Joël-Claude MEFFRE, Aux alentours d’un monde, Photographies et dessin Heba-Raphaëlle Meffre, Tituli, 122 pages, 2020, 23€  


  « Mes vagabondages n’avaient de sens au fond que parce que je voulais m’entourer de cette paix accordée au silence des lieux … » (p.52)

Les archéologues sont, ordinairement, peu vagabonds; et réciproquement. C’est que les premiers s’affairent longtemps là où il faut forer tout un passé (en sédentaires, à chaque fois, du révolu); les seconds ne tirent d’un lieu que de quoi en atteindre un autre, et ont l’idée d’en changer sans cesse : ils n’errent que de présent en présent, car un pur passé n’abrite ni ne nourrit en rien. Et puis, parfois, un archéologue errant (archéologue de profession, errant d’inspiration) est poète, et promène sa parole partout où son origine l’a lui-même établi. Aux alentours (toujours relancés, inépuisables) d’un monde (natif et restreint); en l’occurrence, le Nord-Vaucluse (entre Ventoux et Dentelles de Montmirail), c’est à dire l’Ouest de la haute-Provence, où Rome, l’Oc, un doigt d’Islam septentrional, une Papauté française et quelques troubadours de l’idée (Gassendi, Vauvenargues, Massillon, Sade, Sièyès et Giono) nous y auront, peu à peu, fait (et fait faire ?) la paix des vignes et des oliviers à l’Ouest des Baronnies.

Aucun alentourisme ici, quoi qu’il en soit ! « Alentours d’un monde », cela veut dire : lieux voisins d’un même monde (qu’arpente le poète né là), mais aussi : lieux constamment visités autour d’un monde central inaccessible (qu’on frôle toujours, qu’on ne pénètre jamais). Un monde qui serait la source insensible, immémoriale, indérangeable, des lieux qu’on en découvre. C’est « l’âme d’un pays » toujours confuse, partiale et ambiguë – puisqu’en pur repos (qu’aucun mouvement ne peut donc rejoindre), sans souci de son être propre (déjouant donc, par principe, tout calcul, toute invite, toute pression), et, peut-être, sans dimension physique (un monde auquel on ne peut arriver du dehors ! un monde muet qui n’estime pas spécialement – ni n’encourage – ses ventriloques ! un monde impassible et abrupt qui laisse seules les intelligences face à ce qu’il leur inspire !).

Joël-Claude Meffre dit ce qu’il fait, et le fait seul. Pour comprendre son pays, il ne compte sur aucune collaboration d’autrui. Les usages et usagers actifs de ce monde existent, certes, mais leur témoignage est indirect, leur concours est incertain, car ce sont : les animaux, les morts et les noms (des lieux traversés). L’auteur les devine et s’en inspire, mais sait leurs limites : les animaux, ici comme partout, pensent, mais sans pouvoir, eux, se parler à eux-mêmes (leurs marques sont sans archives, leurs ressources sans comptes, leurs drames sans arbitres); les ancêtres enterrés furent bien campés là, mais ce « là » n’est plus guère qu’un gris et flasque sillage de monde (absurde et triste comme un gymnase désaffecté !); les noms des lieux disent bien quelque chose, mais sont plutôt confuses confidences de leurs baptiseurs d’alors que sceaux objectifs de présence. Ainsi, ce que nous voudrions apprendre d’eux : des états réels de ce monde que nous suggèreraient, précieusement, bêtes, défunts et toponymes … ne leur est rien ! Notre urgence reste hors de leurs agendas, notre ordre leur est fumeux labyrinthe, notre demande sonne creux dans leur muette complétude. 

