Giovanni Comisso, Au vent de l’Adriatique, Éditions Gallimard, 256 pages, mai 1990.

QUAND LA LITTÉRATURE CÉLÈBRE LA VIE DANS LES DÉCOMBRES DE LA GUERRE ET PASSE LES FRONTIÈRES : GIOVANNI COMISSO,  AU VENT DE L’ADRIATIQUE (1922) 


G. Comisso (1895-1969), né et mort à Trévise en Vénétie,  est un des plus grands écrivains italiens du XXème siècle. Il est l’auteur, entre autres, de romans et surtout de nouvelles largement autobiographiques et centrés sur sa région.

          Le recueil de nouvelles Au vent de l’Adriatique (paru en italien en 1928, en français en 1990, traduit par Marie-France Sidet aux éditions du Promeneur / Quai Voltaire, Paris, 248 p.), son livre le plus connu, devenu  un classique, nous montre, raconté à la première personne, Comisso en 1922, juste après une guerre mondiale qui aura duré sept ans en Italie et dans ses confins et juste avant la prise du pouvoir de Mussolini en octobre de la même année. Il rejoint alors sur leur voilier traditionnel (chioggiotto) les pêcheurs-contrebandiers de Chioggo près de Venise qui parlent comme lui le dialecte local et qui croisent dans le nord de l’Adriatique entre Italie et Yougoslavie. Ils y font du cabotage plus ou moins légal entre les deux pays et sont pirates à l’occasion. 

     Cependant, la guerre  a perturbé l’ordre naturel des paysages pourtant superbes et inviolés  jusque là de même qu’elle a porté atteinte à l’espace agricole par ses destructions et par le manque d’entretien de la terre suite aux saignées de la guerre mondiale.

EXTRAITS DE LA PREMIÈRE NOUVELLE, « ACCOSTAGE SUR UN RIVAGE DÉSERT » :  Ils accostent dans une rade où se trouve un fort pour y acheter du bois. « Quant à moi, tout à mon bonheur de mettre le pied sur une terre nouvelle, je partis à la découverte. Le fort était abandonné et peu attrayant à cause des terre-pleins lugubres, des barbelés rouillés et hostiles qui l’entouraient  des gros murs de pierre brute qui évoquaient la guerre et les pelotons d’exécution. À droite, au contraire, se trouvait un parc, plein d’arbres de toutes les espèces : des cèdres, des pins, des cyprès et des lauriers, disposés avec une harmonie merveilleuse. L’air chaud s’appesantissait sur cette verdure pleine d’arômes; à mon étonnement, je n’aperçus aucune villa. Je n’avais nulle envie d’emprunter l’allée de pins qui conduisait vers d’énormes piles de bois sec, d’où s’exhalait une forte senteur avivée par le soleil et le cri strident des cigales; mon seul désir était de pénétrer dans le parc au plus vite.

         De petites allées bordées de myrtilles coupaient de vigoureux buissons de lauriers, quelques grenadiers palpitaient dans le rouge de leurs fleurs, il y avait également de délicats rosiers, mais à chaque pas se dégageait comme une impression d’abandon. À mesure que j’avançais, les oiseaux se taisaient dans les branches les plus hautes. Dans le silence, le bruit de mes pas sur le gravier répondait au déferlement des vagues contre les falaises. (…) Le parc s’achevait un peu plus loin, devant des champs incroyables, d’une fertilité biblique, qui s’étendaient jusqu’aux collines boisées, et soudain l’envie me prit de les traverser pour éprouver le contact de l’herbe. Pas la moindre maison alentour, pas l’ombre d’un homme occupé aux travaux des champs. Les vignes basses, alignées sur une terre rouge, cachaient sous leurs feuilles bleuies par le sulfate de longues grappes pas encore mûres ; ailleurs, les blés fauves et parfaitement nets dressaient contre le ciel leurs épis serrés et immobiles. Je restai là à m’emplir les yeux de cette vision de terre promise (…) dans cette solitude que je considérais désormais comme mienne ». Des douaniers rudes et bagarreurs viendront rompre cette idylle.

Dostoïevski – réflexions sur le Dieu-homme / l’homme-Dieu

Daniel ILEA

Dostoïevski – réflexions sur le Dieu-homme / l’homme-Dieu


« Et certainement il est également vrai, et qu’un homme est un Dieu à un autre homme, et qu’un homme est aussi un loup à un autre homme. »
(Thomas Hobbes, De Cive [Le Citoyen, 1642], « Épître dédicatoire »)

Une des lettres (août 1867) de Dostoïevski à son fidèle ami poète, Apollon Maïkov, pourrait contenir, implicitement, l’« idée-sentiment » que Jésus-Christ (l’homme-Dieu, ou le Dieu-homme) évincera nécessairement Dieu lui-même : « Mon Dieu ! Le déisme [en fait, le monothéisme, m. n.] nous a donné le Christ, c’est-à-dire une conception de l’homme si élevée qu’elle impose la vénération et qu’il est impossible de penser que ce ne soit pas à jamais l’idéal de l’homme ! » – cf. Joseph Frank, Dostoïevski. Les années miraculeuses (1865-1871), trad. de l’américain par Aline Weill, Actes Sud, 1998, p. 317.

