Nous, les chats de Claude Habib, Edition de Fallois, février 2015. 190 pages, 15 €.

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Nous, les chats de Claude Habib, Edition de Fallois, février 2015. 190 pages, 15 €.

 

Autobiographie d’un chat en colère, d’un vrai chat, pas un chat qui s’est compromis, affadi, au contact de l’Homme, « En résumé, voici l’affaire : les hommes chérissent dans le chat un petit homme très joli. Le chat tient à l’homme comme à sa propre mère, une mère invalide et fort enlaidie. De part et d’autre, la relation repose sur l’imposture et sur l’hallucination. » Non, ici nous avons affaire à un chat réel, un chat des bois, un chat digne de son espèce, qui a donc forcément une très haute opinion de lui-même, car ce n’est pas rien d’être l’aboutissement de la création, la perfection incarnée. Faut savoir tenir son rang ! 

« Nous sommes l’ourlet du monde. C’est là qu’il finit, et je puis ajouter – sans me vanter – qu’il finit bien. Sans nous la création serait dépenaillée, il y aurait un effilochement constant des espèces, une dégénérescence à la marge. Le monde cesserait d’être beau pour être plein, et plein de quoi, grands dieux ? Il serait plein d’oiseaux sans ailes, rempli de biches obèses et de bêtes fumistes, plein à craquer. »

Et ce chat ici est sur le point de mourir, stupidement, à cause de cette infâmante et perfide créature : l’Homme. « Ils m’ont eu, c’est terrible à dire. Une femelle, en l’occurrence. Moi, la perfection de la nature, j’ai été défait par cette imperfection ambulante, cette variante du singe. » Alors, dans cet ultime moment avant l’agonie, il raconte. Il raconte tout : sa naissance, sa famille, son enfance, l’apprentissage, la vie dans les bois, ses amours, ses enfants, ses combats, son savoir, sa place dans l’univers et toute la ruse et l’habileté que nécessite la survie dans un monde hostile, fait de voitures et de routes (où les chats finissent plats) et de la ville de ces hommes qui n’ont de cesse d’accaparer toujours plus de territoire. Cette inepte et bruyante créature, « armée comme il faut toujours craindre qu’ils le soient. Car c’est une race qui ne se suffit pas : ils comptent sur les accessoires ».

Claude Habib fait preuve ici non seulement d’un talent littéraire vraiment appréciable mais aussi d’une véritable connaissance de nos félins, pas seulement le chat qui ronronne sur le canapé, mais LE chat, avec son instinct et un esprit libre, fier, portant un regard pertinent et sans concession sur l’espèce humaine.

« Si le langage était une chose sérieuse, les hommes n’auraient jamais appris à parler à leurs objets.

Avec les objets qui font du raffut, comment dormir ? Autour des hommes, l’insistance, voire l’insolence des choses est stupéfiante. Autant leurs animaux sont doux, autant leurs objets sont excités. Mais cela vient des hommes : l’importunité des choses est fonction de l’attention, proprement déplacée, qu’ils leur prêtent. »

Et c’est drôle, très drôle et très intelligent. Juste un régal !

« Vous croyez que le monde serait ce qu’il est, sans la peur des bois ? La peur du noir ? La peur du grand large et la peur du fond des eaux ? Mais ce serait infâme. Les bêtes déambuleraient, dehors comme dedans. Elles laisseraient des épluchures. Des bouses. Ôtez le danger, le monde devient un antre. Les ruminantes habitudes envahissent l’espace, elles vont jusqu’au ciel. L’univers tourne au terrier, tout s’effondre. Quoi, j’exagère ? Pas du tout. Dehors comme dedans, il n’y a que les hommes pour croire que c’est la formule du bonheur, la définition du paradis sur terre. Ce n’est pas la définition du paradis, c’est la description d’un camping… ».

©Cathy Garcia

 3086553637Claude Habib, agrégée de lettres modernes, est professeur à l’Université de la Sorbonne nouvelle Paris 3. Elle a publié Le consentement amoureux. Rousseau, les femmes et la cité (Hachette Littératures) – Rousseau aux Charmettes (Éditions de Fallois, 2012) – Le goût de la vie commune (Flammarion, 2013) et deux autres romans  – Préfère l’impair (Viviane Hamy, 1996) – Un sauveur (Éditions de Fallois, 2008)… Elle a été critique littéraire (Esprit – l’Express) et elle est membre du jury du prix Guizot.

 

 

sources photographies: ici et là

Indalo de Christian Saint-Paul – Encres Vives n°441, avril 2015. Format A4, 16 pages, 6,10 €.

