JEANNE CHAMPEL GRENIER,  »DES NOUVELLES, un peu, beaucoup, passionnément… », Éditions France Libris-2024


« La nouvelle, c’est la flèche et sa cible aussitôt atteinte »                                                                                                  H. Quiroga

Rédiger une nouvelle est un exercice particulièrement difficile qui demande précision, réactivité, rapidité ; c’est une brèche dans un mur, qu’il faut refermer rapidement, ce que l’auteur : Jeanne CHAMPEL GRENIER maîtrise parfaitement.

Les nouvelles, ici, sont des plantes grimpantes qui s’agrippent à l’esprit jusqu’à la chute, toujours inattendue, drôle, comme par exemple, dans le texte intitulé : « L’Agrimanche » que bien évidemment nous ne dévoilerons pas.

La nouvelle permet d’écrire aux antipodes des certitudes pour faire flamber la raison sur les lèvres du lecteur, ainsi en est-il dans le texte  « Coup de chapeau » dont la chute ébouriffe : étonnement, sourires… »quelque chose suit son cours » aurait dit Becket.

Les nouvelles permettent à l’auteur de multiples combinaisons où tout se créé, se métamorphose, comme dans ce « Sommeil de porcelaine » où le personnage central, homme d’affaires, vient d’atterrir en Corée. Tout pourrait être simple, clair, bref, un voyage d’affaires comme il s’en fait tant, mais non… et ce fut un mystère !

Les multiples combinaisons de situations pemettent à l’auteur de tenir son lecteur en haleine tout en l’amusant. Les écrits alignent leurs dentelles et leurs épices, au lecteur de s’en vêtir, de les déguster, ce qu’il fait avec joie dans ce recueil.

Une comète passe, éphémère éphéméride, mais la nouvelle reste à l’ombre des regards sépia.

Lire les multiples nouvelles de Jeanne CHAMPEL GRENIER, que ce soit : « Bonheur du jour », « Autrefois-Autre foie-Autre foi »( tout un programme!), « Les poignées d’amour », « Les deux corbeaux », « Le passé empiétant »…..une quarantaine de textes si différents où l’on découvre que l’auteur aime courir vers l’inconnu, le rêve, le jamais dit, le rire franc, courir sans jamais se retourner, sans trop de condition, juste pour l’ivresse de la quête et du partage. Car à l’orée de ce monde agité, de ce grand orchestre désaccordé, le « je », cet oiseau rare, sait-il encore « où il habite ? » ( Extrait de la préface)

Le lecteur des « Nouvelles » s’écarte de ses propres chimères, celles de l’auteur restent sur ses berges, l’empoignent, le poursuivent.

Celui qui lit Jeanne CHAMPEL GRENIER échappe ainsi au requiem des ombres. Grâce aux mots vivants porteurs d’antiques marées et de signes avant coureurs, ce recueil ne sera pas une flagrance qui se volatilise ; le lecteur en garde longtemps souvenir et jouissance.

À lire pour chasser les idées noires et trouver du plaisir.  

Jean-Pierre LONGRE, Un an de solitude et autres histoires livresques, Black Herald Press, Chartres-London, octobre 2023.

        Vocation d’écrivain

Jean-Pierre LONGRE, Un an de solitude et autres histoires livresques, Black Herald Press, Chartres-London, octobre 2023.


À notre connaissance, Un an de solitude serait le tout premier recueil de fiction de Jean-Pierre Longre, universitaire et critique, qui a enseigné la littérature française et francophone du XXe siècle à l’Université Jean Moulin de Lyon.

Premier constat : en lisant – surtout en hiver, au coin du feu – ces courts récits, on ne se sent jamais seul, car bien entouré par des personnages qui s’allument devant nos yeux telles des bûches de Noël, nous surprennent, nous charment, nous font rire et, parfois, frissonner. Qu’il s’agît de types d’écrivains, de lecteurs et/ou de libraires, tous auront partie liée avec la littérature et, à la fois, avec la vie.

On remarque vite que certains gravitent autour du noyau thématique des voyages et/ou rencontres initiatiques nécessaires à l’éclosion d’une vocation : le génie tragique de Racine, le génie poétique d’Éluard, celui de conteur d’Istrati et celui d’écrivain de Perec. Plongeons-nous un instant dans chacun.