À la longue – paradoxalement, dialectiquement –, « l’idéal de l’homme » deviendra l’homme lui-même : l’athéisme, l’humanisme, la suprématie de la personne, de la raison, de la subjectivité. Rappelons juste cinq repères, sur ce chemin vers la modernité : Érasme, Éloge de la Folie, Adages, Colloques, Le Libre Arbitre ; Montaigne (grand lecteur d’Érasme), Les Essais ; Descartes (grand lecteur de Montaigne), Discours de la Méthode, Méditations métaphysiques, Principes de la philosophie ; Hobbes, Léviathan ; Spinoza, la Grande Pensée-élucidation de la Bible de son Traité Théologico-politique, son Traité de l’autorité politique et – le couronnement – la proclamation « Deus sive Natura » de son Éthique.

En fait, de par sa nature, le christianisme – théandrisme / anthropothéisme – a cette vocation d’évincer Dieu, ce qui se fera au travers du dogme de la Trinité : de prime abord, en Occident, grâce au (ou à cause du) Filioque catholique, qui prône la parfaite égalité entre le Christ et Dieu (« le Saint-Esprit procède du Père et du Fils »), et, plus tard, en Europe orientale, avec le Per Filium (« le Saint-Esprit procède du seul Père par le Fils ») orthodoxe, qui maintient une différence dans l’identité.

À l’opposé, dans le judaïsme, Yahvé gardera par rapport aux hommes la distance absolue, l’invisibilité, leur inspirant ainsi la « crainte-vénération » (qui est aussi le début de la sagesse, d’après le Psaume 111 ou l’Ecclésiastique), ne communiquant avec eux que par le biais de ses prophètes ; Allah procèdera de même, dans l’islamisme. Les deux monothéismes intacts se conserveront, résisteront mieux de cette façon.

Pour Dostoïevski, le point de non-retour, son « écharde dans la chair », c’est-à-dire dans l’esprit, sera, probablement, la contemplation atterrée (toujours en août 1867, au musée de Bâle) du Christ mort de Holbein le Jeune – qui (dirais-je) trouvera son correspondant littéraire dans le cadavre puant du starets Zossima des Frères Karamazov, le roman de la mort de Dieu.

Voici le précieux témoignage de son épouse Anna Grigorevna Dostoïevskaia (dans son Journal) : « Fedor, cependant, a été complètement subjugué par lui [le Christ mort, m. n.], et il était si désireux de le voir de près, qu’il est monté sur une chaise […] » (in J. Frank, op. cit., p. 320). Dans ses Réminiscences, Anna enchaîne : « Lorsque je revins au bout de quinze à vingt minutes, je le trouvai toujours cloué au même endroit devant le tableau. Son visage agité était empreint d’une sorte de terreur, une chose que j’avais remarquée plus d’une fois dans les premiers instants de ses crises d’épilepsie » (ibid.). Et, dans les notes sténographiques de son Journal : « il m’a dit alors qu’un tel tableau peut vous faire perdre la foi » (cf. Julia Kristeva, Soleil noir. Dépression et mélancolie, Gallimard, Folio essais, 1989, p. 198/note 25).

Qu’est-ce que Dostoïevski a-t-il bien pu penser devant le visage de ce cadavre sacré ? Deux hypothèses : 1° le regard du Christ dit : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ?! » ; 2° ce regard ne dit rien – car il n’est pas, il n’est plus un regard.

Dostoïevski délèguera cette commotion à deux de ses personnages (Mychkine et Hippolyte de L’Idiot, 1868), qui, devant le même tableau, « doutent de la Résurrection » (J. Kristeva, op. cit., p. 198) : « Et si le Maître Lui-même avait pu, la veille du supplice, voir sa propre image, serait-il monté sur la croix et serait-il mort comme Il le fit ? Cette question aussi apparaît involontairement en regardant le tableau » (Hippolyte de L’Idiot, trad. par G. et G. Arout, Livre de poche Classique, 2013, p. 598).

Et quand on apprend, de l’historien russe G.P. Fedotov, le rôle central joué dans la spiritualité orthodoxe russe par la « kénose » – la descente ou, disons, l’abaissement par amour de la divinité dans un corps humain pour souffrir la mort –, on peut sentir « la crainte et le tremblement » de Dostoïevski devant le cadavre du Christ de Holbein !

Ajoutons, aussi, le témoignage sarcastique de son maître (plutôt ex-maître) Bielinski, devenu (après lecture de L’Essence du christianisme de Feuerbach) athée et de gauche : « C’en est attendrissant de le regarder [Dostoïevski]. Chaque fois que je touche au Christ comme maintenant, toute sa physionomie change, absolument comme s’il allait pleurer » (J. Frank, id., p. 331).

Et cette autre lettre à Maïkov (25 mars 1870), où Dostoïevski expose « son problème principal » en ces termes : « Celui qui m’a tourmenté, sciemment ou inconsciemment, toute ma vie – l’existence de Dieu » (id., p. 516).