 Trois passages, respectivement, suffisent à le saisir :

« Parfois, ces marques d’animaux viennent incidemment recouper les sentiers des humains. Les bêtes se hâtent alors de les passer; elles ne sauraient s’y aventurer, car ces sentiers sentent trop la fourberie des humains. Quant à nous, si nous empruntions leurs tracés (dans la mesure où nous pourrions rapetisser nos corps à leur échelle) ils ne nous conduiraient qu’à des impasses, des culs-de-sac« . (p.17-18)

  » Ces terrasses étaient nées de la faim des terres à une époque où les paysans avaient aménagé les pentes des montagnes en charriant la terre là où elle faisait défaut, superposant des quartiers de rochers arrachés au relief pour former des soutènements construits à sec derrière lesquels on avait accumulé, en guise de drains, des cailloux roulés, remontés du fond des ruisseaux (…). Ce chemin à ornières que j’ai retrouvé semble aujourd’hui venir de nulle part et conduire nulle part. Il appartient à des lieux où s’est accompli l’insensible effacement de tout travail humain … » (p.32-33)   

  » Le plus souvent, les noms des lieux périclitent ou se dissolvent dans l’indifférenciation. L’esprit de la nomination est chose obsolète. On ne dénomme plus. On renomme encore moins. (…) Seule, l’appropriation destructrice a lieu » (p.107)   

Mais ce triple obstacle, ici, ne signe aucun échec. L’observateur de sa région, à la fois rigoureux et délicat, rend en effet justice à la pensée des bêtes, des morts et des noms d’endroits, en circonscrivant mieux, pour nous, les enjeux de leur pouvoir. Meffre n’explore ce monde à la voix que pour mieux le chanter, et fait en nous réfléchir ce chant.

Ainsi, des bêtes. L’animal, suggère-t-il, privé de toute espérance historique (puisqu’il n’a pas en lui, contrairement aux hommes, de quoi faire muter son rapport au monde) est aussi, par là, épargné de toute crainte historique : la décadence d’efforts non-consentis par lui, l’abandon de ce qu’il n’a jamais pu se donner … ne le concernent pas. Ses frontières ont, comme les nôtres, un tremblé (à négocier ou défendre), mais pas d’âge (à discréditer ou dignifier) : l’animal ignore tout possible agenda de ses ancêtres; il connaît mieux les moeurs de ses proies et prédateurs que celles de ses ascendants ! Peu importe, par exemple, à la couleuvre (p.94-95) le sens des ruines qu’elle hante. Et à d’autres animaux comment la foudre a renversé (p.32) dans le torrent les troncs lui servant de passerelle !

Ainsi des indigènes de jadis, des autochtones enfouis. La nostalgie de l’auteur est, en arpentant leur terroir perdu, aussi réaliste qu’eux le furent; car, si ce sont bien leurs rêves, alors, dont il relève les traces, ce furent avant tout de simples rêves de travail, d’effort, de répit, de soulagement de justesse. Rêves (le plus souvent restés vains) de pouvoir un jour ne faire que rêver (en trouvant dans la terre de quoi s’évader d’elle, en aspirant à pouvoir contempler ce qui jamais ne cessait pourtant de les requérir et obnubiler !).  

Et qu’importe enfin que l’usage même des vocables s’estompe avec celui des sites et reliefs qu’ils fixaient. Un nom s’éloigne, se déleste de son sens, devient comme un mantra sans chair, perd sa motivation vitale … mais sa désuétude est comme un juste retour d’oubli de la part de la chose, faisant perdre, avec son nom, ce que sa nomination même avait jadis mutilé d’elle. L’oubli du terme refamiliarise opportunément avec l’inconnu de la chose (comme le suggère le préfacier Yves Ouallet) !

 C’est, en effet, une sorte de paradoxale (et fine !) familiarité avec l’inconnu qui est visée dans ce recueil, car ce sont bien des leçons d’étrangeté (p.72) que l’auteur vient prendre auprès des choses, et jusque dans sa « propre parole ». Mais les choses se perdraient, sans nous, sans une indifférence qu’elles ne peuvent témoigner qu’à nous, dans l’oubli total – qui est, non l’absence progressive à des esprits, mais l’absence, inéluctable, puisque sans témoins conscients, de la réalité à elle-même – comme si la poignée ou l’anse d’existence que fut le présent de la chose se « rétractait » et ré-entrait pour jamais en elle ! Le devenir réel perdant une à une toutes les prises qu’il eut pour s’obtenir de lui-même ! « L’enclos (de l’être) se refermerait sur lui-même, insensiblement« , dit l’auteur (p.75)

On lira, dans le dernier numéro de la Revue Phoenix (n°40, hiver 2024), un dense et lumineux dossier qu’André Ughetto a consacré à notre auteur, saluant particulièrement l’importance de ce livre, et les remarquables qualités littéraires (et spirituelles) de la méditation qu’il poursuit.  

