité. La poète s’empare ainsi de cette forme pour l’appliquer au plus extrême contemporain : la tragédie des migrants, des Roms, des clandestins. La reliant, entre autres, à l’errance tragique et mortelle de Mandelstam sur ordre de Staline, le poète dissident dont les poèmes purent être sauvés grâce à Nadejda Mandelstam :

Dire son nom de poète russe, à plus d’âge à mendier avec les paysans. Le corps qui lâche.

Dire, te souviens-tu de ses mots, précis, de sa voix, son phrasé, de celle qui apprit ses poèmes par cœur, lucide.

Ses mots à Voronej, le ciel sans nuances.

Il me semble que son écriture se rattache à la longue liste des écritures transgressives. Telles celles de Marguerite Duras dans La Douleur, de Hugo dans Les Châtiments, de Beckett et de son usage récurrent de l’infinitif, pour n’en citer que quelques-unes. Ce qui tisse des affinités et des connivences en littérature.

On pourrait dire que  chez Claude Favre l’on a affaire à un poème-salve. Avec ses dissonances, ses relances, ses suspens, ses « bonds », dirait René Char. Comme si la voix avait le pouvoir de hurler sans bruit. Ou à voix haute, c’est selon. Ainsi de ces vers de Membres fantômes : 

alors qu’une frappe sur un immeuble à Dnipro, voilà pour vous chiens n’êtes que, bons souvenirs du Donbass, tant pis pour les civils, et smileys rigolards, et en écho, pouces levés sur les vidéos de cadavres russes à terre

alors que les fleurs sont belles comme est beau l’espoir de rouge majestueux dans les jardins de la si charmante petite ville normale d’Auschwitz

L’on ressent vivement, à lire Claude Favre, la portée du rythme, du souffle, de la respiration percutante de l’écriture. Autant dire, son rapport puissamment sensoriel à la gorge, au corps en mouvement, à ses fibres les plus profondes. Il y a là manifestement un lien avec sa pratique de performeuse. Avec des formes de diction et de scansion poétiques qui lui sont familières dans ses expérimentations.

Claude Favre utilise à plusieurs reprises l’expression « de guingois ». C’est dire s’il existe chez elle un lien entre la parole poétique heurtée, désarticulée et la claudication, la boiterie du langage. Ainsi, dans son recueil Sur l’échelle danser : 

Je m’entête affreusement

à adorer la liberté libre

Dans plusieurs mondes à la fois.

Monde des risques, monde des marges, monde des cerfs-volant, monde des mots, monde des désirs fous, monde des larmes, monde des haches, monde des nombres et des virgules flottantes.

Chauffer l’eau. Deux bassines. Les souvenirs plongés dedans. Ou la mémoire. »

Et l’on serait tenté de dire, à jouer les correspondances, que ses poèmes de guingois font penser à la danse désarticulée de Pina Bausch

Claude Favre conjugue la plus grande attention à l’actualité et à l’Histoire à une vaste érudition. Dans l’incipit de Membres fantômes, elle peut faire référence à Kafka et à son célèbre cancrelat.  Aussi bien qu’à Virginia Woolf, Aristote, Walter Benjamin, Montaigne ou Maurice Olender dans Ceux qui vont par les étranges terres. La puissance critique de la nomination a quelque chose de pressant : 

Alep est un autre nom de l’Europe, moments d’altérité, après un bombardement miraculeusement, sauvé, 5 ans, tout est possible, après un mois, après un an, après l’effet Aylan, on dit. 

La poète fait référence ailleurs aux Tragiques d’Agrippa d’Aubigné. Ce tressage de l’ancien et de l’actuel faisant partie d’une conception poétique plus large de la radicalité qui sous-tend son écriture. 

Il est intéressant de voir comment la poète évoque Erri De Luca, l’écrivain originaire de Naples qui n’a jamais renié ses engagements de jeunesse à Lotta continua et qui, dans ses écrits, traque tout ce qui défigure l’humain, en faisant de lui ce subtil portrait : 

des mots d’ancien hébreu avec l’aide d’un bon café napolitain, pour lui, Erri de Luca, entretenir le sourire, il dit tu. 

Une évocation heureuse de l’écrivain italien et de ce qui a de la valeur à ses yeux : les livres sacrés qu’il lit quotidiennement et son accueil chaleureux de l’autre. 

C’est dans cet esprit que la parole poétique de Claude Favre capte par moments de rares éclats de clarté qui font une trouée dans le tissu sombre de son œuvre : Ce matin, bonjour à la vie. Ce vers du recueil Sur l’échelle danser vient faire contre-point au poème initial :

Il y a un jour après l’enfer

c’est un ami qui me l’a dit

en soulevant le couvercle

il faut danser

avec les rats dans la cuisine

jusqu’à l’épuisement des rats.

De quelle nature est cette étrange danse qui est caractéristique plus largement de sa poétique ? Il me semble que, chez Claude Favre, la danse et la parodie de danse ont partie liée avec le tourbillon carnavalesque, digne de la danse des rats de Hamelin, diffracté au regard des images noires associant les rats et le fascisme. Ce qui reste pour le lecteur c’est, plus généralement, la remarquable puissance d’ironie de sa poésie capable de figurer, avec une sorte de rage, le mal politique, ce que l’homme fait à l’homme. 

PRIX DE POESIE NICOLE DRANO-STAMBERG

Prix de poésie Nicole Drano-Stamberg
Ville de Frontignan en Occitanie


L’appel à candidature est ouvert du 1er juillet au 31 octobre 2025.



Ce prix entend honorer la mémoire de Nicole Drano-Stamberg, née à Lodève, décédée à
Frontignan le 19 juin 2023, co-responsable avec son époux Georges Drano de l’association
Humanisme et Culture
, qui a organisé de nombreuses lectures de poésie de France et du monde à
Frontignan et alentours, collaboratrice du festival Voix de la Méditerranée de Lodève, puis Voix
Vives de Méditerranée en Méditerranée de Sète
, ainsi que de rencontres poétiques dans différentes
villes d’Italie, impliquée dans plusieurs revues dont le Carnet des Lierles, ainsi que dans l’aide au
développement à travers des missions humanitaires et culturelles au Burkina Faso, auteure d’une
vingtaine de recueils de poésie.