Alexandre LECOULTRE – Le vent vous embrasse mais jamais ne reste – Préface de Cécile A. Holdban, Editions La Veilleuse (Suisse), 64 pages, mars 2024, 15€


« je ne vous aime plus

nous murmure le ciel

je ne vous aime plus

car vous avez trahi

de la palpitante parole

le moindre battement

je ne vous aime plus

et quoique cosmonautes

vous flotterez au fond

des galaxies miraculeuses

même celles qui flamboient

à la surface des océans

vous ne saurez rien

et ne pourrez le dire

vous serez pour toujours

attachés à cet invisible mât

et le chant que vous entendrez

sera la solitude même

votre voix et rien d’autre » (p.43) 

Cécile Holdban l’énonce d’entrée, avec une grande fidélité à la tonalité de ce petit livre : pas besoin d’aventure pour se renouveler, pas besoin de circonstances exceptionnelles pour organiser de « naître à soi » (la vie quotidienne y est cadre suffisant). Pas même besoin de grandes phrases murmurées lors de dilemmes grandioses (même à minces inflexions, à contrastes modérés, à discrète insistance, « en mode mineur », donc, une insolente confiance fait l’affaire, et parvient – seul devoir d’un poète, dit-elle, à « donner forme aux évidences invisibles ») pour se parler vrai. Le ton (honnête), le style (sobre), l’attention (jurée), font qu’une liberté intelligente erre contagieusement dans le langage. On ne changera pas la vérité présente, mais ce qu’on fait être change la vérité dont on disposera plus tard. La poésie change l’eau même dans laquelle elle se noie !

 « Le vent vous embrasse », mais ne vous enlace jamais (explique le titre du recueil) et les intertitres de la couverture le précisent : le temps est une « haie », qui vous nargue et parfois vous excite, ou même motive – mais jamais ne vous guide ni apaise. Et si « le vent vous embrasse mais jamais ne reste », il y a, à l’inverse, ce quelque chose (qu’on est sans y penser jamais) – qui toujours reste, mais ne se laisse jamais étreindre : notre corps, le corps propre de chacun, qui fait toujours et exclusivement ce qu’il peut, lui, au milieu de consciences qui font ou non ce qu’elles doivent, comprennent ou non ce qu’elles se veulent, imaginent ou non ce qui les pousse ou retient. Le corps en sentinelle multi-fonctions, en témoin snobé, en miracle anonyme. Car c’est bien d’abord l’urbaine poésie d’un organisme qui à la fois hante, compose et conditionne ce recueil. Comme le montre le premier poème : le poète y est un corps ayant dans la bouche un demi-biscuit (qui y « croustille »), et l’autre partie attend dans sa main – qui tient elle-même le papier d’emballage. Plaisir simple, bref, usuel, restreint, de mâcher sa friandise – qui aussitôt se dessille lui-même :  « les yeux il est temps/ de les ouvrir/ et maintenant quoi »  (p.17). L’inventaire de possible vérité d’une vie est lancé. Le coeur secret et banal de la « vie quotidienne » est ce vivant quotidien qu’est notre corps ! Voici alors ce qui lui arrive.

Après avoir aimanté nos regards, les nouvelles du journal accueillent nos épluchures de patates (p.36). Ou bien (p.22) : dans le même parc public où des enfants rigolards jettent des graviers dans la lumière, l’ivrogne du banc berce son eau-de-vie. Ou bien : l’insomniaque sain de corps et d’esprit pense au sommeil des malades (p.45). C’est l’existence quotidienne : celle des coïncidences (de croisées de sorts qui n’ont rien à se dire), des suites logiques (le train-train passe à son autre chose, on récolte ce que d’autres sèment, ou tombe dans ce qui se creuse), des malentendus (quelqu’un sourit à ce qui est dans notre dos, se plaint à nous du chien d’un autre ou admire nos lunettes). Ce sont les heures du jour comme elles se peuvent (de guingois, de justesse, à l’estime) les unes les autres. C’est l’empire des maux moyens (peu d’aveugles, tout de même, en fauteuil; peu d’abrutis réellement humiliés; peu de noctambules avec cela constamment harcelés) et celui du service minimum des égards et des vertus. La quotidienneté, c’est la régularité sans règles, la prose sans écriture, la trivialité sans malice – c’est la vie comme personne ne la rêve, et comme tout le monde se la pardonne. Et c’est la sorte de guéguerre civile à laquelle même les lâches et paresseux consentent, parce que la paix des cimetières n’est l’éternité de plus personne. 