« Un an de solitude » (vécu tels les « cent » de Márquez) est la rêverie mélancolique du jeune Racine, en quête (mieux dit en chasse), dans le sud de la France, de signes de la part des Muses, et de l’essence mystérieuse de l’âme féminine, de la féminité même – source première de sa future inspiration théâtrale ; on comprend qu’elle aura été rendue possible par la découverte des femmes ardentes – de l’étoffe des héroïnes des tragédies grecques – d’Uzès (un laboratoire alchimique grandeur nature !)… 

Dans « Tout effacer ?», on suit, en 1924, le jeune Eugène Grindel (dit Paul Éluard), parti, sur un coup de tête, pour un long voyage, s’arrachant au trio formé avec Helena Dimitrovna Diakonova (dite Gala) et Max Ernst, mais ne résistant pas longtemps à la solitude, au désespoir, « décide d’en appeler à l’amour et à l’amitié » : reconstitué à l’étranger, le trio bientôt « redevient duo initial, qui rentre en France six mois après », le chevaleresque Max s’étant retiré. Le fruit de ce périple ? La naissance du « poète de l’amour », « le désir de ‘tout effacer’ effacé ».

Dans « Printemps 1935 », parmi les amis réunis à une veillée-éloge funèbre de Panaït Istrati, mort « dans le dénuement et la solitude, en un pays lointain qui est celui où il est né », l’officiant, un certain docteur D***, relate (avec une verve tout istratienne, comme touché par le génie du conteur) comment il l’avait soigné à l’hôpital Saint-Roch de Nice, lors de sa tentative de suicide en 1921, et comment (s’étant lié avec lui), en trouvant le moyen de faire parvenir la lettre d’Istrati à Romain Roland, a été son sauveur, le changeant d’aiguillage, le mettant sur les rails de son destin d’écrivain français ! Istrati ne l’oublierait pas, lui écrivant quelquefois, dont « une lettre-fleuve » depuis la Roumanie, datée de sa toute dernière année… On ne sait pourquoi, ça nous rappelle Érasme, qui, peu avant sa mort, « […] choisit le psaume XIV et le commente sous le titre Sur la pureté de l’Église du Christ à l’intention d’un douanier rhénan qui l’avait hébergé au cours d’un de ses voyages. Janvier (1536) : dédicace affectueuse de cette œuvre au douanier. Ce sera la dernière » (in Érasme, « Vie d’Érasme », Robert Laffont, 2000). Simplicité, culte de l’amitié, bonté… Pour Érasme et Istrati, le mot de Nietzsche « humain, trop humain » perd son sarcasme !

« Disparitions » : on croit à cette « narration purement imaginaire [sic !] », si bien ancrée dans la nature des œuvres/êtres de Perec et Queneau. On croit à ce domino de disparitions : d’abord celle (bien réelle) des parents de Perec, puis celles (réelles, aussi) dont parlent les romans et poèmes de Queneau, suivies de celles d’objets/êtres des souvenirs des deux amis, évoqués à leurs joyeuses (ici, l’abîme est adouci par un humour fou !) rencontres oulipiennes ; tous les types possibles de disparitions, pour en conclure : « Les gens s’effacent comme se gomment les mots ou les lettres ». « Deux ans plus tard, en 1969, parut [sic !] La Disparition » (en l’occurrence, celle de « la lettre ‘e’, celle que l’on trouve presque partout, notamment dans ‘père’ et ‘mère’, et qui est aussi la seule voyelle de son nom de famille »).

Un autre noyau thématique est cette société à part entière (avec ses propres rites et lois), cet univers qui gravite autour du livre. La librairie, « caverne livresque », pôle magnétique de tous les fantasmes, présente une « véritable cosmogonie », suggérant, avec son rez-de-chaussée (la boutique), son étage (les livres rares) et son sous-sol (ses entrailles), la Terre, l’Olympe et l’Hadès (« Hésiode, bouquiniste »). Les libraires, volontiers en tandem : époux (« Tire-livres », « Une lectrice assidue ») ou père et fils (« Hésiode.. »), jouent parmi les gens de livres un rôle d’une complexité, voire d’une ambiguïté insoupçonnée. Du sublime (célébrants dans un temple) au mercantile, ils agissent en confidents, en bons samaritains, en psys, en détectives… ou bien en « tire-livres » (version sui generis du tire-laine) pratiquant ce qu’on pourrait qualifier de vol amical, sinon d’emprunt collégial (mutuel) chez des confrères, afin d’enrichir leur « stand de bouquiniste déclaré »…

