Gérard Le Goff, Croquemouflet, conte, illustrations de Sandrine Besnard, 83 pages, éditions Stellamaris, ISBN : 978-2-36868-833-5


Délicieux ! Gérard Le Goff, qui est aussi à l’aise en prose qu’en poésie, nous propose ici un conte pour enfants qui ravit tout autant les adultes que nous sommes. Les dessins signés par Sandrine Besnard sont parfaits et suscitent à la fois fraîcheur et rêves. 

Tout d’abord, les protagonistes, caractérisés par des patronymes savoureux : l’ogre Croquemouflet, le garçonnet Jean Jolicoeur et sa maman Alice, le copain Léandre Coquet, le chat Balthazar, l’instituteur Compas… Et puis, tout un Petit Peuple de nymphes, fées, elfes et autres personnages minuscules, étranges et truculents. Les lieux : le village de Saint-Anthelme, la forêt de Bételgueuse, les Hauts de Golconde, résidence de l’affreux géant. Le décor est planté. On se croirait un peu à Brocéliande (comme son nom l’indique, l’auteur est éminemment breton) !

L’intrigue rappelle celle du boucher qui séquestre des enfants, les dépèce en son saloir et les dévore dans son antre au fond des bois. Le but, comme dans la légende de Saint Nicolas, est de les sauver et de vaincre l’affreux cannibale… S’organise une troupe hétéroclite à cet effet. Atmosphère type Clan des Sept de la bibliothèque Verte tant chérie de notre enfance.

Là s’arrêtent les réminiscences, car la magie est ici subtile. Pas de jeu de force ni de bataille. La mère va proposer à Croquemouflet un plantureux repas de végétaux concoctés au domicile du géant afin de l’apprivoiser, de l’enivrer et de délivrer trois enfants sur le point d’être sacrifiés. La gourmandise du récit et de la recette nous fait penser que l’auteur doit être lui-même bon vivant ou fin cuisinier ! Délivrance et fuite des protagonistes. Ce qui suit ne manque pas d’être original : Croquemouflet se convertit résolument, devient végétarien et se nomme désormais Croquechou ! La chute est non seulement cocasse, mais Le Goff ajoute un Epilogue interpellant le lecteur de manière humoristique. 

La bonhomie du récit, de ses détails et dialogues très réussis, le faux suspens de l’action (on se doute bien de l’issue de ce conte mais on ne devine pas la manière !), une langue parfaitement maîtrisée, donnent ici une ambiance poétique et rendent la lecture délicieuse. Pour tous, y-compris pour les grands-parents, à savoir les enfants que nous sommes restés en ces périodes de Noël.

Pascale Auraix-Jonchière, La plume du peintre. Tombeau, Le Taillis Pré, Châtelineau, 2023

Pascale Auraix-Jonchière, La plume du peintre. Tombeau, Le Taillis Pré, Châtelineau, 2023


En fine connaisseuse de la poésie du XIXème siècle, Pascale Auraix-Jonchière reprend la tradition du Tombeau, en hommage à son père mort. Bouleversant dans son âpreté, le recueil, et le mot prend en la circonstance son double sens, s’intitule La plume du peintre. La plume du peintre, comme l’indique la 4ème de couverture, est une petite plume pointue en forme de fer de lance, souple et rigide à la fois provenant de l’aile de la bécasse des bois et qui, au Moyen Age, servait pour réaliser les enluminures. Elle s’inscrivait, s’immisçait dans les marges et le corps du texte pour le recouvrir de couleurs vives. Cette plume du peintre, confondue avec la plume de l’écrivaine, ou fondue en elle, ne trace pas ici une auréole de lumière autour du mort, ne se fait pas hagiographique, comme l’a voulu à ses origines la tradition du Tombeau. Elle n’est pas non plus célébration, déploration, ou consolation  (« foin des cérémonies ») : en apparence adaptée au défunt qui fut, à ce que l’on sait, chasseur à ses heures, lui convient mieux cependant la pointe sèche d’acier des eaux-fortes, qui recourt à la morsure de l’acide, pour « forer les peines », gratter, dénuder la couche protectrice et polir, aussi, in fine, comme un dessin sur le sable. 