Alexandre Lecoultre nous observe donc, amusé mais courtois, tendre mais exigeant : il est comme un répétiteur (psycho-social) de la présence juste. Il fait voir de nous (urbains, donc engloutis ; anonymes, donc indépendants ; coordonnés, donc prudents) de quoi nous faire tirer leçons : c’est comme un « regardez-vous plutôt ! » discret (Lecoultre n’est pas un adjudant de la « vie bonne », venu bruyamment bousculer nos manquements !) et sans mépris (redevenir respectable dépend de nous, son texte nous offre comme une marge où trouver pause de comprendre et intervalle de ressaisie). Par exemple (p.38), nous nous moquons volontiers des égarés, des hystériques, des esseulés, des naïfs  qui, tous, cherchent un peu fiévreusement la présence des autres – mais nous-mêmes (les avisés, les malins, les distanciés) – qui surjouons l’autonomie et la zénitude , sommes-nous si sûrs et si fiers des interlocuteurs que nous cachons en nous, auxquels, sans répit, honte ni hésitation, nous confions mesquinement nos dépits et nos griefs ? Ou bien, insomniaques (p.45), nous nous aidons de penser aux plus malheureux que nous, mais ferons aussitôt le malheureux tour de ceux qui pensent en retour à nous ! Le troupeau de ceux qui réellement se soucient de nous est donc vite compté, et l’oeil isolé dans la nuit restera ouvert ! Ou encore, l’envie d’ailleurs inconditionnels se dégrise sur l’idée que : où qu’on irait se perdre, il faudra pouvoir d’abord et toujours y respirer (p.31). Les fougueuses et fantaisistes visites de catacombes, surenchères d’apnées sublimes ou explorations de coffre-forts n’offrent guère « chevilles » à nos « jambes »! Décidément (p.32), notre écriture réelle de la vie quotidienne se signale par son contenu (la consternante caravane de « listes de courses », « factures » et « cartes de voeux » que nous affrêtons dans notre désert de sens), sa gestuelle (la mine de crayon qui « s’use » dans la routine ou « pète entre les doigts » dans l’urgence), et même la banalité de ses intermittences (« encore moi ! », constate d’abord tout réveil lucide, et « que la vie continue ! » – page 33 – ânonne surtout toute sincère prière). C’est l’humour un peu décourageant d’un « Et si tout était autre ? » (p.35) quand on vient justement de faire le point le plus exact, complet et décisif sur une situation donnée ! Ou l’ironie d’un Pantagruel de dînette, découvrant, sous le faste de ses aises, que « le lit est aussi large/ qu’une boîte d’allumettes » (p.40).

 Voici un auteur à la fois doux et incisif, pacifique et subtil, indulgent (qui sait nos libertés désorientées) et pourtant sévère (qui les appelle à ne compter que sur elles-mêmes pour se ré-orienter !), dont l’oeuvre avance et étonnera. Un ton qui n’est déjà qu’à lui (singulier croisement de T.S.Eliot et Jules Renard), et qui résonne juste et aigu – comme sonnerait un réveil de rêveries ! Un extrait (où l’on est dissuadé de pinailler, et convié à cesser de peser solennellement – et grotesquement – le seul verso des choses !) le dit assez, un peu énigmatiquement, et très bien :

« si je ferme les yeux

c’est pour mieux voir

au travers des jours

drôles de bonshommes

bourrés de paille

les vides les ombres

une ligne à suivre

entre les pièces

mal raccordées

la veste fera l’hiver

ou pas s’il est long

se demande la ligne

en suivant la veste

qui s’enlève et se met

et si de hasard le ciel

nous prête ses couleurs

laissons-les couler

qu’on sache au moins

où est l’envers

où est l’endroit » (p.44)

Véronique Joyaux, Si loin si proche, 531ème Encres Vives, Janvier 2024, 6,60€, 32 pages.