Santiago Montobbio, Días en Venecia, Nueva Biblioteca Íntima, Ònix Editor, Barcelone, 2024. 20.00€. 


Lorsque Santiago Montobbio m’a fait part de la sortie de son nouveau libre, Días en Venecia, j’ai tout de suite pensé que je prendrais un grand plaisir à la lecture d’une nouvelle évocation de Venise. Nouvelle, parce qu’évidemment, il n’y a peut-être pas de ville sur laquelle on a plus écrit, en tout cas de manière aussi lyrique et enthousiaste. Santiago Montobbio évoque Casanova, Byron, Goethe, Thomas Mann et Henry James, mais on peut penser aussi à Hugo, Proust, Hemingway, Fruttero et Lucentini, Robert Dessaix, et bien d’autres. Venise est, chacun le sait, au cœur des récits de nombre d’écrivains voyageurs, très présente dans les anthologies de travel writing

Santiago Motobbio pose la question dès sa note liminaire : est-ce qu’on peut ne pas connaître Venise ? On peut n’y être jamais allé, mais il faudrait sans doute n’avoir rien lu et n’avoir vu aucun film pour ne rien savoir de son atmosphère magique. 

Si Venise est toujours déjà là, admirée, aimée, pourquoi écrire à nouveau sur elle, se demande dans la foulée Santiago Montobbio ? Et il ajoute immédiatement, en guise de (non) réponse : « Nous pourrions aussi nous demander si simplement on peut encore dire ou écrire quelque chose ». Et en effet, ce n’est pas parce qu’il existe déjà des millions de romans d’amour qu’on arrête d’en écrire et d’en lire. De même, chaque expérience de Venise est unique et peut donc donner lieu à son récit propre. 

Ici, on va en fait plus loin encore, par la nature même du livre. Il ne s’agit pas d’un, mais de deux récits de voyage, deux séjours, faits en 2011 et 2014, en écho l’un à l’autre. En effet, la plupart des visites sont faites deux fois, voire trois, en accord avec l’intuition de George Steiner que le plaisir n’est pas dans la connaissance, mais dans la reconnaissance. C’est-à-dire qu’on ne va pas à Venise tant pour voir des Carpaccio et des Tintoret, mais pour se retrouver soi-même admirant des Carpaccio et des Tintoret lors d’un voyage précédent. 

Santiago Montobbio, connu comme poète, fait le choix de la prose pour ces chroniques de voyage, et sans doute est-ce parce qu’il ne cherche pas ici uniquement à évoquer à petites touches des impressions sur son vécu, à faire, comme il le dit joliment, « un catalogue d’impressions ou de moments peut-être marginaux ou effleurés », mais à se poser la question que se posent tous les voyageurs, celle de leur statut propre. L’obsession de l’auteur est celle par excellence de l’écrivain voyageur : qu’est-ce qui fait que je suis ou ne suis pas un touriste ? Lors d’un parcours en vaporetto, il se trouve confronté à un de ces touristes de caricature, que, en moins d’une page, il décrit comme gros, vulgaire, agressif, dégoûtant, repoussant, insultant, envahissant. Un comportement plus discret, moins égoïste, suffit-il pour distinguer le touriste et l’authentique Vénitien ? 