Source image: ici

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Indalo de Christian Saint-Paul – Encres Vives n°441, avril 2015. Format A4, 16 pages, 6,10 €.

C’est à une très belle flânerie andalouse que nous convie Christian Saint-Paul dans ce 441ème Encres Vives, placé sous le signe de l’indalo, la figure préhistorique qui est devenu le symbole de la ville et de la province d’Almeria, et qu’on pouvait déjà voir peint sur les maisons en guise de protection contre les orages et le mauvais œil. Christian Saint-Paul a le don de nous faire vivre les paysages, les lieux et leur histoire au travers de son regard de poète doublé d’un talent de conteur, et il ne fait pas que raconter ce qu’il a vu, il nous le fait voir, littéralement, c’est-à-dire ressentir aussi.

« La nuit encore/le soleil étouffant/mutile la fermentation du sommeil/Nous vivons désormais/lovés dans ce désert/où la terre n’est que/poussière montant au ciel/ »

Christian Saint-Paul a le regard d’un poète convaincu, tel Machado, de l’absolu nécessité d’être homme, en toute humilité, un homme à qui rien n’échappe, ni la beauté des lieux ni « des îlots d’immeubles/parsemés le long d’avenues/vides – sans utilité-/témoignent de la chute folle de la finance. »

Le poète ne fuit pas le malaise, il l’affronte, le dénonce et ainsi « Nous apprenons à apprivoiser le vide/créé par l’appétence de l’homme. »

Pas d’Andalousie sans l’ombre de Llorca, pas d’Espagne sans le souffle fiévreux d’un Don Quichotte, les eaux fortes de Goya et les « yeux noirs de feu névrotique » d’un Cordobès. Christian Saint-Paul nous emporte à la rencontre de l’âme andalouse, du duende tapi dans ses tréfonds. Une âme trempée « dans le souffre du soleil ». Ombre et lumière, voilà l’Andalousie et « la Bible infinie des étoiles ».

Des pierres, des fantômes et des Vierges tristes, des enfants vifs sous des peaux brunes, de la ferveur et des brasiers lumineux. Des plaies de guerre, le sang des fusillés et des religions qui se côtoient dans de grands jardins, où coulent des fontaines, des forteresses et « les indénombrables châteaux en Espagne ! », des prières et « des rancœurs d’un autre âge qui agitent les cargos aux amarres. »

Indalo est un beau périple, oui, qui ne peut laisser indifférent, car pourrait-il y avoir meilleur guide qu’un poète amoureux de la terre qu’il foule, et dont il sait voir, tous temps confondus, l’endroit et l’envers, le visible et l’invisible, le bonheur comme les larmes ?

©Cathy Garcia

 

source image:http://delitdepoesie.hautetfort.com/archive/2015/06/02/indalo-de-christian-saint-paul-encres-vives-n-441-5632652.html

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Christian Saint-Paul, est un poète véritablement passionné de poésie, de la poésie qui met l’humain et la relation à l’autre au premier plan. Il anime depuis plus de 25 ans l’émission, « Les Poètes » (le jeudi de 20h30 à 21h) sur Radio Occitanie (98.3 Mhz) avec son compère Claude Bretin et de nombreuses émissions ont été consacrées à la poésie du monde. On peut les réécouter ici : http://www.lespoetes.fr/emmission/emmission.html

Il avait créé sa revue, « Florilège », avec un autre poète, Michel Eckhard, dans le courant des années soixante. Brel avait accepté de les parrainer. Nous sommes encore avant 68, Christian Saint-Paul entre alors à Sciences Po, mais s’engage aussi activement dans la lutte antifranquiste. Il créera une autre revue, « Poésie toute » et plus tard encore en 1983, « Le Carnet des Libellules » où il publiera de nombreux auteurs.

Christian Saint-Paul a publié :

