Jean-Pierre OTTE, La moindre mesure du monde, L’Étoile des limites, 56 pages,  septembre 2023, 8 € 

Jean-Pierre OTTE, La moindre mesure du monde, L’Étoile des limites, 56 pages,  septembre 2023, 8 € 


  Que peut bien signifier prendre « la moindre mesure du monde » ? Sûrement se rapporter différemment à lui, mais comment ? « La moindre chose » veut dire, non une « chose moindre » (plus basse, plus faible, moins importante), mais plutôt : tout ce qui mérite d’être pris en considération (comme tous les détails comptent lors d’une enquête) ou vaut d’être examiné, si contingent ou particulier que ce puisse être. Comme s’il s’agissait plutôt de ne négliger aucun battement de cils d’un oeil, même si tous les regards ne se valent pas. Il y a bien l’idée d’une diminution, d’une abstention, d’une suspension en tout « moindre » (comme l’est l’intérêt qu’on écarte), mais aussi d’un soulagement (un moindre mal), du choix judicieux de s’en tenir à, de rabattre ses prétentions ou adapter la norme (comme on réduit la voilure pour prévenir les effets de la tempête). 

  L’auteur s’en explique en poète, en arpenteur de paysages, en homme méditatif (puisqu’il est tout cela), ainsi :

  « La moindre mesure du monde était à la fois nulle part et partout, dans une figure striée sur la plage, des téguments desséchés parmi les couteaux et les coques rejetés par les vagues, des empreintes de pattes palmées ou des pertuis qui signalaient les palourdes enfouies.

Et cette moindre mesure était aussi bien à éprouver sous la peau, dans l’atmosphère intérieure, quand l’esprit s’attachait à tel élément de l’ensemble ou à un événement dans ses particularités » (p.26)

   On voit que le loisir du promeneur est une tâche d’observation ou d’approfondissement; on devine que l’attachement aux plus humbles éléments du monde est à la fois simplification de l’expérience, et sophistication de son attention; on comprend que le « monde intérieur » est lui aussi concerné par cette ascèse, cette réduction hygiénique des évidences usuelles et des certitudes générales. Mais c’est bien le monde réel (dans son rassemblement concret, dans ses ressources et failles caractéristiques, dans son indépassable habitabilité aussi) qu’on sort ici vivre autrement – et cette « moindre mesure du monde » dit le monde réduit, non à sa plus simple ou plus sommaire, mais plutôt à sa plus propre expression ! L’intuition du poète est que le monde est à lui-même son propre et seul lieu de présence possible, qu’il ne peut pas, lui, se fuir lui-même, qu’il a ou est l’expérience de lui-même dans ses moindres détails, qu’il assume sa propre inscription dans l’espace et le temps parce que sa réalité n’en a pas d’autres ! C’est donc comme si l’on suivait ici le monde dans son ascèse à lui, cherchant en et avec lui la source dont il repart perpétuellement, l’accès par lequel il se rouvre indéfiniment à lui-même, le bureau d’accueil où se signale et vient s’inscrire sa propre expérience. 

  Cette « réduction » du monde à son noyau restreint, mais originaire, de présence objective rappelle – diraient les philosophes – la réduction phénoménologique (qui veut accueillir les manifestations du monde à et par la source pure et vraie de tous leurs aspects), mais la démarche de Jean-Pierre Otte s’en écarte résolument : d’une part parce que cette source des phénomènes est ici en eux (même si l’esprit en présence des choses est leur témoin), et d’autre part, surtout : ce n’est pas d’abord le langage qui mène la danse ici, mais bien l’expérience d’un corps vivant qui, précise la première page du livre (p.9), prend l’initiative d’un « égarement », qui va « marcher sans pensées le long d’un rivage », qui suspend les allées et venues des « images » de l’esprit en lui, qui mène et orchestre lui-même la « détente » de sa « disponibilité » ! Ici, donc, contrairement à l’effort philosophique, le discours poétique ne fera que raconter, après-coup, une réduction (du monde à sa présence significative) que lui-même (le discours) n’aura pas conduite ! Ainsi, c’est Jean-Pierre Otte en personne, non d’abord sa parole, qui mène à bien cet exercice de lucide égarement, visant à « permettre la présence au réel du monde ».

