Hervé Guibert / Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène, Correspondance, 1977-1987, nrf, Gallimard (15,90€ – 129 pages)

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  • Hervé Guibert / Eugène Savitzkaya, Lettres à Eugène, Correspondance, 1977-1987, nrf, Gallimard (15,90€ – 129 pages)

La correspondance dévoilée entre Hervé Guibert et celui qu’il a élu : le belge Eugène Savitzakaya, couvre une décennie. Elle débuta en 1977 avec la parution, à 22 ans, de leur premier roman respectif. Ces lettres mêlent confidences, épanchements, délires, supplications, conseils bienveillants, projets communs (Villa Médicis), déboires, ainsi que des réflexions sur leur écriture. Écriture sensuelle, tendue par le désir.

Comme Christophe Carlier le démontre dans son roman (1) : « les lettres nous informent moins sur la psychologie de leur auteur que sur celle de leur destinataire ».

Il ajoute que « C’est toujours en fonction de celui-ci qu’elles sont composées, le rédacteur jouant simplement le rôle du miroir déformant ».

Ce recueil nous offre donc les portraits croisés des deux auteurs qui s’apprivoisent, tissent des liens littéraires, puis plus intimes. On devine leur abandon physique : « Je sens encore ta langue » lors d’un séjour sur l’île d’Elbe. L’amitié n’instaurant pas la symétrie, la fréquence de leurs échanges est inégale. D’où les nombreuses remarques d’Hervé, souffrant d’une carence de nouvelles de la part d’Eugène. Ses missives se font plus enflammées après leurs rencontres. Certaines sont de vraies déclarations : « Je t’aime ». Hervé ne cache son aimantation mais est en proie à des interrogations, craignant d’insupporter Eugène par sa prolixité et sa passion « déraisonnable ».

Hervé, envahissant, estampille Eugène de nombreux termes : depuis « Bufo, Mon cœur infernal, Ma merveille, mon gueux ». Quant à Eugène, plus discret, « retors », il se qualifie de « pauvre protégé » et voit en Hervé « le plus gentil des garçons ».

Quant à Eugène, il n’est pas indifférent mais garde une certaine froideur et distance.

Toutefois, il répondra à sa demande de photos, parfois à ses injonctions. Il se montre préoccupé quand la santé d’Hervé montre des défaillances. Une infinie et profonde tendresse les réunit. Hervé Guibert évoque en filigrane cette maladie qui le ronge, consignant ce mal « invivable », sa souffrance physique dans son journal (Lemausolée des amants) qui fut publié de façon posthume en 2001.

Quand il devine Hervé dans une phase de bourdons, il n’hésite à l’inviter à Liège.

Les cadeaux échangés (oursons, médaille) n’arborent pas la même valeur pour eux. Pour Hervé, tout ce qui lui vient d’Eugène devient sacré comme des reliques.

Quant à Eugène, il conserve précieusement « une carte purgative », qui agit comme un baume au cœur quand il est triste.

Leurs liens professionnels leur permettent de cultiver leur amitié, Hervé Guibert faisant publier par épisodes, les textes d’Eugène dans L’autre journal. Mais leurs relations vont être assombries à la cessation de cette aventure éditoriale. D’où la lettre de contrition d’Hervé, endossant la responsabilité de l’avoir « fourgué dans ce pétrin » et renouvelant son admiration « pour la beauté de son écriture ».

Leurs lettres convoquent également des connaissances communes, comme le photographe Bernard Fauchon ou le poète Izoard et déclinent tous les titres de leurs publications. C’est alors que la portée prophétique et testamentaire de La mort propagande saute aux yeux. Hervé Guibert ne voyait-il pas « tout noir ou presque noir » ? N’écrivait-il pas pour résister à au silence et à l’oubli ?

Si la mort met fin à leurs liens, Eugène Savitzakaya ressuscite son frère d’écriture et lui rend hommage par ce touchant mausolée de papier établi conjointement avec Christine Guibert. La littérature plus forte que la mort.

(1) : L’assassin à la pomme verte de Christophe Carlier (éditions Serge Safran).

© Nadine Doyen

Guerriers amoureux de Jean-Louis Costes, Edition Eretic, avril 2013, 286 pages, 17 €.