Les peupliers (Jeune Force Poétique Française éd., 1966)
Les murènes monotones (Jeune Force Poétique Française éd., 1967)
L’homme de parole (Caractères éd., 1983), préface de Michel Eckhard
Prélude à la dernière misogynie (De Midi éd., 1984), avant-propos de Jean Rousselot, couverture illustrée par Gil Chevalier et illustrations intérieures de Jean-Pierre Lamon et de Lucie Muller.
Les murènes noyées (Carnets des Libellules éd., 1985)
Les murènes monotones (De Midi/Poésie Toute éd., 1987)
Transgression (Carnets des Libellules éd., 1987), préface de Claude Vigée
A contre-nuit (La Nouvelle Proue éd., 1988), préface de Jean-Pierre Crespel
Tendre marcotte (Carnets des Libellules éd., 1988), avant-propos de Michel Eckhart
Les ciels de pavots (Encres Vives éd., 1991)
Pour ainsi dire (Encres Vives éd., 1992), préface de Jean Rousselot
Akelarre, La lande du bouc (Encres Vives éd., collection Lieu N°108, 2000)
L’essaimeuse (Encres Vives éd., 2001)
Ton visage apparaît sous la pluie (Encres Vives éd., collection Encres Blanches N°61, 2001), couverture illustrée par Patrick Guallino, postface de Alem Surrre-Garcia
L’unique saison (Poésies Toutes éd., 2002), préface de Gaston Puel, postface de Monique-Lise Cohen
Des bris de jours (Encres Vives éd., 2003), couverture illustrée par Christian Verdun, postface de Michel Cosem
L’enrôleuse (Encres Vives éd., 2006), postface de Georges Cathalo
Tolosa melhorament (Encres Vives éd., collection Lieu N°184, 2006), édition bilingue occitan/français, postface de l’auteur.
Entre ta voix et ma voix, la malachite noire de la voix d’une morte (Multiples, 2009)
Les plus heureuses des pierres (Encres Vives éd. N°361, 2009)
Vous occuperez l’été (Cardère éditions)
Hodié mihi, cras tibi (Encres Vives éd., Collection Lieu n°217, 2010)

Pierre Schroven, Autour d’un corps vivant, L’arbre à paroles, Amay (Belgique), 98 pages, 12€.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

 

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Pierre Schroven, Autour d’un corps vivant, L’arbre à paroles, Amay (Belgique), 98 pages, 12€.

 

« Ce qui te porte loin sans regard / Se nourrit d’un geste / Qui ne demande qu’à grandir / Sous l’aile prémonitoire d’une corneille » conclut Pierre Schroven dans un texte lumineux écrit l’égide du peintre né à Liège Guillaume Cornelius van Beverloo cofondateur de Cobra et qui prit pour nom celui de la corneille.

Poète des instants, le poète les magnifie en prête païen (au surplis plié sur un prie-Dieu) pour officier non sans justice dans une écriture plus annonciatrice qu’énonciative et aux vagues chaudes d’un haïku d’un nouveau genre. Le monde recommence. Dans la lumière du soleil instillée entre les feuilles une femme semble venue d’un théâtre japonais pour, passant dans un jardin, glisser dans un lit parfait aux syllabes sonores.

Les poèmes rebondissent du corps pour enlacer le froufrou d’instants qui ouvrent à un désir « tatoué d’oiseaux invisibles ». Hortensias roses, hortensias blancs, murmures que murmures, la lumière au besoin se fait discrète. Reste l’instant, l’instant, l’instant : comme les poètes il ne doit pas disparaître mais renaître.

Schroven desserre le garrot des chronologies, remonte le temps comme une main d’homme grimpe langoureusement le long de la cuisse chaude d’une femme. Il neige des fleurs et chaque poème infléchit leur présence. La poésie n’explique pas elle reprend la familiarité avec le monde en rebond d’après ou d’avant. Mais c’est le présent qui impose sa force – comme le titre l’indique – « autour du corps vivant ». Débordements pythiques, onguents des caresse, bouche ouverte dans l’anamnèse, l’inarticulé, chutes par sursauts, chutes et remontées, extase plutôt que performance, chirurgie d’invisible, par raclement du réel pariétal : entre corps et âme, intériorité et « paysages », les circuits sont rebranchés.

©Jean-Paul Gavard-Perret

FRESQUE baroque de mon désir, Pierre-Jean Foulon , Thuin, Editions du Spantole, 2015

Chronique de Pierre SCHROVEN

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FRESQUE baroque de mon désir, Pierre-Jean Foulon , Thuin, Editions du Spantole, 2015

Expert et enseignant dans les domaines de l’art contemporain et de la muséologie (il est, entre autres, Conservateur honoraire de la Réserve précieuse du Musée royal de Mariemont), Pierre-Jean Foulon a publié à ce jour une vingtaine de recueils poétiques.

Dans ce livre, le poète s’emploie  à « fouiller la joie de naître » et tente de   restituer au monde toute sa présence mystérieuse. Ainsi, s’il ne se prive pas, au détour de chaque page, d’interroger les limites de la visibilité et du langage, il fait surtout ici  l’éloge du vivant, de l’instinct, de la perception immédiate voire du corps propriétaire d’une langue inaliénable.

