La chronique de Nadine Doyen

Touriste, Julien BLANC-GRAS, éditions Au diable Vauvert, 262 pages ; 17€ Certains, comme Julien Blanc-Gras, voyagent par « vocation » ou pour leur profession. C’est à un voyage immobile, par procuration, que nous convie l’auteur. Mais « Lire, n’est-ce pas élargir sa géographie ? » Cette assertion de Jean-Luc Furette illustre à merveille Touriste, ce roman dédié à Ératosthène, dont la couverture est  déjà une invitation au dépaysement.

Le goût pour l’évasion a germé chez cet écrivain globe-trotter dès son enfance, ayant troqué le nounours pour un globe terrestre, apprenant à lire en parcourant les atlas, séduit par la magie des cartes, et s’endormant « en serrant la planète ». Mais il dût attendre d’avoir en poche son passeport, « sésame » pour la liberté. Il débuta sa quête d’identité à Londres et se souvient de cette Amazone qui le baptisa à la Guinness dans un pub, gâchant ses sonnets. Puis il part à la recherche de Bouddha, sur les traces des Beatles. Il embarque le lecteur dans ses road trips, pérégrinations aux antipodes avec quelques escales ou retour au bercail, caricaturant « les descendants d’Erasme », radiographiant avec acuité les touristes croisés, les autochtones, les civilisations les plus perdues et posant un regard d’écologiste sur cette terre en danger, gangrenée par la déforestation. Les paysages les plus divers défilent .Il nous plonge au cœur des réalités : censure, misère, trafic de drogues.

En voyageur aguerri, il ne se plaindra pas de « la moiteur qui gondole ses pages et ramollit son âme ».Pas facile de « trimballer l’Occident avec soi » dans certains pays et d’être catalogué de gringo ou d’être un appât lors d’une soirée « baile funk » bal populaire)!

Il nous livre ses expériences, ses prises de risques en choisissant de ne pas suivre les sentiers battus au Brésil et d’explorer des favelas. A Medellin, il opte pour « le dark tourism » en mémoire d’Escobar. Il narre avec humour son odyssée dans le désert marocain, ses déconvenues : « partager le désert avec un troupeau de Bretons », les nuisances subies : son agression par « une orgie de criquets priapiques, son attaque par une horde de singes ». Il fustige celui qui pollue par sa sonnerie de portable « un endroit aussi magnifique » et redoute « l’allemandenshort ». Il interviewe le business man, pointant le luxe offert à celui qui voyage en classe affaires. Il souligne l’incongruité des lois lors des contrôles de sécurité  ou un excès de vitesse sur piste.

Il nous fait partager ses extases, ses expéditions avec des chercheurs et  conte ses frayeurs (saut dans le vide). Ne plus avoir de quoi « immortaliser ses traces », cette nature généreuse est pour lui la meilleure façon d’engranger chaque trésor, d’absorber la beauté environnante, la laisser s’incruster dans la mémoire. Il est  émerveillé par « la parade clignotante des lucioles », fasciné par « le spectacle aquatique des hippopotames ».Inédit ce concerto dans la brousse, sorte de « rave tropicale ». L’auteur souligne la fuite du temps et la différence entre l’homme et la nature, opposant la végétation persistante à l’empreinte éphémère de l’humain « simples passagers d’une époque ».

Julien Blanc-Gras se considéra  comme « un piètre spécimen » le jour où il « rata la vague », faute d’avoir été « au bon moment au bon endroit »!

D’où quelques conseils distillés comme «  Voyager seul est le meilleur moyen de ne pas le rester longtemps ». Il met en garde « Un voyage sans une embrouille n’est pas un vrai voyage », déclare-t-il, après avoir été redirigé vers Bruxelles. Mais l’auteur sait positiver, en effet, le voici en mesure « d’écrire sur la belgitude ». Parfois il se laisse guider par des mots merveilleux, des noms magnifiques : Cartagena de Indias (au top des plus beaux noms de ville), Tataouine pour échapper aux « adeptes du tourisme canalisé », lui l’intello et poursuivre sa lecture de Dostoïevski.