   On l’y suivra, en quatre brefs mouvements, avec émotion et fruit, depuis un départ en train de nuit vers la côte (on ne saura pas quelle est la « petite ville balnéaire » où il arrive avant l’aube, mais la boucle pédestre s’y achèvera aussi) jusqu’au redépart – vagabonde escapade que la dernière page résume ainsi :

 » … je regagnai la gare dont les grandes fenêtres reflétaient le soleil de fin de jour avec des rougeoiements clairs à la barre de l’horizon. J’allai d’un pas égal, me délestant de tout au fur et à mesure« (p.45) 

   La familière expression « au fur et à mesure » semble ici désannoblir en souriant cette assez solennelle « moindre mesure du monde » du titre. Comme le dit cet un peu baroque « fur » (qui déforme « forum », comme un bal de places à parcourir), des états de présence se succèdent ici comme les étals d’un marché, ou comme les prix de ce qu’ils proposent. La promenade décalée avait bien ce simple but : « inaugurer la journée des yeux fertiles » en arpentant le monde des réelles places du monde.

  Le lecteur verra l’auteur y faire danser naturellement son ombre (et méditer sur une nuit signant paradoxalement la fin des ombres), puis suivre la danse propre des nuages (réduisant leur apparente fixité à leurs superposées errances, à la compensation perspective de leurs développements), ou celle des algues sous le retour au rivage des rouleaux. Il l’entendra en une conversation avec lui-même « dégagée de toute idée d’imposer une idée », devant une salle de restaurant encore vide, où tables et chaises dessinent déjà en creux, entre et sur elles, la convivialité qu’elles logeront. Il admirera l’auteur d’apprendre à percevoir le réel  tel que celui-ci n’est pas encore passé par lui, tel aussi que le poète ne se le sera cette fois pas, par rêveries et préjugés, pré-mâché. Il y accompagnera un animateur intérieur de prodiges :  

 « Si une frontière existe quelque part entre ce qui est ordinaire et ce qui ne l’est pas, comment savoir de quel côté on se trouve par rapport à elle ? » (p.25)

   Il le sentira buter sur les murs temporels de l’enfance, murs de la plus compacte des brumes, en revoir comme en rêve quelques souvenirs justement parce qu’à cette époque d’elle-même une vie ne pouvait que se rêver (p.33). Et snober un « irréel » un peu asphyxiant ou restrictif, au strict profit d’autres manières d’être réel ! L’eau du sens maintiendra mieux en elle l’éclat de signes de présence qui sècheraient bien vite, « ternes et terreux », si l’on en retirait les cailloux immergés :

  « De la même manière, quand la matière ne fait pas défaut, il faut que le langage roule sur les motifs pour en libérer l’aspect versatile, le charme chatoyant » (p.35)

  Et, puisque « c’était de l’accès à sa propre présence dont il était question », on laissera le lecteur témoin de cet étrange et rare effort de trouver l’escalier du dedans – celui qui hiérarchise naturellement les degrés de l’accès nouveau à soi – toujours en présence ici de filles et de femmes croisées (les hommes ne portent pas sur eux le mode d’emploi de leur être, et leur présence n’apprendra rien sur celle du monde !), comme cette « jeune fille vaporeuse, qui devait sans doute le plus clair de sa féminité à une détermination innocente, ou à quelque chose d’irréfléchi, de rêvé et de fier » (p.37), ou cette femme (« au chignon serré d’un élastique rouge », p.43) dont la « nudité » sur le sable, « dépouillée de toute substance érotique« , apparaît à l’auteur comme « le seul prolongement à la ligne invisible qui nous relie au mystère (et aussi bien à l’absence de mystère) » ! 

