Une femme à gros seins qui court le marathon d’Éric Dejaeger, Gros Textes, décembre 2014. 78 pages, 8 euros.

Chronique de Cathy Garcia

Une femme à gros seins qui court le marathon d’Éric Dejaeger, Gros Textes, décembre 2014. 78 pages, 8 euros.

On pourrait croire que ce titre – accompagné d’une illustration explicite de Sarah Dejaeger (toute ressemblance avec le nom de l’auteur n’est pas fortuite) est racoleur, et si certains tombent dans le panneau, ils seront punis de poésie, car Éric Dejaeger n’a rien à vendre et racoler n’est pas son genre, il aurait même plutôt tendance à rabrouer si on l’emmerde de trop près.

Le titre est celui du poème du même nom :

« Ce titre m’est venu

À l’esprit

En voyant une femme plantureuse

Faire du jogging »…

Si vous voulez connaître la suite, vous savez ce qu’il vous reste à faire, vous pourrez ainsi découvrir 66 autres poèmes d’un Dejaeger qui n’a pas peur de montrer sa sensibilité, un peu moins potache que dans les derniers recueils, celui-là nous rappelle plus les Pensées d’un ortieculteur (Les Ateliers du Tayrac, 2006) et Les contes de la poésie ordinaire (Mémor 2005). Le Dejaeger poète tranquille et assumé, compagnon fidèle (dit-il), père, grand-père, jardinier, fossoyeur de petites bêtes, dresseur de muret, contemplatif, paisible et lucide toujours, sans perdre son humour corrosif quand il s’agit d’épingler les travers de ses semblables et d’un monde à la con qui se croit korrekt et tout ça sans jamais se prendre trop au sérieux, surtout pas. Ce livre est dédié à ses « amies & amis qui comme moi s’amusent à écrire ». Ce côté ludique, fanfaron, d’une enfance qui vous collera toujours un poème dans le dos et « merde à celui qui le lit » et qui ne s’étonnera pas que les platanes puissent venger les escargots écrasés. Il y a du zen chez Dejaeger aussi, le recul du sage qui préfère grimacer comme singe que se pavaner la plume au fion et une attention non feinte à l’infime, au minuscule, c’est sans doute pour ça qu’il arrive que la part des anges, donne des ailes à sa plume. Et ce, pour notre plus grand bonheur, car la poésie de Dejaeger, elle est sacrément belle, avec une vraie simplicité, elle est du genre à vous mettre des petits frissons et des étoiles mouillées au coin des yeux. Dejaeger vous débusque l’amour sous un vieux pot à fleurs.

L’amour est un cloporte schlass

Qui cuve sous un vieux pot

À fleurs

Ne l’ennuie pas !

Ne le réveille pas !

Ne l’écrase pas !

Peut-être que comme dans les contes

Quad l’immonde bestiole

En sera quitte

De sa gueule de bois

Elle se transformera

En princesse charmante !

Et avec ça il vous offre son cœur à déguster, à l’échalote, déglacé à la Chimay bleue.

©Cathy Garcia

Éric Dejaeger (1958-20**) continue son petit mauvaishomme de chemin dans la littérature, commencé il y a plus de trente ans. Il compte à ce jour près de 700 textes parus dans une petite centaine de revues, ainsi qu’une trentaine de titres chez des éditeurs belges et français. Refusant les étiquettes, qui finissent toujours par se décoller et valser à la poubelle, il va sans problème de l’aphorisme au roman en passant par le poème, le conte bref, la nouvelle, voire le théâtre. Sans parler de l’incontournable revue Microbe, qu’il commet depuis de nombreuses années, de mèche avec Paul Guiot.

 

Derniers titres parus :


Grand cru bien côté – Cactus Inébranlable éd. (2014)

Grovisse de forme (avec André Stas) – Microbe (2014)

Ouvrez le gaz trente minutes avant de craquer l’allumette – Gros Textes (2014)

Un privé à bas bilan Cactus Inébranlable éd. (Belgique, 2011)

Les cancans de Cancale et environs (recueil instantané 3) – Autoédition – Tirage strictement limitée à 64 exemplaires (2012)

La saga Maigros – Cactus Inébranlable éd. (Belgique, 2011)

NON au littérairement correct ! – Éd. Gros Textes (2011)

