Gérard Le Goff, L’inventaire des étoiles, éditions Encres Vives, coll. Encres blanches, 32 pages, été 2024.


Gérard Le Goff, qui est aussi romancier et nouvelliste, nous offre ici des textes poétiques en prose ou « à la verticale » écrits avec élégance. 

Le titre de l’opuscule n’est à nos yeux qu’un prétexte car, en deçà des chahuts cosmiques, on est en présence de descriptions naturalistes, de souvenirs aimants, bien terriens, qui nous font penser, par leur sensibilité et par une touche de pessimisme, à notre regretté confrère Louis Delorme.

Complies

Psaume

Ciel gris

ciel de laine

ciel de peine

Chaque feuille envolée

colporte la mémoire

d’un regret inachevé

Tendre bonhommie et bienveillance qui évoquent aussi un Maurice Genevois dans son Raboliot ou un Georges Duhamel dans ses Fables de mon jardin

Gros temps sur la lande, sur le silence dru des pierres,

Sur les champs et les bois aux oiseaux effeuillés,

Gros temps sur la brande, sur les sentiers émiettés

Sur la colline rêche dans l’adieu mauve des bruyères

Comme nous l’avons déjà remarqué dans son roman La raison des absents, Le Goff a une belle appétence pour les mots atypiques ou précieux qu’il sème, çà et là, tel un Petit Poucet : immarcescible, oyat, hydrie, callune, bouloche…

À noter le nouveau format A5 d’Encres Vives sous la direction inspirée d’Eric Chassefière. Ce qui donne à l’ouvrage une allure de vrai petit livre en lieu et place de simples photocopies. 

Au sablier des heures s’égrènent constellations qui s’éternisent d’éternité, sources et corolles, complicités fraternelles, conjugaisons de choses minuscules mais essentielles où s’attellent oublis, aimables réminiscences, argiles et humus de notre condition humaine.

Martine Rouhart, Des chemins pleins de départs, Toi Edition, 2024. 

Martine Rouhart, Des chemins pleins de départs, Toi Edition, 2024. 

Trois encres de Mireille Peret. Préface de Bruno Mabille.


Un recueil de poèmes dont l’élégance nous entraîne graduellement et sans heurts, d’abord dans le rêve, prélude à l’acte d’écrire, qui constitue la promesse de ces chemins plein de départs. Le nouveau livre de Martine Rouhart se décline en effet en trois temps, plongée progressive mais qui serait, plutôt qu’apnée vers les profondeurs, respiration de plus en plus ample vers la lumière et l’éventail des possibles.

Ce qui frappe d’emblée dans le travail de l’auteure, c’est la fluidité, la justesse, presque l’évidence de ces courts poèmes, variations sur états d’âme ou cristal sensible résultant de l’introspection, après que les brumes soient dissipées. Si travail il y a, on ne peut le savoir, tant l’objet présenté est dépourvu de rugosité, de marques, les possibles repentirs invisibles. Les poèmes ont la limpidité et l’écoulement des ruisseaux de forêt, sans doute est-ce son rythme et son débit, clairs, parfois sinueux, toujours en prise avec le relief qu’ils épousent. En phase.

Martine Rouhart nous emmène sur ses chemins avec une belle philosophie de vie : nulle pesanteur ni complainte, face à ce monde qui questionne et use, elle nous frôle à peine la main pour nous indiquer le soleil, l’oiseau, la rosée, elle nous emmène peu à peu, pas à pas. L’air de rien, ses mots nous reconnectent avec nos sens, voire avec l’essentiel. En filigrane, les grands rythmes de la nature et de la vie. À l’écouter on pourrait penser que le bonheur est simple, on a envie d’y croire. 