    Les virtuoses de la présence donnée sont rares, même chez les poètes. Jean-Pierre Otte – qu’on lira plus longuement dans « Mes anticorps » (Le Temps qu’il fait, 2023) et « L’immunité merveilleuse«  (Sans escale, 2024), ses deux remarquables récents ouvrages – est du lot, avec, je crois, deux contemporains de même force : Jacquy Gil et Joël-Claude Meffre – nous rendant sensible, dans « l’effacement de soi », cette disponibilité du monde à lui-même qui est le plus pédagogue des mystères, la plus fraternelle des énigmes. 

Laurent Grison, L’archipel des incandescences, hommage à Xavier Grall, suivi de La femme debout, Collection Arcane, Sémaphore Éditions, 89 pages, avril 2025, 15€

Laurent Grison, L’archipel des incandescences, hommage à Xavier Grall, suivi de La femme debout, Collection Arcane, Sémaphore Éditions, 89 pages, avril 2025, 15€


Le travail littéraire ou artistique de Laurent Grison consiste à interroger les frontières entre ces diverses formes d’expression. Il se situe à la charnière où écrire, peindre, dessiner joignent leurs racines, confondent leurs propriétés pour interroger le lecteur ou le spectateur. 

Avec « L’archipel des incandescences », il ne procède pas autrement. L’hommage au poète Xavier Grall, irradie sur l’ensemble des poètes qu’aimait l’écrivain Breton: Rimbaud en particulier.  

« Hère hirsute errant
poète dévoré par l’inconnu
tu es un sourcier des mots
qui écrit à même la roche » P11

Voilà qui me fait découvrir l’essence de l’écriture poétique de Grall. Comme révélée, telle un ruisseau, accessible à tous par sa limpidité sauvage. 

« tes mots rebelles
défient sans crainte
l’orage des signes
et le renversement des temps. »

La poésie de Grall est infiniment lié à la Bretagne, « archipel des incandescences ». Non pas une image fixée une fois pour toute mais au contraire inscrite dans et par les éléments naturels et ce qu’ils disent des humains qui habitent et aiment ces terres. 

« toi tu penses que la question
du salut de l’âme
est trop essentielle
pour ne pas être posée » P25

Laurent Grison aborde d’une manière élégante l’aspect mystique qui semble embrasser l’écriture du poète Xavier Grall. 

« affleurement de granit
sur les sols érodés
effleurement de sagesse
sur les phrases simple » P30

Pour accompagner ses textes, les amplifier, les oeuvres peintes, gravées ou dessinées de Laurent Grison suivent une autre voie où les mots ne sont encore que des signes, où les traits rêvent de s’écrire. Le visage qui ouvre le livre et ferme la première partie du livre est peut-être celui du poète, celui d’un Christ, celui d’un homme que la vie ravine tant elle est parcourue et questionnée. L’errance laisse quelques blessures certes mais celles-ci ont le pouvoir de nous éclairer sur notre humanité et ce qu’elle est en train de devenir si l’on ne s’intéresse plus à la fragilité, la fugacité.

La deuxième partie de ce livre est également une sorte d’hommage. Elle est dédicacée à Michèle Lescoat. 

Si le titre fait référence aux sculptures et dessins préparatoires de Giacometti dans mon esprit, je prends conscience que le poète parle d’une rencontre personnelle, la gardienne d’un lieu, La Maison d’Hippolyte dans le Finistère.

« la femme debout garde
comme un trésor
dans une disposition
qu’elle seule maîtrise
ce qui est beau et se voit
comme ce qui peut être laid et
ne se voit pas

le bien entendu et le malentendu
le fait et le défait

le dit et le non-dit
l’insolite aussi » P55

Grâce à ces quelques vers, Laurent Grison invoque les Pythies et autres gardiennes de temples, femmes d’oracles, femmes de grandes décisions, femmes de l’ombre, magiciennes qui personnifient les éléments naturels, vents, marées, rivières dont elles apprivoisent le cours ou au contraire libèrent la force. La femme debout est tout cela. L’écriture poétique voyage en ces eaux et fait oeuvre de résistance. 