Un Grand-Chapeau-Noir-Sur-Un-Long-Visage in Banlieue de Babylone (ouvrage collectif autour de Richard Brautigan), Éd. Gros Textes (2010)

Je ne boirai plus jamais d’ouzo… aussi jeune (recueil instantané 2) – Autoédition – Tirage strictement limitée à 65 exemplaires (2010)

Le seigneur des ânes – maelstrÖm réÉvolution (Belgique, 2010)

Prises de vies en noir et noir – Éd. Gros Textes (2009)

Trashaïkus – Les Éd. du Soir au Matin (2009)

De l’art d’accommoder un prosateur cocu à la sauce poétique suivi de Règlement de compte à O.K. Poetry et de Je suis un écrivain sérieux – Les Éd. de la Gare (2009)


Blog de l’auteur :
http://courttoujours.hautetfort.com/

Bleu éperdument de Kate Braverman, traduit de l’anglais (Usa) par Morgane Saysana. Quidam éditeur, janvier 2015. 245 pages, 20 €

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Bleu éperdument de Kate Braverman, traduit de l’anglais (Usa) par Morgane Saysana. Quidam éditeur, janvier 2015. 245 pages, 20 €.

Elles sont plusieurs, et parfois elles semblent n’être qu’une, quelle que soit leur condition sociale, toutes ces femmes que l’on découvre au fil des pages de Bleu éperdument. Ces fragments de vie rassemblés comme autant de nouvelles, nous plongent dans un état fiévreux, à grand renfort d’alcool, de drogues dures ou douces et d’échappées plus tropicales : Hawaï comme un appel, refuge autant que lieu de perdition au sens premier du terme. Des femmes, célibataires, divorcées, mariées, mère ou pas, et des hommes, absents, ombres fantômes ou tortionnaires, qui les retiennent, les plombent, les manipulent, les tyrannisent, souvent des ratés, des épaves qui les tirent vers le bas, ces mères souvent seules avec leur fille… D’ailleurs l’amour, s’il y en a, est principalement maternel. De cet amour béton qui fait tenir debout envers et contre tout.

« Nous sommes coupées en deux, songe-t-elle, nous sommes distendues, nous sommes magnifiées. Nous nous asseyons au creux de fontaines d’où l’eau jaillit par trop d’orifices. Nous posons la machine à écrire à même le sol, sous la table de la salle à manger, et vivons là. En sécurité avec le bois au-dessus de nos têtes. Nous restons assises là onze jours et onze nuits de rang, à nous perforer les veines des bras et des jambes. Nous écrivons des poèmes, à l’encre de sang. Nous nous croyons alors justifiées. Nos bras sont infectés. Nous savons bien n’être pas tout à fait à l’image de Dieu. Nous, profusions de trous. Notre genre est monumental. N’est-ce pas d’ailleurs ce que notre sculpture nous raconte ? Nous sommes l’appétit dépourvu de crâne. Nous sommes amputées. Nous enfantons sans maris. Nous donnons naissance à nos bébés dans la solitude absolue, comme une espèce de renégats. Nous n’avons ni tribus ni totems. Aucun rituel de consolation. Lorsque nous naissons ou mourrons, personne n’allume de cierge. Plus personne ne se souvient des litanies, des formules pour invoquer et divertir les dieux. Nous vivons seules. Célibataires durant des décennies. Larguées sur Terre puis désertées. Peut-être sommes nous une mélopée ? Quelqu’un nous a écoutées choir. Peut-être sommes-nous une forme de pluie avilie ? »

Bleu éperdument est donc un livre de femmes, de mères et de filles, de femmes désabusées, perdues, des âmes éclopées, qui pour beaucoup fréquentent les Alcooliques Anonymes et qui font face au cap de la quarantaine avec plus ou moins d’aplomb et beaucoup de vertiges.

« Figée sur place. Immobile. L’impression d’être plantée là depuis des années. Il ne te vient même pas à l’idée que tu peux remuer. Il ne te vient même pas à l’idée que tu peux enfreindre les règles. Le monde est un tissu de sortilèges et de vérités absolues. » 

Kate Braverman est avant tout poète et c’est une évidence ici, la poésie tient une place importante dans ces nouvelles, même si la condition de poète et l’insertion sociale y semblent antinomiques.