Le lexique choisi n’est pas savant, il épouse néanmoins sincèrement son propos, avec pudeur, et fait la part belle à la nature tangible ainsi qu’à cette nature intérieure, consciente ou inconsciente, qui nous anime dans le rêve et la songerie. Les mots voix / voie / vois y reviennent souvent. Ce n’est sans doute pas un hasard…

S’il y a quelque chose d’oriental dans l’approche, ce n’est pas à chercher du côté du haïku, fortement codifié comme les arts de l’ikebana ou du thé, car la grâce de ces poèmes est indissociable de leur liberté de forme et de fond, en ce sens très occidentale. Ici, rien de contraint, rien de ritualisé. Une sagesse païenne en quelque sorte. Mais peut-être y-a-t-il de l’Orient dans l’esprit, plus unitaire que dual. En phase avec ces rythmes de l’être et du monde indivisibles. Une poésie qui nous relie, sans doute pas plus japonaise que celte ou soufie, mais quand même un peu de tout cela, puisqu’humains nous sommes toutes et tous, in fine. La poésie de Martine Rouhart crée le lien et semble oublier l’ego ou en tous cas nous en montrer le chemin.

Francine HAMELIN, La Maison des oiseaux, couverture et 4 illustrations de l’autrice, préface de Barbara Auzou, 104 pages, juillet 2024, Z4 éditions, ISBN : 978-2-38113-076-7

Francine HAMELIN, La Maison des oiseaux, couverture et 4 illustrations de l’autrice, préface de Barbara Auzou, 104 pages, juillet 2024, Z4 éditions, ISBN : 978-2-38113-076-7


Sans doute, il s’agit d’un hymne aimant :

que chaque jour je puisse te cueillir des étoiles

dans le creux des ruisseaux  dans les veines des arbres

que chaque jour je puisse m’étonner de l’amour

Francine Hamelin parfume le silence, polit la matière, affûte d’aile d’un albatros, joue avec les mots telles des bulles, chuchote au creux des âmes.

En belle cohérence, elle convoque tout un bestiaire : renard, chat noir, louve, mais surtout des oiseaux qui peuplent plusieurs poèmes et sont en quelque sorte des traits d’union ailés entre les textes.

Les mains sont également omniprésentes, ce qui est normal pour une sculptrice, des mains ouvertes au don, agiles devant l’albâtre, chaleureuses. Véritables phares dans l’horlogerie de ce monde onirique.

mes mains sont comme un livre

où tu liras peut-être

mes saisons  mes chemins

la mémoire des pierres

inscrite dans mes paumes

Quatre aquarelles, dont le noir-blanc n’enlève rien à leur élégance ainsi qu’une couverture originale en couleurs, toutes de Francine Hamelin agrémentent ce livre. La préface est signée par Barbara Auzou qui souligne avec raison : 

c’est bien un sentiment de vastitude et de synergies qui nous submerge.

Rappelons que l’écrivaine et artiste Francine Hamelin vit au Québec, nous propose l’énigme de vastitudes tout autant que le cocon d’un jardin-paradis. Elle s’arrime aux branches des oiseaux, du silence, des feuilles et des vertiges initiatiques. Elle tangue aux confluences des géographies, consulte les dérives, questionne la cartographie de l’enfance, s’étonne d’une mousse ou suit une lézarde, réinvente les racines et les sèves, épelle un cantique.

En un mot :

passagère de la belle éternité

je clandestine loin des horloges loin de l’éphémère

je clandestine sous l’aile d’un albatros

jusqu’aux îles de ton nom

Un livre d’une douceur infinie.

Murièle MODÉLY, User le bleu, suivi de Sous la peau – Lithographie de Cendres Lavy, Éditions  Aux cailloux des chemins, 100 pages, septembre 2020.

Une chronique de Marc Wetzel


   « User le bleu » – titre étrange – trouve son sens dans un poème page 25-26. La scène est un métro (chargé) dans lequel une fille pleure à gros sanglots, mais sans gémir ni vouloir déranger. Son désespoir est massif, irrésistible, mais discret (« ses hoquets ravalés ne faisaient aucun bruit »), et humble (elle « respectait » le droit de ses voisins « de jouir, d’être seul »). C’est un raz-de-marée (« on sentait juste les vagues silencieuses ») privé, navré d’avoir lieu, sans issue ni remède. L’auteure, alors – dit le poème – esquisse, en sortant de la voiture, un bref geste de réconfort, s’entend absurdement demander « ça va ? », et ne récolte qu’un regard silencieux. Alors, écrit-elle (p.26), « j’ai ramassé ses yeux pour en user le bleu/ tout le jour au bureau ». 

