Barbara Auzou, La réconciliation, Cinquante variations autour de La Vague de Camille Claudel, préface de Xavier Bordes, L’Harmattan, collection Poètes des cinq continents, 63 pages, 10€
Dans la préface, Xavier Bordes fait allusion à l’estampe de Hokusai « La Grande Vague de Kanagawa » publiée en 1830 qui a inspiré l’artiste française pour réaliser sa propre oeuvre: «La Vague ou Les Baigneuses » datée avec incertitude entre 1897 et 1903. En regardant les deux chef-d’oeuvres, il est intéressant de voir comme Camille Claudel s’est approprié le thème pour en faire une histoire toute personnelle. Le tsunami auquel la sculptrice nous invite est d’un autre ordre. La vague est sur le point telle une grande main, de cueillir les trois baigneuses presque insouciantes et dansant sans tenir compte semble-t-il, du danger. La Vague de Camille Claudel est un raz de marée sentimental, amoureux.
Katsushika Hokusai, Public domain, via Wikimedia Commons
Barbara Auzou à son tour interprète et modifie à sa guise la symbolique de l’oeuvre en comprenant que l’impact d’une telle oeuvre sur la vie de qui la regarde et s’interroge sur le sort qui a été réservé à Camille Claudel, est terrible. Il faut bien en proposer 50 variations pour parvenir à La réconciliation avec la vie, avec l’amour et ses propres passions. 50 textes pour évoquer la richesse de l’oeuvre.
Le choix des matériaux semi-précieux tel le marbre-onyx sont à même de représenter la fulgurante et luxuriante volupté de la vague ainsi que pour les figurines, le bronze.
Barbara Auzou choisit ses mots avec finesse et sculpte ses phrases. Elle développe ainsi la qualité de sa propre vision et interprétation de l’oeuvre de Camille Claudel.
L’expression artistique, tel « un cri primal », permettrait à celui ou celle qui le pousse une sorte de délivrance car il permet l’extériorisation d’une douleur psychologique. Les deux femmes se retrouvent sur ce point-là, corps et âmes pour un même geste et élan poétique
« elle célèbre l’énigme du monde »
« à la porte où s’usent ses mains elle en appelle à la docilité ronde de la réconciliation accroche à la facette contrariée de la lune le précieux appui de l’eau l’embrun de mille insectes soudain s’essaie aux syllabes du monde
– et c’est un cri primal où je la rejoins »
Barbara Auzou a conscience du travail physique, de l’effort matériel qu’implique la création artistique en particulier pour une femme dans un monde artistique principalement dominé par les hommes.
« mains comme des mots seins comme des siècles
femme comme quelque chose soudain qui va fondre
dans l’effort qu’accomplit le bras pour aller au jusqu’au don »
Le travail d’analyse entamé par Auzou implique un regard neuf, une imagination capable de faire confiance à l’émotion et à l’irrationnel. Il désigne avec pudeur tous les points sensibles qui réunissent la poète et la sculptrice. Et finalement Barbara Auzou propose de nouvelles résonances, un rythme plus personnel à la Vague qui devient poème.
son galbe ému qui va de l’obscur à la lumière au bord dirait-on d’une source qui détiendrait le secret feuillu de la toute première caresse la montée des sèves dans la soif et le simple froissement des silences un soleil passe et serre bleue l’eau remise dans la paume de sa place »
Quelques jours avant la lecture de ce recueil, j’avais parcouru avec admiration un petit livre japonais reprenant toutes les manières graphiques de représenter « les flots ». Quelques centaines d’exemples pour évoquer les milles manières qu’a la vague de se déployer. Signes et symboles, alphabet du dessinateur sorti du contexte des oeuvres remarquables qui ont nourri les imaginations. Je me suis demandé si les variations autour de la vague de Camille Claudel proposées par Barbara Auzou avaient un désir semblable à celui qui a décliné avec précision le langage des flots. Inventer ou répertorier un langage bien particulier, sensible et complet. Un fait est certain : les déclinaisons de Barbara Auzou opèrent une réconciliation. La plus importante peut-être. La réconciliation avec soi-même, avec ce qu’on ressent de personnel, d’intime face à une oeuvre. Il faut faire confiance à son coeur.
« la mer loin comme un voyage poignante sous la main cherche soudain la verte lumière l’olive douce de la vague
rebondissant en son doublon le crie au creux de l’or couvert de mousse
Jeanne Champel Grenier, UN TRAIN POUR ODESSA, Editions France Libris-ISBN 9 782382 682302-Réédition 2022
au profit de « La Voix de L’Enfant »Urgence Ukraine
Je laisserai les volets clos et je n’ouvrirai pas la porte, de peur que le souvenir resté ne s’en aille avec le vent. Pierre Louÿs ( Les chansons de Bilitis)
Ce petit recueil, grand de par sa profondeur, ses descriptions si poétiques qui restituent à merveille l’âme slave dans sa nostalgie, ses exubérances, avait été rédigé une première fois en 2014, édité en 2015, il vient d’être réédité à cause de l’affreuse guerre qui sévit en Ukraine.
Anne, personnage imaginaire, avait toujours été attirée par l’Ukraine, ce vieux territoire fier de ses traditions, perpétuellement partagé entre autonomie et dépendance vis-à-vis de la Russie. Elle décide donc de partir dans un train un peu comme moi, hésitant, c’était une énorme fermeture éclair noire métallique qui ouvrait le manteau blanc.
Elle écrit à son amie marseillaise pour lui raconter son voyage vers Odessa et l’aventure exaltante qu’elle y vivra. Et déjà, dans sa première lettre, la voyageuse relate: l’armée dans tout le pays est sur les dents, des bruits de bottes et de kalachnikov; l’Ukraine s’échauffe, on attend toujours l’aide de l’Ouest.
Avec elle nous cheminons sur la route d’Odessa: un périple qui épouse les paysages, les odeurs, les sons : dans la taïga et sur la neige / mon esprit glisse comme un traineau / la terre figée dans ses sabots / a d’étranges sanglots, les habitudes : ici le gel se porte en bandoulière les traditions, par exemple, au moment de passer le seuil d’une maison ce lieu est considéré comme maléfique, on ne s’y attarde pas, mais sitôt entré, on partage un morceau de pain trempé dans du sel, une coutume de bienvenue.
La plume de J. Champel Grenier est un délice, que de belles images au travers desquelles
les poètes / se demandent comment /attacher leurs chimères/ aux crinières du vent. !
Anne, le personnage principal, est aussi poète ; elle rencontre dans son périple un groupe de chanteurs et danseurs; elle va y être admise et partir en tournée avec eux.
Au sein de cette formation, un certain Nikholaï va très vite retenir son attention, ce dernier adorait les oiseaux et il lui arrivait de se lever tôt le matin pour les écouter et même les enregistrer, il écrivait certains textes du groupe. Entre ce poète très sensible et Anne un grand amour naît: c’était les caresses brûlantes, les baisers inouïs, c’était les frissons sur la peau et les étincelles sur la chair, c’était le chant neuf de l’amour qui transforme les hommes en dieux.
Nous ne dirons rien sur le déroulement de cette puissante passion ni sur la disparition de Nikholaï, laissons le lecteur découvrir l’étonnante et inattendue fin de cette longue nouvelle. Toutefois, cette passion va conduire Anne dans un camp soviétique de Sibérie orientale: mes premiers pas en enfer débutèrent la nuit de l’arrivée…
Elle va connaître horreurs et persécutions: un moscovite lui murmura aussitôt: silence ou c’est la piqûre dans le dos, ces affreusessi douloureuses ponctions lombaires faites pour justifier l’état de »folie » du sujet, donc son internement. Dorénavant Anne ne va avoir qu’un seul but : survivre, s’obligeant jour et nuit àréciter mentalement tous les textes et poèmes qu’elle connaissait pour nourrir sa mémoire, seule condition de salut : mon cerveau devint une véritable machine de guerre : au secours Apollinaire, Rimbaud, Hugo, Baudelaire !