Ici, chaque poème exprime moins qu’il n’écoute le bruit obstiné de la vie en marche ; ici, chaque poème oscille de l’ombre à la lumière, interroge notre présence et en ce sens ouvre des voies  sur la compréhension du monde, de soi et des autres…

 Rivières ni pluies ne rivalisent de puissance avec les flammes du soleil, seule étoile capable d’irriguer l’absence d’être. Insensible au poids du vide, l’astre bouillant se projette en maître du monde. Anges rebelles, les hommes traquent sa venue saisonnière et défient sa présence. La vague solaire répond en éclatante souveraine des chairs. Face aux limiers de la création, l’astre brandit l’arme du feu et du silence. Son énergie s’impose à la force des eaux, à la rage des hommes.

©Pierre SCHROVEN

Fouad Laroui Les noces fabuleuses du Polonais nouvelles Julliard ( 17,50€ – 174 pages)

Chronique de Nadine DoyenFouad Laroui  Les noces fabuleuses du Polonais  nouvelles  Julliard

Fouad Laroui  Les noces fabuleuses du Polonais  nouvelles  Julliard ( 17,50€ – 174 pages)

Fouad Laroui, Prix Goncourt de la nouvelle en 2012, renoue avec le genre.

 

Il nous embarque dans son pays natal, au Maroc, décor familier pour l’auteur , dépaysant pour le lecteur. Il campe ses protagonistes dans un restaurant  de Marrakech (Délices de l’Orient), au Café de l’Univers et au lycée de Casablanca.

La nouvelle éponyme, la plus longue, se déroule à Khouribga, « construit par les Français » et au Café de la Poste . Elle nous est contée par un ingénieur, qui crée le suspense en laissant entendre qu’il a peut-être eu tort de ne pas intervenir.  On assiste à un mariage traditionnel, « un zouaj » entre un Polonais dentiste et Daouia « la plus belle fleur », « la perle » de la ville. Expérience proposée par Moussa, « le démiurge », « pour rire » d’autant que Matchek, le Polonais,  tenait à s’intégrer aux autochtones, à apprendre « la langue du cru ». S’ensuivent les conditions financières avec  « les adouls », la conversion  à la religion musulmane avant la cérémonie « factice », pour le folklore, avec « la musique, les cheikhates (danseuses), la « tambouille ». L’auteur souligne l’absence de mixité sociale et la façon dont les femmes étaient considérées par les étrangers, réduites à « des corps ».

Quand Matchek prend conscience qu’il a été piégé, qu’il n’est plus possible de revenir en arrière,  il est bien décidé à en découdre avec Moussa, à l’origine de cet imbroglio.

Toutefois il devient le roi de la procrastination, et n’a toujours pas mis les choses au clair avec Daouia. Ne serait-il pas, lui originaire de la Vistule, en train de succomber au charme de sa vestale ? D’apprécier son talent culinaire («  délicieux fumet », « écuelle d’amlou »), de trouver une maison « bien tenue » ?

Une fois muté ailleurs, le narrateur ne manque pas de  s’informer. Que devient ce faux couple mixte ? Il  émet même ses hypothèses quant à la façon dont Daouia peut relater son passé, riche en déboires et désillusions. N’aurait-t-elle pas retrouvé  « la confiance dans la bonté des hommes » grâce à son Pygmalion ?

Mais ne déflorons pas l’épilogue de cette situation qui relève du vaudeville.

Géométrie  de l’amour, qui se passe le temps d’une récréation, est présentée sous la forme d’ une pièce de théâtre. Cette  conversation entre trois professeurs autour de l’amour aurait pu s’intituler « L’art de la rupture ». Difficile de s’entendre sur la définition de l’amour émise par Alain: «  Le contact de deux dermes ».  « Foutaises », « L’horreur ! » sont les  réponses d’Alain en réaction aux propos de Sylvie qui juge « l’amour inépuisable ». Ils convoquent et citent Platon, Descartes, Lulle,Aragon.

C’est alors que Naima explose, réalisant qu’elle fut une femme objet  et que Sylvie traite Alain de « goujat », en découvrant la liaison qu’il entretenait. La pièce s’achève sur un monologue de celui qui n’avait aucun scrupule à tromper sa femme.

Au Café de l’Univers, Hamid revient sur les années 70, pas encore gagnées par le « toujours plus ! » mais marquées par la passion du catch. Il tente de captiver son auditoire en  brossant  le portrait de Tawa l’Indien, « la terreur des rings » dont peu se souviennent. Cet « Attila du pugilat » , aussi « le Vengeur masque » semble être un pionner de la mode de Daft Punk avec son loup, « fait d’un pneu » qui  « lui dévorait la face » ! Un être à l’  identité trouble, ambiguë, voulant « devenir deux ».