« Elle s’interroge quant aux poètes qui mettent leur tête dans le four et des tuyaux pleins de monoxyde de carbone dans leur bouche. Peut-être est-ce un acte suprême d’alchimie, la transmutation du gaz et du poison en une substance qui absout. Sur la cuisinière dansent des flammèches bleues. Le genre de choses qui ancrent les univers. Pour les poètes, c’est toujours l’hiver. Ils sont debout au bord du parapet des ponts nocturnes. Leurs orteils pointés vers l’immense néant bleu. Le monde se fige et retient son souffle. A nouveau nous sommes des enfants. Les définitions bleues et fraîches nous les savons comme un enfant sait qu’il ne doit pas traverser la route ni toucher la flamme. Pourtant nous la touchons. »

La couleur, dans Bleu éperdument comme son nom l’indique, a une place prépondérante. Physique. Les bleus d’abord, beaucoup de bleu, le bleu invraisemblable de l’océan ou « telle une hémorragie, prenant possession du ciel », des bleus dangereux, infectés, envahissants, traqueurs ou guérisseurs. « Elle examina sa main et l’air qui semblait bleuir à l’extrémité de ses doigts. C’est juste un glacis bleu, se dit-elle. Et sur les bords, une sorte de gaze bleue panse la blessure universelle. »

Mais aussi le vert, « désinhibé, rebelle, ahurissant dans toutes ses nuances », et les jaunes, les orangés, le rouge, le blanc, le gris et même le noir. Les couleurs, toutes les couleurs, comme des émotions, un langage à part entière. La vision explose en sensations, parfois jusqu’à l’insupportable, « à donner envie d’enfoncer les doigts dans sa propre chair pour en arracher des lambeaux, c’est dire les maux que peuvent causer les couleurs. »

Malgré la poésie, le feu de la langue, il y a quelque chose de terriblement déprimant dans Bleu éperdument, englué dans le blues de la génération post-soixante-huitarde, comme une mutation ratée et c’est pourquoi toutes ces femmes, mères, filles, nanties ou démunies, finissent par se confondre dans un même accablement, souvent proche de l’anéantissement.

Entrais-je le matin dans la cuisine, vêtue de mon uniforme rassurant, c’était pour trouver ma mère plantée près du four, en robe de chambre, l’air ailleurs, fumant cigarette sur cigarette. Des plateaux de cookies refroidissaient sur le plan de travail. En général, il n’était pas rare qu’elle passe la nuit à en préparer, juste avant de céder à nouveau à la tentation de boire. Et durant des semaines, voire des mois, c’en était fini des cookies. Ma mère était occupée à picoler, la porte de sa chambre verrouillée, une bouteille de vodka sur sa table de chevet. La radio diffusait les Rolling Stones ou les Eagles.

Puis, tout à coup, les cookies réapparaissaient par plateaux entiers ou enveloppés dans du papier aluminium et empilés. Elle reprenait les réunions et observait les trois premières étapes. Elle admettait avoir perdu la maîtrise de sa vie. Elle priait pour qu’une puissance supérieure à sa personne lui rende la raison. La troisième étape lui donnait du fil à retordre, car il lui fallait confier sa volonté et sa vie aux soins de Dieu tel qu’elle le concevait. L’ennui, c’est que ma mère ne concevait point Dieu.

Ennui profond, rêves avortés, cancers, tentations suicidaires, autodestruction assidue, montagnes russes de la lutte pour la survie, tout se passe sur un territoire géographique bien délimité, qu’on imaginerait pourtant plus léger, décontracté, lumineux, mais le piège est là, dans cette apparente nonchalance de ce mouchoir de poche californien des années 80 : Los Angeles, ses quartiers pauvres ou chics, comme Beverley Hills…

« Du jour au lendemain, on a enrubanné de rouge les lampadaires, maculé de neige artificielle et de faux givre les vitrines et saturé les rues de cohortes de pins massacrés, décorés, livrés en pâture. (…) Un paysage salement esquinté, à la végétation corrompue. »

Et puis les fugues contrastées vers Hawaï. « D’abord il y a l’attraction qu’exerce la verdure à l’aéroport de Lihue. Le petit avion en provenance d’Honolulu frôle dangereusement les montagnes surgies de nulle part. Les sommets d’un vert sans retenue, une sorte d’illumination de l’esprit. » Les plages, la jungle. Une sauvagerie, une innocence encore possible. Un goût, frelaté pourtant, de paradis perdu.