Julien Blanc-Gras nous offre un carnet de voyage captivant dont le titre est emprunté à une chanson. Ce roman drôle, riche en anecdotes, aux destinations variées (Inde, Polynésie, Guatemala, Chine, Madagascar…) est traversé par les légendes, les senteurs, épices, encens, les cris d’animaux, les musiques des contrées visitées. Julien Blanc-Gras nous confie avoir songé à « s’engager dans l’humanitaire ». Ayant essuyé un refus, « faute de pouvoir sauver le monde », il choisit de le raconter. Ce n’est pas le lecteur qui va s’en plaindre, au contraire il fait son bonheur.

Un ouvrage idéal pour les sédentaires assoiffés d’ailleurs.

A glisser dans la poche pour les aventuriers, toujours en partance. «  Voyager pour donner un sens à sa vie » et constater en sillonnant tous les continents que « le paradis n’a pas d’adresse ».

Le lecteur n’a pas le droit de rater cette lecture passionnante et roborative.

Spéciale rentrée littéraire 2011

Nadine DOYEN

  • Les souvenirs, David FOENKINOS, Gallimard ; 266p. ; 18,50€.

David Foenkinos se sentit prêt une fois « avoir accumulé la mélancolie nécessaire » et traversé une zone « d’instabilité ». Son point de départ la perte d’un grand-père tant aimé. Il confie aux mots son désarroi, l’indicible.

A la manière de Perec ou Mastroianni, le narrateur égrène un chapelet de souvenirs, piochant dans les siens, ceux de ses proches, rebondissant sur ceux de Modiano, Gainsbourg, Gaudi et  ceux de bien d’autres personnalités, avec la régularité d’un métronome. De cette plongée dans la mémoire, il exhume des images d’une netteté sidérante. Revisiter son enfance avec ce grand-père c’est ouvrir le tabernacle des moments de félicité et de complicité. Très vite, l’attention du lecteur se focalise sur la grand-mère que le fils veut « sécuriser », en la plaçant dans une maison de retraite.

L’auteur aborde avec une bonne dose d’humour, noir parfois, et « un moral d’acier » la question sensible à laquelle beaucoup sont confrontés : celle du devenir d’une personne dépendante, parfois atteinte de « cette saloperie » d’Alzheimer. Il soulève les problèmes liés à la déchéance physique ou psychique, l’acharnement thérapeutique. Plongé dans cet univers, le narrateur est taraudé par une pléthore de questions, se projetant à cet âge. Il fustige son ingratitude quand lui aussi réalise qu’il l’abandonne. Il pointe les mésententes dans les fratries, décortiquant l’attitude de son père. La disparition de Denise, cette grand-mère encore capable de folies, relance le récit. Le narrateur, veilleur de nuit, éperonne le lecteur quand il se transforme en véritable limier, épinglant certaines institutions. Est-elle en danger ? Toutes les hypothèses les plus loufoques défilent. Va-t-il réussir à retrouver ses traces ? L’angoisse est à son paroxysme. Tout s’accélère. On suit, comme un travelling, la course poursuite du narrateur sur l’autoroute et ses prospections à Etretat.

La vie conjugale des protagonistes est digne d’un feuilleton, chaotique, « un manège de montagnes russes ». Attendre sa promise dans un cimetière est assez insolite tout comme y donner son premier baiser. Mais « l’amour est un pays compliqué ! » et le narrateur en fait les frais: « Une famille qui part en lambeaux ». Il a souffert de « l’étroitesse affective de ses parents, des ombres pour lui ».Des parents à la retraite « embourbés dans la haine », une mère « femme cougar ». Le narrateur, devenu « veilleur de chagrin, VRP de la vie », va s’interroger sur la notion du bonheur et radiographie son couple. Après son désert affectif, « une vie sexuelle qui ressemblait à un film suédois », il succombe au charme de Louise «  sa troisième étoile », évoque la première étincelle, les débuts incandescents, « l’élégance des fragments de la séduction », l’arrivée du fils « tel un monument dans les griffes d’un japonais »,puis comment les liens se fissurent, se délitent, la tentative de se rabibocher lors d’un voyage à Barcelone (jouant un remake de John Lennon et Yoko Ono en « visitant la plus belle partie de la ville : leur lit »), puis Louise « une éclipse » , et enfin la joie d’être parent célibataire. Quand « la douleur amoureuse se transforme en météorite de fantaisie », c’est du grain à moudre pour l’écrivain, « plus besoin de courir après les idées ». Il sait nous tenir en haleine quand les couples tardent à divulguer la révélation annoncée. Son psy, il va le trouver par hasard dans une station-service, en la personne du caissier. Ne va-t-il pas lui donner, à deux reprises, un conseil d’homme averti et lui apporter « une virgule dans sa déprime » ? « Les lieux ne sont ils pas mémoire ? Il y découvre « la beauté de ce refuge extra géographique, sa poésie anonyme » et l’avantage des Twix !