L’épilepsie (le « haut mal ») de l’auteur jouera également un rôle clé pour Mychkine (L’Idiot) et pour Kirillov (Les Démons), à travers l’aura (pré- ou post-épileptique), déclenchant un vécu mystico-panthéiste-naturaliste, où les indescriptibles « cinq secondes » ne seront plus parentes de la « kénose », mais plutôt de la joie spinoziste du Deus sive Natura :

« Ce sentiment est clair et indiscutable. C’est comme si, d’un seul coup, vous ressentiez toute la Nature, et, d’un seul coup, vous disiez : oui, cela est juste. […] C’est… ce n’est pas de l’émotion, c’est seulement comme ça, de la joie. Vous ne pardonnez rien, parce qu’il n’y a plus rien à pardonner. Ce n’est pas que vous éprouviez de l’amour – oh, c’est plus haut que l’amour ! Ce qui effraie le plus, c’est que ce soit si terriblement clair, et une telle joie. Si c’est plus de cinq secondes – l’âme ne le supporterait pas, elle devrait disparaître. Pendant ces cinq secondes, je vis toute une vie et, pour ces cinq secondes-là, je donnerais toute ma vie, parce que ça les vaut. Pour supporter dix secondes, il faut se transformer physiquement » (Kirillov, Les Démons, troisième partie, trad. André Markowicz, Actes Sud, 1995, pp. 230-231).

Voyons comment ce vécu merveilleux – de l’aura épileptique – sera chez Kirillov (mais non plus chez Mychkine) comme intimement, structurellement lié à la révélation de la mort de Dieu, les deux produisant, paradoxalement, un même effet, un même bouleversement nécessitant une « transformation physique » de l’être, qui, désormais, ne pourra plus supporter de vivre ni le prolongement desdites cinq secondes, ni l’après-coup du « sentiment-idée » de la mort de Dieu. 

Écoutons encore Kirillov : « Je ne comprends pas comment un athée, jusqu’à présent, a pu savoir que Dieu n’existe pas et ne pas se tuer tout de suite. Avoir conscience que Dieu n’existe pas, et ne pas avoir conscience, au même instant, que tu es devenu Dieu toi-même, c’est une absurdité, sinon, obligatoirement, on doit se tuer. Si tu as cette conscience – tu es roi, tu ne te tueras plus et tu vivras dans la plus grande gloire. Mais c’est seulement le premier qui aura eu conscience qui doit se tuer, obligatoirement, sinon, qui commencera et qui démontrera ? C’est moi qui me tuerai moi-même, obligatoirement, pour commencer, pour démontrer. Moi, je ne suis encore qu’un Dieu malgré moi, et je suis malheureux, parce que je suis obligé d’affirmer mon être libre. Ils sont tous malheureux, parce qu’ils ont tous peur d’affirmer leur être libre. Si l’homme, jusqu’à présent, a toujours été pauvre et malheureux, c’est qu’il a toujours eu peur d’affirmer le point essentiel de son être et qu’il n’a dit son être que sur les bords, comme un gamin. Je suis malheureux monstrueusement, parce que j’ai peur monstrueusement. La peur est la malédiction de l’homme… Mais moi, j’affirme mon être libre, je suis obligé d’avoir la foi que je n’ai pas la foi. Je vais commencer, et je vais finir, et je vais ouvrir la porte. Et je vais faire le salut. Il n’y a que cela qui sauvera les hommes, et, dès la génération suivante, pourra les régénérer physiquement ; parce que, sous mon aspect physique actuel, avec tout ce que j’ai pu penser, être homme sans le Dieu ancien, c’est impossible, totalement. Pendant trois ans de suite, j’ai cherché l’affirmation de ma divinité, et je l’ai trouvée : l’attribut de ma divinité, c’est l’être libre ! C’est le seul moyen que j’ai pour montrer mon insoumission sur le point essentiel et cette liberté terrifiante qui est la mienne. Parce qu’elle est vraiment terrifiante. Je me tue pour montrer mon insoumission et ma nouvelle et terrifiante liberté » (ibid., pp. 278-279).

Oh combien cette pensée « trans-nihiliste » de Kirillov, sa dialectique vertigineuse, dut-elle exalter Nietzsche, par une éblouissante coïncidence avec son Zarathoustra – plus précisément, pour annoncer  « […] le dernier stade du nihilisme : le moment où l’homme, ayant mesuré la vanité de son effort pour remplacer Dieu, préférera ne plus vouloir du tout, plutôt que de vouloir le néant. Le devin annonce donc le dernier homme. Préfigurant la fin du nihilisme, il va déjà plus loin que les hommes supérieurs. Mais ce qui lui échappe, c’est ce qui est encore au-delà du dernier homme : l’homme qui veut périr, l’homme qui veut son propre déclin [autrement dit, notre Kirillov !, m. n.]. Avec celui-là, le nihilisme s’achève réellement, est vaincu par soi-même : la transmutation et le surhomme sont proches » (Gilles Deleuze, Nietzsche, PUF, 2008, p. 48).

On sait que Nietzsche a lu Les Démons (en traduction française) en 1888 (deux ans après Zarathoustra), par conséquent, il n’aurait pu s’en inspirer : on ne peut que rester pantois devant cette double pensée identique !

Peut-être les deux ont-ils trouvé leur source d’inspiration chez Maître Eckhart !