Bleu éperdument a cet attrait étrange des narcotiques, qui fait que le soulagement que l’on éprouve en atteignant la fin du livre se transforme très vite en une irrésistible envie d’y replonger.

« La seule source de lumière dans toute la maison est l’allumette qui embrase sa cigarette. Et elle réalise que la seule source de lumière au monde est la flamme qui nous consume à petit feu. »

©Cathy Garcia

1320356630Kate Braverman est née en 1950 à Philadelphie. Romancière, auteur de nouvelles et poétesse américaine. Elle a grandi à Los Angeles. A lire aussi : Lithium pour Médée, Quidam 2006.

La controverse de Valladolid, Jean-Claude Carrière, Pocket, 2012, 253 pages.

Chronique de Lieven Callant

733008La controverse de Valladolid, Jean-Claude Carrière, Pocket, 2012, 253 pages.

Le roman de Jean-Claude Carrière se base sur un événement historique : un débat qui eut lieu entre le dominicain Bartolomé de Las Casa et le théologien Juan Ginès de Sepulveda en 1550 et en 1551. Dès le début du XVIème siècle, des voix se font entendre pour condamner les exactions commises par les colonisateurs espagnoles sur les peuples du Nouveau Monde.

Si le pape Paul III condamne dès 1537 l’esclavage des Indiens et affirme leurs droits, en tant qu’êtres humains, à la liberté et à la propriété, la réalité sur le terrain est bien différente, de nombreux Indiens continuent à périr sous le joug espagnol.

La question du débat ne porte donc pas sur l’humanité des Indiens, sur l’existence de leur âme. Un collège de juristes, de théologiens et d’administrateurs se réunit afin de déterminer et de justifier les manières et les moyens à mettre en œuvre pour évangéliser les peuplades amérindiennes, annexer les territoires conquis. Le débat ne répond pas seulement aux scrupules de conscience des Rois, alertés par des ecclésiastiques bien intentionnés, mais aussi à la nécessité de justifier l’expansion espagnole devant les autres États d’Europe.

Bartolomé de Las Casas défend la thèse selon laquelle « une société est une donnée de la nature ; toutes les sociétés sont d’égale dignité : une société de païens n’est pas moins légitime qu’une société chrétienne et que par conséquent on n’a pas le droit de convertir de force et que la propagation de la foi doit se faire de manière évangélique, par l’exemple. »

Ginés de Sepùlveda défend la thèse que la guerre de conquête menée en Amérique est juste et que les Indiens sont esclaves par nature et radicalement inférieurs aux Espagnols. « Affirmant l’infériorité des sociétés indigènes, il condamne leurs pratiques contre nature (cannibalisme, sacrifices humains) et proclame la nécessité de veiller au bien des vaincus en leur enseignant des « modes de vie justes et humains ».

Comme l’auteur le précise dans une note qui précède son roman : « La vérité que je cherche dans le récit n’est pas historique mais dramatique. » En effet Jean-Claude Carrière fait de ses lecteurs les spectateurs d’une pièce de théâtre dont les actes sont encore en train de se jouer devant nos yeux. Sa mise en scène en plus d’orchestrer le jeu de ses personnages, de révéler les enchainements des différents niveaux d’argumentation, nous confronte aux falsifications qui s’opèrent lorsque la pensée humaine est guidée par des dogmes, ces affirmations que personne ne songe à remettre en question.

Le spectacle qui nous est offert est celui d’une justice orchestrée dans une Espagne catholique où faut-il le rappeler, il arrive à la très puissante Inquisition de rendre une justice expéditive vis à vis de ceux qui sont soupçonnés d’hérésie, maures et juifs sont chassés du territoire et de mettre des ouvrages à l’index. D’ailleurs, l’assistance composée presque exclusivement d’ecclésiastiques, une quarantaine d’hommes sous la tutelle d’un cardinal qui est le représentant du pape se réunit dans un couvent à Valladolid pour déterminer si le livre écrit par Gines de Sépulveda « Democrates alter sive de justis belli causis » « Des justes causes de la guerre » et publié à Rome peut l’être oui ou non en Espagne. Aux arguments défendus par de Sépulvéda s’opposent ceux de Las Casas. Le débat nous fait entrer dans une confrontation qui nous révèle dans tous ses détails les plus sordides le génocide des peuples du Nouveau Monde. À jamais ont été engloutis par les torrents de boue de la haine, de l’ignorance, de la méconnaissance, les trésors, les connaissances, les coutumes, la culture des peuples de tout un continent. L’extinction massive des Indiens suite aux épidémies, aux féroces conditions de travail imposées par les colonisateurs espagnols semblent être sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Pourtant, on le sait l’histoire se répète : « Le vaincu n’a aucun droit. Du moment que le sort des armes lui a été contraire, il est abandonné des forces surnaturelles et en quelque sorte désavoué. La persistance de son existence terrestre n’a plus d’importance. Qu’il disparaisse, Dieu ou les dieux trouveront ça normal. (…) parmi tous les droits du vainqueur, on trouve aussi celui de raconter (…). » Et bien entendu celui de se réserver le beau rôle. p26