Mais comment ruser quand un promoteur croit tenir « le match du siècle » en mettant face à face celui qui  en réalité n’est qu’un : Tawa l’Indien ? Le talent du conteur opère. L’auditoire d’Hamid  suspendu à ses lèvres, le presse de poursuivre, happant le lecteur tout aussi avide de connaître la suite. Pour prolonger le suspense, le conteur  joue avec son public : « C’est alors que … »,  «  Devinez ! », « vous suivez ? ». C’est un récit homérique qui décrit à la fois le combat sur le ring et l’effervescence dans les gradins. On peut y voir l’illustration de l’expression « Tuer le père », titre d’un roman d’Amélie Nothomb. Cette exploration des rapports père/fils, leur rivalité , le besoin de se démarquer, d’imposer  chacun leur personnalité  peut être transposée au « duel » père / fille que certains se livrent en politique.

La  dernière nouvelle qui met en scène Torrès, le roi du mensonge  de Casablanca, fait écho au « nonsense » anglais, par la démesure des récits du protagoniste, allant crescendo. Comment gober que l’on puisse avec des « cerclets » d’aspirine apprivoiser , voire dompter une horde de sangliers ? Comme L’écrivain national de Serge Joncour qui redoute « ses lectrices procureures », Torrès se voit contrer par Hamid, qui aime lui démontrer le contraire et se plaît à le coincer. Sous couvert de ces trois récits loufoques, le narrateur dénonce les choix politiques faits. La priorité n’ayant pas été pour « résoudre la pénurie d’eau, les épidémies ou la scolarisation ».

Fouad Laroui épingle aussi ces charlatans qui soignent  des paysans crédules avec « une amulette contenant un verset du Coran » et à coups de crachats et de bâton.

Les récits, ponctués de termes locaux (zellige, on boit du Youki-Cola, on raffole de la bissara, de belboula),  apportent dépaysement et exotisme. Mais d’autres langues émaillent le recueil : « fast- forward »,  « Ze skin ! »,« Cui bono ». Parfois en série : « Dos, jouj, two », « Rien, nada, oualou ». L’auteur emprunte le vocabulaire horticole « dans un classique du XIX siècle ».  Fouad Laroui jongle avec les mots : «  de long en long (large il n’était pas) », « Le gong gongue »,  en forge même : « fortuités »,      « anfractuotruc ». Il nous déverse une liste de prises de catch à consonance anglaise.

Le comique naît de la méconnaissance de la langue pour le Polonais, qui déforme la phrase apprise par coeur dans son incantation à « al-lah ».

L’auteur  fait un copieux usage des notes de bas de page, d’incises, de parenthèses : « (Vous suivez ? »), sorte d’aparté. Certaines expressions font mouche : « Le cerveau du Polonais s’enfuit par les fenêtres », « le taximan la trouva saumâtre ».

Le style est très varié : « Fouette ! Cocher », « te me les goba ». Impératifs dans les dialogues, souvent très animés : « Concentre-toi ! », « Raconte.. », injonctions.

Langue parlée et cette tournure récurrente: «  il te me déguise… ».

Comme dans L’étrange Affaire du pantalon de Dassoukine, le novelliste fait se rencontrer les cultures occidentales et musulmanes, deux religions,  pointe les croyances, les rites et  superstitions qui gouvernent certains sujets. On devine l’amour indéfectible de la langue française chevillé  à l’âme. On note les références au gouvernement de Hassan II,  à l’accord de coopération entre la Pologne et le Maroc, à l’époque du protectorat français,  ce qui date les textes. La police secrète des « années de plomb » est également épinglée, tout comme la censure de la liberté d’expression.

Fouad Laroui a le don de nous embobeliner en campant ses personnages dans des situations incongrues, parfois ubuesques.Quand la nouvelle foisonne de détails, il n’hésite  pas à offrir un résumé, épargnant au lecteur à l’esprit paresseux des efforts de mémorisation. Dans ce recueil de cinq nouvelles,  l’auteur interroge la nature humaine et les mensonges de ceux qui affabulent à l’envi, de ceux que la passion et  le désir conduisent à l’adultère. Il transmue , avec beaucoup d’humour,  le réel et le quotidien en parabole métaphysique. Il tend à démontrer que les animaux, qui ignorent « les niaiseries du fqih » et la superstition seraient « moins bêtes » que les hommes.

Souhaitons que Fouad Laroui  détienne, en réserve, dans un « tiroir de son cerveau » maintes anecdotes abracadabrantesques  encore à  nous relater !

©Nadine Doyen