Si Dostoïevski a aussi pu s’inspirer pour son Kirillov de L’Essence du christianisme de Feuerbach (comme le pense Joseph Frank, car on sait l’influence de ce livre sur Bielinski), je pense, quant à moi, que la lecture de Traités et sermons de Maître Eckart lui a été plus proche, plus déterminante ; même s’il ne lisait pas l’allemand (que le français), il a bien pu connaître Maître Eckart à travers les œuvres du moine Tikhone Zadonski, « un ecclésiastique russe du XVIIIe siècle, canonisé en 1860, qui a laissé un abondant héritage littéraire (quinze volumes) très influencé par le piétisme allemand » (cf. J. Frank, id., p. 511). En mars 1870, Dostoïevski, toujours à Maïkov, écrit, au sujet dudit Tikhone Zadonski, que « depuis longtemps [il l’a] inclus avec ravissement dans son cœur » (ibid.). Rappelons que dans Les Démons c’est un moine du nom de Tikhone qui reçoit la confession de Stavroguine ; autre « coïncidence » : le nom séculier de Zadonski était Kirillov – dont Julia Kristeva, dans Dostoïevski face à la mort, ou le sexe hanté du langage, Fayard, 2021, p. 258, dit que Dostoïevski s’est « fortement inspiré » pour le sien. Tikhone Zadonski était un « grand écrivain » qui – d’après l’historien de la théologie russe Guéorgui Florovski – a connu « ce que saint Jean de la Croix appelait la noche oscura, la ‘nuit obscure’ de l’âme » (J. Frank, id., p. 512).

Voici (d’après moi) des passages de Maître Eckhart qui ont pu parler à Dostoïevski : « L’œil dans lequel je vois Dieu est le même œil dans lequel Dieu me voit. Mon œil et l’œil de Dieu sont un seul et même œil, une seule et même vision, une seule et même connaissance, un seul et même amour » (Traites et sermons, trad. Alain de Libera, GF Flammarion, 1995, p. 299) ;  « Et c’est pour cela que l’homme doit être tué et complètement mort, ne plus rien être en lui-même, soustrait à toute ressemblance et ne plus être semblable à personne : c’est alors seulement qu’il est vraiment semblable à Dieu. Car ce qui fait la propriété essentielle, la nature de Dieu, c’est d’être dissemblable et de n’être semblable à personne » (ibid., p. 332), et : « C’est pourquoi saint Augustin dit : ‘Dieu s’est fait homme, afin que l’homme devienne Dieu’ » (id., p. 404) – et par-là même évince Dieu, ajouterais-je !

Je ne pense pas, comme J. Frank, que Kirillov soit juste un prolongement du « côté démoniaque et luciférien de la personnalité de Stavroguine » (J. Frank, id., p. 648), comme c’est bien le cas – et, là, je suis d’accord avec J. Frank – de Chatov, qui représente bien « la quête de la foi si profondément enracinée en Stavroguine qu’il cherche à reconnaître ses crimes et s’en repentir » (ibid.).

Kirillov est un personnage singulier, qui respire une certaine grandeur – le nihiliste métaphysique-existentiel, qui, avant de s’arracher au monde sans Dieu, au monde tout court, a eu la folie de vouloir être au-delà du Bien et du Mal, mais, assumant une indifférence morale absolue, il s’est fait leurrer à rédiger et signer cette lettre (où il avouait le double meurtre de Chatov et de Fedka) que lui demandait Méphistophélès-Piotr-Stépanovitch, car il ne rend ainsi qu’un dernier service à la propagation du Mal dans le monde !

En se mettant à créer son Ivan Karamazov, l’alchimiste Dostoïevski a dû couler aussi en lui la substance – une synthèse – de Stavroguine et de Kirillov.

Car ses romans regorgent de doubles, demi-doubles, quarts de doubles ; en fait, il y a une mutation continuelle, comme si des « qualités », des « traits », migraient d’un personnage à un autre – le même/l’autre : il s’agit là d’un laboratoire ontologique, d’une work in progress. Tout comme le seront les œuvres de Musil, de Kafka, de Joyce…

Quand Dostoïevski (dans une lettre à l’éditeur Katkov) écrit que : « Stavroguine est un personnage tragique… À mon avis, il est à la fois russe et typique… C’est dans mon cœur que je suis allé le chercher… » (J. Frank, id., p. 628), il aurait aussi bien pu dire la même chose de Kirillov – et de tant d’autres, certes, Ivan Karamazov en tête !

Ivan : un Job chrétien devenu athée devant son Dieu et devant le Christ (voir, surtout, la fin de son dialogue avec Aliocha, dans le chap. « La Rébellion » et la suite, « Le Grand Inquisiteur ») ; proche, aussi, du terrible brigand Tche (voir Tchouang-tseu, Œuvre complète, chap. « Tche le brigand », trad. Liou Kia-hway, Gallimard/Unesco, 1989) : de son rugissement de révolte devant Confucius, et non pas de son cynisme intégral (bien qu’en esprit ironique il le feignît).