« la femme debout dort peu
chaque nuit elle voudrait percer
dans la solitude de l’ombre
les mystères de la physique quantique

la femme debout lit et relit
puis oublie
et recommence le lendemain
en refusant d’abandonner » P61

La force d’une oeuvre poétique trouve parfois ses racines en des lieux, ici le Finistère. En ces lieux se rencontrent presque toujours des humains en mesure de partager avec force leur amour, leurs fascinations. Ce livre est un hommage à ces hommes et ces femmes « debout ». 

Santiago Montobbio, La libertad de la poesía, Onix Editor, Barcelona, €24.00. 

Santiago Montobbio, La libertad de la poesía, Onix Editor, Colección:Nueva Bilblioteca Intima, Barcelona, 728p, €24.00. 


Dans un des premiers textes de ce nouveau recueil de Santiago Montobbio, il dit « Ceci n’est pas un poème, je le sais / ceci, je ne sais pas ce que c’est ». Et, de fait, dans le domaine de la poésie, l’édition d’un volume de plus de 700 pages est un phénomène suffisamment exceptionnel pour que se pose la question de sa nature. Quand on relit les poèmes de la première période de l’écriture de Santiago Montobbio, comme Hospital de Inocentes, son premier, fulgurant, recueil, de 1989, on se rend compte du chemin parcouru depuis cette explosion de rythmes, de sons, d’images, associant dans un subtil équilibre humour juvénile, érudition littéraire et interrogations métaphysiques. La libertad de la poesía n’est en effet sans doute pas un recueil de poèmes, au premier chef peut-être parce que le point de vue n’est en rien distancé. Santiago Montobbio nous parle de Santiago Montobbio et nous fait pénétrer dans son environnement naturel, d’une part, avec quelques lieux emblématiques de son existence dans les quinze mois qui séparent le premier du dernier des textes du recueil (juillet 2021-octobre 2022), et littéraire d’autre part, souvent avec des textes en prose portant sur ses lectures et relectures. La libertad de la poesía n’est pas pour autant un journal intime, parce que l’auteur, bien qu’omniprésent, n’est jamais trivial ou anecdotique et ses textes sont plus des micro-épiphanies que des chroniques du quotidien. 

Environnement naturel et environnement littéraire sont liés : Santiago Montobbio dit que « la campagne […] est aussi un livre. Libre et livre. Libre comme un livre ». Le recueil est donc à la fois une communion, une libération et une célébration. Ce qui a changé aussi depuis les premiers recueils de Santiago Montobbio, c’est que La libertad de la poesía est tout entier empreint de joie de vivre.  C’est une ode aux bonheurs de la nature (les arbres, les oiseaux, la lune) et de la littérature (les poèmes, les livres, les bibliothèques, les librairies). Toutefois, si on ne peut se résoudre aisément à amalgamer poésie et noirceur d’âme, il est difficile pour autant qu’un recueil de plusieurs milliers de poèmes puisse n’être qu’une célébration de la vie. 

Il y a dans La libertad de la poesía, au-delà de l’évocation, une dimension panthéiste. Si le poète évoque tellement les petits bonheurs de la contemplation du monde, c’est qu’il veut être « l’air, les champs », même « le bruit de l’air entre les arbres », comme si cette communion épiphanique quotidienne était un moyen, voire le moyen, de se prouver qu’il vit. Celui qui, dans Hospital de inocentes, cherchait à « passer […] du silence à l’oubli » ou qui se fabriquait « chaque jour / quelques peu vraisemblables stratagèmes qui m’aident / à feindre demain encore que je suis vivant », chante désormais « la belle lune pâle » qui « se montre le soir / sur le mur et entre les pins. Je la vois et je sens / qu’elle réclame un poème. Qui dise et certifie / que je suis vivant ». On trouve ailleurs le cri « Poésie, ne m’abandonne pas dans la tristesse et la fin ». Et ce cri ne peut qu’éveiller en chacun les angoisses bien naturelles devant le temps qui s’écoule et s’approche inexorablement de son terme. D’où la récurrence des évocations de l’air, de l’ouverture, d’où aussi l’importance donnée à l’écriture, même au sens premier du terme : « Un / poème commence, commence toujours, il ne s’arrête jamais ». De même, les écrivains qu’on lit avec plaisir sont tout aussi vivants que nous, puisqu’ils sont en nous. On pourra reprendre un exemple du recueil : Homère a nourri Joyce, Homère et Joyce ont nourri Sabato, Homère, Joyce et Sabato nourrissent Montobbio. 