Un matin, un officier vint lui dire qu’elle était libérée : je savais que j’allais passer le reste de mes jours à m’interroger sur Nikholaï. Elle se souvient des poèmes chantés avec lui, Les poètes du Levant / laissent des traces de pas le long des routes de sang. Il est en elle: Je conservais son visage comme une icône, à l’abri dans un coin de mon cœur. Il avait disparu emportant sa part d’ombre…Pourquoi ? Laissons le lecteur découvrir ce mystère.
Comme l’écrit l’excellent poète Claude Luezior qui a rédigé la quatrième de couverture: Anne a survécu dans des conditions innommables. Nous apprenons sous sa plume qu’une partie de la famille catalane maternelle de l’auteure, est partie en Russie au moment de la révolution espagnole contre Franco en 39 et que l’autre partie s’est réfugiée en France.
Ce livre est illustré d’aquarelles et de nombreux superbes poèmes inédits de Jeanne Champel Grenier. D’où peut-être ce mélange de nostalgie, de langueur et de fougue solaire qui animent ce précieux recueil vendu par l’auteure dans un élan du cœur, au profit de « La Voix de l’Enfant- URGENCE UKRAINE »
Souhaitons que tous ces enfants puissent vite retrouver l’Ukraine, leur pays pacifié, paix et calme salutaires selon la phrase de Pablo Neruda qui termine ce beau recueil :
Et quand le monde enfin viendra d’être lavé / alors de nouveaux yeux naîtrons dans la fontaine / et le blé poussera sans que coulent les larmes.
Claude Luezior, Sur les franges de l’essentiel, suivi de Écriture, Éditions Traversée,ISBN 9782931077047, 126 pages, 2022, 25€.
L’étoile la plus lointaine jamais détectée se situe à plus de 28 milliards d’années-lumière. Est-ce à ce niveau qu’il faut situer les franges de l’essentiel en sachant que l’étoile brillait déjà alors que notre univers n’était âgé que de 900 millions d’années et que pour nous parvenir la lumière de cette étoile a mis 12,9 milliards d’années. Il y a de quoi attraper le vertige pourtant, il faut l’admettre la poésie sous toutes ses formes agit souvent sur nous comme l’un de ces puissants télescopes. Elle transforme, bouscule nos appréhensions les plus diverses.
D’une certaine manière, dans la première partie de ce livre, Claude Luezior tente de circonscrire le domaine de la poésie, de guider son lecteur tout en guidant aussi celui qui écrit, transcrit, laisse une trace et crée. Il est bien question de marquer le temps, de s’inscrire aussi en un lieu que le poète déterminera lui-même après bien des questionnements et la résolution ou pas de bien des énigmes. Une trace sur le point de devenir écriture, parole écrite, « Juste pour ne pas se diluer tout à fait dans les tombes: passer plus loin, prendre la barque de l’Éternel, se confronter à Osiris. »
Au-delà de la question de trace, se pose aussi celle de la mémoire, de l’intérêt semble-t-il pour les homo sapiens que nous sommes de marquer les lieux de notre présence, de laisser un message, de transmettre par delà les générations une histoire.
« traduire comme un combat aux heures carnassières pour une conscience au-delà de l’artificiel »
Plus loin, je lis:
« trajectoire au-delà du détail au-delà du périssable »
Chez Luezior, je devine un attrait particulier pour la peinture, l’art pictural où l’artiste parvient à s’exprimer sans mot, simplement en les remplaçant par des couleurs, des formes sombres, obscures ou éclaboussées de lumière. Une grande partie de sa poésie s’attache à révéler ces liens d’amour entre ces diverses formes artistiques. Il insiste sur le plaisir matériel et charnelle de l’écriture. La poésie est aussi posée comme un acte.
Cet aspect de la poésie devenue geste créateur implique souvent une prise de position claire. Le créateur ne peut semble-t-il ignorer ou feindre d’ignorer ce qui se passe sous son nez, il a à prendre parti, se prononcer impérativement. Peut-il encore choisir le retrait et s’abstenir de proférer un jugement immédiat sans voir sa poésie se faire ranger parmi les expressions désuètes, absurdes, d’un autre temps? Peut-il encore proposer une autre configuration du temps « dans un monde où règne désormais la nanoseconde en sa dictature subtile »?
N’oublions pas non plus que la création poétique est un acte de résistance pour Luezior,
« Un refuge de mes délires, réceptacle pour naufragé à bout de houle (…) crique à mes égarements, ancrage qui vacille, caverne quand se figent les stalactites comme autant de points d’exclamation, voici mon refus d’être ce que vous attendiez de moi. »
« Le langage comme outil formidable de l’évolution » La créativité est « comme tatouée à l’âme, chevillée au corps ». Elle force la prise de conscience.
« Sur une route du sang, à défaut de soie, le grandissime Alexandre, Attila et Gengis Khan
Noire ou bubonique la peste s’est donnée du mal pour mieux faire. »
Écrire est aussi et surtout un acte de foi et d’amour, pour Claude Luezior. C’est ce que l’on découvre aussi dans la seconde partie de ce livre intitulée « Écritures ». Fait-il allusion par ce titre aux Saintes Écritures qui « dans le langage chrétien sont les paroles écrites et dites par les saints hommes de Dieu inspirés par le Saint-Esprit. »?
Je perçois plutôt ici un clin d’oeil humoristique de la part du poète qui ne se prend jamais pour un saint homme mais dont l’inspiration est d’ordre magique, fantastique. La poésie est jeux d’esprit, jeux de mots et manipulations joyeuses et amoureuses de la syntaxe. Elle est loin de s’adresser uniquement à quelques érudits, c’est le désir et la réussite de Claude Luezior.
Jean-Louis Coatrieux, vous êtes publié aux éditions La Part Commune, Apogée et Riveneuve. Vous avez écrit une trentaine de livres d’une grande variété, aussi bien des livres de proses, six romans, des recueils de poésie. Pour le chercheur en imagerie médicale de renommée mondiale que vous êtes, est-ce que l’écriture est une seconde passion ?
Jean-Louis Coatrieux
C’est la première en réalité. J’avais ce goût des livres bien avant mon adolescence au point de repousser sans cesse, au grand dam de mon père, les travaux de peinture qui m’incombaient l’été. Ce qui ne l’a pas empêché d’acheter la bibliothèque complète de voisins pressés de s’en débarrasser avant leur déménagement. J’avais d’un coup accès au Larousse 1900 en 15 volumes, une vingtaine de numéros de la collection Le tour du monde et surtout aux grands romans de Victor Hugo, Eugène Sue, Emile Zola, tous en couvertures cartonnées et reliés cuir ! De quoi lire pendant des années et je n’en demandais pas plus. Ensuite, en terminale au lycée de Saint Denis en région parisienne, j’ai eu la chance d’avoir comme professeur de philosophie Jean Marcenac, un proche d’Aragon, auteur de monographies d’Eluard et de Neruda dans la collection Poètes d’aujourd’hui chez Seghers, chroniqueur aux Lettres Françaises. Je lui dois mes premiers encouragements à écrire et mes visites dans les locaux de la revue Europe. Ces épisodes de jeunesse sont racontés dans le roman Qui de nous deux sera l’autre (La Part Commune). Les années suivantes (classes préparatoires aux grandes écoles) ont compliqué un peu les choses. J’ai profité de mes études à Grenoble pour fréquenter la Maison de la culture où Philippe de Boissy (alias Jean-Philippe Simonne, auteur de La peau des dents aux éditions P.J Oswald puis de romans chez Flammarion) animait les activités littéraires. Il a fallu attendre 1981 avant de voir mon premier recueil L’ordre du jour publié aux éditions Kelenn de Xavier Grall. Je le vois encore lors de notre dernière rencontre chez lui à Botsulan, déjà très mal mais les yeux toujours aussi brûlants du feu de la poésie. J’entends encore ses filles aux têtes blondes courir et jouer dehors.