Ce faisant, ils rallient les délinquants de livres. Un milieu de fraudeurs : écrivassiers embauchant un « honorable soutier de la littérature », un prête-plume – ce qui peut créer une chaîne cocasse de délégations de la corvée jusqu’en bas de l’échelle et à la catastrophe annoncée (« Un nom dans la littérature ») ; écrivains ayant « dévoyé [leur] talent pour gagner de l’argent facile », s’attirant la colère d’un vrai cambrioleur-lecteur passionné (forcément !), lequel, « [se] prenant pour une sorte de génie de l’homicide littéraire », se met à les éliminer en série (« Mort aux écrivains ! »). Or, une ironique justice immanente veille à l’équilibre : le scriptoricide (difficile de ne pas penser à En sus ojos…) se fera séquestrer par un auteur de polars, « condamné à perpétuité » à lui servir de prête-plume – tandis que le biographe prête-plume grillé n’aura plus d’autre recours que de « [se] faire un nom dans la littérature » !

Les lecteurs, précisément, sont une riche catégorie. Il y a le critique hyper empathique emporté par el duende du texte lu (« Continuité », imprégné d’allusions, d’ambiance cortazariennes) ; Pamphile, le clochard qui « ne mendie pas » mais « accepte tout prêt ou don de livre intéressant », et la « jeune fille blonde, manteau rouge, lèvres sérieuses mais heureuses, regard plein », « seul être lumineux et coloré » parmi ses congénères zombifiés accaparés par leurs « petits écrans », qui lit dans le tram la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient de Diderot (« Bas-reliefs »)…

Il y a monsieur Bocquet d’« Une colère magistrale », excellent « professeur de théorie et d’histoire littéraires », que le destin (on dirait par mégarde) a gratifié d’une lucidité de poète tragique quant à la puissance métaphysique de la littérature, à son inutilité-gratuité absolue, ainsi qu’à son abîme : « Si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi » (Nietzsche, Par-delà bien et mal, 146). Afin de préserver son équilibre mental, et sa vie même, « pauvre homme tombé, comme ses livres, de son piédestal », il prend sa retraite : « Il s’est débarrassé de tous ses livres, il habite une petite maison à la campagne. Il cultive son jardin ». Le prix à payer…

Mais le lecteur préféré, récurrent, est une lectrice : dame d’un certain âge, habituée si régulière qu’une soudaine absence remettra en question l’activité même des libraires, qui feront tout pour avoir le fin… mot de l’histoire. Il y a Madeleine (« Hésiode… »), qu’on pense victime d’un escroc, pour découvrir que « le Prix Nobel de Littérature 2014 » (façon de nommer-sans-le-nommer Patrick Modiano) écrit pour de vrai (en toute discrétion et modestie) sa biographie ! Et il y a, surtout, la plus improbable des clientes : l’« analphabète » (« Une lectrice assidue »), simple « coursière » avouée pour sa sœur malade mais aimant la proximité tactile des livres, si bien que passé son deuil elle reprendra (avec la complicité de la libraire) ses visites, achetant même un livre « de temps à autre ». De quoi relancer Érasme (op. cit., « Une philosophie de l’éducation ») : « J’ai connu un enfant qui ne savait pas encore parler et à qui rien n’était plus doux que de mimer devant un livre ouvert l’attitude d’un lecteur. Il pouvait demeurer de longues heures à cette occupation sans éprouver le moindre ennui. Et jamais il ne pleurait si fort que la présentation d’un livre ne pût l’apaiser ».