  • 2648118586Guerriers amoureux de Jean-Louis Costes, Edition Eretic, avril 2013, 286 pages, 17 €.

 

Dégueulasse, dégoûtant, obscène, scato, taré… et drôle, corrosif, rarement ennuyeux et bien écrit. Costes est un écrivain, n’en déplaise à ceux qui ne supportent pas qu’on puisse écrire caca dans un roman. Les qualificatifs péjoratifs ne manquent pas pour qualifier l’écriture de Costes, et chacun à un moment ou à un autre, comme dans un effet miroir, se verra confronté à ses limites. Ça en devient presque initiatique, certains laisseront tomber de suite, d’autres ne voudront même pas toucher le livre, d’autres iront plus loin, voire jusqu’au bout pour se sentir comme les deux antihéros de l’histoire : de vrais hommes, voire de vraies femmes. Ce qui est intéressant d’ailleurs, ce serait de savoir combien finalement vont jusqu’au bout en prenant des airs dégoûtés ? Costes se lit-il en cachette comme une revue porno ? Il me semble que c’est la même chose avec ses performances, il met le public face à un miroir, le plus extrême possible. Ainsi, d’autres iront jusqu’au bout peut-être parce qu’ils découvriront que ça les excite, ils en apprendront ainsi sur eux-mêmes et libre à eux ensuite d’en chercher le pourquoi, comment, papa, maman, etc. D’autres iront jusqu’au bout, même si par moment le roman leur tombe sur le moral comme un gourdin goudronné, sans doute parce qu’eux même sont autant dégoûtés que fascinés par l’humanité, au point de la chercher partout, et c’est un peu comme Dieu, elle se cache parfois là où on n’ira jamais la chercher. Pour Costes, c’est très certainement au fond d’un trou de balle. Plus clinique que pornographique, son roman plonge obsessionnellement dans les entrailles, au propre, c’est-à-dire crade, mais aussi paradoxalement au plus profond de l’âme humaine. C’est un constat pas très réjouissant d’ailleurs, Costes exagère mais jusqu’à quel point ? Ne mettrait-il pas plutôt le doigt et plus dans ce que l’on ne veut pas voir ? Ou juste à doses homéopathiques par le biais d’infos aseptisées ou au cinéma, pour le frisson. La crasse, la folie, la déchéance, la drogue, la violence et le sexe comme antidépresseur, on baise comme on hurle, pour se sentir vivant. Les épaves sont légions dans une société où règne mensonge, lâchetés, corruption et cupidité, et dire qu’on ne peut rire de tout, c’est bon pour celles et ceux qui n’ont pas encore goûté au grands fonds, ceux qui ont un arôme de chiasse, de poissons pourris et de fûts percés, où la vie ne vaut pas un clou et l’enfance se viole au petit-déjeuner. Nul n’ignore que l’humain, confronté à certaines situations et substances, peut devenir une créature bien plus cruelle et dégénérée que le plus féroce animal, mais c’est toujours l’autre, si possible le plus loin et le plus étranger possible. L’écriture de Costes pourrait jouer une sorte de rôle cathartique. En endossant toutes les perversions, toutes les saloperies humaines, le lecteur en ressort lavé, purifié, soulagé peut-être. Ouf, ce n’est pas lui ! Pour qui veut lire entre les lignes, au delà de la provocation, cette vulgarité est l’arbre qui cache la forêt. En rester là, ce serait passer à côté de la grande fragilité, l’évidente sensibilité et une lucidité écorchée vive, de l’auteur. Un roman pertinent, mais oui, qui dresse un constat sans pitié du monde actuel, cru, grinçant et souvent insoutenable, aucun puritain ni survivrait, mais le côté trash ne leurrera pas le lecteur déniaisé. Costes a un humour et un sens de l’autodérision qui sauvent de tout, c’est drôle et désespéré. Le paradoxe du titre, Guerriers amoureux en dit bien plus long qu’il n’y parait. En filigrane permanent, une quête d’amour, de paix, de beauté et de simplicité, toujours empêchée par un monde dingue qui part en couille, ravagé par le crack depuis la banlieue parisienne jusqu’au fin fond du désert ou de la jungle amazonienne. On a beau se voiler la face, serrer les fesses et se pincer le nez, le monde il est aussi comme ça, beaucoup même. C’est donc, littéralement, un roman d’aventures extrêmes, que jamais aucune marque sportive ne voudrait sponsoriser.