Catherine Andrieu, Des nouvelles de Léda?, Éditions Rafael de Surtis, 2024, 274 pages, 25€

Catherine Andrieu, Des nouvelles de Léda?, Éditions Rafael de Surtis, 2024, 274 pages, 25€

En couverture: Léda peint le Cygne, huile sur toile, 280X200, Anora Borra, (squat du Carosse, 2010)


Sous ce titre, sont réunis les poèmes de quelques recueils de Catherine Andrieu et préfacés par 

  • Jean-Paul Gavard-Perret, « Parce que j’ai peint mes vitres en noir »,
  • Éric Chassefière « Piano sur l’eau »
  • Nicolas Jaen « Refuge, journal de l’oubli » « Amours & jeux d’ombre »
  • André Ughetto, « Le cliquetis des Mâts » « Le portrait fantasmatique d’Anora Borra, peintre aux oeuvres monumentales, profondes, érotiques. »

En fin de volume, on retrouve des entretiens de Jaqueline Andrieu, Étienne Ruhaud, Éric Chassefière, Jean-Paul Gavard-Perret avec Catherine Andrieu, sous le titre évocateur « Les vies Antérieures et intérieures de Catherine Andrieu ». Le livre se termine par « Des jours et des lunes, post-scriptum en forme de Cygne ».

Ce livre offre donc un bel aperçu de l’oeuvre poétique de l’auteur. À la page 169 On découvre la description du tableau de Anora Borra figurant sur la couverture. La poète s’adresse au peintre: 

« Ton tableau Léda peint le cygne est porteur d’une telle singularité. Animal traqué, effrayé, Leda résiste à sa capture sur la toile. Elle refuse. » 

On peut penser que Catherine Andrieu s’identifie à la femme Léda dont le tableau est le portrait. Elle répond à cette supposition « Léda ne peint rien du tout, le cygne, c’est elle » en faisant allusion aux multiples signes que la poète envoie à ses lecteurs et au post-scriptum en forme de cygne.

Anora Borra fait sans doute référence au tableau de Cesare da Sesto, qui est lui-même la copie d’une oeuvre perdue de Léonard De Vinci. Un autre tableau de Pierre-Paul Rubens « Léda couchée au cygne » repris d’après une oeuvre de Michel-Ange est sans doute plus évocateur de la sensualité érotique qu’explorent au travers de mythes de la Grèce antique, les peintres au travers des siècles. Le regard du peintre, de l’homme sur le corps féminin dans l’histoire de l’art s’interroge et se confronte au regard de la femme, peintre à son tour. 

S’instaure donc ici et dans tout ce livre, grâce à un jeu de miroir, une interrogation sur le corps féminin, sa sensualité, son érotisme, sa nudité physique ou psychique, la force ou au contraire la faiblesse d’un corps sur-exposé et répondant aux exigences de beauté de la société selon les époques. Le corps, les corps de Catherine Andrieu sont offerts, consommés, violentés, abandonnés, reconquis, oubliés, aimés.

Elle dresse une galerie d’auto-portraits, des variantes d’elle-même ou pas, un peu à la manière de Cindy Sherman qui ne cesse de se mettre en scène, en n’oubliant pas les effets du temps, de la vie, de la maladie sur ce corps. Sous divers aspects, on découvre donc l’auteur et l’on découvre qu’elle est multiple, peintre, musicienne (piano), philosophe, malade, rêveuse et recluse, contemplatrice et actrice de son propre théâtre, jouant un rôle dans celui que la société nous donne. Quelqu’un se construit. Quelqu’un se déconstruit et meurt pour éventuellement renaître dans les souvenirs, l’imaginaire au gré des émotions intenses que l’auteur cultive.  