Et que dire de « Pont-Euxin » ? récit rédigé telle une lettre posthume (« Je m’appelle Publius Ovidius Naso, et je suis mort il y a 2000 ans ») à la ville de Tomis (Constantza en roumain), et concentrant le vécu (humain-poétique) des neuf dernières années dudit dans « ce coin du monde où les eaux du Danube se mêlent à la mer », où, petit à petit, la tuante nostalgie de Rome fut domestiquée, adoucie par l’amitié des « Tomitains que j’aime, bien que j’abhorre votre pays » (cf. Ovide, Les Pontiques, Livre IV.-XIV. À Tuticanus). Ambivalence, ou alors simultanéité des sentiments : « je laissai les Tristes et entamai un autre recueil », « reflet le plus fidèle possible des fluctuations de mon esprit ». Là, les signataires de ces lignes pensent subodorer quelques échos du roman Journal de Dracula de Marin Mincu (Xenia, Suisse, 2018, traduit du roumain par Dominique Ilea), que J.-P. Longre a recensé ! Le style même du récit le leur rappelle : par exemple, à cause de ou plutôt grâce à Tomis « ma réputation est double, puisque ma destinée fut double : poète de l’amour, poète de l’exil ». Et cet ultime témoignage, conforme à la nature du génie ovidien : « Je n’ai jamais eu foi en un au-delà pour les humains, ni à quelque éternité que ce soit », qui prépare sa juste réponse anticipée à une question censée le coincer : « ‘Mais maintenant, au bout de 2000 ans, d’où t’exprimes-tu ?’ Je répondrai que je m’exprime depuis mes livres […] ».

Or, on ne saurait non plus tout dévoiler : on a déjà fourni au lecteur potentiel assez de raisons pour qu’il se jette dessus…. 

Bienvenue donc – ce n’est jamais trop tard – à Jean-Pierre Longre parmi les conteurs !

Janvier 2024.

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Jeanne Champel Grenier, DES NOUVELLES, un peu, beaucoup, passionnément, 183 pages, 2024, éditions France Libris, ISBN : 782382 684887


Passionnée, chaleureuse, la préface donne le ton et fait pacte avec les lecteurs : courir sans se retourner, sans trop de conditions, juste pour l’ivresse de la quête et celle du partage. Car à l’orée de ce monde agité, de ce grand orchestre désaccordé, le « je », cet oiseau rare, sait-il encore « où il habite » ? 

Cette suite de brèves nouvelles égraine sa diversité, non seulement par ses thèmes, mais aussi par ses styles. Tantôt tendres, tantôt rocambolesques, les textes s’attardent souvent de manière poétique sur le souvenir, l’imprévu, le merveilleux.

Venise no 16, aquarelle à propos d’un peintre (comment en serait-il autrement dans la ville de l’aqua alta ?) séduit plutôt que décrit la cité de toutes les surprises.

Casa Inès, à propos de sa mère-grand a une dimension personnelle, pleine d’émotions contenues. À l’instar des dessins de l’auteure (y-compris celui de la première de couverture) qui sont tout à la fois purs, naïfs, et engageants.

Les peuples à la belle étoile, texte particulièrement réussi, sorte de pastiche à la St-Exupéry, nous émeut, mieux qu’un réquisitoire contre l’intolérance.

Mémoire-Déboires, concentré de jeux de mots, a un phrasé différent qui demande vivacité d’esprit. Rabelais campe dans le jardin !

Il y a des jours a un aspect cocasse, alors que Mariska est presque conçu comme un impossible très (trop ?) bref roman d’amour. 

Les cerisiers blancs, essentiellement basés sur des dialogues très réussis, évoquent avec pudeur et humour une dame très âgée en sa maison de retraite, tandis que Siamine 1ère du nom est la description tout à fait poétique d’un chat (le pétale rose de sa langue sur son fin museau…) en une robe délicate.

D’autres aventures, tableaux et rencontres nous attendent avec bienveillance, sagacité, voire malice au fil des pages.

Bref, on l’a compris, Jeanne Champel Grenier, poétesse bien connue, est également à l’aise dans les nouvelles, bien que ce type de prose puisse être quelque peu frustrant car un personnage sitôt adopté nous quitte après trois pages. Ainsi va la vie de ce genre littéraire ici parfaitement maîtrisé et assumé.

On imagine bien l’écrivaine dans ses œuvres à l’école (où elle fut professeure) ou avec ses petits, voire ses arrière-petits-enfants. Délices d’une personnalité éminemment inventive et généreuse. 

De toute urgence, voilà donc une transfusion de rares bonheurs.