 

©Cathy Garcia

 

 

Jean-Louis Costes

Jean-Louis Costes


Jean-Louis Costes est né le 13 mai 1954 à Paris. Père militaire, mère catholique pratiquante, il a été éduqué par les pères des collèges catholiques. En
1968, il tombe amoureux d’une jeune fille de son lycée Anne Van Der Linden qui deviendra plus tard décoratrice et actrice de ses shows. Il quitte sa famille et vit tel un zonard, paumé et drogué. En 1972, il obtient son baccalauréat et débute des études d’architecture à l’école des beaux-arts de Paris. Il obtient le diplôme. En 1978, il voyage à travers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Sud (La Guyane deviendra son lieu de prédilection). Dans les années 80, il se réfugie dans la cave de sa grand-mère pour se consacrer uniquement à la musique. La cave désormais sera son milieu ambiant préféré, non par goût mais par nécessité. Il s’échappe aussi dans une cabane au milieu de la forêt guyanaise pour respirer. Artiste underground, subversif, amoral, transgressif, complètement déjanté, il repousse sans arrêt les limites du grotesque. Sur scène et dans ses livres, aucune limite, il exploite tous les tabous, les thèmes les plus ambigus. On l’aime ou le plus souvent on le déteste, mais on ne peut rester indifférent. Ses réalisations, quel que soit le domaine via lequel il éructe, littéraire, performances live, films ou musique, toujours au degré maximum de la provocation, sont toutes guidées par un sens aigu de l’autodérision, de l’absurde et du grotesque, beaucoup d’humour et une quête de transcendance. Son cheval de Troie est la nullité. C’est en réalité une immense farce au sens mystique du terme, et cela peut évoquer le théâtre de l’absurde de Jodorowki ou celui de la cruauté d’Artaud. En 1986, il a publié chez Fayard, Grand-père, l’histoire d’un grand père arménien, cosaque, légionnaire, bagnard et collabo.

 

Pour en savoir plus : http://jeanlouiscostes.free.fr

 

 

 

 

Massalia Blues de Minna Sif, Alma éditeur, février 2013. 392 pages, 18 €.

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  • Massalia Blues de Minna Sif, Alma éditeur, février 2013. 392 pages, 18 €.

 

 

 

Être aimé ne sert à rien.

Pour ne pas être seul,

Il faut être capable d’aimer

Dino Buzatti

 

 

Minna Sif nous plonge au cœur d’une sorte de cour des miracles, pègre et misère s’y côtoient, pour le pire et exceptionnellement pour le meilleur. C’est Marseille la belle, ses quartiers, son vieux port, ses vendeurs à la sauvette, ses marchands de sommeil, ses parias et ses prostituées et dans cette cour grouillante de la ville basse, un roi découronné pousse son Caddie. Clochard et clandestin, fier et roublard, Brahim refuse d’aller chercher des papiers à la préfecture. Et cela, malgré les offres d’aide insistantes de la narratrice, écrivain public du côté de la Poste Colbert, pour tout un monde sans voix, parfois même sans droits. Enfant déjà, elle était la voix de ses parents, venus eux aussi de douars marocains aux noms imprononçables. «  Cet emploi d’écrivain public était pour moi un pont ténu entre une population venue de l’autre bord de la méditerranée et cet autre monde bien ordonné qui ne voulait d’eux que du bout des lèvres, du bout de ce tutoiement dont on les gratifiait encore trop souvent. » Brahim, vieux fou, est aussi un conteur hors pair. Lui, dont la vie comme tant d’autres, a fait le grand écart au-dessus de la Méditerranée, ne transporte pas qu’un affreux cabot déplumé et tout un tas de vieilles saloperies au fond de son Caddie, mais aussi des pelletées d’histoires incroyables, dont les héroïnes sont des femmes, que dis-je, des furies, des ogresses débordantes de chair et de vie. Fadéla la dégourdie, Zina la morte, Leïla, la putain aux dents d’or, Haffida la dévoreuse, Fatem la poétesse, la blonde Antoinette et d’autres encore. Mères, grand-mères, sœurs, épouses, maîtresses… Tout un univers féminin aussi jouissif qu’étouffant, en bute à la brute lâcheté des hommes.