Marie-Hélène Prouteau
Des livres comme À les entendre parler, Grall, Guillevic, Guilloux, Perros, Robin, Segalen et In absentia, Hikmet, Lorca, Neruda » (La Part Commune) montrent un tropisme pour « les grands intercesseurs ». On écrit à travers ce qu’on a lu, à travers ce qu’on lit. Vous écrivez : « Lorca, Hikmet, Neruda seraient-ils des poètes trop tentés d’agrandir le monde ? Des victimes de causes entendues dans un autre siècle dont nous n’avons aujourd’hui nul besoin ? Loin de leur écrire une fin d’histoire dont ils n’auront pas été les auteurs ou de leur coller aux corps comme s’ils étaient encore vivants, quelque chose dans le présent ne cède rien à tous ceux qui souffrent de creuser encore les blancs et les silences, dans ces mots où simplement vivre et prendre une résidence sur terre, inconnue ou étrangère. Alors, que ce soit sous les séquoias, les érables ou les cèdres, tous ces arbres de feu, le sommeil est impossible ». Pouvez-vous développer ce que représentent pour vous ces écrivains ? En quoi ont-ils nourri votre écriture ?
Jean-Louis Coatrieux
Je ne dirais pas qu’ils ont nourri mon écriture au sens strict du terme car tous abordent le monde par des voies et sous des formes très différentes. J’ai par contre beaucoup appris d’eux, je me suis construit avec eux et d’autres. À travers À les entendre parler, c’est évidemment la Bretagne, elle me manquait terriblement à Saint Denis. Pour In absentia, ce sont trois continents, trois immenses voix, quelque part brisées, étouffées. Je vois ces deux livres comme un dialogue, un tête-à-tête, une manière de les rendre plus vivants. Un hommage aussi même si je les chahute parfois un peu. Ce sont des notes brèves inspirées pour certaines par de vraies rencontres et pour d’autres simplement par des lectures. L’atelier poésie-théâtre créé à Rennes avec des amis à mon arrivée invitait écrivains et chanteurs. Je me souviens d’une rencontre organisée à la librairie Le monde en marche avec Georges Perros. Nous étions quoi… sept-huit personnes, c’est-à-dire rien. Georges avait ce don d’être à distance tout en étant très présent et il méritait à coup sûr une plus large audience. Il l’a aujourd’hui et sa présence dans Quarto est plus que méritée. Pour la venue de Paol Keineg, cette fois dans la salle du Grand Cordel, nous étions deux cents ! Quant à Robin, je ne sais combien d’après-midis j’ai pu passer à la bibliothèque nationale sur les lecteurs de microfilms à la recherche de ses articles dans Le libertaire, Comoedia, etc. Je regrette encore de n’avoir pas osé frapper à la porte de Louis Guilloux à ma descente du train à Saint Brieuc chaque année au lieu de monter dans l’autocar pour Saint Nicolas du Pelem. Ces notes en prose, et la poésie que je n’ai jamais abandonnée, ont été pour moi une manière de ne pas perdre contact avec l’écriture dans des périodes où mes activités de recherche débordaient mon quotidien. Car la recherche, plus qu’un métier, est devenue une passion et lancer une nouvelle discipline à Rennes exigeait du temps et plus encore.
Marie-Hélène Prouteau
Vos écrits ont une portée humaniste habitée d’une sincérité ardente. L’exil, les violences liées aux guerres traversent plusieurs de vos livres, je pense à Cours, Mounia, sauve-toi (Riveneuve). Je pense à ces vers tirés de L’intérieur des terres publié à La Part commune :
« L’infinie patience
De ceux qui n’ont rien
Toute l’hospitalité du monde à table
Lorsqu’au-delà l’heure
La lampe efface le dénuement
Les bancs d’oiseaux
Aux yeux immenses
D’avoir vu »
Pouvez-vous éclairer en quoi la voix des oubliés et des vaincus de l’histoire pour reprendre les termes du philosophe Walter Benjamin vous est chère ?
Jean-Louis Coatrieux
Les vers que vous avez choisis ici prennent racine dans la terre de Locuon, un hameau au cœur de la Bretagne, une terre pauvre s’il en est, une terre du dénuement où la solidarité n’était pas un vain mot. Ce sont mes grands-parents que vous entendez là. Voir le cœur de la Bretagne se vider peu à peu reste une douleur pour moi. Dans un contexte totalement différent, Mounia, cette petite fille arabe pareille à beaucoup d’enfants sur la route de l’exil, nous la voyons partout si nous acceptons de regarder le monde en face. Vous parliez très justement de conte poétique du présent et à valeur universelle dans votre recension dans la revue Le Capital des mots. Comment ne pas penser ici et maintenant à l’Ukraine sous les bombes ? Je travaille d’ailleurs sur un récit-poème Parle-moi, s’il te plaît qui prolonge Mounia car il est impossible de fermer les yeux sur ce qu’il se passe aujourd’hui. Cet esprit de résistance, ce refus de l’humiliation, ces vies debout, oui, je crois que nous en héritons tous.
Marie-Hélène Prouteau
Vous avez consacré trois livres à Alejo Carpentier. Dans ma note de lecture dans la revue « Terres de femmes » sur Alejo Carpentier, de la Bretagne à Cuba (Apogée), je parlais à ce propos « d’une fascination humaine et littéraire pour cet immense écrivain de la littérature du 20è siècle ». Et je relevais également votre capacité à jouer des frontières des genres et à suivre la pente de ce grand écrivain sud-américain, c’est-à-dire l’envol dans l’imaginaire. Pouvez-vous évoquer ce qui vous a mené à lui et vous a fasciné chez cet écrivain ?
Jean-Louis Coatrieux
J’ai découvert Alejo quand j’effectuais mon service de coopération au Venezuela, dans une vitrine de librairie de Caracas : Le partage des eaux, la version française de Los pasos perdidos. J’étais intrigué par ce prénom espagnol accolé à un nom français. Je me suis littéralement plongé dedans puis j’ai découvert sa chronique hebdomadaire dans le quotidien de référence El Nacional dirigé par un autre écrivain, Miguel Otero. Il y parlait de musique, de littérature, de ses rencontres et parfois de ses racines bretonnes mais sans en dire grand-chose. J’avais dès lors deux bonnes raisons de le suivre dans ses écrits. Pour moi, Alejo a porté très haut la littérature latino-américaine avec le réel merveilleux qu’il introduit dans Le royaume de ce monde, bien avant le Boom, bien avant Garcia Marquez, Cortazar et d’autres. Pendant très longtemps, je suis revenu vers lui avec l’espoir de découvrir ses racines. Il a fallu un concours de circonstances, la rencontre d’un Carpentier explorateur de l’Oyapock en Guyane pour que j’établisse le lien entre Alejo et un ancêtre ayant participé à la bataille de Trafalgar. Pour apprendre aussi qu’Alejo n’était pas né à Cuba comme il le soutenait mais à Lausanne. Le livre que vous citez a ensuite été suivi par deux autres, des romans publiés chez Apogée, Le rêve d’Alejo Carpentier, sous-titrés Coabana et Orinoco, où réel et imaginaire se confondent.