L’une des nombreuses références citées par Santiago Montobbio est le roman Fortune de Joseph Conrad. Un critique ayant reproché à l’écrivain l’excessive longueur de son roman, Conrad avait répondu que tout roman peut tenir en trois termes, « ils sont nés, ils ont souffert, ils sont morts » et que le travail d’écriture était justement de créer, à partir de ce schéma narratif de base, un univers propre, grâce à détails et ornements. Et c’est justement dans ce hiatus entre trame et roman accompli que se situe la littérature. Si La libertad de la poesía a, comme recueil de poèmes, la singularité de sa longueur, c’est un témoignage important sur le retour heureux et simple à une vie « normale » après le confinement de 2020, sur la célébration de la beauté de la vie dans les villages de Catalogne, les villes de villégiature balnéaire et Barcelone, dont la présence est dans ce recueil plus prégnante que jamais peut-être (les rues, les jardins, les immeubles de Gaudí), ainsi que sur le paysage culturel intime d’un poète grand lecteur. 

Lyonel Trouillot, Malséance, Atlantiques déchaînés, Selles-sur-Cher, 2023, 58 p., 10 €. 

Lyonel Trouillot, Malséance, Atlantiques déchaînés, Selles-sur-Cher, 2023, 58 p., 10 €. 


Je confesse délit d’incohérence et me soigne 

en grattant tout masque jusqu’à l’os 

le squelette ne ment jamais.

Lyonel Trouillot, né en 1956, est un romancier et poète haïtien qui enseigne la littérature à Port-au-Prince où il anime par ailleurs une association littéraire, « Atelier jeudi soir ». Auteur d’une imposante bibliographie, française et créole, ses romans en français sont publiés chez Actes-Sud depuis Thérèse en mille morceaux (2000). La poésie, comme l’on sait, s’édite moins facilement ; les recueils de Trouillot sont parus chez divers éditeurs en Haïti comme en France. Deux recueils, Moi/Mwen et Malséance, ont paru en 2023 chez Atlantiques déchaînés, jeune maison d’édition qui produit de beaux livres au format 11×21,4 cm. Depuis la récente disparition de Frankétienne (1936-2025), Trouillot fait désormais figure de doyen de la littérature haïtienne. 

Malséance est un recueil bref – 32 pages de poèmes – mais que l’on peut dire tragique. Laurent Gaudé qui a donné la préface souligne l’importance chez Trouillot de la fraternité avec quelques grands auteurs : haïtiens comme Georges Castéra, Syto Cavé, René Philoctète et bien sûr Frankétienne ; français comme Rimbaud, Baudelaire, Michaux ; américains comme Russel Banks, Allen Ginsberg. Quant à Malséance, Gaudé y voit à juste titre un « recueil sur l’âge ». De fait, le spectre de la mort ne cesse de hanter ces pages.

Rue-de-L’enterrement
est-ce moi qu’on acclame
qui joue le rôle du mort
dernier rôle
et plus beau costume
moi qui marche sur le dos dans une cabane
en bois de chêne
suivi d’un cortège d’araignées
noires et blanches ?

On aura noté ce qui marque sans doute le plus dans la poésie de Trouillot, l’originalité de ses métaphores, la « cabane en bois de chêne », le « cortège d’araignées ». 

La vie, l’espoir se déclinent au passé : j’ai aimé des Alices n’ayant pas eu accès au pays des merveilles […] la nuit je m’arrêtai pour écrire des chansons avec des inconnus et par elles j’adviens d’espérances humaines.

Quant à Haïti et ses volcans il sont assimilés à un bossu déjà moribond ; on lui rend les honneurs dûs à un pauvre fou.