Tout part du point ultime, le masque mortuaire imposé au regard : un visage pétrifié, « vrillé », à « la mâchoire étirée de pierre », aux lèvres de « papillon crucifié », visage de « Mohican » ensauvagé ou « gueule d’ange », « mon ange » prêt à monter aux cieux, selon l’angle du regard, mais présence manifeste d’une absence : 

Toi

lèvres cousues

beau gisant

et sous l’habit 

             – foin des cérémonies –

ton corps maculé d’encre

Redonner vie au mort ne peut se faire que par une opération de transfusion lexicale  ou de perfusion d’encre, ce que sait faire le poète : par procuration (car « le vent a saisi tes paroles/ qu’il noue/ dans le grand sarrau de la nuit »), il s’agit de découdre les lèvres, d’insuffler les mots, « rugueux », d’instiller les phrases, de « faire palabre » en grattant les pages comme une peau :

 Je te prêterai des paroles nues 

La poétesse se fait médium spirite. Et s’entrelacent alors, par un jeu de typographie, « ce qu’il dira » (mais, comprenons-nous, n’a jamais pu dire, « le récit est inentamé », les bouches sont restées closes) et ce que sa fille, la gorge nouée, dira de lui, lui dira, dans une sorte de colloque violent (« Ouvrir les portes/Père/avec fracas ») et tendre à la fois.  

Du corps maculé d’encre, doit apparaître, dans le noir, la lumière du noir, à la manière de Soulages (évoqué au détour d’un vers) qui n’a eu de cesse de creuser l’intensité chromatique et lumineuse du noir, son autorité, sa gravité, son évidence et sa radicalité. Pour ce faire, la plume du peintre, trop légère, ou la pointe d’acier de l’eau-forte ne suffisent pas. Est nécessaire de recourir aussi au fusain ou, comme Ernest Pignon-Ernest, à la pierre noire « de l’absence » qui n’est autre que le charbon, et qu’on estompe (« point trop ») à la gomme en en raclant la trace : 

ton corps maculé d’encre

muscles de soleil dur et de charbon

tendus

            quoi qu’on en ait

vers plus de lumière

Et graphite et fusain

Houille

et plomb des mines tendres

                 point trop

pour l’estompe de 

tes  traits

froidis

ou, plume

pour dire 

et peindre le portrait

          introuvé

Peindre l’introuvé est une entreprise redoutable, qui n’est pas si éloignée de celle rencontrée par le peintre Asle mis en scène par Jon Fosse, nouveau prix Nobel de littérature, dans L’autre nom (Christian Bourgois Editeur, 2021). Dans son monologue logorrhéique de 431pages, il  ne cesse de penser son art : 

« quand je peins c’est toujours un peu comme si j’essayais de dé-peindre des images […] qui se sont fixées en moi […] pour en quelque sorte me déprendre d’elles […] tellement d’images qu’elles sont un déplaisir, une importunité, oui elles m’importunent à force de surgir et de ressurgir, oui, comme des visions pour ainsi dire, dans toutes sortes de moments et de lieux, et je ne peux rien y faire, tout ce que je peux faire c’est me défaire d’elles, me déprendre d’elles en les peignant » (p.37-36)

« j’attends pour me séparer d’une image de l’avoir vue dans l’opacité, j’attends que l’oeil se soit pour ainsi dire habitué à l’obscurité, et je vois l’image tel un jeu d’ombres et de lumières, et je regarde l’image afin de voir les manières et les endroits dans une image où brille la lumière, et c’est toujours, c’est toujours dans l’obscurité qu’une image a le plus de lumière et je pense que c’est sans doute pour cette raison que Dieu gagne en proximité dans le désespoir, dans le noir »  (p. 119-120)

