Jérôme Garcin, Le voyant – L’aveugle résistant ; nrf Gallimard

  • Jérôme Garcin, Le voyant – L’aveugle résistant ; nrf Gallimard, (185 pages, 17,50€)

product_9782070141647_195x320Jérôme Garcin renoue avec les hommages. Après nous avoir fait découvrir Jean de La Ville de Mirmont, cette fois, il consacre son exercice d’admiration pour « L’aveugle résistant », une figure méconnue en France, oubliée même, ce qu’il déplore. En le réhabilitant, l’auteur lui rend justice.

Jérôme Garcin sait aiguiser notre curiosité en ouvrant le roman par un portrait dithyrambique de cet homme dont on découvre l’identité à posteriori.

Si un film peut provoquer un choc, il en est de même d’un livre. Pour Jérôme Garcin, le déclic se produisit avec Et la lumière fut.

Dans ce récit biographique, qui a pu s’enrichir grâce aux archives mises à sa disposition par sa fille, l’auteur nous révèle en quoi Jacques Lusseyran l’a émerveillé, ébloui. D’une part pour « un optimisme ravageur, une vaillance hors norme, une foi d’airain ». D’autre part, pour avoir su faire de son handicap un atout. Lui qui voyait « avec les yeux de son âme » continue à s’émerveiller, comme Jacqueline de Romilly.

Son enfance bascule à huit ans dans les ténèbres, ce qui développe son « regard intérieur ». L’auteur déroule sa scolarité, ses études supérieures. Un parcours brillant, mais contrarié par cette humiliation de se voir refuser l’accès au concours d’entrée à l’École normale supérieure, ceci à cause du régime de Vichy.

Ce qui force l’admiration chez ce mal voyant, c’est sa capacité à dépasser son handicap, à travailler d’arrache-pied. Soutenu par des parents aimants, il développe une passion pour la langue allemande, « d’une beauté sonore exceptionnelle ».

Avec ce héros, on revit une période sombre de l’Histoire, celle de l’occupation allemande. Épris de liberté, il organise un mouvement de résistance, fédère des volontaires, crée un journal. Son engagement est retracé jusqu’à son arrestation par la Gestapo. Un compagnon de détention ayant comparé Jacques Lusseyran à un cheval, Jérôme Garcin, dont on connaît la passion pour le cheval, décline un magnifique hymne à « la plus belle conquête de l’homme », « ce voyant hypermnésique », doté d’un « sixième sens ». Vient l’heure de la déportation. Pour le germanophile de 20 ans, Buchenwald convoque des images plaisantes, une « forêt de hêtres », donc une nature « joviale », tout comme Weimar, berceau de noms illustres.

Le chapitre « Nuit et brouillard » est le plus poignant, puisque « le petit aveugle français » relate son enfer au camp, « la géhenne », « ses exploits de résistant, son martyr de déporté ». Témoignage qu’il consigna dans deux ouvrages pour se délester.

L’auteur évoque aussi, non sans émotion, les lettres testamentaires bouleversantes laissées par ces courageux, dont Guy Môquet, Jean Prévost1, mort pour leur patrie, pour « une France libre ». On croise aussi Jorge Semprun que Jérôme Garcin renonça à interroger sur « son expérience concentrationnaire », libéré comme Lusseyran grâce à Patton. On s’étonne comme l’auteur de découvrir l’emprise de Saint-Bonnet sur le couple Jacques Lusseryan & Jacqueline Pardon. Mais « le patron », « ce mentor » ne l’avait-il pas guéri de son « immense fatigue », de sa « grave dépression » ?

Sa vie professionnelle, en tant qu’enseignant, en Grèce, s’avère aussi « un combat épuisant », « semé d’embûches ». Serait-il le « mal-aimé » ?

Par contre, « son charme fauve » le rend volage, insatiable. Sa vie affective fut bien remplie, marié trois fois. La première épouse, Jacqueline Pardon, dont il divorce lui inspire « Maître de joie », où il fait « l’éloge du second mari de sa femme ». La dernière épouse était une de ses élèves. D’où le scandale dans « l’Amérique puritaine ».

C’est aux États-Unis qu’il renaît une troisième fois, s’épanouit, enseigne en toute liberté, lui, véritable « homme-livre », trouve la reconnaissance, communie avec la nature, reprend goût à la musique, et nourrit la conviction que « les yeux ne font pas le regard ». Mais « écrire reste sa raison d’être » et, dans Le monde commence aujourd’hui, il tente de « solder son passé ».

La lecture achevée, on réalise que l’on a adopté la même façon de lire que l’auteur, s’ « arrêtant à chaque phrase », tant « tous ces mots jaillis de la nuit absolue, avaient un éclat incomparable, ils répandaient sur la page une lumière éblouissante ».

Dans ses deux derniers romans, Jérôme Garcin a l’art de débusquer des figures aux destins exceptionnels pour les sortir de l’ombre et leur offrir un sarcophage de mots.