On se doute que ce n’est pas si simple. Santiago Montobbio recherche les cafés, les restaurants les plus authentiques, mais évidemment, son mode de consommation n’est pas celui des habitués, il parle, comme il le dit, un italien « oxydé », et tous les cafés et restaurants ont déjà été découverts par les touristes. Comme toutes les églises où il y a des concerts gratuits, comme tous les petits magasins assurément authentiques, comme tous les passages décrits dans les guides comme en dehors des sentiers battus. Ironiquement, l’auteur nous propose une intéressante mise en abîme lorsqu’il rapporte une conversation à propos d’un restaurant « typique » de Barcelone qu’il apprécie et que son interlocuteur, Italien vivant à Barcelone, décrit comme « pour touristes ». 

L’amie italienne chez qui Santiago Montobbio loge ne connaît pas certaines des merveilles de sa ville, qu’il lui montre ou évoque pour elle, et c’est peut-être là qu’on touche du doigt la difficulté de percevoir et d’apprécier l’authenticité de l’expérience de visite d’une ville. Santiago Montobbio, malgré son désir de « passer » pour Vénitien, a des priorités de touriste, comme éclairer les toiles d’une église pour les voir en pleine lumière pendant une neuvaine (il songe même un instant à interrompre les vieilles dames en prière pour leur demander de la monnaie), ou demander son chemin à deux dames en train d’essayer de faire passer un pont à un lourd appareil ménager, sans même avoir l’idée qu’il pourrait leur proposer de l’aide. 

Si on rétrécit la question à une typologie des bons et des mauvais touristes, Santiago Montobbio nous surprend encore. Des gens de rencontre sont décrits comme « habillés en touristes » mais se révèlent être cultivés, intelligents et charmants. Il faut donc chercher la distinction entre le voyageur qui cherche à se fondre dans le paysage et le touriste de caricature ailleurs, dans l’intériorité. Si le « mauvais touriste » voyage come une valise, regarde son téléphone portable affalé au fond d’une gondole et en oublie d’admirer les palais ou va de magasin de souvenirs en magasin de souvenirs avec quelques Titien en sandwich, le vrai voyageur admire, contemple, se donne le temps de l’émotion : « On ne peut pas voir quelque chose de grandiose, bien qu’étranger, et le laisser au bord du chemin, en chemin vers un autre site qu’on sait être plus beau, plus rond, plus éclatant ou indiscutable dans sa beauté ». 

Le grand intérêt du travel writing, ce sont les anecdotes qui transforment la déambulation d’un site à l’autre en expérience de vie. Días en Venecia n’y échappe pas : traversent le livre des personnages secondaires, oubliables, qui ont pour fonction de donner vie à l’expérience d’être à Venise, d’en faire, comme le dit Montobbio, des « aquarelles », de donner corps à ce qui, sans cela, ne serait qu’une description de guide touristique. Le terme d’aquarelle est particulièrement bien choisi, parce que Santiago Montobbio ne s’encombre pas des éléments biographiques de ses personnages, parfois réduits à des prénoms ou à des nationalités, mais pose avec eux quelques nuances lumineuses, qui créent une émotion et sont fraîches et agréables à voir. 

Le voyage et le récit du voyage sont esthétisés. Et Santiago Montobbio se sert pour cette esthétisation de la fascinante stratégie discursive qu’est le retour trois ans plus tard sur les mêmes lieux. Comme tout voyageur, le poète se trouve face à des portes fermées, des églises ou des musées en restauration, des horaires non respectés. Il nomme les lieux qui lui sont temporairement interdits des « dettes », qu’il s’agira de « solder » lors d’un prochain voyage. Et ce désir de revenir est peut-être ce qui donne un genre d’aura sacrée à la visite, puisque l’auteur parle de « génuflexion », de « révérence », devant les lieux qu’il revoit enrichis du souvenir des voyages précédents et des gens avec qui ils ont été vus une première fois. 