Hardie, sacrément fleurie et explosive, l’écriture de Minna Sif déborde comme une opulente poitrine du corsage étroit de la bienséance. Elle ne craint pas de tremper sa plume dans les sucs et les fiels, l’amour et la haine étant bien souvent trop emmêlés pour pouvoir les distinguer. Les cris, la rage, les larmes, le sperme et les vers qui rongent les plaies. L’humanité dans toutes ses splendeurs et ses déchéances, excessive et délirante comme l’amour de ces mères du sud pour leur progéniture, à Marseille, aussi bien que dans les douars marocains. On se perd dans la narration un peu brouillonne, forcément, à l’image de ce bouillon de cultures, d’où jaillissent cependant des envolées de génie. Il y a du fellinien, du rabelaisien… Nul n’y est à une fourberie ou une contradiction près, nous ne sommes pas chez ceux qui pètent dans la soie le petit doigt levé. Ici, c’est avec les poings et le verbe haut que la vie se conjugue. C’est à peine exagéré, comme la vie de Brahim, c’est un vécu du feu de dieu, à moins que ce ne soit celui d’un djoun, et c’est donc aussi forcément marseillais. Un lexique à la fin permet de s’y retrouver dans les emprunts à la langue arabe et on apprend ainsi qu’Harraguas signifie littéralement « brûleurs de frontière » et désigne les jeunes émigrants qui rejoignent l’Europe clandestinement au péril de leur vie et que les Hittistes, « teneurs de murs » sont de jeunes diplômés chômeurs qui passent la journée adossés à un mur. Massalia Blues à nous en faire rougir les tympans. Ça se lit avec le sourire, le souffle court et une certaine stupéfaction. Tant de gouaille sous la plume d’une jeune fille, ça ne s’invente pas, ça se vit et se transmet comme un bouton de fièvre. Âmes délicates s’abstenir, mais ce serait dommage.

©Cathy Garcia

Minna Sif

Minna Sif

Minna est née en Corse, dans une famille originaire du Sud marocain. Elle vit à Marseille où elle anime des ateliers d’écriture dans les quartiers Nord. Son premier roman, Méchamment berbère (Ramsay, 1997), a été réédité chez J’ai Lu, dans la collection « Nouvelle génération ». Elle a également écrit des nouvelles publiées dans des revues (Gulliver, La Pensée de Midi…) et des ouvrages collectifs : Scandale (Chihab, 2010) et Une enfance Corse (Bleu autour/ Colonna 2010). Auteure associée au Théâtre de la Mer, dans le cadre de Marseille Capitale européenne de la Culture 2013, elle a participé au projet international « Foot(ing ) Marseille » en animant de nombreux ateliers d’écriture à destination des jeunes et des adultes.

Benoît Duteurtre, Polémiques, Fayard (17€ – 225 pages)

Benoît Duteurtre, Polémiques, Fayard (17€ - 225 pages)

Chronique de

  • Benoît Duteurtre, Polémiques, Fayard (17€ – 225 pages)

La couverture de Polémiques, signée Sempé, parle d’elle même. Ce « non » brandi annonce le ton vindicatif de l’ouvrage. Benoît Duteurtre y brosse un portrait tour à tour au vitriol ou admiratif de ses contemporains, dévoile ses goûts artistiques, livre une litanie de réflexions sur la société et ce qui lui paraît scandaleux (le tabou sur la mort assistée). Il brasse de multiples thématiques, depuis la politique, la vie au quotidien jusqu’à l’esthétique, rassemblant des bulletins d’humeur.

Benoît Duteurtre, romancier lui-même, aborde une réflexion sur le renouveau du roman français.

Il donne sa conception de « la bonne littérature » qui, pour lui, doit rimer avec humour « un excellent indicateur, presque indissociable de l’art romanesque ».Il met en lumière les « esprits drolatiques » qui savent poser « un regard décapant sur le monde. Il inventorie les ouvrages de quelques humoristes majeurs. Parmi eux: Philippe Jaenada, Martin Page, Igor Gran, Bernard Quiriny et Olivier Maulin. Ne boudant pas le name dropping, il en mentionne une pléthore d’autres qui savent aussi manier l’humour, l’ironie avec brio, comme Serge Joncour, David Foenkinos, Jean-Claude Lalumière ou Marin de Viry. Où sont les femmes ? « au royaume de la douleur, du cri ».