Je dirais qu’en fait il y a deux Ivan : celui qui atteint son apogée dans « Le Grand Inquisiteur » et celui qui entame sa descente, puis sa chute dans la folie, dans la schizophrénie entretenue, alimentée, exacerbée par les trois conversations avec son demi-frère bâtard Smerdiakov (mélange de Tartuffe, d’Uriah Heep, d’Iago et de quelque chose de typiquement russe) : ça tourbillonne (un vent gogolien souffle dans sa tête), Dieu et le diable reviennent visiter l’athée, faisant de son cœur et de son esprit leur « champ de bataille » ! Mais, paradoxalement, à travers le voile du dédoublement schizophrénique (le fantasme Ivan-diable parlant à Ivan), on pourra voir resurgir le premier Ivan, le philosophe athée mais ayant conquis une toute nouvelle vérité existentielle (une autre sorte de Kirillov !), où, l’espace de quelques instants, la formule « tout est permis » brillera avec un autre sens et une autre destination, grandioses et naturels, à la foi surhumains et on ne peut plus humains (on serait tenté de faire l’éloge érasmien de cette folie) :

« ‘[…] À mon avis, point n’est besoin de détruire, il suffit d’anéantir dans l’humanité l’idée de Dieu, voilà par où il faut commencer ! Par là, c’est par là qu’il faut commencer, ô aveugles qui ne comprenez rien ! Une fois que l’humanité tout entière aura abjuré Dieu (et j’ai foi que cette ère, par analogie avec les ères géologiques, adviendra), toute l’ancienne conception du monde tombera d’elle-même, sans anthropophagie, et surtout toute l’ancienne morale, et quelque chose d’entièrement nouveau commencera. Les hommes s’uniront pour prendre de la vie tout ce qu’elle peut donner, mais expressément pour leur bonheur et leur joie dans le seul monde d’ici-bas. L’homme s’élèvera grâce à un orgueil titanesque de dieu, et l’homme-dieu naîtra. Vainquant la nature à chaque heure, par sa volonté et sa science, et cette fois sans limite, l’homme en éprouvera par là même à chaque heure une si haute jouissance qu’elle remplacera pour lui toutes les anciennes espérances de délices célestes. Chacun saura qu’il est entièrement mortel, sans résurrection, et acceptera le sort orgueilleusement et avec calme, comme un dieu. Il comprendra par orgueil qu’il n’a pas à murmurer si la vie ne dure qu’un instant et il aimera alors son frère sans plus attendre aucune récompense. L’amour ne satisfera que l’instant de la vie, mais la conscience même de sa brièveté en intensifiera la flamme autant qu’autrefois elle se dispersait en l’espoir d’un amour après la mort et l’infini’… […] Mais étant donné que, par la faute de la bêtise humaine invétérée, cela ne se réalisera peut-être même pas d’ici mille ans, il est loisible à tous ceux qui, d’ores et déjà, sont pénétrés de cette vérité de s’organiser absolument comme il leur plaira, sur des bases nouvelles. En ce sens, ‘tout leur est permis’. [On se rappellera qu’auparavant, au ‘stade’ du Grand Inquisiteur, Ivan, dans son article, déclarait, avec scepticisme et dans un tout autre sens, plutôt hobbesien, de la ‘guerre de chacun contre chacun’ : ‘S’il n’y a pas d’immortalité de l’âme, il n’y a pas non plus de vertu, donc tout est permis’ (Les frères Karamazov, tome 1, trad. Élisabeth Guertik, Le Livre de Poche, 1992, p. 102), m. n.] Bien plus : même si cette ère ne vient jamais, et comme Dieu et l’immortalité n’existent néanmoins pas, il est loisible à l’homme nouveau de devenir homme-dieu, fût-ce seul dans le monde entier, et bien entendu, dans sa nouvelle dignité, de franchir, si besoin est, toute ancienne barrière morale de l’ancien homme-esclave. Pour Dieu il n’est pas de loi ! Où Dieu se tiendra, là est la place de Dieu ! Où je me poserai, là sera aussitôt la première place… ‘tout est permis’, et baste ! » (ibid., tome 2, pp. 299-300).

Comme, ci-dessus, c’est « le diable » qui parle, ici « l’esprit qui toujours nie » devient l’esprit qui toujours lie : l’homme à sa vie, sa nature à la Nature, son être au devenir, aux mutations… à l’exception, peut-être, d’une expression en contradiction avec tout ce qui lui précède : « Pour Dieu il n’est pas de loi ! » ; en contradiction, car – même pour un homme-dieu, ou un surhomme, c’est-à-dire un homme débarrassé de Dieu – il y aura toujours une loi à « assimiler », à « incorporer » pour pouvoir la « dépasser » et suivre son propre devenir, sorte d’Aufhebung hégélienne ! Autrement dit, avec Spinoza, la vraie, l’unique liberté est la nécessité comprise !

  Pour ce second Ivan – un authentique socialiste libertaire –, l’homme ne sera plus esclave, ni dieu, mais aura la faculté, le pouvoir d’exercer un libre arbitre relatif au sein de la condition de mortel, sereinement acceptée. (Ce qui pourrait nous rappeler la célèbre polémique du début de l’humanisme entre Érasme et Luther : l’un adepte d’un libre arbitre minimal accompagnant, étayant la grâce divine ; l’autre niant rageusement tout libre arbitre et exaltant la grâce augustinienne !)