Fascinante aussi est la mise en évidence du travail de la mémoire, là encore en réponse à un processus d’esthétisation. Par exemple, le poète retourne avec plaisir en 2014 dans un café où la cuisine est assez banale mais qui possède de belles fresques du 19ème siècle parce qu’il y avait déjeuné avec ses amis en 2011, ou encore transforme un bon chocolat bu en 2011 dans un café moche en mauvais chocolat parce que lui et ses amis avaient regretté de ne pas être allés plutôt dans le café voisin, beaucoup plus beau. Ce déplacement du point de vue est la preuve que le souvenir est dominé par l’émotion plus que par les faits, et ce que Montobbio nomme « l’artifice » de l’écriture est peut-être tout simplement l’impossibilité de saisir avec exactitude l’expérience vécue, toujours médiée, ne serait-ce que par le fait qu’on écrit a posteriori, comme il le note de manière amusante à propos de l’expression « la seule photo que je ferai à Venise », qu’on ne peut évidemment pas écrire ni penser au moment où on fait le cliché. 

Barbara AUZOU,GRAND COMME, Préface de Ile Eniger, Poèmes,éditions unicité.

Barbara AUZOU,GRAND COMME, Préface de Ile Eniger, Poèmes,éditions unicité.


Une sorte de murmuration d’oiseaux qui passe au-dessus d’un arbre, le premier sans doute de la création, telle se présente la sobre et belle illustration de couverture signée Francine Hamelin qui sait sculpter la poésie jusque dans le marbre.

GRAND COMME, dès ce titre ouvert on pense à l’enfant qui ne trouve encore les mots pour dire son amour :  »Je t’aime grand comme ça–, dit-il en écartant les bras, ou bien  »Je t’aime jusqu’à la lune » répète-t-il en élevant le bras vers le ciel. Barbara Auzou prouve par ce titre qu’elle garde pour la vie un appétit d’enfance à la fois neuf et sans limite :

 »nos yeux d’horizon ne sont jamais que l’intérêt infini que nous prenons à vivre » 

 Elle est partie prenante de ce cycle élevé, infini, et toujours neuf de la vie ; 

 »la lumière est venue de très loin et à pied / elle s’est installée dans nos silences alternés / dans nos rides

Oui, le temps passe, et parfois non sans dégâts de tous ordres, est-ce une raison pour ne parler que de déclin alors que tout vit et renaît sans cesse en ce Grand Tout qu’est le monde ? Les enfants qui vivent à fond l’instant pensent-ils à la déchéance, à la mort ?

 »Et vois comme on égale les dieux là parmi les arbres tapis d’enfance qui se partagent nos noyaux./ …et les étoiles qui dansent là-haut »

 »Pour vivre heureux vivons cachés » n’est pas le choix de Barbara Auzou ; pour elle, l’amour est inclus dans le cycle du monde au présent perpétuel avec, au jour le jour, et toutes les nuits, la quête de la joie à l’horizon :

 »C’est un envol les yeux ouverts qui a pris la dimension des choses regardées / enfin / et qui se tient loin du grand rouleau des peurs »

car, la poète le sait depuis la petite enfance :

  »La lumière est parfois quelque chose de plus que la lumière »

Si chez certains, les mots se multiplient, se salissent, se galvaudent et souffrent d’être une langue, chez Barbara ils ont gardé leur souffle premier, leur liberté native accompagnée de pauses d’écoute, tel le rossignol alternant musique et silence dans son chant d’harmonie qui s’élève au delà de la nuit :

un amour Grand comme un couchant qui vous transporte

Je n’ai jamais rien vu d’aussi inouï ni d’âme ni de corps

que ce soleil ce soir si tendrement mourant 

et notre silence passe au travers comme un oiseau tremblant

et me voilà confiante en d’autres espaces »

Ainsi nous sentons-nous à la lecture de ce recueil, comme l’oiseau ému, emplis de  »trouées d’enfance » et de  »lumière de première main » 

Il reviendra alors à chacun de relire ce recueil ainsi que son titre  »GRAND COMME », et de le mesurer à son idéal de vie personnel ; nul doute que le » rossignol  »de l’âme ne quitte la cage pour rejoindre l’immensité de la poésie, celle surtout qui élève et dont Barbara Auzou nous donne le la

Jeanne Champel Grenier, DES NOUVELLES, un peu, beaucoup, passionnément, 183 pages, 2024, éditions France Libris, ISBN : 782382 684887


Voilà bien un élixir d’impertinence et de jouvence ! Et nous en avons bien besoin !