Honneur à toi bossu petite île montagneuse qui va chercher de l’eau ta soif est bonne et s’il te faut mourir c’est dignement et sans blabla que les routes saluent la sagesse du fou qui pour ne rien demander porte sa tombe sur son dos.

Lucide, Trouillot ne pas compte sur les ONG pour améliorer la situation :

je viens d’un pays asphyxié tailladé
livré aux Colomb de banlieue qui viennent y doubler leur salaire

Seul le dernier poème marque un sursaut d’optimisme – le baiser n’est jamais volé / c’est l’absence de baisers qui vole aux lèvres un temps précieux – et un encouragement à la résistance.

j’aime le mot chemin
je le longe sans savoir
quel rite de passage tel un piège sur le bas-côté
me rappellera à chaque pas à mon devoir de dissidence.
Mais les malheurs d’Haïti sont si grands…  

Cécile A. HOLDBAN &  Hervé MICOLET – Juin ivre, Juin réel – , huit monotypes de Cécile A. Holdban, Éditions La Part Commune, 60 pages, avril 2025, 13,90 €

Cécile A. HOLDBAN &  Hervé MICOLET – Juin ivre, Juin réel – , huit monotypes de Cécile A. Holdban, Éditions La Part Commune, 60 pages, avril 2025, 13,90 €


 Pourquoi deux auteurs pour célébrer Juin ? C’est que, si tout mois est astronomiquement double, Juin l’est différemment des autres. Tout mois de l’année, en effet, voit ses levers de soleil chevaucher deux constellations du zodiaque : deux-tiers de temps pour le signe qu’il termine, un tiers de celui qu’il étrenne. Mais Juin, voilà, est fait de deux tiers de printemps – son moment Gémeaux – et d’un tiers d’été – son moment Cancer : en lui se joue le sort de la plénitude (comme en décembre, seul autre mois aussi ambivalemment riche, qui, achevant le Sagittaire, voit mourir le lièvre dionysien de l’automne, et, entamant le Capricorne, voit naître la salamandre vulcanienne de l’hiver, se joue la grandeur du temps, ou l’avenir de l’adieu. C’est le jour de Perséphone, ou Coré, qui s’ouvre alors, pour une saison, la porte sombre de la terre)

                               » ô

Juin, cher souvenir, je te sais

le mois des grands jours,

véritablement le grand mois

dans la jeunesse de la terre

et du ciel, jusque quand

le soleil est au plus haut du ciel,

si du temps nous est de reste,

et que nous vivons deux fois l’an

le meilleur des jours, celui

de toi, Coré, puis celui de Juin

dans sa gloire la plus grande  » (Hervé Micolet, p.22)

 En juin, la vie (sous les Poissons, le Bélier, le Taureau) est pour l’essentiel faite, menée à bien : elle a donné ce qu’elle devait. Reste à la penser.  Et les Gémeaux sont comme l’arpège (virtuose, cérébral, un peu défensif) de la vie donnée, son exercice déjà un peu distancié, comme le Cancer qui finira Juin cherche déjà, dans sa carapace un peu rêveuse, son étrange « armure » de « trilles », à protéger la vie du trop de soleil qui s’annonce : son silence (ou son murmure doux, enveloppant, un peu indidieux) vient comme recouvrir ou emballer la parole annuelle de la vie, et l’on sent bien qu’une telle coquille du devenir a l’ambivalence de ce qui limite et heureusement circonscrit la neuve poussée des choses, mais pourrait aussi, à l’occasion, proliférer elle-même, prospérer pour son propre compte, jouer à la dotation malheureuse d’une fécondité de métastases. Juin est compliqué, Juin a la réussite subtile, et le fanion métissé, alors qu’il y a des mois simples, « carrés », à l’essor un peu bébête, comme Mai. Mai n’est que l’acmé du printemps, fait du Taureau (où la vie se plaît sans nuances à son travail, et travaille sans recul à son plaisir) et des Gémeaux (de leur début heureux, celui des prises de contact maximales et optimales de la Nature avec elle-même, qui n’aura jamais si bien entre-communiqué, où l’élan créateur qui résout constamment les tensions est la  pensée suffisante, qui ne s’examine pas encore elle-même). Juin, à l’inverse, se regarde s’accomplir, entrevoit de quel opaque et monstrueux travail de maturation de la terre sa vitalité est venue, et se demande si sa si somptueuse surface est bien méritée !   