Saisir la lumière dans l’opacité, et l’opacité dans la lumière (« faire lumière aux marges de la nuit ») est un thème récurrent (« noir beau/ diamant noir ») dont témoigne encore ce qui suit :

la pensée des oiseaux

on dirait

vous extrait du puits de mine

     perclus de lumière

     noire

parés d’or fin

Peindre pour dé-peindre et se dé-prendre, tel me semble d’un des objectifs du recueil. C’est ce que Asle appelle : « rechercher  l’obscurité lumineuse » : 

« l’obscurité lumineuse que j’essaie toujours de peindre devient visible dans l’obscurité oui, plus il fait sombre plus ce qui brille de façon invisible dans une image devient clair[…] oui il y a des cieux si beaux qu’aucun peintre ne peut les égaler, et les nuages, oui, dans leurs mouvements infinis, toujours identiques et toujours,différents, et le soleil et la lune et les étoiles aussi, oui, mais il y a aussi la mort, le pourrissement, la puanteur, l’étiolement, la corruption, et tout ce qui est visible est uniquement visible, que ce soit beau ou laid, mais ce qui a de la valeur, ce qui brille, ce qui dégage une obscurité lumineuse, oui, c’est l’invisible dans le visible  (p. 418-419)

L’épitaphe choisie pour le tombeau (empruntée à Pierre Bergounioux) ne dit pas autre chose :

« Les êtres et les choses, quand  ils sont là, on n’y pense pas. Il faut les perdre. Alors ils ne sont plus que par nous et c’est en leur absence qu’ils nous livrent ce qu’on n’a pas vu. ».

Passé le temps de l’élévation vers les constellations visibles dans la nuit, convoquées par le nom,  Altaïr, donné à la salle du funérarium où repose le corps du père, et le rêve d’atteindre Orion, le grand chasseur, qui, « porte un nom d’urine et d’or fin », la plume perd sa légèreté. Il faut consentir à descendre pour retracer, métaphoriquement, les pas terrestres de celui qui, dans une « saison renversée » (raison inversée ?) s’est retrouvé, « chasseur sourd ou/quasi », aveugle et « dépourvu de boussole » dans la forêt, autrefois familière et source d’allégresse, devenue « cri », et qui se voit contraint, avant la prostration, de « creuser le bois/ de [ses] ongles » et de « cautériser les plaies de l’écorce ». Dire l’histoire d’un absentement soudain au monde :

Saura-t-on jamais

quand et pourquoi

cessa

le haut frisson des arbres

La descente se poursuit dans le ventre de la Terre noire, celle du paysage minier de l’enfance paternelle et de ses puits profonds que le père semble avoir un temps lui-même explorés (« Père/maquillé de suie ») avec casque et lampe (il faut bien toujours que soit cette petite lumière dans l’obscurité profonde) : houille et suie et gueule et noir et poussière et graphite et fusain et plomb des mines, litaniques, se succèdent et se bousculent pour tenter de dire ce qui ne fut pas dit. Comme reste inentamé le récit même de l’enfance noire :

Noir du puits quand

     petit

Noir même pas peur de la chambre

     noire

Noir  de cave 

       et d’armoire

Le noir est le signe même d’une filiation : le père a des « cheveux de fusain/noir », sa fille est noire/de sexe/ et de cils ».Voilà pourquoi « elle dira », et elle a dit. Le recueil s’achève sur un retour de la plume au point de départ : le « masque de guerrier/ et de grand blessé »  du père allongé au funérarium, qui désormais peut dormir tranquille.

Ce qui fait le prix de ce recueil poétique, c’est l’absolue beauté de sa parole nue, qui taille au couteau de splendides images, et qui, par l’usage du blanc typographique, de la rétention verbale, de la suspension et de la distorsion syntaxique :

Quand le vent

ne plus

dans

                les cheveux

parvient à appréhender une vie, dans sa pulvérulence, ses chaos, et ses blessures. 

Michel Herland, L’Homme qui voulait peindre des fresques, Paris, Andersen, 2023, 136 p., 14,90 €.