Si certains soulèvent la question « Que serions-nous sans les livres ? », ne faudrait-il pas aussi doubler l’interrogation par « Que serions-nous sans les yeux ? », même si Jacques Lusseyran affirma à propos de sa cécité : « Elle est mon plus grand bonheur ». Sa force de résilience exemplaire nous donne une leçon d’humilité et nous enseigne à voir autrement. Pour l’auteur : « Lire Lusseyran, c’était réapprendre à lire ». Si, comme le scande, dans les dernières pages, la phrase : « Il ne reste plus rien de la vie brève de Jacques Lusseyran », une vie « météorite » brisée comme James Dean, Jérôme Garcin sauve de l’oubli « ce soldat de l’idéal », toutefois décoré de la Légion d’honneur, en rassemblant dans ce livre tout ce qu’il a exhumé de ses lectures. Je terminerai par les mots de Jankélévitch : « Si la vie est éphémère, le fait d’avoir vécu une vie éphémère est un fait éternel ».

C’est sur un tableau impressionniste et poétique, « dans la lumière d’été » que s’achève le récit, nous immergeant dans le paysage normand, refuge de l’auteur qui ne se lasse pas du « spectacle généreux, des frondaisons bienveillantes, des longues chevelures de saules, de l’horizon marin »2.(2)

Jérôme Garcin signe une biographie romancée très documentée, enrichissante et touchante, dans laquelle l’amitié absolue avec Jean Besniée est mise en exergue.

P.S. : A noter que Jérôme Garcin dédie Le voyant à Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature, dont le discours, truffé de fulgurances, mérite d’être lu.

©Nadine Doyen


1 Pour Jean Prévost, Gallimard 1944, Jérôme Garcin, Prix Médicis Essai.

2 Voir le magazine Lire, 432, février 2015.

En face, Pierre Demarty – Flammarion, août 2014

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  • En face, Pierre Demarty – Flammarion, août 2014. 192 pages, 17 €.

Ils imaginèrent que tout homme est deux hommes et que le véritable est l’autre.

JORGE LUIS BORGES

Bizarre ce roman, kafkaïen certes, à la fois un portrait pathétique de la vie banale et incolore, « une vie en somme. Plus commune qu’une fosse. Qui songerait à y jeter sa pierre ? » d’un couple citadin plutôt aisé et un dérapage surréaliste. Une alternance de passages vifs à l’humour caustique et percutant et de longueurs un peu mornes, alors que l’auteur – où devrais-je dire le narrateur ? -, qui en est sans aucun doute l’alter ego, est pourtant du genre bavard. Parfois trop, ce qui alourdit le récit. Aussi bavard donc que le personnage principal de cette histoire bizarre va devenir mutique. Le narrateur lui n’a rien à voir avec l’histoire finalement, si ce n’est d’être celui que son antihéros, Jean Nochez, va rencontrer – et rencontrer déjà est un bien grand mot -, disons côtoyer au Bar des Indociles Heureux, un de ces petits bars qui ne brillent pas par leur cachet, mais ont l’allure cependant de phare dans la nuit où viennent s’échouer des types en rade ou à la dérive, ce qui revient au même.

« Ah ça ! le bel asile que nous formions en vérité, le beau banquet de gueules brisées – et avec le sourire encore s’il vous plait ! Le rictus esquinté des candidats au cadavre. Oui, des échoués que nous autres. Des loques. Des vestiges.»

Mais pas Nochez. Ni en rade, ni à la dérive, enfin pas vraiment. Plutôt assommé par l’ennui, vidé de sens. Nochez, vendeur de timbres de collection de son métier – doit-on pour autant le qualifier de timbré ? – père de deux enfants et mari de Solange, qui travaille dans une banque. Lui il a tout simplement et très soudainement quitté le navire, son propre navire, c’est-à-dire lui-même et curieusement, c’est arrivé après avoir acheté une vilaine maquette de goélette à un brocanteur lors d’un week-end en famille sur la côté bretonne. Cela peut rappeler quelques personnages de Paul Auster, qui sombrent soudainement dans une obsession et la poussent jusqu’au bout, jusqu’au plus absurde anéantissement d’eux-mêmes. Pour Nochez, ce sera de louer sans souffler mot à personne, un appartement en face de chez lui. « Jean Nochez, en somme, était incapable de la chose qu’il venait pourtant d’accomplir. Chose qui dès lors, s’effaça tout naturellement de son esprit, à l’instar de ces rêves un peu trop étranges qui, contrits de nous avoir perturbés, ont la délicatesse aux premiers trilles de l’aube de quitter subrepticement le drap où l’instant d’avant encore ils se plaisaient à fouiller de leur dard tendre les zones de notre âme les plus intimes et de nous-mêmes les plus méconnues. ». Un appartement quasi identique au sien, pile en face, qu’il oubliera d’abord puis commencera à investir secrètement en le tapissant de timbres et puis en l’encombrant de tout un bric à brac hétéroclite et inutile, que la goélette semble attirer dans son sillage figé et dans lequel il finira par s’engloutir lui aussi. « Immobile. Planté. Seul comme un clou. ». Une goélette que Nochez nommera le Drakkar. Pour rien, comme ça, comme tout ce qu’il fera pas la suite et surtout tout ce qu’il ne fera plus, comme rentrer chez lui, aller travailler, manger… Il aura bien un dernier élan vital quand il apercevra un homme dans la chambre de Solange, dans leur chambre. Un homme sur Solange et dans toutes sortes de positions gesticulantes derrière les rideaux refermés. Un homme qu’il voudra tuer. Mais ne l’a t’il pas déjà tué ? Le narrateur-auteur brouille les pistes, laisse un suspens, un mystère… « Là, eh bien je crois que je vais m’arrêter, si ça ne vous fait rien. Flingues et feux d’artifice, attentats, champagne, coups de tonnerre ou ballons d’anniversaire, j’ai toujours eu le tympan fragile et horreur des bruits d’explosion. » Il y aura cependant un épilogue qui donnera un éclairage philosophique à l’histoire toute entière, une morale à triple fond, une mise en abime, ou plutôt en miroir, comme les appartements, face à face.