Contraint de mettre momentanément sa vie professionnelle entre parenthèses, le narrateur peut compter sur la compréhension de Gérard, son patron qui voit en lui un successeur potentiel, un fils adoptif, et même un futur James Joyce, l’encourageant à concrétiser son ambition d’écrivain.

Les lecteurs Foenkinosphiles prendront plaisir à traquer ces mots récurrents que l’auteur se plait à injecter dans chacun de ses livres comme : polonais, cravate, femme suisse, cheveux, la rhapsodie des rotules, sans oublier la scène du baiser, devenue mythique.

David Foenkinos explore des paysages plus autobiographiques. Il met en scène un narrateur dont le passé familial, les blessures, les fractures affectives ont nourri son inspiration et son imagination.

Ne fallait-il pas qu’il vive des choses, traverse des épreuves, des turbulences et constate que « La vie est une machine à explorer notre insensibilité » avant que « le roman fasse son premier pas et que les mots avancent vers lui »? Occasion pour l’auteur de rappeler que « les romans ne se cachaient pas entre les heures fixes mais dans l’infidélité ». Dans un subtil fondu enchainé se succèdent des scènes bouleversantes (la dépression de la mère, les retrouvailles de la grand-mère avec Alice, la surprise d’anniversaire), poignante comme « les dernières jours de la vie d’une femme » ou truculentes, hilarantes (comme le destin du tableau de la vache, la scène au commissariat, le délire alcoolisé des futurs mariés et l’achat précipité de leurs tenues, les adieux sur un quai de gare et le fantasme du narrateur sur les chevilles ,le quiproquo chez la coiffeuse, un cycliste bousculant une femme lisant dans le métro !). Gravité et légèreté s’équilibrent. Pour son dixième roman, David Foenkinos nous offre un récit enlevé, attachant, votif. Ne rend-t-il pas la vie à ses grands parents par la seule force de la mémoire ? Cette déclaration d’amour d’un petit-fils pour sa grand-mère a pour écho cette pensée de Kawabata, citée par l’auteur : « La mort donne l’obligation d’aimer ».Drôle son cortège de trouvailles fulgurantes (« le bar ? Une version alcoolique du phare », les disputes géométriques ou « L’amour rend presque aveugle ; c’est une affaire de millimètres »). Absurdes ou ridicules certaines situations (le père mesurant son fils, le suspense en attendant que les parents ouvrent), dignes du théâtre de boulevard. Originale cette construction à rebonds, avec notes en bas de page, digressions et un goût prononcé pour les listes. Tous les ingrédients réunis pour un film à la Woody Allen, avec flashback en noir et blanc sur le passé des protagonistes. Si le narrateur déplore « l’éclat de sa médiocrité » à ses débuts, l’auteur signe un roman d’une certaine gravité, prometteur à bien d’égards, mâtiné de tendresse, d’élégance et osons le clamer de Délicatesse !

N’aurait-il pas déjà semé en jalon le mot Occupation, thème probable du roman suivant ?

Dans cette traversée des souvenirs « La seule chose qui nous appartiennent vraiment », des premières fois « suprématie des souvenirs », David Foenkinos nous offre un kaléidoscope de sentiments extrêmes et un komboloï d’émotions qui laisseront une empreinte indélébile.

Mathieu Simonet

Mathieu Simonet – Les carnets blancs– Seuil– (173 pages) La vie à deux implique des compromis. Baptiste , à la veille d’emménager avec le narrateur soulève l’épineuse du devenir des archives volumineuses de Mathieu. Envisage-t-il de garder ses journaux intimes ?de les relire?de s’en défaire?Mais qu’y a-t-il consigné?

Sa vie d’adolescent en quête d’identité, sa nette attirance pour les garçons, sa difficulté à assumer les remarques quant à « ses airs de PD »,à  déclarer son amour à Thibaud,  ses premières expériences sexuelles , l’ambiguïté des relations à trois « les corps qui se plient dans un étrange ballet, l’extase », ses souvenirs d’enfance, ses études, ses phobies, ses rêves, ses lectures( Sagan, Radiguet, Wilde, Proust) , ses références cinématographiques.