Il n’hésite pas à pratiquer le « Angot bashing », qualifiant cette auteure de « championne de France de l’autofiction ».Il s’étonne de voir « les experts en modernité » l’encenser, la critique littéraire accorder du crédit à son écriture. Quant à Michel Houellbecq, cet arpenteur du dernier rivage, il lui dresse un piédestal, balaie son œuvre et montre comment il a imposé sa plume dans le paysage littéraire contemporain. N’ont-ils pas en commun cette clairvoyance acide sur le monde et notre finitude ? Chez Benoît Duteurtre, on devine la hantise du vieillissement et cette façon d’anticiper sur l’évolution pressentie et redoutée qui est l’élégance du pessimisme.

Ceux qui aiment Monet auront plaisir à partager l’engouement de Benoît Duteurtre pour ce peintre dont il se sent proche pour diverses raisons qu’il analyse. Dans une envolée dithyrambique, il explique en quoi sa peinture a modifié sa vision des choses. La magie Monet opère.

Si certains dressent la liste de leurs envies, Benoît Duteurtre décline celles des choses qui l’agacent, l’insupportent, l’indignent, l’horripilent. Qui n’a pas pesté contre « la terreur des trottoirs » qu’est un cycliste pour le piéton ? Et l’auteur de dénoncer l’absence de verbalisation. Ou contre « un char d’assaut » désignant ainsi la poussette que vous devez éviter, contourner.

Comment ne pas déplorer l’intoxication du lexique par l’anglais, la francophobie de certaines nations étrangères ? Et l’auteur de retracer des pans d’histoire afin de disséquer les raisons de cette vague antifrançaise. Comment ne pas adhérer à cette revendication d’acheter français ?

Comment ne pas être irrité quand les ondes n’ont rien d’autre à offrir que du sport ? Cette uniformisation des contenus au détriment de la littérature, du cinéma, des arts laisse perplexe.

Benoît Duteurtre souligne également la disproportion budgétaire, le sport devenu un vrai business.

Certains passages apparaissent comme un droit de réponse à ceux qui l’ont éreinté, en ce qui concerne le mariage pour tous. L’auteur fait part de sa stupéfaction face aux conclusions hâtives et sectaires d’un jeune journaliste pour qui toute personne opposée au mariage gay est homophobe.

Il s’insurge contre cette tendance à « cultiver la part de l’enfance », contre le culte de la famille cellulaire. Il n’hésite pas à afficher clairement ses opinions sur l’ère de l’enfant roi. En tant que musicologue émérite, Benoît Duteurtre ne pouvait pas faire l’impasse d’un chapitre sur la musique.

Il revient avec ironie sur la déroute face à un épisode neigeux d’une ampleur exceptionnelle, comparant aux hivers combien plus rigoureux que ses ancêtres ont connus. Non sans un brin de malice, il distille de précieux conseils en cas d’un éventuel futur blocus.

Par ce regard caustique, sans complaisance, que Benoît Duteurtre pose sur notre époque, la comédie humaine, l’auteur rejoint la confrérie des humoristes , de ceux défendent la langue et luttent contre l’invasion de l’anglais. Car trahir la langue n’est-ce pas trahir notre vraie patrie selon Barbara Cassin ? Dans Polémiques, on retrouve également ses récurrentes bouffées de nostalgie. Ne cherchez pas ce pourfendeur invétéré dans les cafés. Il les fuit ! Il s’interroge sur l’avenir, y voyant « le versant noir de la modernité », voué à l’obsolescence programmée de nos objets usuels.

Polémiques, avec ce ton grinçant du pamphlet, de la diatribe déjà remarquée dans les ouvrages précédents de Benoît Duteurtre, ne sera pas sans susciter les réactions des détracteurs. Mais en passéiste, il ralliera ceux qui militent comme lui pour sauvegarder la beauté, la poésie des paysages. Et de revendiquer « l’amour du passé » pour suppléer au manque de fantaisie du présent.

Ne passez pas à côté de cet essai audacieux, coup de poing, qui dézingue, étrille, éreinte, décapite, brocarde à tout va, mais aussi encense et valorise le beau, l’authentique.

On ne peut qu’apprécier cette approche.