Le nouveau recueil de poèmes de Michel Herland L’homme qui voulait peindre des fresques dévoile par son titre une intention poétique. Car le poète est aussi bien le peintre du social que du paysage tropical. Parfois sarcastique, il peint le Monde sans concession. L’humanité est la même partout, les faibles sont exploités, manipulés par des puissants qui s’enorgueillissent de leurs richesses. Ce qui n’empêche pas d’apprécier les beautés de la nature, plus douce ici, dans les paysages provençaux que là, sous les tropiques où éclate la somptuosité des couleurs. Le recueil est divisé en plusieurs parties censées aider le lecteur à se repérer entre les divers genres que cultive le poète : social, exotique, érotique, ou simplement fantaisiste.

Le poète lève le voile qui cache la misère, dénonce les aspects les plus cruels d’une société qui méprise, viole les droits, entretient le chômage, la pauvreté, l’humiliation, contraint à la migration, à la révolte :

« Parfois du fond de l’humiliation

un peuple relève la tête

il crie sa haine et son envie » (Nouméa Culpa)

Observateur impitoyable, Herland met en évidence le contraste entre les nantis, d’un côté, et les prolétaires, les migrants, les clochards, de l’autre côté, entre le luxe des uns et la précarité des autres : « le riche orgueilleux se régale », « trime l’ouvrier miséreux », « la finance se porte bien », « les puissants ne manquent de rien » :

« Orient régiments laborieux

Air pollué puanteur acide

Fourmi automate livide

Trime ouvrier miséreux

À Shanghaï le luxe s’étale

Maserati Lamborghini

Jambes étirées robes mini

Le riche orgueilleux se régale

Chômeur au visage fermé

Anpe bureau immonde

C’est le triste sort du vieux monde

Irrésolu et désarmé » (Le cac 40 caracole)

Il suffit de descendre dans la rue, d’ouvrir un œil attentif pour constater la cupidité, le pouvoir de l’argent, l’iniquité, l’indifférence, la violence, la cruauté, sans oublier les guerres absurdes dont l’homme ne tire aucune leçon :

« Faut-il remémorer la longue litanie

de notre espèce les terribles avanies

Guerres anciennes ou modernes

Péloponnèse ou Dardanelles

guerre de cent ans ou guerre éclair

guerre impériale ou coloniale

dans les tranchées ou dans les airs

les occasions ne manquent pas

de s’entresuicider »(Guerres et pandémies)

Nombre de poèmes dénoncent un mal qui semble s’aggraver avec le temps, peignant le visage amer du malheur qui se cache derrière les apparences :

« Nord ou sud partout des chômeurs

Perdus dans leur vie de misère

Ils ont renoncé au bonheur

Tout autour d’eux les désespère

Noirs ou pâles sont les migrants

Même s’ils sont toujours précaires

On les sait pleins d’espoir vibrant

Ils ne sont plus prêts à se taire »  (Itali-ques)

La voix du poète est souvent grave, grinçante, révoltée, voire sarcastique comme noté plus haut, conformément à une intention clairement exprimée en exergue de la seconde partie, Amères destinées : « Ma poésie est une porte qui claque ».

Le poète est révolté par l’injustice, l’indifférence des riches face à la misère,  l’humiliation des pauvres qu’il a rencontrées partout où il est passé mais il est aussi un peintre de paysages, ceux de sa Provence comme ceux de la Martinique où il est installé désormais. Il lui rend hommage dans le premier cycle de poèmes intitulé Tropiques. La beauté du paysage tropical, la végétation luxuriante, les villages et les petits ports, les pêcheurs, les barques colorées, les montagnes couvertes de forêts, enfin la grâce des femmes noires, ensorcelantes composent de véritables tableaux : 

« Ô femme d’ébène

Arbre que soutiennent de solides racines

Fleur de ma passion

Dont la corolle gracieusement s’incline

À la douceur d’un soir

Que trouble quelquefois le chant du crapaud-buffle

Ô Négresse d’amour

J’aime quand tu balances

Les rondeurs de tes hanches

Tu me laisses effleurer

Le creux de ton échine

Et je vais m’enivrer

Des senteurs de la Chine

Ô fille d’Afrique

Tes lèvres au sucre de corossol

Ta langue suave comme une mangue

Ta bouche rose de porcelaine

Tes seins deux cocos de mon jardin

Tes jambes de bambou

Et tes bras les lianes pour m’attacher »(Le chant du crapaud-buffle)