    Traduction : l’auteure a emporté avec elle (et, sur son lieu de travail, remâché jusqu’au soir) sa miséricorde en échec, sa compassion bredouille. Que veut dire donc « user le bleu » ? Quelque chose comme : comprendre comment et pourquoi une autre personne, soudain, ne peut plus accepter ni assumer ce qu’elle comprend d’elle-même. Derrière le bleu de ces yeux noyés, quoi ? L’essorage d’une grâce, un charme sabordant sa propre vitrine, l’iris ironiquement profond (bleu) d’une mélancolie. Voilà notre poète.

   L’auteure est – tous ses textes ici le disent – une femme vive et précise (d’une troublante et assez souriante acuité), qui travaille dans une administration (entreprise culturelle ?) en subordonnée scrupuleuse et affable, mais d’une rare indépendance (« Je dois écrire ces chefs/ qui ont compté sans moi/ qui ont compté sur moi« , p.31), et, dans sa vie de chair et son destin personnel, d’une dérangeante franchise : Réunionnaise montée en métropole, traitant la couleur de sa peau en « goutte d’encre dans le coeur du buvard » (p.92), décortiquant autour d’elle les blancheurs instituées qu’elle feint de servir, maman conjointe et comblée d’une fille, mais mère célibataire de son oeuvre – la « poésie » comme un enfant qu’elle fait à sa table (p.88-9), ou qui, en tout cas, ne trouve assise et croissance que sur sa planche d’écriture !

  Le titre de l’autre partie (« Sous la peau ») campe, en effet, comme physiologiquement, un rapport à soi inattendu et peu compris. Elle avoue le malentendu page 84 : elle est devant autrui réellement assez preste, organisée, responsable, réactive, bref : évidemment et efficacement sociable pour que, dit-elle, ceux des lecteurs qui la connaissent par ailleurs ne croient tout simplement pas qu’elle soit l’auteure « triste, déprimée, obsessionnelle » qu’elle assure être. Derrière les lèvres lyriques, joyeuses et libres, une « bouche profonde » (p.84) veillerait donc, toute en amertume et ruminations ? La raison de cette distorsion : Murièle Modély voit trop (trop bien, trop souvent, trop rudement) la réalité des vies, alors même qu' »écrire de la poésie passe par l’oeil » (p.82). Sa naturelle intelligence des dysharmonies, couacs et impossibilités croisées du monde humain est si intense, si immédiatement sur le pont, qu’elle décourage bientôt le chant, corrode l’empathie, humilie le sentiment, empoisonne l’espoir. Pour le dire clairement, Modély est aussi cruellement lucide qu’une influenceuse, mais aussi naïvement intègre qu’un ange : une périlleuse et impérieuse noblesse d’âme paraît la priver de toute ressource cynique (parasitant les insuffisances d’autrui) et de toute opportuniste dignité (réclamant des droits qu’elle n’aurait pas d’abord mérité d’obtenir). Cette femme sans illusions n’a nulle envie de se jouer de celles d’autrui. Seules armes qu’elle s’autorise : l’humour (« j’ai ce sourire-là, je dois l’avoir toujours sur moi », p.69), qui permet à son altruisme de supporter l’ingratitude qu’il génère, et la patience (qui voit bien qu’une crise quelconque n’a aucun intérêt à sa propre résolution). Subtilité, sang-froid, résolution – un riche remède de cheval pour lutter contre la pauvreté extérieure, socio-matérielle ! Subtile : souveraine dans l’allusion utile, le rappel suffisant, comme une reine du « Psitt !… » (l’art de ne pas révulser l’attention qu’elle sollicite); maîtresse d’elle-même (riant devant lui – assez vaillamment ! – du nom de la maladie que lui révèle son dermato, p. 10); et bien décidée à décider d’elle-même (à son arrivée, étudiante, en métropole, dans un quatre mètres carrés sans cris ni saveurs, elle s’impose à son plan de vie même. « Je savais que je ne reviendrais pas / qu’il me faudrait creuser de nouvelles empreintes/ qu’il me faudrait trouver de nouvelles phrases et je pleurais … » p.77. Et précise aussitôt après (la part inarticulée de l’âme « pleure », oui, mais l’autre part se relève et ragaillardit à ce qu’elle se dit !) : « je pressentais que tout serait/ beau/ ardent/ et triste à la fois/ que je devrais essayer d’autres peaux/ moi, qui avais la peau noire comme un naevus/ pour pigmenter mes mots » (p.78).