Le livre s’ouvre sur ces quelques mots de Boris Pasternak :

« Il siérait aux étoiles de rire aux éclats

Mais quel trou retiré que ce monde »

Et Jeanne Champel Grenier va pourtant s’employer avec le brio et l’humour qu’on lui connaît, dans quarante-trois nouvelles aux univers très différents, à semer dans ce vide sidéral tendresse, rires, lucidité, chaleur et rébellion –sans jamais cesser d’interroger l’humain, sans jamais cesser de porter sur lui un regard d’ironie tendre.

On peut lire ainsi page 43, dans la nouvelle intitulée Doutons un peu :

«  Au commencement sur la terre, il n’y avait que des huches à pain, des huches à pain en pin, du nord au sud en passant par les Mistiches. Un beau jour, l’une d’entre elles dit :

-Et si on faisait un homme ? »

Et de conclure dans cette chute succulente comme une miche bien chaude :

« En résumé, si on regarde de plus près, le tout tendrait à prouver, même si l’exégèse est toujours par nature exagérée, que l’homme descendrait plus de la huche à pain que du singe ; ce qui expliquerait en partie le grand vide sidéral qui s’ouvre en lui lorsque son boulanger est fermé. »

Jeanne Champel Grenier enchante, célèbre et égratigne avec talent et générosité.

Une mention spéciale pour l’univers aussi beau qu’étriqué de la poésie avec un grand P, chasse gardée de quelques grands pontes autoproclamés et d’amis d’amis de ces mêmes pointures, dans la nouvelle La poésie : un lien indestructible, traité de tolérance et d’ouverture toute feinte qui se termine en pugilat. La poésie doit-elle vraiment être faite par tous ? Que nenni ! On comprend bien les intérêts à la maintenir dans ses cercles restreints !

Enfin, j’aimerais aussi mentionner (et le choix de l’une ou l’autre de ces nouvelles a été difficile) le délicieux dialogue tenu dans la chambre 310 d’un hôpital entre notre auteure et une patiente rebelle de quatre-vingt-dix-huit ans qui s’obstine à voir des cerisiers blancs dans la vallée de l’Eyrieux, là où s’étendent à perte de vue des pêchers roses. La mémé Vernet a fait le mur pour rejoindre son ancienne école, pour vivre encore. Et c’est la leçon que l’on retient entre toutes.

La vie est plus forte que tout.

Refermant ce livre plein d’ardeur et d’humour je pense à ces vers de René Char qui siéent si bien à Jeanne Champel Grenier :

«  la lucidité est la blessure la plus proche du soleil. »

Guillaume DREIDEMIE, Le Matin des Pierres, La rumeur libre, 2023, 80 pages, 14 €


Quel « Matin des Pierres » ??  On imagine une sorte d’aube purement minérale (telle que sur Mars, ou dans un parfait désert, ou n’importe où sur Terre il y a plus de trois milliards d’années) : la matière d’avant la vie. Une aurore où tout allait être sous le soleil, mais rien ne se servirait de lui. Une lumière dont les êtres éclairés ne feront rien. Un « matin des organismes », ce serait, par contraste, celui d’êtres prélevant de quoi se développer, prenant contact avec à quoi s’adapter, mûrissant en eux de quoi se reproduire. Ici, non : la « misère de la pierre », c’est celle d’une matière sans usage d’elle-même, d’une masse et d’un volume partout en vis-à-vis exclusif, perpétuel et sans issue. Comme si le monde ne s’était pas encore pris en mains, n’avait pas songé à réorganiser (si peu que ce soit) ce dont il est fait. Empédocle, le présocratique Grec, décrit cet état archaïque, minimum, de la Nature quand il suppose quatre grands éléments (Eau, Terre, Feu, et Air ou Éther) et deux forces (l’une d’association et équilibre, l’autre de dissociation, écart et relance – qu’il nomme respectivement Amitié et Haine) qui, indéfiniment, jouent sur eux quatre sans pause ni terme. Or si ce monde strictement minéral n’apparaît pas tel quel dans ce recueil, Empédocle, lui, y est au rendez-vous. On connaît sa légende : par orgueil, désespoir ou folie, il se serait jeté (secrètement) dans la fournaise de l’Etna, une bouche du volcan recrachant plus tard une des sandales de bronze que portait toujours (pour se protéger des miasmes du sol commun ?) cet « homme divin ». Fournaise, en effet, où rien de vivant ne le demeure, et qui, usine à scories, semble – par ses panaches explosifs, ses coulées de lave, sa mortelle énergie – vouloir renouveler la minéralité même !