Gregory Rateau, De mon sous-sol, Éditions Tarmac, 52 pages, 2024, 10€


« L’homme du sous-sol est capable de demeurer silencieux dans son sous-sol quarante années durant ; mais s’il sort de son trou, il se déboutonne et alors il parle, il parle, il parle… »
Fedor Dostoïevski

Grégory Rateau a découvert Le Sous-sol de Dostoïevski quand il avait vingt ans. Sans doute, quand sa vie allait de guingois, s’est-il identifié à cette confession d’un narrateur anonyme et solitaire dans l’estime puis le dégoût de soi. Aujourd’hui au bord de la quarantaine, il s’y identifie encore et éprouve une urgence à écrire, écrire, écrire. Dans la fièvre d’une lucidité dont la lumière aveugle. Bien sûr, le lecteur comprend vite que le sous-sol, également nommé souterrain par l’auteur des Possédés, est celui de l’âme. « Déjà alors, mon âme portait en elle son sous-sol. », observe-t-il en précurseur de Freud. Le revers d’une conscience travaillée par l’expérience est toujours à chercher dans les bas-fonds tumultueux de l’inconscient. Avec ses jouissances douloureuses.

Dès les premiers vers de son long poème intitulé De mon sous-sol, Grégory Rateau évoque son adolescence harcelée et la « douce indifférence » des siens occupés à leur plaisirs débridés.

« même les vieux copains / faisaient un pas en arrière / un choix définitif / d’un côté les paumés… / et de l’autre / …les dominants, les motocyclés ».

Quand au sentiment d’abandon s’ajoute celui de la trahison, la tentation du mal conduit parfois le persécuté à vouloir devenir persécuteur à son tour. S’agissait-il vraiment de « suivre sans faiblesse la voie du sabre » chère à Mishima et comment pouvait-elle s’accommoder sans heurts majeurs du désir d’un futur « ivre de légende » ? La question se pose d’autant plus facilement qu’on pressent l’impossibilité d’une réponse. Les blessures de la psyché, ce miroir sans tain, n’ont jamais de contours sûrs dans la mémoire. Et le poète hante lui-même ce qui continue de le hanter. Dans la [dissociation du « moi »]. En appelant un Dieu qui reste sourd, en imaginant que la souffrance n’est pas vaine, qu’elle est une mise à l’épreuve tendue vers une fin réparatrice…

Dans un deuxième temps, Grégory Rateau  égrène ses désillusions de jeune auteur de poésie et, nolens volens, entre désir de repli dans sa « retraite roumaine » et désir de paraître dans le milieu des lettres, revit les offenses de [la cour où il est né]. Mais au diable « les littéreux », « les bobos fanatisés » et « leurs Clubs faisandés », « à la Closerie des Lolita », les courbettes au Figaro Littéraire ! Le temps est venu de ne plus « longer les murs ». Traversé de pulsions mystiques comme Dostoïevski ou Rimbaud, le poète part en quête de son Graal pour boire avec ses Phrères l’«OR NOIR » de sa coupe.  La légende encore et son cercle à partager pour « transmettre la parole…et tout faire pour la rendre vivante ».

Ce qui n’empêche pas Grégory Rateau, à la toute fin de son texte, d’examiner sans concession ses affres mis à maux. Avec humour, il considère le passage de la quarantaine comme une limite au-delà de laquelle [son ticket n’est plus valable]. Avoir ou ne pas avoir le ticket, auprès de qui et pourquoi, en voilà une question qui taraude l’humain depuis ses commencements ! « Il est temps de ne plus jouer cette comédie », écrit-il. Se lamenter sur son propre sort, pleurer sur les illusions perdues, non. Définitivement non. En délicatesse avec son siècle comme Dostoïevski l’était avec le sien, le poète souhaite s’éloigner de tous les miroirs trompeurs et « continuer à respirer décemment » en espérant que sa jeunesse n’a pas dit son dernier mot. Parler, parler, parler. Ecrire, écrire, écrire. Mais sans se déboutonner. Si désespoir il y a , il restera correct.

Extraits :

le lendemain brûlant de haine / ma peur bien planquée / pesant sur ma scoliose / en nage à force d’uppercuts / lancés à la dérive / de brasser les mensonges / et autres chimères / dissocié du « moi » / je ne voyais plus que les fissures / les craquelures dans le béton / les petites imperfections / qui semblaient me sourire / l’acharnement reprenait / quand ce n’était pas les marques de ces morveux / c’était la règle qui opposait sa signature / ma peau finissait même par s’endurcir / par me donner des allures de vieux bonze

*

Ce sont les livres qui ne m’ont jamais lâché / des plaquettes et des pavés / sans discrimination aucune / juste un assemblage de briques / assez pour me surélever / des mots qui ne ressemblaient à rien d’autre / des galaxies contenues parfois dans une phrase / de vraies claques / Rimbaud, Miller, London, Istrati / Affamés de découvertes / de justice / d’une toute autre liberté / eux aussi en ont soupé / encaissé / sans jamais sourciller / leur rage a grandi / nourrie de rencontres / de frustrations / de fraternité sauvage / loin des lieux communs / du cordon ombilical / je la sens grandir en moi à mon tour / cette langue souterraine / le Bruit et la Revanche