Un des enjeux de ce livre est de nous confronter à notre propre histoire, à nos propres racines, nos systèmes, à nos responsabilités dans les aliénations que nous infligeons à l’autre tellement différent qu’on ne cherche qu’à le détruire, l’assimiler, le forcer à adopter nos convictions, nos principes.

Jean-Claude Carrière dans son roman a su trouver le ton, la manière pour nous replonger dans ce débat, un débat sur l’autre, un débat sur nous sans se poser en moralisateur ou donneur de leçons. On ne peut que partager les invocations à plus de respect, à plus de compassion que lance Las Casas. On ne peut que se révolter face à l’intransigeante et obscurantiste réflexion de Sepulveda, face à la falsification des faits au profit d’intérêts économiques et politiques. Mais on se rend compte aussi que prendre parti pour la bonne cause ou du moins celle qu’on estime être la plus honnête et la plus équitable nous contraint à faire le choix « du moindre mal ». Un choix qui s’il porte notre cause et prône la tolérance peut aussi être le résultat d’un consensus où les mesures que l’on est obligé d’accepter finissent par nuire à d’autres humains comme dans une chaine sans fin.

Qu’implique notre mode de vie, quels impacts ont nos décisions visant notre bien-être sur le restant des populations qui ne partagent avec nous que la même terre ? Veut-on nous faire croire qu’on ne peut éviter la destruction de l’autre qu’on dit plus faible et que ne peut régner que la loi du plus fort comme une fatalité ?

À ces questions ne répond pas le palpitant et bien documenté livre de Jean-Claude Carrière. Nous sommes autant les spectateurs passifs que les acteurs d’un drame qui continue à se jouer devant nous. Nos silences nous rendent complices et responsables des désastres auxquels nous assistons comme s’il s’agissait d’un spectacle.

Jean-Claude carrière a collaboré avec les plus grands cinéastes comme Luis Bunuel à qui il dédie ce livre, Milos Forman ou encore Jean-Luc Godard. Il a aussi été dramaturge et adaptateur en travaillant notamment avec Peter Brooke.

La controverse de Valladolid a été portée aux petits écrans par Jean-Daniel Verhaeghe avec Jean-Pierre Marielle dans le rôle de Bartolomé de Las Casas et Jean-louis Trintignant dans le rôle de Juan Ginés de Sepulveda.

©Lieven Callant

Stéphane SANGRAL – Ombre à N dimensions (soixante-dix variations autour de « je ») Ed. Galilée. (115 p.).

Chronique de Xavier BORDES

Stéphane SANGRAL Ombre à N dimensions (soixante-dix variations autour de « je ») Ed. Galilée. (115 p.).

Stéphane Sangral est poète, psychiatre, la musique et les mathématiques lui sont familières, et si j’osais, je dirais… qu’il n’est pas « sans graal », car il poursuit à travers la poésie et les nombres une quête aussi singulière que surprenante… Et l’on peut dire vertigineuse puisque le livre est fait de courtes séquences de langage au croisement du poétique, du linguistique analytique, de la neurobiologie et d’interrogations sur la mise en abîme que tout langage touchant au « psychique » déclenche lorsqu’un locuteur se mêle de s’exprimer dans cet espace mental spécifique.

« Je ne suis que la question « que suis-je ? » errant en ses réponses… » écrit l’auteur pour attaquer son 4ème de couverture. Or le « je » qui est le pivot de cet empilement de poèmes retourne page après page ce « je » de mots comme un loup affamé ronge un os sur lequel il n’y aurait rien à ronger. Il conçoit ce « je » comme l’ombre portée de ce qu’il est, la poursuit tandis qu’elle s’étire à la surface du langage sous un éclairage de soleil rasant, déclinant, à la Salvador Dali, c’est à dire dont la source solaire proprement dite n’apparaît jamais.