De sa famille « un champ de ruines » , on découvre des parents séparés, des secrets familiaux , des relations sororales chaotiques. Mais aussi l’angoisse d’être atteint par la maladie du père et l’éprouvant accompagnement de la mère dans son combat contre le crabe. Être confronté à cette double épreuve, si jeune, nécessitait une échappatoire.

Il lui fallait aussi vaincre les préjugés du père pour qui « l’homosexualité est contre nature et à l’origine d’une malformation mentale ou physique »et ménager sa mère qu’il drape de tendresse , dont il recueille des confessions sur sa naissance et qui suscite l’empathie.

La rédaction de ses carnets fut pour Mathieu « un rempart qui lui permit de vivre avec détachement certains éléments factuels », de se débarrasser de l’indicible et de se mettre à nu. Mais aussi la prise de conscience des limites dans la vie mais pas en littérature (absence de tabou) et de la liberté de l’écrivain à mêler réalité et fiction. La réaction de Baptiste l’oblige  toutefois à s’interroger: Peut-on dévoiler son intimité sans risque de choquer,de gêner?, à se censurer et à se limiter à l’essentiel dans l’intérêt du lecteur.

Ces pages sont jalonnées de réflexions sur le parcours initiatique de l’écrivain en devenir.

Depuis la remise du manuscrit, les affres de l’attente, les refus successifs, la peur du point final , d’être dépossédé de son « mille-feuille au goût de plâtre ou de framboise ».

Il reconnaît le rôle thérapeutique de l’écriture: « Écrire,c’est faire de la chirurgie d’instinct . Elle me console comme on ne m’a jamais consolée»et compare le travail de l’écrivain à celui du sculpteur: « Je rabote, je polis , malaxe, fusionne ». Il souligne le pouvoir de la poésie capable d’apporter « force, courage, patience »ou de véhiculer sa flamme « Ton visage de Slave aux longues mains d’amour /Qui caressent mon corps, insolence timide »ou sa colère.

L’originalité de cet ouvrage: mosaïque d’extraits de lettres, de carnets, d’interviews, de poèmes, de conversations, de confidences,de blogs, réside dans la multitude de  façons(parfois très insolites) dont Mathieu Simonet a  orchestré la  destinée de ses carnets  , après leur relecture et les instructions interactives proposées au lecteur. Ces dispersions, « ces tueries artistiques, geste ludique et joyeux », impliquant des centaines de complices, ont opéré comme une catharsis et tendent à prouver que le diariste a atteint le statut d’adulte,  « qu’il a franchi le pont entre l’écriture quotidienne et le projet de roman » amorcé avec les manuscrits avortés.

Nadine Doyen

Denis Grozdanovitch

La secrète mélancolie des marionnettes – Denis Grozdanovitch –  Éditions de l’ Olivier

Denis Grozdanovitch nous offre son premier roman dédié à Éric Rohmer, après avoir jugulé ses doutes, ses craintes. Ne va-t-il pas en « ajouter un de plus à la somme incommensurable »d’ouvrages publiés? Encouragé par son amie libraire Elvire avec qui, chaque semaine, il décortique l’actualité littéraire, il revisite la définition du roman. L’auteur, conscient que l’engouement du public est pour «du sensationnel, du cafardeux, du sexe pervers, de la violence et beaucoup de commisération» va puiser la trame dans ses carnets, dans ses lectures et se nourrir de ses rencontres lors de son séjour en résidence d’écrivains, près de Florence, tenue par la contessa Silvina «ancienne beauté réputée».

Fréquentant des aristocrates, des gens huppés, ayant sympathisé avec les voisins, côtoyant des touristes zombies, le narrateur poursuit son étude des travers de ses semblables et nous livre une belle galerie de portraits dont le sien. On assiste à sa reconversion de «robots lance-balles» à rat de bibliothèque, puis écrivain. Ce qui n’est pas sans intriguer Amalia (la mère du prince Ernesto) pour qui «le tennis est un art suprême et la littérature de l’énergie dépensée en pure perte».