Règne un mystère, une auréole lumineuse ou une ombre sur la personne véritable qui se cache et répond au nom de Catherine Andrieu. Mais à travers ses portraits, ses auto-portraits, elle dresse aussi une sorte d’auto-biographie de tout le monde, où comme dans le livre de Gertrude Stein, l’auteur s’interroge sur l’identité, l’image de soi, sa reconnaissance et sa disparition, à travers elle, se dresse le portrait des autres aux quels elle dédie ses poèmes en les désignant par leurs initiales, ou en les nommant. 

Catherine Andrieu dresse des portraits, les peints grâce à ses mots colorés, précis, amoureux, elle offre un regard sur les tableaux d’Anora Borra, une lecture de l’oeuvre selon un schéma qui lui est propre et place l’être humain, la femme en particulier au coeur du propos.  

Depuis longtemps, les chats tiennent compagnie à ceux qui écrivent et l’on trouve de nombreux exemples de poètes, d’écrivains ou d’artistes posant avec leur chat. Le félin ne perd jamais le sens de ses priorités, préserve sa liberté et celle de ceux qu’il accompagne.

Catherine Andrieu évoque sa relation amoureuse avec un chat en particulier: Paname. Cet amour dépasse de loin l’affection ordinaire que la plupart éprouve à l’égard d’un chat, d’un animal de compagnie. Quelque chose d’intense unit la poète à son chat aujourd’hui disparu mais aussi à la petite chatte Lune qui accompagne aujourd’hui la poète. Une connivence, une compréhension magique et réciproque s’établit, une confiance mutuelle naît mais au-delà de la vie. Les humains sont de nature à oublier, à tromper, à changer d’avis, à ne plus vous aimer sans oser vous le dire. Les chats jamais même s’ils vous quittent, ils ne se trahissent pas, ils ne vous trahissent pas. Un chat ne ment pas, il vous connaît, il décrypte ce que vous êtes incapable de dire, d’avouer à vos semblables. Il vous voit tel que vous êtes réellement. Sans artifices, sans condition. Il devient dès lors inutile de se mentir. Les poèmes de Catherine Andrieu ne mentent pas même ils ouvrent grand les portes de l’imagination. Pas étonnant donc que les chats se voient attribuer la place qu’ils méritent au sein de l’oeuvre de la poète.  

Visiter le site de Catherine Andrieu

Olivier DESSIBOURG, « L’OURS ET L’OURSIN », Fables, Illustration Debuhme, L’Harmattan -2024

Olivier DESSIBOURG, « L’OURS ET L’OURSIN », Fables, Illustration Debuhme, L’Harmattan – 2024


Une première de couverture aux couleurs très gaies et modernes, du genre BD de qualité créée par Debuhme, donne le ton du livre, grâce à ce groupe d’animaux  »humains » déroulant  un papier qui a tout l’air d’un long message hilarant.

TRENTE DEUX FABLES dont les protagonistes sont des animaux que l’auteur charge de nos défauts humains grâce à une fine verve humoristique telle que mille détails vous  »sautent au visage » au point de créer des éclats de rire à répétition…

« La mouche du coche », devient ici mouche qui prend la mouche et s’allie à toute la faune pour  »préparer un putsch  », de plus, le bruit court, qu’avec ses congénères elles  »mordaient le toutvenant, car au fond de leurs bouches avaient poussé des dents » ; un détail qui fait mouche oserons-nous dire ! Et d’ailleurs, le fameux chemin, montant, sablonneux  » de La Fontaine s’étend ici à toute la faune, et  il va falloir en découdre car de fil en aiguille c’est d’une guerre mondiale dont il va s’agir !