Marie-Hélène Prouteau
Vous avez écrit Appelons-la Marie. Rencontre avec Marie Le Franc (Riveneuve). Cette femme écrivain née dans le golfe du Morbihan s’est installée à Montréal et a produit une œuvre qui comprend deux cycles, le cycle canadien et le cycle breton. Elle a reçu le Prix Femina en 1927 pour son roman Grand-Louis l’innocent. Qu’est-ce qui vous a amené à écrire sur elle ?
Jean-Louis Coatrieux
C’est en marchant sur les bords de côte de la Presqu’île de Rhuys. Des panneaux ont été installés en son hommage dans les lieux où elle vécut. Une jeune femme partant seule et pas amour pour le Québec au tout début du 20ème siècle ne pouvait que m’interpeller. J’ai commencé à lire ses livres (elle est poète autant que romancière) et je crois qu’ils méritent d’être relus aujourd’hui. La Bretagne, le Grand nord, l’amour, le courage, cela ne pouvait que me fasciner. J’ai eu envie de le dire et, heureux hasard, dans le bureau de l’association Marie Le Franc, François Nizery, directeur de collection à Riveneuve, a décidé de le publier. Elle figure dans plusieurs anthologies parues récemment dont La Bretagne des écrivains (éditions Alexandrines).
Marie-Hélène Prouteau
Une autre partie de vos écrits touche à votre relation à la peinture. Et singulièrement avec le peintre Mariano Otero avec qui vous avez réalisé plusieurs livres. Je cite ce beau passage de Tango Monde (La Part Commune).
« Je croyais la tenir
Dans mes bras
Presque l’embrasser
Elle me soufflait les mots
Qu’elle voulait entendre
Un ciel de nuit
Trempé d’eau »
Dans ce travail à deux mains, à deux voix avec un artiste plasticien, qu’est-ce qui vous a intéressé ?
Jean-Louis Coatrieux
Nous avons partagé une profonde amitié. Il portait en lui l’Espagne, la mémoire de l’exil, les grands poètes Lorca, Machado, la lutte contre Franco et tous les dictateurs, pour la diversité, la paix, etc… tout ce qui m’anime donc. Le seul titre de son livre Affiches d’un engagement (La Part Commune) que j’accompagne par mes textes l’atteste. Il revendiquait ses affiches comme faisant partie intégrante de son œuvre. Sa disparition en 2019 m’a profondément affecté et je m’attache maintenant avec sa famille à faire vivre sa peinture. C’est le cas pour l’ouvrage posthume Les Baigneuses (La Part Commune) que nous avons composé ensemble mais qu’il n’aura jamais tenu dans ses mains. Depuis notre première exposition à la galerie du Steir à Quimper dans les années 70, nous avons toujours tenté de tisser ensemble peinture et poésie, de les mettre en résonance bien au-delà de la notion d’illustration et le poème de tango-Monde que vous avez choisi le montre je crois.
Marie-Hélène Prouteau
Vous avez participé à la revue Hopala ! qui s’est voulue un lieu de recension de la diversité artistique en Bretagne ouverte sur le monde. Et vous y avez traité en particulier des Premières Nations du Québec. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette revue et sur ce travail sur les Premières Nations québécoises ?
Jean-Louis Coatrieux
Son sous-titre La Bretagne au mondene vous étonnera pas suite à mes précédents propos. Il traduit exactement l’orientation de la revue, cette ouverture sur les autres. Hopala ! a eu en effet l’ambition de se faire l’écho de la vie artistique en Bretagne. Les écrivains et les peintres, mais pas seulement, y ont trouvé une large place. La revue publiait des textes inédits, des chroniques, des dossiers sur des cultures étrangères, et parfois des débats sur des sujets de société d’une grande actualité. J’ai eu le bonheur d’y contribuer sous diverses formes et en particulier pour un volume consacré aux Premières Nations du Québec. Une belle expérience car elle m’a permis de solliciter des peintres souvent écrivain(e)s de grand talent, inconnus ou presque en France. Là aussi, il s’agit d’un combat pour la culture, la langue, la reconnaissance des minorités et quand nous voyons, un siècle en arrière, ce qui se découvre des atrocités commises sur les enfants, il y a de quoi se révolter. Je voulais réaliser un même dossier sur les Mapuches au Chili et en Argentine mais le temps a manqué. Car un autre voyage vers la Chine s’est invité avecXiaoling. Nouvelles de Chine (Apogée). Là aussi, une immense poésie m’attendait, à peine esquissée par Armand Robin dans ses quelques traductions de Li Po, Wang Wei, Du Fu. Plus nous avançons vers les autres, plus nous découvrons de paysages humains pour reprendre les mots d’Hikmet.
Marie-Hélène Prouteau
Votre dernier livre Tu seras une femme, ma fille, vient de paraître chez Riveneuve. Ce récit de la guerre vécue par une enfant juive autrichienne réfugiée en France sur fond de persécutions antisémites est très poignant. En même temps il présente un réel intérêt historique car vous faites revivre des personnalités de pédagogues engagés dans l’aide aux enfants juifs exilés, qui ont ensuite jouer un rôle dans la création des CEMEA. Tels des résistants comme Alfred Brauner. Quels ont été les matériaux documentaires que vous avez utilisés ? Et quelle est la part plus « imaginée », plus romancée ?
Jean-Louis Coatrieux
Comme pour la série Alejo, il y a un important travail sur les archives, sur les croisements de sources. Beaucoup de lectures d’ouvrages ou de revues aussi permettant de reconstituer l’atmosphère de l’époque, les évènements majeurs survenus dans tel lieu, à telle date. J’avais l’avantage ici de connaitre le chemin parcouru par Erika Reiss à travers une dizaine de photos, quelques lettres reçues de ses parents et de son frère Fritz ainsi que des fragments d’un journal intime. Ces repères, auxquels je crois avoir été fidèle, me donnaient la structure du roman mais très peu de son vécu, de ses sentiments, de ses émotions, de ses rencontres. Il est écrit comme Mounia à la première personne et il m’a fallu imaginer ces moments, ajouter des personnages, des enfants surtout. Le fait de l’avoir connue au Venezuela m’a permis de mieux saisir sa personnalité (elle n’a parlé de ces années de guerre à personne y compris à ses propres enfants). Mes recherches m’ont conduit à des choses inattendues. La République des enfants au château de La Guette par exemple. Ou encore à toutes ces personnes admirables et bien réelles, à Dieulefit et ailleurs, qui ont joué leurs vies pour sauver ces enfants juifs. Il en va ainsi de Marguerite Soubeyran, Catherine Kraft, Simone Monnier et Germaine Le Hénaff, toutes reconnues comme Justes des nations. Le titre de mon roman est repris de son journal où elle avait recopié intégralement le poème Si de Rudyard Kipling en ajoutant cette phrase à la fin. C’était une enfant forte, il le fallait pour survivre dans ce chaos. Ce livre m’a permis aussi de revisiter l’histoire et de m’apercevoir combien le combat pour la mémoire est à mener tous les jours.