Partageant avec Emilio la passion des échecs , il trouva un partenaire confirmé, développant la thèse  que «les jeux subliment l’essence des relations humaines».Il sera présenté à Roberto «le montreur de marionnettes, bateleur, conteur, à la merci de ces fantoches de tissu et de papier mâché» dont la philosophie est de vivre en marge de la société, en toute quiétude, «dans le ciel de l’imagination». Grâce à ses pupazzi «éternellement jeunes, enthousiastes», il se trouve plongé «dans la féerie intemporelle, la folie rocambolesque» Le lecteur privilégié assistera au spectacle concocté par Roberto , point d’orgue du roman, sans craindre chauves-souris, araignées. Ce serait volontiers qu’il se joindrait à la troupe euphorique pour trinquer «à la comédie du monde, à la secrète mélancolie des marionnettes ,à la santé des fantoches, à la merveille mécanique des pantins, à leur intemporalité à notre grandeur dérisoire, enfin à l’amour », ravi de ce divertissement.

Le narrateur aura-t-il appris à «ne plus considérer les choses trop sérieusement ,à plaisanter dans l’adversité et l’art de rire de ses propres déconvenues»?

L’auteur laisse ici entrevoir son talent de dramaturge qui vient s’ ajouter à son glorieux passé sportif.

En filigrane il ne se prive pas d’étriller la politique du moment et brosse un portrait de l’Italie peu complaisant: «une nation de lourds secrets de familles, de sociétés mafieuses, du crime organisé, de luttes de pouvoirs».Il fustige ces nantis qui participent à la défiguration des campagnes, du littoral.

Avec le père Antonin, il commente ces instants de communion , cet envoûtement ressenti dans cette église. Ces deux êtres intermittents pour qui «la conversation devait demeurer un jeu de raquettes et de bondissantes paroles souples» prennent plaisir à deviser sur la religion, la foi, leur scepticisme, la mort. Avec Stella ils tentent d’échapper «à la peste consumériste et cultivent la graine spirituelle» déplorant que les gens ne sachent plus regarder ce qui les entoure et apprécier la beauté des lieux et édifices .Le pittoresque de Florence, la lumière, les collines de la verdoyante toscane, le paysage paradisiaque de «cette île errant dans l’abîme bleu du ciel, les reflets aquatiques de l’Arno» l’auteur sait les mettre en valeur et capter des détails en les photographiant, instantanés mnémographiques  «La beauté, avait murmuré son professeur c’est peut-être/la faculté qu’ont les choses d’être là!», nous confie Denis Grozdanovitch dans son recueil poétique.

La littérature fut l’occasion d’un jeu où chaque pensionnaire exposa sa relation à la lecture et l’écriture. Le narrateur confie écrire dans le but de «s’insérer dans la chaîne des générations, de recueillir ce qui mérite d’être sauvé et de transmettre»,ressuscitant Anne de Noailles, tombée dans l’oubli: « j’ai soulevé entre mes mains/une amphore de poésie/et je l’ai portée à vos lèvres».

L’entreprise romanesque débutée par le narrateur sur le plan littéraire dévia avec les retrouvailles inespérées d’Anna-Livia, cette belle cinéphile rencontrée vingt ans auparavant dans un cinéma parisien. Il emprunte à Ritsos sa poésie pour sublimer cette parenthèse «dans les courants de la volupté » et s’interroge sur les arcanes de la création poétique. Anna orchestrera leurs adieux de façon théâtrale. N’est-ce pas une façon de rappeler que pour Shakespeare «Le monde était une scène où chacun était un acteur»? , métaphore que file l’auteur en allégeant que «nous sommes sans doute une hallucination de la grande manipulatrice universelle, la déesse Kali».

Les amoureux des chats et des chiens seront comblés puisqu’ils traversent le récit. Pour Denis, le chien fut «un Mercure envoyé par les dieux farceurs du destin» qui le conduisit dans les bras d’Anna. Pour le libraire florentin «Les chats sont nos maîtres discrets dans l’art d’apprivoiser le temps et nous devrions apprendre d’eux comment économiser notre énergie».

Les amoureux de l’Italie succomberont aux charmes des villes de Florence, Sienne , Venise.

Les aficionados de Denis Grozdanovitch retrouveront l’auteur «inclassable mais indispensable» du Petit traité de désinvolture, des Merveilles oubliées du Littré, le roger-bontemps; la veine poétique de La Faculté des choses et sa propension aux citations:Pessoa «dormons comme une barque abandonnée», Montale «son apparition solaire faisait fondre le gel du cœur»,Tchekhov,

Tennessee Williams, Saba «Ce qu’il n’a pas connu du temps ni de l’espace/L’art le peignit pour lui de plus belles couleurs/Et le chant lui donna plus de douceur encore.»