« Le sang bouillonnant du volcan

Déborde du cratère (…)

Une nuit de brume,

Le sage s’est enfui;

Est-ce sa sandale

Au bord de l’abîme ?… » (p.65) 

« Au chemin de campagne

Nous verserons le vin,

Recueillant la sandale

Parfaitement intègre

Penchons-nous vers la terre,

La sandale a une aile !

Ô poète, messager des dieux !

Allons-nous survivre ? » (p.68)

Dreidemie se prend-il (pour quoi faire ?) pour Empédocle ? Empédocle était contemporain de la naissance de la raison (métaphysique et scientifique); il pressentait la venue d’un Platon, d’un Aristote – et le mauvais et desséchant triomphe d’une pensée de la définition, de la démonstration, de la classification – bref, d’une abstraction de la vie. Dreidemie, lui, assiste, comme nous, au crépuscule de cette même rationalité – dans son « bouquet final » logico-médiatique : l’ordre par le calcul, la méthode pour le profit, et leur liaison ultime : profit du calcul (algorithmes, Big Data) et calcul du profit (capitalisme). Il en cherche la (non-suicidaire ?) sortie : il veut jeter la raison malade dans sa propre fournaise, pour en recueillir – peut-être – la sandale ailée, et comme Empédocle philosophe et poète, il chante, il déclame, il herborise, il devine. Et, comme lui, Dreidemie refuse toute royauté rationnelle à la Platon (en dénonçant l’arbitraire d’une rationalité capable de tout dissocier et recombiner à sa guise !), chante pour apaiser les différends, trouve dans la nature même les remèdes à notre mésusage (ou surexploitation) d’elle, et fait le même constat de la fin des Sages (la difficulté à trouver des hommes sages, disait Empédocle, tient d’abord à ce que seuls des hommes déjà eux-mêmes sages sauraient les reconnaître !).  

Guillaume Dreidemie est un jeune (31 ans) auteur étonnant, subtil et touchant. Étonnant par ce qu’il fait paradoxalement de lui-même dans ce livre. Recueil, en effet, d’une surprenante sobriété intellectuelle, d’un penseur qui fait le choix d’y avancer nu (sans idées), d’un rhéteur (c’est, dans la vie, un conférencier ardent, drôlatique et virtuose) renonçant ici à toutes formules. Il se cantonne à des questions simples

(« Aujourd’hui, qui nous regarde ? » (p.13), « Où veux-tu en venir, par ces mots-là ? » (p.40), « Allons-nous survivre ? » (p. 65), « Qu’allons-nous chanter ? » (p.66).

Il dresse les constats comme ils viennent s’imposer

(« Nous n’avons pas deviné (…) ce qu’aimer veut dire« (p.10), « Ce matin ?/ Corps perdu./ Simple présent/ D’une blessure » (p.16), « Difficile de croire en nous/ lorsqu’on nous regarde » (p.19),

et le déchirant :

« On ne peut rien/ Que tenter de guérir » (p.43).