On a du mal à concevoir que Nietzsche n’ait pas lu ces passages karamazoviens ! Certes, pas de trace, de preuve d’une telle lecture : hélas, sa propre sœur Elisabeth, possessive et jalouse, s’était occupée de ses archives, et, comme bien on sait, a essayé d’assujettir l’œuvre de Nietzsche au national-socialisme ! Mais qui sait ? un beau jour peut-être trouvera-t-on ses notes et ses phrases recopiées des Frères Karamazov !

Difficile de ne pas être troublé par cette coïncidence dans la folie entre le philosophe et un personnage de fiction : c’est comme si l’un répétait le destin de l’autre… Mais, alors qu’à travers la folie érasmienne d’Ivan Dostoïevski nous dit son dernier mot lumineux, celle de Nietzsche n’entraînera que la déchéance de tout son être.

Les romans dostoïevskiens, où fleurissent le dialogisme, la polyphonie (Bakhtine, in J. Kristeva, Dostoïevski, pp. 44-47), sont autant de tragi-comédies / comédies tragiques, sinon (j’oserais l’oxymore) de vaudevilles abyssaux, des vaudevilles à la Dostoïevski ; où, tout comme chez Shakespeare : « le réel et le fantastique, le tragique et le comique, le noble et l’ignoble sont également présents dans sa vision de la vie » (cf. George Steiner, La mort de la tragédie, trad. par Rose Celli, Gallimard, Folio essais, 1993, p. 30). Rappelons la conception du réalisme fantastique dostoïevskien : « J’ai une vision particulière de la réalité (dans l’art) ; ce que la plupart des gens qualifient d’exceptionnel et de presque fantastique représente souvent pour moi la substance même du réel » (lettre à l’éditeur Strakhov, J. Frank, id., p. 481).

Daniel ILEA©Août 2023.

Nadège Cheref, La chair équivoque, Avec des peintures de Jean-Claude Hérissant,Tarmac Édtions, avril 2025, 48 pages, 19€.

Nadège Cheref, La chair équivoque, Avec des peintures de Jean-Claude Hérissant,Tarmac Édtions, avril 2025, 48 pages, 19€.


La chair d’un poème est-elle le mot, le vers, la rime? Si tel est le cas le titre de cet ouvrage me fait songer aux textes médiévaux ou la rime équivoque est centrale et constitue une prouesse qui donne aux poèmes une profondeur toute en nuances et effets calculés. Un jeu subtil qu’on ne manque pas de retrouver d’une certaine manière dans certaines oeuvres peintes. Couleurs, symboles, formes s’associent pour ouvrir l’esprit à une profondeur de champ qui réjouit souvent mon imagination.

La chair d’un poème, la chair d’une peinture peut aussi être son thème et il semble que ce soit vers cela que se tourne Nadège Cheref. La poésie sous ses divers atours parle d’amour. Lui offre mots, images. Le met en lumière, en scène ou le plonge dans la pénombre. Le questionne, l’interpelle. Tente peut-être de le comprendre.

Dès le début du recueil, on apprend que « L’amour n’est que substance indécise ». L’auteur pose dès la première page, la souffrance qu’il provoque en particulier lorsqu’il asservit et rend l’un des protagonistes terriblement dépendant, troublé, déraisonnablement tourmenté. 

La chair équivoque est avant tout un texte de confidences, une palette de sentiments extrêmes et complexes, contraires et contradictoires. La solitude côtoie un désir d’absolu impossible à satisfaire. Le corps souffre autant que l’esprit lorsque celui-ci s’éprend d’un autre corps. De l’autre plus simplement. Est-ce lui qui est à l’oeuvre dans le chavirement, dans l’implosion des sensations, dans l’explosion des saveurs? D’où vient la nécessité de la révolte, de la liberté? Qu’est-ce qui motive les questionnements troublés face à l’évanouissement du temps, face à la mort, au néant? 

L’écriture poétique n’offre aucune réponse même celles toutes faites ne suffisent pas. La vie n’est pas forcément lumineuse, lisse, exempte de larmes. Surtout pas. Paradoxalement, l’absence d’amour, nous fait comprendre jusqu’en nos chairs sensibles à quel point il doux, nécessaire d’en subir les excès. 

Les peintures de Jean-Claude Hérissant accompagnent les textes dans cette interrogation des limites tout en puisant dans les matières et les textures, diluant les couleurs et les ombres dans une sorte de lumière surgie du geste. 