©Nadine Doyen

Le Faucon errant de Jamil Ahmad

Le Faucon errant de Jamil Ahmad

  • Le Faucon errant de Jamil Ahmad, traduit de l’anglais (Pakistan) par Sophie Bastide-Foltz. Actes Sud 2013. 173 pages, 19,80 euros.

 

Un livre âpre et austère, à l’image de la région à laquelle il s’attache, où le seul lien à suivre pour ne pas s’y perdre, est un homme, Tor Baz, le Faucon Errant. Il sera notre guide à travers ces pages écrites d’une plume sèche, sans fioriture, qui se tient au plus près des évènements et les décrit sans entrer dans des considérations psychologiques. Tor Baz est né au cœur de ces zones tribales, semi-autonomes à l’époque – nous sommes dans les années 1950 – au carrefour montagneux du Pakistan, de l’Afghanistan et de l’Iran.

 

À l’âge de 5 ans, Tor Baz qui ne s’appelle pas encore ainsi, se retrouve abandonné en plein désert auprès d’un chameau mort. Ses parents qui s’aimaient d’un amour illégitime, ayant fui leurs tribus respectives avant même qu’il ne soit conçu, sont rattrapés et assassinés selon la dure loi tribale. Tor Baz sera alors recueilli par un vieux chef nomade, puis par un mollah mécréant, vagabond et rusé qui finira dément, et enfin par une famille Bhittani. C’est cette famille qui lui donnera le nom de leur fils défunt, Tor Baz, Faucon Noir, qui deviendra le Faucon Errant que nous retrouverons tout au long du livre. Un livre que Jamil Ahmad a pu écrire en regroupant des notes prises durant plusieurs décennies dans ces zones tribales, où il exerçait comme haut fonctionnaire pakistanais. Une région où venaient se heurter cultures ancestrales, nomadisme et modernité, une région aux enjeux politiques, stratégiques et religieux extrêmement compliqués et où les innombrables tribus résistaient farouchement à tout pouvoir et ingérence étatique, sans parler des tentatives d’influences allemandes ou britanniques, qui plus tard seront soviétiques et américaines. Là réside le grand intérêt de ce livre, nous faire pénétrer au cœur de ces territoires bien éloignés de toute littérature, mal connus, peuplés d’hommes simples et rudes, exceptionnels aussi d’humanité tout autant que capables d’une grande cruauté. On y rencontrera des chefs tribaux, des mollahs miséreux, des hommes sages, humbles et honnêtes, d’autres fort corrompus, des femmes aussi soumises que robustes et courageuses. Des paysans, des villageois, des bandits, des soldats, des fonctionnaires, des kidnappeurs saisonniers, des vendeurs d’informations, des vendeurs de femmes, d’opium et d’haschisch, de glace des glaciers, de champignons séchés ou de kebab, un montreur d’ours et un guide de haute-montagne qui retombera aussi bas qu’il était monté haut. Des morceaux de vie captés et entremêlés au cœur de paysages érodés et quelques vallées plus accueillantes. On entendra les vents des montagnes et du désert y chanter le nom de tout un tas de tribus tels que Siahpad, Baloutche, Brahui, Kharot, Pawindah, Bhittani, Pachtoune, Massoud, Wazir, Afridi, Mohmand, Gujjar… et nous verrons chacune lutter pour sa survie, sans que jamais toutefois ne soit oubliée la règle première et essentielle de l’hospitalité.

 

Jamil Ahmad

Jamil Ahmad

 

Né en 1933, haut fonctionnaire pakistanais aujourd’hui à la retraite, Jamil Ahmad exerça principalement dans la province frontalière du Baloutchistan. Il a également occupé un poste à l’ambassade pakistanaise à Kaboul avant et pendant l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques. Il vit actuellement à Islamabad. Avec Le Faucon errant, son premier roman, il est devenu, à soixante-dix-huit ans, le “nouvel auteur phare” de la littérature pakistanaise. Ces expériences lui ont permis de décrire au plus juste la vie de ces régions interdites (aux frontières de l’Iran, du Pakistan et de l’Afghanistan) avant la montée des Talibans. Aujourd’hui les « zones tribales » sont le plus souvent décrites comme des régions reculées, nids de conspirateurs et cibles des attaques de drones.

 

©Cathy Garcia