Le paysage tropical incite aux délices de la passion, aux plaisirs de la vie : 

« Quel étourdissement

Chez les tendres amants

Le désir brille dans leurs yeux

La soif des plaisirs merveilleux » (Au village de Sainte-Anne)

C’est ce paysage qui inspire les poèmes d’amour, leur confère un accent de vérité. Le lecteur sent l’attachement du poète à son île remplie de merveilles. La femme est peinte sous les traits d’une noire déesse, sensuelle, excitante, langoureuse – réelle ou chimère, qui sait ?  – apte en tout cas à susciter la passion.

Michel Herland s’avère nostalgique de la poésie classique, de ses rimes et de ses mètres, de sa musique. Il semble avoir une certaine prédilection pour le sonnet. Il est résolu en tout cas à suivre sa propre voie, adepte d’un postmodernisme qui permet le mixage des époques, des styles et des langages. Il ne cache pas son attachement aux poètes d’autrefois dans Le Petit Manifeste qui ouvre son recueil. C’est ainsi que ses poèmes jouent sur plusieurs modes, empruntant parfois à l’air du temps, parfois à celui de temps révolus.

Stella Nodari, L’animal vertige, Éditions du Petit Pavé, Le Semainier.


L’animal vertige. Une ode à l’amour charnel, au désir en son incandescence paroxystique. Aller jusqu’au noyau de feu de la chair désirante pour toucher l’absolu de la présence. Présence qui se fait absence submergeante quand la béance du père absent étend son ombre sur les brandons du jouir (l’auteure n’aura jamais connu figure de père, évacuée dans le non-dit et le rejet maternels).

Combat entre la volupté et la nuit, la soif indomptée de vivre et le mystère térébrant d’une origine censurée. Point ici de plaintes ni de larmes, ni même de mélancolie, mais la lame chauffée à blanc du désir pour résilience. Une poésie jaillissante, aux métaphores venues tout droit du brasier des entrailles et du geyser du sexe. Une poésie qui carillonne à pleine sève mais sait la ténèbre des profondeurs et, surtout, la menace mémorielle d’une enfance victime d’un « détournement de candeur ». C’est alors une poésie qui transperce, tel le cri de l’hermine les nuits de pleine lune. 

Contre toute attente, l’envolée érotique qu’est L’animal vertige s’achèvera sur la maladie et la mort redoutée de l’amant priapique, s’exacerbant toutes vannes ouvertes puis se recourbant en méditation de détachement.

Dès la première lecture, à l’effleurement même du texte, on sent la présence de cette chose mystérieuse qui habite les œuvres inspirées : le souffle. Les mots ici sont comme traversés et soulevés par une brise marine – houle du verbe qui s’enivre de lui-même jusqu’aux confins du lyrisme, mais sans jamais sombrer dans la dislocation du sens. Une poésie ni “classique” ni “avant-gardiste”, mais qui a intégré l’audace, la liberté de celle-ci et l’harmonie, l’intelligibilité de celle-là.

Une ode au dieu Éros, non pour s’enfermer dans l’alcôve rutilante du sexe, mais pour éprouver, au cœur et au-delà de la chair, le « fin vertige d’exhaler sa propre lumière », pour « toucher le limbe des astres humains » et, au bout de l’illusion « apprendre à perdre ce qui finalement ne s’étreint jamais/ ce qui finalement ne s’éteint jamais ».