Le rapport entre l’esprit, la personne que cet esprit recèle comme amande dans sa coque, et la langue, intrigue celui qui le questionne parce qu’il est la seule figure qui permette, cependant que seulement traversée par le sens et vide en soi, d’exprimer la conscience « d’être » et donc d’entretenir avec soi-même l’illusion sur l’existence, aux yeux de soi considéré comme « autre » (bien sûr se profile ici la phrase du voyant de Charleville), de cet être-idée : rien, de fait, qu’une sorte de jeu platonicien sur le «je » et sur le « un » qui n’est que creusement et faim, et qui produit une écriture poétique reflétant l’émotion de ce creusement et de cette faim sans fin.

C’est ce qu’on voit déchiffrer par Stéphane Sangral page 99 du livre, et que je ne me retiendrai pas de citer ici sans exactement pouvoir montrer la façon dont le mot « fin » typographiquement s’enfonce et s’amenuise en l’abîme de la page blanche, jusqu’à s’effacer :

« Je cherche ce que je suis

et je ne vois pas que je

suis ma recherche, et que je suis

l’aveugle faim d’un Je… »

fin

fin

fin

fin

Pour ma part, de ce livre abyssal fait de bref textes que sous-tend le jeu des nombres pour tenter d’en améliorer, d’en affermir la possibilité du « je », j’ai retiré un sentiment d’étrangeté et un creusement du « dire », qui certainement est en relation d’une façon complètement inédite, inexplorée, avec la poésie.

©Xavier Bordes

Elodie Antoine, en permanence :Aeroplastics contemporary, rue Blanche, Bruxelles. Installation place du Parc, Mons, mars 2015, Louvain, solo show, The White House Gallery, Louvain, printemps 2015.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Antoine Elodie 2 Antoine Elodie

Elodie Antoine, en permanence :Aeroplastics contemporary, rue Blanche, Bruxelles. Installation place du Parc, Mons, mars 2015, Louvain, solo show, The White House Gallery, Louvain, printemps 2015.

Elodie Antoine ne considère jamais l’image en tant que supplément superfétatoire de formes, mais explore le vide qui les travaille du dedans. D’où la force silencieuse d’œuvres qui empêchent les lapalissades d’un art à l’autre et fabriquent tout un jeu de renvois. En français dans le texe comme dans l’image, Elodie Antoine rauque, débraille, écornifle les représentations. Corsaire du langage plastique, elle lui inocule des vices de forme. Au fléchage balisé du réel répond le mouvement graphique oblique. Surgit une vision dérangeante, drôle (mais jamais gratuitement) qui cisaille les apparences. La prêtresse païenne éclabousse la liberté et parfois une émotion tendre aux étranges résonances travaille jusqu’à l’inconscient. Chaque « pièce » de son puzzle creuse des voies adjacentes au réel. Sculpture, installation et autres médiums créent une folie du sage rigoureuse, nourrie de littérature souvent. Émerge un espace d’harmonie, de disharmonie et de contrepoint qui touche à l’éphémère du réel et à l’éternité du langage.

« Moucharde pour un denier » (Marcel Marien), pour un presque rien qui est tout, l’artiste met en jeu d’étranges formes voisines de nous et de nos insomnies. Elodie Antoine permet la dénonciation implicite des voleurs d’âmes et des Marlborough s’en vont-en guerre. Bref la louve bruxelloise rentre dans la bergerie de l’art. Son travail fait agoniser tous les petits rois et reines qui se tiennent roides et fardés sous leurs tenues d’apparats au sein des catafalques créés à leur intention par eux-mêmes. Leurs compromissions explosent par la grâce d’un travail qui dépasse celui de ceux qui en croyant franchir des frontières restent recroquevillés sur leur territoire balisé. La Bruxelloise ailée ramone l’art de ses suies à coup d’incendies ravageurs quoique discrets. Elle ne cesse de disjoindre la logique pour la relier autrement. Ce qui est incisé, coupé et renvoyé à un devenir incertain, n’est pourtant pas abandonné corps et bien. L’immobilité est chez elle un moment de la dynamique. Elle vient seulement souligner une instabilité.

©Jean-Paul Gavard-Perret