   Voilà une poète juste et décisive. Son secret ? Elle sait lire la bêtise dans le texte (même avec la sienne propre, présente ou passée, pas de quartier, on se dénude) ! Sottement tatouée dans sa jeune et svelte rébellion, elle constate froidement, dans un coin de miroir, que l’ancien lézard du haut-fessier gauche est devenu un « chat obèse », p.16. Elle sait lire la bêtise et sait la dire (tel collègue, ahuri enfermé dans les limbes de lui-même, est parfaitement résumé : « sa bouche pue le sommeil »). Elle sait dire aussi le secret d’en sortir (à un collègue étroit et mesquin, qui ne cesse de vitupérer contre les chefs, tous, selon lui, bavards, hypocrites, insensibles et oisifs – elle fait rétorquer à une stagiaire en reconversion un improbable et imparable : oui, mais eux, « ils lisent » ! p.50). Des sortes de mots d’ordre implicites courent d’ailleurs, salubres et vrais, dans cette prose sobre et vive. Non seulement, oui, la lecture pense; mais aussi : l’authenticité paye. Et même, dans les moments les plus ordinairement difficiles : une inconnue fait une crise d’épilepsie, un canard égaré traverse les rails du tramway, un peuple qui est le nôtre vote « déverser d’un coup sa coulée brune » (p.44), ou : les conditions d’une bonne marche de l’entreprise se révélant d’un coup : (« l’entreprise marche/ tout fonctionne, tout roule/ moi, sur ma chaise à roulettes/ lui, dans sa chaise à roulettes/ l’exécution annuelle de notre ronde labile/ et je ne comprends toujours pas pourquoi/ la bonne marche de tout ce bordel/ nous fait faire du surplace/ comme des bêtes/ dociles/ dans une cage » (p.12-13) – quelque chose d’étonnant est pensé : Dieu nous fait confiance; oui, s’il y a un chef du Tout, nos vaillants (et parfois suicidaires) « surplaces » ont un sens. Et s’il n’y en a pas, l’Intelligence de l’immense Affaire est la nôtre. Usons donc le solitaire bleu de notre Ciel ! Gardons ainsi physiologiquement, dit cette magnifique auteure, « la mer en bouche » :

 « Un jour quelqu’un enlève le sourire gravé

sur ma peau comme une cicatrice

quelqu’un accepte le flou du derme, des termes

mon visage mouvant comme la mer

un jour quelqu’un m’aime

et embrasse au-delà des lèvres

au-delà des dents

jusqu’au plus profond de ma mâchoire

jusqu’à la moelle

quelqu’un voit

ma petite âme

et la lèche

dans le salé d’une larme

dans la sueur sur l’aile d’une narine

dans le flot d’humeurs dans la gorge

un jour quelqu’un m’aime

pour ce que je sécrète » (p.70, La mer en bouche)

                                               ———-

  Nota : Je ne découvre qu’à présent (juillet 2024) l’existence de cette maison d’édition – par sa présence au Festival des Voix Vives de Sète. D’où ma recension bien tardive de ce premier recueil de la collection, paru en septembre 2020. Mais d’autres recueils intéressants ont paru depuis. Signalons le dernier (bon !) volume en date : « D’ordinaires cascades » de Thierry Roquet (Aux cailloux des chemins, donc, mars 2024) – d’un auteur malicieux et tendre, non sans affinités avec le monde de M.M.,  dont voici la page 82 :

« Le téléphone a sonné.

Une voix de femme

a demandé à parler à Albert.

J’ai dit y’a pas d’Albert ici.

Elle a insisté pour parler à Albert.

J’ai répété que c’était une erreur

mais elle a répondu que je mentais

et qu’Albert devait sûrement

se cacher quelque part.