LE ROMAN MONUMENTAL, DEVENU UN CLASSIQUE, DE L’UKRAINE D’AUJOURD’HUI : LE MUSÉE DES SECRETS ABANDONNÉS d’ OXANA ZABOUJKO

LE ROMAN MONUMENTAL, DEVENU UN CLASSIQUE, DE L’UKRAINE D’AUJOURD’HUI : LE MUSÉE DES SECRETS ABANDONNÉS d’ OXANA ZABOUJKO


Oxana Zaboujko, née en 1960 à Loutsk en Volhynie, région du nord-ouest du pays, est un des auteurs ukrainiens les plus connus. Professeure d’esthétique à l’Université de Kyiv, elle est l’auteure de nombreux romans, de nouvelles dont certaines ont paru en français, de recueils de poésie et d’essais historiques et politologiques. Elle a connu un grand succès avec son roman-manifeste féministe Explorations sur le terrain du sexe ukrainien (en français chez Intervalles, 2015, Études de terrain sur la sexualité en Ukraine aurait été un titre plus juste), ouvrage pionnier et sulfureux, traduit en de nombreuses langues. Elle représente souvent son pays à l’étranger et défend une ligne de non-coopération avec la Russie et les Russes tant que durera l’invasion de son pays, d’autant, ajoute-t-elle que les intellectuels russes ne s’engagent guère contre ces assassinats massifs de civils ni contre ce culturicide. Sa nouvelle, « Prof de tennis » est parue en français in Nouvelles d’Ukraine, traduit par Iryna Dmytrychyn, éd. Magellan / Courrier International en 2012.

     Le musée des secrets abandonnés, comptant 832 pages, achevé en 2003, à la veille de la révolution orange de 2004, après sept ans de recherche et de rédaction, a été publié en 2009. C’est son ouvrage majeur et une œuvre devenue classique dans son pays et à l’étranger. Traduite en de nombreuses langues dont en anglais sous le titre de The Museum of Abandoned Secrets ( Las Vegas, éditions Amazon Crossing, 2012), cette oeuvre n’a, hélas, toujours pas été publiée en français. C’est un roman historique portant sur l’histoire tragique de l’Ukraine, des famines de 1932-33 et 1947 provoquées par Staline qui fit des millions de morts à d’autres  millions de morts lors des déportations au goulag de 1923 à 1961. Sans compter les millions de morts supplémentaires, soldats ukrainiens dans l’Armée Soviétique en 1941-1945 et civils tués et déportés par Hitler et Staline. À quoi s’ajoutent les centaines de milliers de morts et de déportés pendant la guerre sans fin sur son territoire de 1939 à 1950, voire 1956, entre l’Armée Insurrectionnelle Ukrainienne (UPA) et les occupants polonais et soviétiques. S’y ajoutent les persécutions des dissidents de 1949 à 1985  jusqu’à la Révolution de Granite des étudiants en 1990 qui mènera à l’indépendance.

       Les trois personnages principaux de l’ouvrage, Ukrainiens urbains, autour de la quarantaine, intellectuels kyiviens toujours jeunes, beaux et sexy, journaliste, peintre et marchand d’art, mondains mais aussi à la recherche de l’amour, sont en fait rattrapés par l’histoire tragique secrète de leurs familles qui reflète l’histoire tragique du pays, encore plus secrète. C’est celle de la guerre d’indépendance de 1939 à 1950 engagée par l’UPA et son expression politique l’OUN (Organisation des Nationalistes Ukrainiens) qui contrôla une grande partie du nord-ouest du pays face aux Polonais, puis aux Allemands puis aux Russo-Soviétiques. Oxana en étudia pendant sept ans les archives, le peu que les Soviétiques n’ont pas détruit en 1990. Et surtout elle en collecta les sources orales, essentiellement d’origine familiale locale, à Lviv et dans le maquis,  comme on le voit dans ses abondants remerciements et bibliographie en fin de volume. Ces révélations reviennent comme un boomerang intime, familial dans les rêves des deux amants. Adrian, le héros, est le petit-neveu d’une très belle combattante de l’UPA dont Daryna retrouve une photographie et qui sera trahie par son amant puis assassinée par les forces du NKVD soviétique en 1947.                  

        Daryna, journaliste documentariste qui travaille sur le sujet, se heurte depuis toujours au silence, même à celui de son propre père, intellectuel dissident qui a connu les persécutions par les Soviétiques russes et leurs complices intellectuels ukrainiens carriéristes terrorisés, ses chers collègues de l’après-1945. Elle se heurte aussi au refus de ses chefs de diffuser son film pour ne pas faire de vagues alors qu’il s’agit aujourd’hui pour eux de tourner la page, de s’occidentaliser, de consommer et de s’amuser. Leur amie peintre, idéaliste et à succès, épouse d’un député corrompu, mourra dans un accident de voiture suspect dans un Kyiv des beautiful people, opportunistes aux petites lâchetés, pris dans le tourbillon des fêtes libertines et des affaires louches. Or, même ces sexopolitains cachent en eux les soixante-dix ans d’humiliation que leur ont fait subir, notamment à leur langue et à leur dignité, les Russo-Soviétiques. 

         Il demeure que, comme dans le roman de Maria Matios, Daroussia la douce (que nous avons recensé dans revue-traversées.com, 15 mars 2023 et dans Soutien à l’Ukraine Résistante, éditions Syllepse, en ligne, n°21, Juillet 2023, pp.127-128) auquel se réfère Oxana, les années de l’insurrection contre l’URSS et la Pologne communistes sont enfin révélées, brisant le « fardeau du silence » de toute leur génération. Ces autrices s’approprient (reclaim) cette histoire, y compris avec ses faces sombres, noires, comme la cruauté inutile, sadique de chefs de maquis virilistes envers leurs subalternes au cœur de la forêt, sadisme semblable à celui des supplétifs ukrainiens du NKVD soviétique. Oxana dira que le but de son travail était de « donner un nom aux choses » et de « rassembler sa culture ». Il s’agit en effet d’un passé qui ne passe pas, comme dans les livres de Faulkner ou de Joyce et qui revient dans les rêves et les monologues intérieurs à demi conscients des deux amants qui forment la trame même du récit.