Un premier roman pas mal réussi donc qui fait au passage un clin d’œil à cette sublime chanson de Bashung, La nuit je mens.

©Cathy Garcia

Pierre DemartyPierre Demarty est né à Paris en 1976. Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé d’anglais, il quitte l’Europe aux anciens parapets pour s’installer à New York, où il a la riche idée de débarquer fin août 2001, quelques jours avant l’effondrement des tours du World Trade Center… À l’université Columbia, il prépare une thèse de littérature américaine et enseigne le français pendant deux ans. De retour en France, après un faux départ dans le monde universitaire, dont il se sépare assez vite par consentement mutuel, il devient éditeur de littérature étrangère et entame une carrière parallèle de traducteur (de Joan Didion, Paul Harding ou encore William Vollmann). Il vit aujourd’hui à Paris avec sa femme et ses trois enfants.

Détectives de père en fils, tome 1 de Rohan Gavin, traduit de l’anglais par Anne Kriel, Gallimard jeunesse

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  • Détectives de père en fils, tome 1 de Rohan Gavin, traduit de l’anglais par Anne Kriel, Gallimard jeunesse 9 octobre 2014. 385 pages, 17,50 €.

Plutôt prenante cette enquête et très british – pour cause l’auteur est anglais, elle se déroule d’ailleurs dans la ville de Londres et alentour. Élémentaire mon cher Watson ! (réplique du film Le Retour de Sherlock Holmes -1929).

Des enfants surdoués à faire peur, du suspense, de l’humour, des frissons, de la magie noire, une bonne dose de psychologie et de pathos familial, une touche d’excentricité, une pincée de Scotland Yard et quelques véritables cadavres, le tout sur un ton suffisamment léger pour que le livre soit recommandé à partir de 10 ans, cependant 12 me parait plus raisonnable. L’enquête dure tout de même 380 pages, avec un foisonnement de détails et des longueurs qui peuvent décourager de jeunes lecteurs. Il y manque peut-être un peu de densité donc et le costume en tweed peut ne pas plaire à tout le monde, mais la lecture est toutefois agréable et on a toujours envie de connaître la suite, preuve que la mayonnaise a pris.

Les héros, comme le titre l’indique, sont les Kingsley, un père et un fils, Alan et Darkus, 13 ans, surnommé Doc et toute l’énergie que met ce dernier pour égaler, voire surpasser un père qu’il n’a connu que tout entièrement absorbé par son travail, puis plongé depuis quatre ans dans un inexplicable profond sommeil. Mais Darkus a récupéré la Bible, le disque dur d’Alan, où sont compilés tout le fruit et les détails de ses enquêtes, qui convergent toutes vers un même but : prouver l’existence d’un groupe occulte mais ultra puissant, la Combinaison.

Pour Darkus, le début de sa propre enquête, sont des évènements étranges qui semblent n’avoir aucun lien entre eux, mais très vite un nouveau best-seller intitulé Le Code semble être un bon début de piste. Un Livre peut-il prendre possession d’une personne jusqu’à lui faire commettre le pire ?

C’est ce que le très rationnel Darkus, aidée de sa rebelle demi-sœur Tilly, mais aussi d’une imposante gouvernante polonaise et d’un tout aussi imposant agent écossais, va devoir découvrir. Ce sera aussi l’occasion pour lui de retrouver un père. Il est évident que tout au long de l’enquête les sandwichs à la confiture (en triangle, pas en carré) et les biscuits au chocolat seront d’un soutien non négligeable.

Les aventures de Kingsley & fils, ne faisant que commencer, nous pourrons donc prendre le thé en attendant la suite.

©Cathy Garcia

index1Auteur et scénariste, Rohan Gavin vit à Londres. La série « Détectives de père en fils » lui a été inspirée par ses passions de toujours : les histoires de détectives, les voitures, et toute forme de théorie du complot. Fils de l’auteur Jamila Gavin, il était enfant un grand fan de Tintin, et ses cinq auteurs préférés sont Roald Dahl, Sir Arthur Conan Doyle, Charles Dickens, Ian Fleming et Stephen King.