Extraits
Jean-Louis Coatrieux, Cours, Mounia, sauve-toi, préface Albert Bensoussan, postface René Peron, poésie, éditions Riveneuve
Les cheveux noirs
Une enfant
Si petite
Dans les bras
De ma mère
C’est moi
Nazim, Omar, Salah,
Je vous entends toujours
Me lire les pages
Des paysages
Que j’ai perdus
Khalil le fou
La mort abeille
C’est toi, mon père
Ecoutant la seconde
Et l’heure déjà passée
Je m’appelle Mounia
Et mon frère, Sami
Nous faisions
Bouger le ciel
Entre nos doigts
Jean-Louis Coatrieux, Quand le corps fait défaut. Cahier d’une vieille dame. Préface de Pierre Tanguy, récit, éditions Riveneuve
Je ne savais pas alors que nous étions heureux. Personne ne pouvait situer précisément notre royaume, ses dessins sur des collines consentant un espace aux vivants, ses rivières aux profondeurs mouvantes, ses lumières endormies sur des marchands de rêves, son commerce silencieux où se troquent le sel amer, les fruits chargés d’eau, surtout les pierres brillant de cristaux noirs et bleus et les longues histoires suivant les chemins entre les dunes et les rivages d’un atlas très ancien. Ce pays, de ciels blancs et de gris souvent, épousait deux mers dont les vagues creusaient avec une habileté incroyable les lettres d’une côte à l’alphabet mystérieux. Sa carte par grands vents s’ouvrait sur les marées, qu’elles soient hautes ou basses, des failles et des éclats de roches, elle éparpillait des îles au loin, orphelines de toute lecture humaine.
——–
Raconte-moi.
Je sais que tu es allé
Là-bas, à Carthagène
Et après jusqu’à Valparaiso
Raconte-moi.
Tes jours, un jour
Je te dirai que je suis
Vivante, même si
Ce n’est pas une vie
Raconte-moi.
S’il te plaît
Ces feuilles tombant
Des arbres et du jour
Raconte-moi.
——–
Julie va arriver dans un instant pour ma toilette, je vais la regarder aller et venir, si vive, si légère. J’envie son énergie et sa gaité. Elle chante sans le savoir ou c’est moi qui entends des voix. Un oiseau dans ma cage avec toute sa lumière. Nous nous parlons peu. Presque toujours les mêmes mots. Mon déjeuner. Mes médicaments. Le temps qu’il fait et fera. Elle fait partie de mon existence quand beaucoup d’autres en sont sortis.
Il me reste, collés aux murs la part d’un poème d’Apollinaire et de Mirabeau, les cris de Baudelaire et d’Artaud. Et elle. Sa coupe de cheveux lui va bien, des mèches courtes, blondes et discrètement frisées. Un visage plutôt allongé et une bouche bien dessinée. Je la verrais bien dans un Monet ou un Renoir aux rondeurs et aux poses troublantes si elle ne portait pas sous sa blouse cet affreux Jean au bleu râpé et blanchi sur les jambes.
La première fois qu’elle m’a déshabillée, nous partagions la même retenue maladroite, ces gestes hésitants à se livrer en nous penchant l’une vers l’autre. Ce fut long. Plus long encore d’enfiler ensuite mes habits. Malgré la douceur de ses mains. Comment peut-elle être aussi tendre avec moi ?
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Jean-Louis Coatrieux, Tu seras une femme, ma fille, roman, éditions Riveneuve
Mars 1939. La nuit de cristal quelques mois auparavant n’avait laissé derrière elle que menaces sur les murs, cris de haine dans les rues, agressions sans cesse plus nombreuses et disparitions soudaines. La peur s’installait. Les juifs devaient décider de leur vie, rester et affronter le danger ou partir et se reconstruire ailleurs. Ses parents refusant d’abandonner leur pays, son frère, accompagné de son épouse Lilly, avait choisi quelques semaines auparavant de tenter sa chance par bateau via le Danube. Elle, Erika, n’était encore qu’une enfant – douze ans à un mois près – et ne savait rien de son destin quand elle était montée dans le train Vienne-Paris. Elle récitait dans sa tête un extrait du dernier poème écrit au tableau de son école : Si les oiseaux ne chantent plus, si les cloches ne sonnent plus, si les enfants ne rient plus, alors que reste-t-il du monde ? Qu’allait-elle trouver en France où personne ne l’attendrait ?
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Jean-louis Coatrieux, Xiaoling, nouvelles de Chine, éditions Apogée
Vingt-cinq ans que je respire la poussière persistante des villages aux hauts murs de terre du Jiangsu, du Shanxi, les marchés du Yunnan et du Guangxi, ces terres où se mélangent tous les vents de montagnes et leurs chemins si abrupts attendant patiemment le soleil, ces plaines jamais finissantes où se poussent parfois, épaule contre épaule, quelques modestes collines. Vingt-cinq ans que je vois ces silhouettes courbées dans les champs de thé et les rizières, solitaires ou le plus souvent en rangs serrés, les gestes sûrs de ceux et celles ayant appris l’obstination lente des récoltes. Elles n’ont pas changé pour moi aujourd’hui.
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Jean-Louis Coatrieux, Le rêve d’Alejo Carpentier. Coabana, roman, éditions Apogée
La feuille tremblait entre ses doigts. Un papier fin, d’un blanc jauni, craquant à force d’être plié et déplié. En vérité, ce sont ses mains qu’elle ne contrôlait plus. Si longtemps déjà. Presque trente-cinq ans. Chaque matin, c’était ainsi. Elle ne pouvait s’en empêcher. Elle s’assurait en se levant que la lettre se trouvait bien dans la poche de sa robe, craignant contre toute évidence que quelqu’un ait pu la lui voler. Un geste répété vingt fois, trente fois jusqu’au soir. Quand elle l’avait reçue, elle s’était étonnée. Les courriers se faisaient rares par ici. Beaucoup se perdaient et personne ne s’en souciait vraiment. La plupart des gens ne savait ni lire, ni écrire et, s’ils avaient quelque chose à vous dire, ils se déplaçaient tout simplement. C’était un milieu de matinée comme un autre. Le soleil tapait déjà fort sur les champs et les meilleures heures étaient passées. Le facteur frappait à la porte. Dégingandé, noir de peau, le vélo appuyé contre sa jambe, sa sacoche en toile grise à l’épaule, la chemise bleue collée au corps. Une enveloppe épaisse, froissée. Son prénom, Katerina, celui de son fils, Miguel, leur nom en majuscules. Pourquoi le sien n’y figurait-il pas ? Elle l’avait prise d’une main hésitante en le remerciant. L’adresse, Hacienda Hurón Azul, Alquizar. Cette lettre leur était bien destinée. A eux seuls. La date, 23 mai 1921. Expédiée de La Havane. Aucune indication au dos.
Elle se souvient avoir levé les yeux en entendant le sifflet d’un train au loin. Une longue journée à passer, une de plus. A s’occuper des bêtes avec Yamba, leur homme à tout faire, puis de la maison en épargnant par-ci, par-là quelques minutes pour elle. Son fils rentrerait à la nuit, les pieds lourds d’avoir marché. Lui resterait en ville comme il en avait pris l’habitude depuis longtemps. Elle ne regrettait pas la capitale. Ils se plaisaient ici et le mauvais asthme d’Alejo avait disparu. Leur ferme n’avait certes rien de remarquable. Ils l’avaient achetée pour une bouchée de pain dix ans plus tôt. Elle occupait le versant ouest de la colline et dominait d’une centaine de mètres la plaine et ses étendues de canne à sucre. Autour de l’habitation principale et des dépendances, des manguiers et des avocatiers. Leurs terres comptaient quelques hectares de zones herbeuses et d’arbres, surtout des palmiers, et plus haut, des pins et des cèdres. De quoi chichement en vivre. Mais c’était avant, bien avant que les choses se délitent peu à peu, puis s’effondrent.