*

Grégory Rateau a écrit son De mon sous-sol en une semaine. On retrouve les élans lyriques qui lui sont chers, avec parfois des envolées dignes de Léo Ferré. Le poète de La mémoire et la mer détestait lui aussi le « jazz d’ascenseur ». Mais davantage que dans ses recueils précédents, on repère dans ce long dépli des instants de parole au premier degré, tantôt suffoquées et tantôt criées : « mais je peux me tromper…je l’ai bien senti…il fallait s’y attendre…je n’en peux plus de composer…très peu pour moi… ». Et c’est là, dans ce qui échappe au flux linéaire de l’écrit pour être dit sans artifice, que l’auteur nous confesse ses faiblesses et ses forces. Comme l’anonyme de Dostoïevski qui voudrait être quelqu’un. Mais comment, comment, comment, sans rien trahir ? 

De mon sous-sol de Grégory Rateau est le premier volume de la collection Aliénation & Liberté (Variations sur une même corde)  publié par les éditions Tarmac. La couverture, qui fait penser à une certaine métamorphose, est illustrée par Ramuntcho Matta. L’ouvrage coûte 10 €.

NB : Pour mémoire, Grégory Rateau est l’auteur de deux recueils de poèmes en 2022, Conspiration du réel aux éditions Unicité et Imprécations nocturnes chez Conspiration éditions.

Louis Savary, Sables émouvants, Editions Les Presses Littéraires, 100 pages, 3ème trimestre 2021, 15€.


Louis Savary propose une centaine d’aphorismes partagés en 10 sections. Les thèmes vont de l’introspection personnelle, du questionnement de l’écriture, de ce que lui apporte la lecture, l’expérience de la vie, du temps, à l’interrogation du statut de poète, de la poésie en passant par le questionnement du rêve, de la matière première que sont les mots pour terminer par le thème de la mort.

L’aphorisme a le charme de réduire à l’essentiel un système souvent complexe de pensées, d’idées, de saveurs, de tonalités, à séparer les mots sélectionnés d’un long et ennuyant contexte. Il offre ainsi au lecteur une belle liberté d’interprétation certes encadrée par les choix rigoureux de l’auteur.

Aux fils des sections toujours plus détachées et sans doute plus humoristiques, j’ai pris un certain plaisir à lire chacune des sentences comme autant de rébus. Chaque unité semble contribuer à la construction d’un paysage marqué par de nombreux contrastes, l’ensemble du livre nous ouvre les portes d’une vision critique du monde.

J’aime douter, j’aime le doute et l’axiome au coeur de l’aphorisme se pose en travers du chemin. La sentence soutient parfois une vérité au détriment d’une autre. Sans doute l’auteur en multipliant les constats, en cumulant les affirmations et les vérités, se rend-t-il compte lui-même de l’aspect kaléidoscopique de la réalité qu’il a contribué à construire. Vu qu’il multiplie aussi les points de vue, les points de départ et les points de fuite, peut-on se fier à chacune des phrases posées comme autant de cailloux sur notre chemin? Aucune phrase n’a de majuscule ou de ponctuation, les titres des sections fonctionnent elles aussi comme des aphorismes. 

Lire
lu et relu
mais jamais corrigé

autrefois chasseur de mots
aujourd’hui leur cible

a-t-on vraiment raison de croire
qu’il suffit d’aligner des mots
pour leur faire dire tout ce qu’on veut

ma vocation
prendre racines
dans des sables
émouvants

Voilà ici une des explications possibles du titre. Les sables émouvants étant l’écriture de poésies, le destin du poète étant de s’établir profondément dans l’émotion, d’y puiser une nourriture ?

je crois écrire comme un poète
ma poésie
est loin de le croire

Afin de respecter les volontés de l’auteur, je limiterai les citations à celles que vous avez pu lire et à celle qui viendra.

Je me méfie de ceux-là
qui reprenne mes mots
pour exprimer
leurs pensées sans issue 

Car à vrai dire, j’ignore si mes pensées ont une issue.

En savoir plus sur l’auteur et ses livres: ici