      On pourra dire qu’elle laisse dans l’ombre la guerre civile comme militaire entre Ukrainiens et Polonais en Volhynie qui est pourtant sa région d’origine, qu’elle idéalise avec la figure magnifique mais isolée de Rachel la situation des Juifs dans le conflit (voir là-dessus L’oiseau bariolé  de Jerzy Kosinski). De même, l’identité ruthène carpathique est sous-traitée, réduite à un dialecte. Par ailleurs, les enfants sont plutôt absents du récit alors que les petites filles cachent par jeu sous la terre leurs secrets brillants de pacotille, d’où l’image du titre. En avant-propos, Oxana prévient que « seuls les personnages sont inventés » pas les événements qui »peuvent encore advenir ». Les femmes se sortent bien de cette épreuve, libres et comme amantes, et comme sujets dans le monde du travail et comme combattantes. Non sans humour féroce contre un machisme encore prédominant. Elles apportent une touche colorée dans ce tableau gris quand il n’est pas noir. À quarante ans, elles rattrapent une jeunesse volée et retrouvent les traditions des femmes courageuses du passé qui leur transmettent in extremis les traditions hier interdites, littéraires comme populaires. Daryna, « femme de carrière », l’abandonnera à la fin du récit, se consacrant à quarante ans, à sa grossesse et à l’enfant qui vient et qui sera libre.

De la préface à l’édition tchèque : « (…) Le roman (mieux que l’histoire ou la sociologie) est par son optique même prédéterminé à « voir » l’homme, cet individu « perdu » à l’ère des catastrophes (…) qu’on peut sentir à travers toutes les sortes de simulacres accumulées entre nous et malgré toutes les distances d’espace et de temps ». 

Des dernières pages du livre où Adrian visionne le film de Daryna sur les restaurateurs d’icônes qui les débarrassent des dépôts avec une infinie attention comme le font les partisans dans la plus sérieuse des guerres et les chercheurs en archives pour en retrouver le sens : « c’est aussi du partisanisme, pensa alors Adrian, elle l’a bien vu. Travailler ainsi, comme le font les p’tits gars restaurateurs, avec un absolu sacrifice de soi, pour trois-quatre sous, uniquement par dévouement à ce qu’ils font. C’est le partisanisme à l’état pur, le sens même du partisanisme, comme cette voix libérée de toute parole et devenus pur gémissement instrumental. Elle l’avait bien deviné. Une femme éprise de sagesse dépasse de toute manière un homme sage, car elle a le don d’un sens supplémentaire, qui nous manque, son lien consubstantiel avec tout le vivant, sans considération de lieu ou de temps. »

Nour Cadour, Le Bleu de la mer s’est enfui, Les Carnets du Dessert de lune, Val-de-Reuil, 2023, 78 p., 15 €. 

Nour Cadour, Le Bleu de la mer s’est enfui, Les Carnets du Dessert de lune, Val-de-Reuil, 2023, 78 p., 15 €. 


Nour Cadour est médecin, peintre et écrivaine d’origine syrienne installée dans le sud de la France. Le Bleu de la mer, son recueil le plus récent, issu d’une résidence d’écriture, est un ouvrage composite, une fable à laquelle on pourra se laisser prendre, où il est question de la Syrie d’Assad, de la torture et d’un voyage-pélerinage au pays des aïeux. Tant de rappels de la réalité qui rendent bien difficile de démêler le vrai du faux. Alors, autant se laisser emporter par cette belle et tragique histoire d’amour entre une intellectuelle, poète à ses heures et un beau cordonnier nommé Sultan-Soleil qui gravait les poèmes de l’aimée sur les semelles des souliers.

Notre résistance à nous
c’étaient
la poésie
et l’artisanat,
les mots
et la beauté.
Il suffisait de lever le pied
pour voir s’y refléter le ciel 

La poétesse, présentée comme la mère de Nour Cadour, sera torturée, violée

Alors je les ai sentis, nue,
un à un,
en moi,
mon visage tourné vers mon citronnier.

Elle s’adresse à sa fille, censée rapporter ses propos,

Et te voilà ainsi
Fille-quai sans origine
de Femme-gare sans destination
à écouter mon histoire.

Demeure le souvenir de cet amour avec le cordonnier, enlevé puis disparu en prison,

J’ai cousu un rêve
avec sa peau
le pli de la nuit
entre ses cuisses
j’ai laissé couler
entre ses jambes
la tectonique des haines
les bourrasques des jugements.

L’évocation poétique de la mère et de son destin ne constitue qu’une première partie du Bleu de la mer s’est enfui. Elle est suivie par des pages de prose entremêlant le récit du voyage de l’auteur en Syrie et des lettres du cordonnier Riyad à sa bien-aimée, écrites en prison. Une deuxième partie qui complète et éclaire la première, comme ferait une postface.