                               « Après

que les semences furent gardées

dans l’obscurité, la Surface

un moment triomphale

jusqu’au Solstice d’été, peut-être,

est avide de s’éjouir et pure vigueur

quasi, avec d’âcres senteurs

& les premières mouches viandardes

& un duvet émis dans l’air, comme

de plumes de poules dont voici

les carcasses. Nature ne cache pas

que sa reverdie se replante

dans un cimetière plus qu’immense,

si que le fastueux printemps

est la véritable fête des Morts.

Dans le règne heureux

où les ombres reviennent,

le jour de Coré, la Fille au jour 

J, ce n’est donc qu’un interrègne

dont Juin est le prince ivre,

puis après certainement

tout décline et dépérit,

et pour une heure d’aise

voici bien des ténèbres,

le salaire de ce péché mortel,

la jouissance … » (Hervé Micolet, p.18-19)

Cécile Holdban caractérise, elle, « Juin réel » comme l’enfant pour « toujours », comme courant devenu directement vie, comme l’innocence réussie et affichant complet, ou la folle et brouillonne plénitude de se former une fois pour toutes :

« Courant brouillon, berges sans repos
lieu de tous les spectacles
silence, si l’on sait le surprendre
le fleuve est notre oreille
de la source à l’embouchure
il fleurit sans raison dans ses ronds d’eau
et fête juin réel :
l’enfant pour toujours » (Cécile Holdban, p.41)

Or, bien sûr, il n’existe pas d’enfant pour toujours, sinon illusoirement dans le rêve (où, en nous, ce qui n’a pas grandi tient seul les commandes) et marginalement dans l’art (où l’oeuvre fait grandir, mais hors d’elle et pour d’autres, les « percepts » et les « affects » – comme disait Deleuze – qui dépassent ceux qu’ils atteignent, et ne les instruisent que des forces qui leur survivront). Le prodigieux Juin, oui, mais pour quoi faire ? (« Juin appelle le miracle,/ mais de quel assemblage ? », p.44), et, quand la Nature se surpasse ainsi elle-même, s’adressant « réellement » à qui ? (« cette voix, c’est son aire, son heure,/ c’est la question du jour à la nuit/ de Socrate à la mort/ de la langue au silence,/ et je veille/ pour l’entendre encore,/ et je veux dans ses trilles ouvertes/ fabriquer mon armure« , p.44). Le formidable Juin, devine Cécile Holdban, ne s’adresse qu’à ce qu’il dépasse, et cet amour réussi que la vie terrestre y a pour elle-même ne peut ni soutenir ni consoler nos propres élans d’amour, tous par contraste hétéronomes, particuliers, irréversibles. D’où la mélancolie sans issue de cette supplique à la Plénitude, elle auto-suffisante, sise en tous les » visages », et toujours sûrement cyclique, de Juin :

« Parle-moi, cher silence,
puisque le monde parle,
parle-moi quand celui que j’aime ne répond pas,
parle-moi surtout quand je n’entends
que l’écho de la grande angoisse
et du vent des vieux siècles 
parle-moi, quand
l’oiseau de proie qui tourne sur le pré
ni même la piéride ne me prêtent visage,
parle-moi lorsque l’arbre que je nomme
ne vient plus à ma rencontre,
que les étoiles ne rient pas,
que les enfants vieillissent
parle-moi, dis-moi vite,
car près de moi enfle une pierre,
c’est la pierre des rumeurs,
et elle devient un mal
qui ne se soulève pas, et la beauté s’y brise
et nous n’y pouvons rien » (Cécile Holdban, p.50)

Il fallait bien deux poètes pour établir Juin dans son impétueuse et un peu menaçante splendeur, et deux excellents, comme il le méritait.