Et voilà comment d’une broutille naît une brouille  »sans foi ni honneur » qui fait boule de neige et finit en boulets de canons. Ce fablier est une mine de trésors ! On y trouve l’exemple positif de l’écureuil qui, d’un naturel rêveur, déposant ici et là des provisions permet une leçon :  »Quelques dons en sursis qui serviront aux autres » ( p 73)

 « La chèvre et la cigogne »( p 27) ridiculisent la  »bien-pensance » de fort comique manière, tant il est vrai que de nos jours on ne peut plus parler de  »différences » entre les hommes sans être traité de raciste.

 « Le chaton et la pie »( p 19) ; la pie folâtre et consumériste amasse des trésors que la foudre vise et détruit : conclusion ;  »Rien ne sert à nos biens d’être thésaurisés »

 « L’orang-outan »( p 15) et le pouvoir : magistrale démonstration qui illustre de façon radicale l’inévitable  »chute » brutale à tour de rôle des puissants et des tyrans !

TRENTE DEUX FABLES dont certaines absolument hilarantes et dont il faut ménager la surprise, je citerais d’ailleurs en rime avec  »surprise » : 

« Vous verrez, des idées, j’en ai plein mes valises » ( p 21)

Formidablement étudiée, la nature humaine, ici rendue grâce à une écriture classique mais exaltée par l’humour, devient un feu d’artifice qui vous éclaire un grand pan de ciel tel un miroir où, de façon inattendue, parfois vous vous reconnaissez…hilarante surprise !

 L’OURS ET L’OURSIN : 32 fables d‘Olivier DESSIBOURG, jeune écrivain né en 1984 à Fribourg (Suisse). Titulaire d’un master de l’enseignement privé, il exerce depuis 13 ans dans le primaire et le secondaire. Grand amateur d’histoire, de philosophie et de théâtre, ce jeune auteur s’est lancé avec bonheur dans l’écriture. 

Une oeuvre qui augure d’une suite riche en rebondissements !

Maya Abu-Alhayyat, Robes d’intérieur et guerres, poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Mireille Mikhaïl et Henri Jules Julien, Héros-Limite, 83 pages, 16€, février 2024.


Dans le catalogue de la La librairie Quilombo (Paris), on découvre qu’il s’écrit plein de livres intéressants dans les catégories suivantes: Théorie anarchiste, mouvement libertaire, écologie, décroissance, critique anti-industrielle, capitalisme, travail, mouvements révolutionnaires, mouvement ouvrier, philosophie, histoire, questions internationales, bandes dessinées, livres illustrés, littérature et naturellement poésie. Sont organisés par cette même librairie, débats, mise en avant d’auteurs et/ou de thèmes qui touchent une autre réflection sur nos sociétés capitalistes et néolibérales. C’est ainsi que j’ai découvert ce livre reprenant des poèmes extraits de « La peur» (2021), de « Robes d’intérieurs et guerres »(2015) et de « Ce sourire…ce coeur »(2012) qui sont les trois derniers livres de poésie de Maya Abu Al-Hayyat qui est avant tout romancière mais a aussi écrit de nombreux livres pour enfants. Les éditions Héros-Limite ont également un très riche catalogue de collections originales.

Aucune préface ne présente les textes, ne parle du contexte géopolitique dans lequel ces poèmes ont été écrits et encore moins pourquoi, aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire de lire de tels livres. Sans idées préconçues, sans apriori, le lecteur est invité à découvrir la voix singulière de cette poète, la voix d’une femme, d’une femme palestinienne.