Quelques perles parmi d’autres :

 « au couteau/ de mes baisers/dans d’immenses bouffées de soleil jetées/sur les draps/de satin » ; « mordre la pêche blanche de ta chair/qui sent/la colle à l’amande » (au couteau de mes baisers) ;

« l’essence de ta présence je la promène légère/mais sertie d’une pierre/sous mes pas elle crie reliance » ; « lever mon identité brume d’opalescence/sur les cendres du masculin/nié comme un vide d’air/ » (transpérance) ;

« sache que l’essence du grand galop/est solitaire/vise le très haut amour/ta seule alliance »  ; « l’or blanc d’être/le propre repère de sa mouvance/ » (id) ;

« laisser les anges descendre dans la cheminée » ; « regarder le corail de l’aurore se lever » (le nous révélé) ;

« crever le jaune des mimosas/dans l’encre absolue de nos regards » (désenclave-moi) ;

« de l’eau du baptême à l’extrême onction il n’y a qu’une eau au fil des peaux/du presque mort au presque en vie il n’y a que la blancheur d’un lit » (apprendre à perdre éperdument).

Extraits

André Doms, Chemins, Frontispice de Sébastien Dugué, Éditions L’herbe qui tremble, Collection Trait d’union, 2023, 144 pages, 18€,


Je traîne aux guêtres une foule d’actions et d’écritures qui me semblent devenues étrangères, tant elles se sont écartées de ma mémoire active. L’effacement commence à me défaire. Mais ma perte ne compte pour rien en regard du gouffre effarant de l’Histoire. Quand il faudrait s’interroger : qu’avons-nous sauvé des passés ?  

Poète, essayiste, traducteur de voyage, révélateur d’oeuvres poétiques peu connues(Glineur, Bourgeois,Praillet…), André Doms nous entraîne ici, je cite, sur les « chemins » ravinés, cahotiques , de sa vie, toujours à l’écart des belles et grandes routes…Mais s’il se hasarde à « une analyse de ses saisons intérieures », l’auteur n’abandonne pas pour autant ses réflexions critiques sur le monde comme il va. Parmi les thèmes  évoqués, citons, entre autre, l’amour(la poésie doit éclaircir les vérités de l’amour, les traduire en vérités sensibles),  le libre arbitre, la solitude humaine, les idéaux mensongers, l’enseignement, l’écart entre la vie et la littérature voire l’écriture elle-même. D’une manière générale, le propos d’André Doms est de nous signifier le fait que la vie n’est pas ce qu’on nous en montre, qu’il faut nous garder de vivre au niveau de l’opinion, de la vision tronquée des choses, de l’image, de la croyance irréfléchie et qu’il est urgent de retrouver notre vrai moi afin de devenir, le cas échéant,  le réceptacle et l’agent de l’accomplissement de la vie. On ne s’étonnera donc pas du fait que le poète se soit toujours évertué à mettre au jour un langage susceptible de coller au flux de la vie, de « résister » aux forces de corrosion du temps et en définitive, d’ouvrir l’être à de nouvelles dimensions d’être. En effet, pour Doms, la poésie ne fait que dire l’urgence de vivre notre vie au quotidien et est  à même de nous permettre de redécouvrir, sous la simplification abusive que sont les identifications, toute l’ampleur et la complexité du monde et des choses. « Chemins » est un livre brillant qui par la nature de son propos, attise la présence à soi, aux autres et au monde ; « Chemins » est un livre attachant en ce sens qu’il révèle la sensibilité et l’humanité profonde d’un homme pour qui vivre c’est aimer, être en projet, devenir sans cesse, s’éprouver citoyen du monde (matrice de son être profond) ; « Chemins », enfin, est un  livre inspirant dans la mesure où il nous permet subtilement de mieux comprendre que si rien ne dure, la valeur de ce que nous avons vécu, elle, dure pour toujours.

Comment dissocier l’auteur, l’acteur, de l’homme ? Que vaut, ou signifie un « style » ? C’est bien la moindre des choses qu’un écrivain sache écrire, précisément « sa » langue à lui, sa langue « personnelle », qui lui tient au corps, comme  le pinceau prolonge les doigts. L’emploi de l’outil ne révèle t’il pas la qualité de l’ouvrier ? Mots ou marteaux. C’est pourquoi les dictatures ne détestent pas les Arts mais la liberté dont certains portent le souffle. Sans doute, un passé monumental les rassure- t-il, comme dans les académismes mussolinien, nazi, stalinien et tant de néo-classicismes coloniaux, vaguement enguirlandés à la façon locale.