Ils retrouveront L’ art de prendre la balle au bond quand le narrateur, double de l’auteur se montre «déterminé à saisir» celle que lui lance Anna ou dans le réflexe de s’ emparer d’ un livre «à la manière dont d’anticiper un passing sur un court de tennis»

Ce roman se lit comme une succession de scènes ( départ épique, Vesoul, réceptions, partie de tennis, d’échecs, flâneries dans les librairies, excusions sur une île).L’ auteur marie dans un bel  équilibre: dialogues, conversation inspirée ou amoureuse et descriptions détaillées; mouvements et pauses méditatives lénifiantes; conjuguant mélancolie et humour. Le style érudit, digressif peut dérouter par la longueur des phrases, le vocabulaire châtié, mais il ne doit pas faire obstacle. Mieux vaut faire son miel de ce récit dense, enrichissant, truffé de références littéraires ( Ortese, Buzzatti) et partager cette joie contemplative . La vraie littérature n’est-elle pas «celle qui permet de contempler le monde à distance, comme un spectacle, de se sentir partie prenante, en empathie et dégagé»?ou «une façon de vivre intensément, de rehausser le niveau banal de la vie, de l’enrichir de commentaires qui l’enluminent dans les marges comme un vieux livres d’heures»?

Ce livre peut être considéré comme  un plaidoyer pour la survie de la lecture et de la littérature.