Il y a ce titre étrange et qui interroge « Robes d’intérieur et guerres ». Il y a ce vêtement, la robe, que portent les femmes et sur lequel les hommes ont tellement de choses à dire, à imposer. La robe d’intérieur est celle qui ne se prête à aucun regard inquisiteur, n’est imposé par aucune vision, aucun dogme. Ce que l’on porte à l’intérieur de soi ne regarde que soi, cette intimité semble protégée. Et puis on lit le poème intitulé Suicide P30: 

« Chaque sortie de la maison
Une tentative de suicide
Chaque retour un échec
J’ai peur de ne pas rentrer
J’ai peur qu’explosent les pneus enflammés se déchainent
les soldats
J’ai peur du fanatisme des adolescents de la somnolence
du chauffeur routier
Et de trouver ce que je cherchais
Je veux revenir entière à la maison
Alors je laisse des miettes sur la route
Et je continue de sortir et rentrer
Jusqu’à ce que les oiseaux
mangent tout mon pain »

Il y a le vêtement comme un symbole qui est sensé protéger le corps des intempéries, des regards et puis il y a ce mot « guerres » car il n’y en a pas qu’une seule, elles sont innombrables et frappent au hasard voudrait-on dire alors qu’on sait qu’elles ne doivent rien au hasard, les guerres…Elles tuent de manière indistincte, massivement, globalement mais aussi intimement. Un mari, un enfant, un cousin, un voisin. Tout un village, tout un peuple. 

Plans p31 s’offre comme une réponse aux peurs, à la peur.

Je fais parfois des plans pour résoudre les problèmes du monde
Mes plans suppriment la nostalgie dans les histoires

Nous font tomber de fatigue d’avoir trop soupiré
Mettent des points aux phrases manquantes
Sauvent même le soldat du barrage
Les enfants qui grandissent en prison
Les mères vêtues de robes de patience
Les ouvriers suicidés du haut des échafaudages
Je sauve le monde comme l’astucieux héros des contes
Mes plans que tue le peu d’imagination de ce monde
Nous auraient tous sauvés
Nous auraient tous sauvés

La première partie du livre nous apprend dès le premier poème ce qu’est la peur, comment elle se fabrique et ce à quoi elle expose ceux qu’on installe durablement sous son emprise par la privation de liberté, en faisant peser le risque permanent d’une attaque, d’un contrôle d’identité, d’un barrage militaire..
La peur s’impose à tous, à tout moment, comment répondre à une menace, à la violence, à la dépossession? Malgré tout, on vit, on survit. Comment ? On ne sait pas vraiment, on s’efforce de songer qu’il y a quelque chose d’indestructible en nous. On s’interroge sur les racines de cette haine, du mépris.

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« Sommes-nous humains ? »
Demande le livre à la couverture jaune
Nous vivons dans les conceptions et les rêves d’autres que nous
Dans ce que le vent a fait à l’arbre il y a des milliers d’années
Dans les pulsions des animaux des humains des scorpions

Dans les ventres des baleines les racines des arbre l’écho des bavardages nocturnes des habitants des cavernes
Nous errons dans les rues des architectes parmi les débris pioches tranchantes
Dans les plans des anciennes villes et le cerveau d’un vieil homme grincheux
Nos paroles sur la liberté de penser les croyances les terres innocentes
Font partie des conceptions
Une vis dans l’esprit de la chaise à bascule
Qui donne à l’univers l’éclat de la passion

Ah les mères
Nous régurgitons notre chagrin et nos slogans
Comme les histoires nous régurgitent

Année après année

Nous pleurons

Finalement, les poèmes nous guident dans un quotidien qui ne change pas vraiment la conditions des palestiniens, une éternité en ce qui concerne leurs droits, leurs libertés. La parole des femmes, leurs larmes sont par conséquent encore plus invisibilisées. Inaudibles? Certainement pas. Les poèmes de ce livre nous prouvent qu’il existe une force, une volonté qui ne se nourrit pas de la haine, ne cultive pas la revanche ou la défiance. Maya Abu-Alhayyat n’est pas fataliste, elle informe, elle décrit le quotidien d’une femme palestinienne mais pose aussi les jalons d’un monde qui pourrait être totalement différent, solidaire. Un monde qui rassemble, questionne, tempère.

 

Déjà dans un poème de 2021, elle posait cette question à elle-même et à nous tous, à notre conscience:

Que ferons-nous… de ce qui se passe aujourd’hui