Etais-je devenu fou dans mes obsessions de grands départs ? Avais-je eu raison d’accepter ? Le doute me taraudait. Nous en avions parlé longuement, Andréa et moi, nous en avions rêvé ensemble, puis un certain trouble nous avait envahis, le silence s’était installé entre nous. Chacun y pensait sans le dire. Nos routines quotidiennes avaient repris le dessus. Nous avions conscience de vivre dans un petit monde à Cuba et d’y tourner en rond. Tout pouvait certes continuer ainsi entre travail à la radio, conférences invitées, articles de gratte-papier, rendez-vous toujours plus urgents et, pour les pages de détente, lectures d’ailleurs, sorties en famille ou entre amis et leurs photos mal cadrées. Ces mois à attendre sans les attendre vraiment, ces mois en instance, ce temps qui s’allonge sans que rien ne bouge. Un temps qui n’est pas tout à fait le temps, où nous oublions de vivre vraiment, où chaque journée prépare la suivante, son prêt-à-porter du matin, sa liste de choses à faire et jusqu’à sa pluie ou son soleil. A peine meublée et aussitôt effacée. Ma vie s’écrira-t-elle ainsi, dans ces couches successives, ce présent déjà composé au passé et dans un futur impossible à défaire, où rien n’a d’importance ? Comment dès lors ne pas vouloir changer d’air.
Curieusement, plus la date approchait, plus je voulais la repousser. Cet inconnu devant moi, de plus en plus présent, que nous réservait-il ? Une dictature de la même eau que la nôtre, une de plus à laquelle l’Amérique du nord savait si bien nous attacher. Avec ses disparus, ses torturés, ses exilés. J’avais trop entendu de mensonges dans les gazettes, trop vu de destins tragiques sombrant dans la folie des répressions et des assassinats. Que valait l’espoir de mes amis d’une liberté promise quand le pétrole là-bas attirait toutes les convoitises. Les lois d’exception supprimées, Rómulo Betancourt rentré au Venezuela s’activait depuis la création de son parti Action Démocratique. Grèves, manifestations, révoltes sporadiques n’étaient plus à l’ordre du jour selon eux, le pouvoir se jouait maintenant sur la revendication du suffrage universel. Personne ne pourrait arrêter cette vague et encore moins l’oligarchie installée autour du PrésidentIsaíasMedina Angarita. Si Miguel Otero me vantait la nouvelle liberté de ton et de parole du journal El Nacional fondé avec son père, je restais méfiant. Je le mettais en garde sur les tractations des forces de gauche avec les militaires, elles n’auguraient pour moi rien de bon pour l’avenir. J’avais appris à mes dépends que la main de l’armée peut frapper à tout moment.
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Jean-Louis Coatrieux, Enfants de 68, éditions La Part Commune
Ce trop-plein d’exigences auxquelles faire face, cette somme d’obligations à respecter, d’injonctions permanentes à réussir, oui, je voulais mes dix-sept ans différents, les laisser vivre autrement qu’une parenthèse, ne plus répondre de rien et protester contre tout. Je voulais pousser la porte d’entrée pour jouer avec le vent. Et pourquoi ne pas changer de nom et de prénom, me glisser dans l’inconnu, passer les frontières. J’étais devant une immense toile blanche, vide ou presque, et je voulais l’écrire d’une traite, des ébauches peut-être au début pour mieux m’en approcher. J’avais suffisamment de lettres à articuler pour m’y mettre de bon appétit. Des tâtonnements certes, des petits pas encore comme lorsque nous croyons à l’enfance devenir les maîtres du monde. J’avais eu ces démangeaisons que nous connaissons tous à l’adolescence. Puis cette envie de vraies enjambées. De celles qui nous portent vers plus de liberté, à la recherche d’autres accents, d’autres visages, dans l’espoir d’une autre naissance. Défaire ces vérités apparentes qui nous encombrent, démonter ces mensonges sur nous-mêmes, les secouer suffisamment fort pour les mettre à mal. En un mot, entrer en dissidence, à l’écart, loin de tous les conformismes du jour pour, enfin, parler ensemble de ce que nous avons sous les yeux et que nous ne voyons pas.
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Jean-Louis Coatrieux, Là où la rivière se repose, roman, éditions La Part Commune
Nous avions reçu la lettre de mon père quelques jours avant. Elle s’attachait aux gestes les plus ordinaires du matin et du soir, au froid qui le prenait tout entier la nuit, évitant soigneusement de raconter les résistances sur le front Sur [ndlr. de Catalogne] ou ce qu’il en restait, le tenant pour nous à distance. Il lui était cependant impossible de cacher dans les mots ces odeurs trop humaines de blessés, de peur et de faim qui annoncent des défaites imminentes. Cette longue lettre maladroitement écrite disait sans le dire la précarité du lendemain dans de longues phrases, trop longues peut-être pour nous convaincre d’un espoir de retourner le monde. Les amis sûrs et leurs accents de rocaille s’en échappaient à chaque page comme s’il nous en confiait des portraits arrachés à son cahier. Son écriture avait ce pouvoir de rendre ce côté fragile du vieux pays et, en demandant des nouvelles de ceux qu’il avait quittés, c’est tout juste s’il ne restituait leurs voix pressées et graves. Nous savions en lisant cette lettre que tout était près de finir et qu’il nous faudrait bientôt partir.
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Jean-Louis Coatrieux, Mariano Otero, À les entendre parler. Grall, Guillevic, Guilloux, Perros, Robin, Segalen, éditions La Part Commune
Nous nous parlons à nous-mêmes autant que nous parlons aux autres. Sur quelqu’un. De quelqu’un. D’où nous vient ce besoin de causer ? De raconter ces choses de la vie du jour ? Menues ou grandes. Nous jouons un pas de deux. Une pièce à deux. Une idée en amène une autre. La distribution est généreuse. Nous lisons le texte sur les lèvres. Comme s’il ou elle était là. Nous nous entretenons. Une discussion souvent singulière. Nous nous coupons la parole. Certains sont plus doués pour écouter. Avec des blancs tendance longue. à en faire somnoler ses arrière-pensées. D’autres relancent la conversation et se mettent de côté leurs bons mots. Il n’est pas dit que ça nous fasse changer. Et encore moins le monde. Dire que nous nous comprenons serait excessif. Là n’est pas l’important, justement. Les choses se gâtent quand vous devenez intéressés à coucher ces sujets sur papier. Les traduire en romans ou en essais. Certes, l’exercice n’est pas simple. Il arrive même qu’il soit brillant. Sous réserve que le sujet dont nous parlons ne devienne pas un objet de vide-grenier. Notre moyen de subsister quand nous faisons métier d’écriture. En fait, quand je leur parle, c’est de vous, de moi. Ce sont les miens, voilà c’est dit.
Sur Georges Perros….
La tenue velours côtelé, c’était son débraillé. Cousue main. Prête à porter. Ainsi, il philosophait en diable. Sans l’air d’y toucher. Avec des mots communs et des noms qui le sont moins. Loin d’en faire commerce. En coulisse en somme.
Il a toujours eu en horreur les esprits et les corps rationnalisés. Toute sa vie à chercher des antidotes aux mauvaises habitudes et aux bonnes manières. A refaire ses exercices.
Je ne sais pas s’il savait vraiment quoi faire de sa vie. Il a toujours hésité entre le sauvage et le civilisé. Il nous sort pourtant du vrai à longueur de pages. Ses plats de résistance. Sans jamais faire l’article. En profitant d’un changement de décor. Détâché.
Sur Guillevic…
Quand Guillevic s’essaie aux mathématiques, elle restent élémentaires. Plutôt géométriques d’ailleurs, ses euclidiennes. Mais il a le don de remplir une page avec deux-trois mots si brefs qu’ils ne pèsent rien ou presque. Ils sont plantés là, à façon. Nous sommes libres d’ajouter, si bon nous semble, les échos infinis dont ils résonnent déjà.