Il va aux choix qui ne le décevront plus

(« Décide/ ce qu’il reste à découvrir » (p.21), « Ne cache plus tes mains à la lumière » (p.28), « Regarde ses mains, ignore/ Ce qu’elles ont touché » (p.41),

et le non moins déchirant :

« Ne pas éviter vos regards/ Trop longtemps./ Mais vous convier, ce jour/ à fermer les yeux,/ avec nous » (p.69).

Tout ceci, divers, mais qui surprend par sa simplicité et sa franchise (chez un auteur intellectuellement complexe et réservé) a-t-il, pour autant, une portée parcourable, une direction décisive ? Oui ! La ligne ici, ce sont, je crois, des questions actuelles, graves et fines, comme : Comment ôter l’écharde, sans perdre l’impulsion ? Comment décrucifier la Nature sans nous tenir trop facilement quittes (et escamoter notre responsabilité !) ? Et : ne devrions-nous pas carrément préférer la fin du monde à l’éternel retour d’une sauvegarde bancale (ou opérée de justesse) de celui-là ?

Un auteur subtil aussi, par un art constant de la devinette spirituelle. Deviner, c’est découvrir en pressentant, c’est formuler la sortie (malicieuse) d’une petite énigme. Par exemple : quels morts célèbres (que tu t’éloignes admirer, ou fuir) sont-ils capables de te mettre en retard auprès des vivants ? Réponse, ici : Baudelaire (p. 44 et 56). Ou : « Je ne la retiens pas,/ je sais que je pars avec elle » (p.33). De qui ou quoi parle-t-il ? Est-ce l’absence ? La nuit ? L’eau d’une baignoire ? Ou : « Il n’y a pas besoin de prier/ Pour que les roses vivent ou meurent, / Prions » (p.35). Prions pour qui ou quoi ? Pour que les fleuristes vivent ? Pour que nos vies ou morts soient des roses ? etc.  Ou : « Devine/ Ce qui me retient/ De passer, semble-t-il,/ à demain » (p.48) .  Alors, qu’est-ce ? Ma mort ? L’éternité ? Une fâcheuse habitude ?  Dreidemie a l’énigme joyeuse, et le mystère partageux ! Et, parfois, de plantureuses et inattendues réponses :

« nous allons jouir d’une pure présence

comme un fromage d’Auvergne

abandonné sur la table

abandonné et frais ruisselant » (p.53)

Enfin, un auteur touchant, qui fait sentir ce à quoi il participe, et ce dont il reste exclu. Il y a une question (non plaintive, mais incessante) qu’il semble adresser à ses proches (en perplexité, en ardeur), à ses amis poètes, ses lecteurs loyaux, et qui est quelque chose comme : « Nos raisons de chanter reviendront-elles ?« . Les amis de la revue (L’écharde) qu’il a co-fondée, les fans de Laforgue et Verlaine, les camarades d’une aube authentique … font, alors réunis, penser ceci : le sens de l’amitié repose sur l’égalité d’inspiration, et sur l’étrange besoin de désintéressement (de complicité gratuite ou gracieuse). La sorte de bienveillance réciproque pour l’inconnu de l’autre, voilà l’amitié, comme ressort, énigmatique mais neuf, de la compréhension.

C’est, sans doute, cet appel (insistant, feutré) à l’ami – p. 31, p.58, p.59 – qui émeut le plus, alerte le mieux : avec un ami, nous remplissons exactement les conditions de mériter de dire « nous » ! L’entr’aide des inspirations, la solidarité spontanée des Muses respectives, font le commun réveil : on met à disposition ce qui nous apparaît, on comprend ce que l’autre veut faire de ce qui lui échappe, et épargner ou non de sa propre enfance (p.26). L’intelligence y adopte, prodigieusement, les moeurs de la grâce :

 « Qui nous ramène doucement

la tête vers

ou bien ailleurs

ou bien jamais ? » (p.14)

« Matin », alors, non plus « des pierres », mais, bien plutôt, de l’épierrage bénévole du champ d’autrui – et c’est ce qui, dans cette oeuvre à la fois vive et tenue, ravit et instruit (on attend donc la suite – féconde et fine, sûrement – de cette première pierre du matin).