Nadine Doyen

Charles Dantzig

La diva aux longs cils – Charles Dantzig – Grasset ( 362 pages – 20€ )
Ce florilège, au titre aguicheur , fut coordonné par Patrick Mc Guinness, poète et traducteur, professeur de littérature française et comparée à Oxford . Il débute par trois essais sur la poésie et des inédits . La poésie n’ est-elle pas cette déesse qui nous fait rêver?
Charles Dantzig nous révèle que sa fascination pour la poésie remonte à son enfance . Son talent fut détecté très tôt: «  Le génie était là. Le Nobel m’ espérait ». Il explique pourquoi il cessa,  avant de reprendre l’ écriture après l’ adolescence . Il adopte un ton plus confidentiel pour s’ adresser à ce cercle d’ initiés qu’ il nomme « les Persans »! Il développe sa conception de la poésie : « la combinaison d’ une forme étudiée et d’ une émotion communiquée ».Elle n’ est pas un « acné. Elle raisonne plutôt qu’ elle pressent ». « En poésie , tout est concentré .On doit adapter une posture parfois enfantine , parfois naïve » . Il en bannit les mots «  vagues et intimidants , quintessence , ineffable » ou recueil conférant une idée de vrac . Pour Charles Dantzig , la poésie est « un adolescent insolent et délicat qui a besoin d’ un grand salon et d’ air pur » . «  Elle ne sert à rien » , tout comme la lecture , au risque d’ en choquer quelques uns . Il souligne ce qu’ elle n’ est pas : «  de l’ athlétisme, du joujou, du divertissement, mais un  tiraillement entre son et  image , entre forme et émotion ». Il déplore qu’ en France elle soit reléguée « dans une boîte à bibelots » . Il reconnaît s’ être éloigné d’ « pur prosateur » dont  « le vice est de haïr la poésie ». Pour lui , « la réussite de la poésie consiste à créer ou à évoquer des images par un rythme ». Il insiste sur la «  conformation du poème à voir ». , accordant une attention particulière à  l’ esthétisme dans la présentation: calligrammes , dispositions obliques qui flattent l’ œil . Les deux pages de « Cirquerie »offre des vagues de fantaisie quant à la topographie ( en carré ,en escalier…)
La poésie qui supporte mal « les vêtements étriqués » exige une mise en page aérée .
Il souligne sa volonté de créer une unité , un sujet précis pour ses séries de poèmes .
Les avions sont un thème récurrent , en mémoire de  Clément Adler . L’ auteur s’ interroge sur leur utilité  . Il nous fait voyager  en Europe, transiter dans des aéroports : « lieux mornes , comme s’ils voulaient nous donner des remords » . Deux mots suffisent à dépeindre une île grecque : «  Beauté- Néant » .Il brosse avec ironie  un tableau de l’ Acropole , assaillie par des hordes de touristes , égrenant ses conseils aux guerriers grecs « gare gare/on vous mitraille », aux colonnes « cessez de danser »  , aux masques tragiques « fermez la bouche , aux nymphes « promenez vous dans les bois! »
On fait halte à Venise « qui tangue »; à Londres ;  à Rome . On visite à Oxford l’ Ashmolean et  le Pitt Rivers Museum , à Paris le Louvre . On longe la Seine « au col de vison »,admire « le circonflexe/Du Pont-Neuf qui prend un air de Marquet ».On assiste à une corrida à Nîmes, on décolle de la baie des anges, survolant « l’église russe reine de pique ». On dîne au bord du Bosphore . Toujours en mouvement , on vole vers New-York et voit se détacher « le gland du Chrysler building » . Les tours jumelles  inspirent à l’ auteur des paroles prémonitoires : « Quilles que quelques uns voudraient voir renversées », poème pourtant écrit avant 2001, précise l’ auteur .
La mort  « aux cuisses creuses » s’ invite en barque sur les « eaux du Léthé », escortée par un chanteur death metal, ou Achab le macchabée ; les allitérations s’ enchaînent : aïeul/glaïeul/deuil…
La lumière du soleil couchant  filtre : « vomissant de longs nuages lie de vin ».
Les nuages viennent titiller notre imaginaire : « Une trace de gomme sur papier Canson » , « craquelés comme une purée qui sèche, falaises de neige, Etretat du ciel , chantilly de vagues».
Dans le bestiaire , défilent la méduse « abat-jour 1900 de brocante », le poulpe qui se « prend pour une diva d’ Hollywood , les rossignols « employés par les vaches/ à sucrer leur ennui ».
Le corps déploie sa sensualité sur les plages , près des piscines , dans l’ océan « rassasié qui postillonne ses embruns ». Les corps s’ enchevêtrent , les mains se mêlent ,les doigts se peignent, les pieds se nouent dans : L’ union des corps . « Fugace le sexe agace ». L’ auteur douterait- il de la sincérité des sentiments pour conjuguer amours avec imparfait et  faire rimer «  cœur avec trompeur » ? , « ce cœur , un répondeur qui prend les messages » . On capte les yeux  « en filet de pêche, en harpon, coniques, fendus, de panda, les verts clins d’ œil des douleurs» . On succombe à l’ œil cerné « d’ un astrakan de cils ».Ceux de la diva sont empreints de tristesse . D’ autres «  couleur trottoir , brillaient, sous une taie de larmes, quand la hache de soleil écarta les corps » .
De multiples voix nous parviennent, dont celle de la poésie,  mécontente de son sort « bloquée dans ses élans, toisée, raillée , qui se venge à son tour, en toisant « leurs pensées-spasmes » .
A noter le poème dédié à Patrick McGuinness, celui qui initia le projet de cette anthologie   . Il  déroule une guirlande irlandaise truffée de références littéraires  et de quelques pastiches de vers célèbres : « Demain, dès l’ aube , à l’ heure où verdit l’Irlande…,Heureux qui comme Ulysse… » .
Le vers final « Je sauterai dans l’ eau qui me rompra en deux » tisse le lien avec la thématique de l’ eau des Nageurs et confère son unité à cet ouvrage poétique , de fort tonnage, éclectique, servi par une langue  travaillée  méticuleusement , un vocabulaire recherché , une note allègre , drôle et un humour pétaradant. On croise un aréopage de noms: Genet, Marlowe, Joyce, Chénier, Mallarmé, Verlaine, Pollock. Sa  richesse magistrale  s’ impose d’emblée , l’ auteur ayant recours à  une pléthore d’images.
L’ auteur s’ interroge sur ce qu’ un écrivain lègue à la postérité, convaincu que « Rien ne s’ oublie et d’ abord pas le passé », ne serait- ce que pour alimenter « la grossiste à images 24heures sur 24 ».
Et l’ auteur de conclure par « Nous n’ en finissons pas de ne pas disparaître »! .
Comme lui , on peut remercier le professeur McGuinness pour ce choix savamment réalisé.
Charles Dantzig appartient à cette catégorie des poètes très accomplis qui « savent  communiquer des émotions . Tout est dans la feinte, comme en escrime » .Ses fervents lecteurs  le lisent avec délectation « pour danser avec lui » .

Nadine Doyen