Je le vois en une, voire deux lignes parcimonieuses, communiquer avec tous ceux qui parlent sa langue et au monde. Aucun espace où glisser une odeur, un toucher, une couleur de mot. Rien n’y manque. Rien n’est retenu. Tout est dit.
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Jean-Louis Coatrieux, Qui de nous deux sera l’autre?, roman, La Part Commune
En novembre, la rivière en contrebas s’écoute couler. Il lui faut un temps clair, d’un bleu léger, presque cristallin quand la lumière devient rasante. De l’église poussiéreuse et son cimetière à double terrasse, il fallait descendre par un sentier étroit pour la rejoindre. Il épousait de ses lacets les lignes de pente puis ouvrait sur une ancienne carrière romaine. Chaque été à notre arrivée et nos grands-parents à peine salués, nous allions y courir. La fontaine, le lavoir et la petite chapelle nous attiraient immanquablement. Les parois verticales sur lesquelles de maigres arbustes tentaient de s’attacher nous donnaient une perception confuse de la profondeur de la terre. Des milliers de mains, des générations entières avaient travaillé pour casser, tailler, porter ce granite jusqu’au cœur du village et aux routes tracées après la conquête du territoire.
Il y manquait un amphithéâtre antique pour nous accompagner dans nos rêveries. Des contes du grand-père, il se disait que des revenants hantaient les lieux ou des rebelles appelant haut et fort à l’insurrection. Certains d’entre eux prétendaient échapper aux mauvais esprits par la parole. Ils devaient rôder la nuit dans les parages et qui sait même monter jusqu’au village. Nous imaginions des masques lourds, des rituels, des envoûtements. Dans leurs souffles, des malédictions capables de soulever les morts des tombes et d’engloutir à leur place des vivants. Les noms, quand nous lui posions la question, mon frère ou moi, importaient peu, disait-il. Chacun de nous, en l’écoutant, sentait l’odeur des braises incendiant presque la maison. Nous reculions du feu paisible de la cheminée en brûlant. Seul le pardon du dernier dimanche du mois d’août faisait, paraît-il, fuir ces fantômes.
Ces contes étranges que le grand-père semblait tirer de sa poche aussi facilement que son tabac à rouler nous ont poursuivis et encore aujourd’hui, maintenant, debout, dans cette lumière creuse du soir, j’entends les cris de mon frère dans le noir comme il devait entendre les miens. Notre vie s’est dégagée là de tout ordinaire. Les histoires du grand-père, heureuses ou sombres, qu’il émiettait devant nous, nous engageaient dans un dialogue avec l’inconnu. Nous avions dix ans, douze peut-être. Que pouvions-nous en attendre sinon l’éclatement du monde immobile dans lequel nous nous trouvions. Il ne parlait pas dans le vide, il le dessinait et, sans que nous puissions comprendre pourquoi, les pièces élémentaires ainsi crayonnées ne s’assemblaient jamais tout à fait. Seuls les livres, beaucoup plus tard, sauraient nous les raconter en glissant sur le temps pour y reprendre vie.
Nous étions, Paul et moi, de vrais jumeaux et nous avions en quelque sorte une identité plus grande…
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Jean-Louis Coatrieux, Tango-Monde. Sur des peintures de Mariano Otero. Editions La Part Commune
Je ne saurais jamais pourquoi. Pourquoi le tango et pas autre chose. Dans cet abandon total, intense, physique. Cette tendresse sombre et cette tristesse impatiente, avec elles le bonheur du corps, des corps. Dont je ne sais rien ou presque. J’ai cette passion qui se danse avec tout ce que nous sommes à deux. Une musique certes, mais pas n’importe quelle musique. Un chant aussi, amoureux, exalté, angoissé. La langue peut-être qui résonne de vagues très longues. Ou cet enlacement profond qui nous rend vulnérable au monde. J’aime, oui, ces suites de prises de pieds attaquant les notes, les ciselés de jambes et les esquives des hanches. C’est se donner et se perdre. Des gestes qui dévoilent et presque déshabillent. Tête-à-tête. Corps-à-corps. Mélange de force et d’attirance. De défense et de conquête. Tout ici ouvre et reprend la vie.
Tu tournes
Dans l’air
Tu refais ton histoire
Des rues
De pays lointains
Tes jambes s’enroulent
Entre mes jambes
Un pas de danse
Une seconde de plus
Infinie
Ensemble
Les yeux fermés
Nous dansons
Ta bouche tout près
Ta main dans ma paume
Se laisse aller
Dis-moi qui joue cet air
Dans nos voix
Cette caresse
Deux mots
Je t’aime
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Jean-Louis Coatrieux, Parle-moi, s’il te plaît, inédit
La nuit le jour
Rien n’arrête
La peur
Les ombres
Où est le temps
Aujourd’hui
D’un simple présent
J’ai grandi
Avec les mots
Je leur donnais
Une voix
Je les écrivais
Les recopiais
Sur mes cahiers
Pourquoi alors
Sont-ils maintenant
Absents
Entre nous
Pourquoi ici
Pousser la grille
Tu ignores tout
De ces hommes
Et de ces femmes
Leurs mots d’adieu
Eux non plus
Ne connaissent pas
Le nom des morts
À côté d’eux
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Biographie
Jean-Louis Coatrieux
Jean-Louis Coatrieux est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages de poésie, de récits, romans et nouvelles ainsi que d’essais collectifs. Ils sont publiés par trois maisons, La Part Commune, Apogée en Bretagne et Riveneuve à Paris. Membre du Comité de Rédaction de la revue « Hopala ! La Bretagne au monde » jusqu’à 2018, il est actuellement chroniqueur littéraire à la revue Europe et à Unidivers. Il a créé et anime sur Radio Laser l’émission Voyages extraordinaires dans le monde des sciences, une émission d’entretiens avec des chercheurs de toute discipline, y compris les sciences humaines.
Ouvrages
L’ordre du jour, poésie, Éditions Kelenn
L’intérieur des terres, avec des aquarelles de Mariano Otero, poésie, Éditions La Part Commune
Une question de temps, photographies de Jean-Charles Castel, Éditions La Part Commune
Tango-Monde, sur des peintures de Mariano Otero, Éditions La Part Commune
A les entendre parler, Grall, Guillevic, Guilloux, Perros, Robin, Segalen, avec des portraits de Mariano Otero, Éditions La Part Commune
La vie à chercher, préface d’Yves Meyer, Éditions La Part Commune
In absentia. Lorca, Neruda, Hikmet, caricatures de Mariano Otero, Coédition La Part Commune et Les chemins de traverse (version numérique)
Appelons-la Marie. Rencontre avec Marie Le Franc, récit, Collection Arpents, Riveneuve Éditions
Quand le corps fait défaut. Cahier d’une vieille dame, récit, Collection Arpents, Riveneuve Éditions
Là où la rivière se repose, roman, Éditions La Part Commune
L’intérieur des terres, traduction en chinois et version bilingue, SEU Press, Chine
Xiaoling, Nouvelles de Chine, nouvelles, Éditions Apogée
Qui de nous deux sera l’autre ? roman, Éditions La Part Commune
Alejo Carpentier, De la Bretagne à Cuba, récit, Éditions Apogée
Le rêve d’Alejo Carpentier. Coabana, roman, Éditions Apogée
Les baigneuses, sur des peintures de Mariano Otero, Éditions La Part Commune
Le rêve d’Alejo Carpentier. Orinoco, roman, Éditions Apogée
Tu seras une femme, ma fille, Éditions Riveneuve
Parle-moi s’il te plaît, aquarelles de Camille Outin, poésie, en préparation
Ouvrages collectifs
Secoue-toi Bretagne, avec Jacques de Certaines, Jean-Pierre Coudreuse, André Lespagnol, Éditions Apogée
La Bretagne en crises ? Jacques De Certaines et Yves Morvan eds, Éditions Les Ragosses
La Bretagne des écrivains, sous la direction d’Alain-Gabriel Monot, Éditions Alexandrines
L’aurore boréale, Éditions Les amis de Marie Le Franc
Catalogue d’exposition
Mariano Otero. Être peintre, Ville de Dinard Éditions.
Marie-Hélène Prouteau
Marie-Hélène Prouteau est écrivain, critique littéraire et conférencière. Elle est l’auteure d’une dizaine de livres, d’études littéraires chez Ellipses et à la Société Internationale d’Etudes Yourcenariennes, de préfaces, de proses poétiques. Son dernier ouvrage est une biographie de la soeur du peintre Emile Bernard, Madeleine Bernard la Songeuse de l’invisible (Hermann, 2021) chroniqué sur Traversées. Elle collabore à diverses revues, Europe, Terres de femmes, À la littérature, Terre à ciel, Recours au poème, Traversées, Spered Gouez, Cahiers de l’Iroise, La pierre et le sel, Place de la Sorbonne.
Marianne VAN HIRTUM (1935-1988) – La vie fulgurante, suivie de Le cheval-arquebuse – L’arbre de Diane (collection Les Deux Soeurs ), à partir de recueils publiés essentiellement chez Rougerie – dessins de l’auteure, décembre 2021, 92 pages, 12 €
« On étrangle de jeunes enfants
dans mon sommeil.
Des visages barbus dont les yeux ont la propriété
de voir en arrière
sont accrochés aux épines de mes lèvres… » (p. 35)
C’était là une poésie strictement surréaliste, avec, partout, ses finalités bizarres (« Un corbeau était assis sur la tête d’un homme./ J’ai là – dit-il – quelque chose à faire« p.20), ses apparitions inconnues (« Une étrange Dame a frappé ce matin/ du pommeau de sa canne d’or/ à la porte de mon orange« , p.12), ses synchronisations baroques (« J’ai faim lorsque vous couchez sur les toits » p.52), ses restrictions merveilleuses (« Mais elle joue si bien l’endormie/ sur son grand lit de miroirs/ qui flotte encore sur un déluge« p.11), ses humoristiques constats administratifs (« Dans la maison de redressement,/ il n’est pas de sauf-conduit./ On y circule sur les pattes sciées/ des petites vieilles de l’hospice » p.29), ses solennités enfantines (« Je conduisis les grands éléphants rouges/ sous des chapeaux de cuivre » p.68), le train-train de ses expériences-limites (« Retirons le sable – retirons les roches/ retirons la mer qu’est-ce que l’Océan va décider « ? p.51), les mises en garde décalées, à la fois tragiques et inoffensives (« Fantômes/ vous ne me reverrez jamais » p.54)…
Mais toutes ces postures de présence réunies, ces sortes de tics évocatoires ensemble, font une parole remarquable, décisive, se rendant à la fois capable et digne de toutes les rencontres qu’elle s’aménage et nous propose, comme en cette « Chanson de l’ours » :
« Elles ont écarté sans y parvenir
tout ce qu’elles ont pu
les cloches de la nuit
et l’ours est allé plus boîteux
qu’une arme sans yeux
la bouche a cherché place en son visage
et ne l’a pas trouvée,
sur le dos il n’a plus
qu’une échelle de poils
c’est la chaîne éternelle de l’ours qui monte et qui
descend » (p.63)
S’élabore une stupéfiante et constante tension entre les pures images, qui créent un univers merveilleux comme en suspension dans le temps (« je n’ai pas plus de cils/ qu’une lune de diamants » p.66) et le pur récit, qui magnifie l’intrigue (« nous avions creusé des trous dans le sable/ pour y éteindre nos bougies » p.71). Images et récit se font mutuellement advenir afin que se révèlent sous nos yeux de lecteurs de magnifiques et fantastiques instantanés :
« C’était un Rat aux longs cheveux gris
tirant de son pelage de fines aiguilles de soie
les tendait – avec des façons
de baiser retourné –
à la petite-fille-cigale-du-silence
pour qu’elle en griffe le miroir » (p.31)
La noblesse de cette poésie tient aussi dans le fait qu’elle reste strictement fidèle au surréalisme puisque Marianne Van Hirtum figure parmi les rares poètes n’ayant jamais renié Breton après sa mort. L’auteure en assume aussi les limites en ce sens qu’elle ne vise pas à faire oeuvre de penseur, ni ne joue à l’âme mystique. Sa poésie sait opérer des rapprochements inattendus, mais ne prétend pas, pour autant, s’approcher de l’inespéré car le surréalisme ne vise à faire une oeuvre de vérité. Il s’agit avant tout d’opérer dans un état d’esprit de ravissement révolté, de confiance onirique, de boulimie de correspondances et d’échos.
Un simple état de l’esprit (si singulier et farouche soit-il) ne peut suffire à lui-seul assurer la liberté : « exprimer le fonctionnement réel de la pensée », tel était le but si exigeant que Breton fixait à l’automatisme psychique et cela requiert travail, inscription d’une force continue et orientée, comme on trace un sillon. Mais justement, que pourrait donc labourer au ciel la fulgurance d’un éclair ? D’ailleurs, si cette expression du fonctionnement de la pensée est elle-même une pensée, elle s’ajoute aussitôt à celle-ci, et brouille d’autant ce qu’elle prétend circonscrire. D’où son étrange satisfecit : « J’avais une minceur de pensée irréprochable » (p.22).
Un esprit devant organiser ses occasions mêmes de se dépasser bondirait-il encore hors de lui-même ? Dans un texte final flamboyant, mais d’une stricte lucidité (« Le surréalisme est une grande peau d’ours »), la poète avoue l’insurmontable difficulté : « ne rien apporter qui ne fût entièrement « donné » comme à mon insu », voilà à quoi elle s’engage, et qu’elle sait contradictoire, puisque cela revient à ne fournir que ce qui lui échappe : cette hétéronomie enchantée relève d’une magie du sort qui ne peut être la sienne propre. D’où cette conclusion, à la fois fière et humble : « Mes gestes sont réglés par la clé qui contient le mystère de toute ma vie » (p.81). Mais la clé d’ouverture indéfinie et de fécondité ne s’ouvre elle-même donc pas ! D’où cette stratégie d’abandonner toutes ressources personnelles pour accéder au révélable :
« Sans rire, pour avancer,
j’emmènerai d’immenses coffres vides » (p.22)
ou :
« Il y a ici un extraordinaire débit
de chambres illimitées, où une foule de gens
se tuent sans arrêt pour sans cesse renaître » (p.9)
Mais alors, si ça n’est plus qu’à l’univers même de jouer, à qui son action sur lui-même trouvera-t-elle encore à se révéler ?
« Nous avons jeté nos mains dans la mer :
nous en avons chargé la mer
– et que ce soit elle – à la fin – qui agisse » (p.71)
Le fameux « point sublime », depuis lequel, assure le surréalisme, l’esprit pourrait à la fois agir et rêver, imaginer et percevoir, délirer et comprendre, désirer et bénir … Marianne Van Hirtum n’a pas prétendu elle-même s’y établir (que resterait-il d’un Absolu où l’on pourrait planter la tente ?), mais seulement trouver les mots (« les mots ont fait famille dans ma bouche/ me floconnant des joues d’enfant-lutteur » , p.72) pour nous le faire voir. Ainsi :