La voix de la femme

est devenue un long sanglot

alors je lui ai juré qu’Albert

était parti de bonne heure

en pensant très fort à elle

qu’il finirait bien par rentrer

qu’il ne fallait surtout pas s’en faire

mais que je devais raccrocher à présent »   

                                                   

Patricio SANCHEZ-ROJAS, Poèmes du bout du monde, Éditions Unicité, 3eme trimestre 2024, 68 pages, 13 €


Patricio SANCHEZ-ROJAS, Poèmes du bout du monde, Éditions Unicité, 3eme trimestre 2024, 68 pages, 13 €


     « Poèmes du bout du monde » est un titre presque ironique : en tout cas pas le programme attendu du baroudeur des lointains, qui part chanter plus loin que tout ce qu’il fera entendre – mais quelqu’un, simplement, de déraciné, qui, où qu’il aille, se sent au bout du monde. L’exil (cette « géographie qui m’arrache« ), c’est en effet la punition du déracinement : on y perd, forcé, sa terre natale avec aussi peu d’avenir et d’espérance qu’on perdrait sa raison, ou se verrait banni de l’esprit ! Même, par chance, accueilli dans le parfait chez-soi des autres, on y est au « bout du monde », comme refoulé aux extrémités de l’ordre, du style de vie et du cosmos familier qu’est pour chacun son pays premier. On a compris que ce « bout » de monde du titre n’est pas un cap à venir vaincre , mais le constat d’une maximale distension, et d’un rejet sans retour. L’étymologie le dit : on est « bouté » hors de notre source de vie, poussé loin du vivable, écarté de l’équilibre natif.

   C’est aussi le contraire du « voyage organisé », de la migration saisonnière du nanti. C’est bien plutôt le voyage de la désorganisation de soi, une croisière en radeau, une sorte de naufrage longitudinal. Patricio Sanchez le dit de multiples façons, en poète. En exil, d’abord, aucune porte n’ouvre plus sur un chez nous, mais seulement sur d’autres portes, qui à leur tour (p.10) … Ou bien : l’exil est « un navire chargé de fantômes et de lucioles » (p.11) – de fantômes parce que ce qui luit là est en réalité déjà mort; de lucioles parce que cela brille sans avoir la force d’éclairer. Ou encore : l’exil est un pays, non de fait, mais de carnet – un territoire qu’on apprivoise (peut-être, et au mieux) à coup de prises de notes, de suggestions, d’élans improvisés (« Ton pays aura à jamais la forme/ D’un cahier où tu inventes la vie« , p.12) : dans ce journal de bord qu’est la vie d’écrivain, c’est le journal qui fait le bord, et le bout de monde qui requiert le journal. Les formules qui suivent sont nettes et cruellement justes : il nous faut noter ce que le pays d’adoption nous fait vivre pour le vivre ! Le rapport natif à soi-même y est devenu illisible par les autochtones (l’exilé sent la vie même de ses entrailles livrée à des inconnus, p.13); tout ce qu’on découvre – même les dauphins de Gibraltar une fois parcourus Atlantique et Pacifique ! – n’offre d’abord que des visages d’emprunt.

  Et surtout : la langue dans laquelle on devra désormais se comprendre soi-même pour être compris, la langue des évidences à venir … doit être apprise ! Même celle des rêves (où l’on revient à ce qui nous comprend) devra muter. Sanchez l’écrit profondément : « Ton langage est semblable à la fenêtre d’un rêve » (p. 16), d’un rêve qui « passe sans savoir où aller » (p.20). Et, à chaque réveil européen, le matin, l’exilé chilien doit repasser une frontière, laissant derrière lui (c’est à dire en lui !) « le colibri, le volcan, l’araucaria » (prestes et touffus comme chiendent de son inconscient) pour sa vie de naturalisé héraultais, où le thym, le chêne vert et la dolomie font leur paisible police. La vie du « naturalisé » ? Celle du passeport depuis lequel on a recommencé sa vie; celle d’une horloge, dont l’heure à jamais décalée qu’elle nous indique nous règle; celle du monde adoptif – qui dicte ses conditions d’appartenance, et vous fait prothèse légale (et non membre natif) de la communauté à laquelle il rive : 

« Ton passeport

une horloge

et le monde » (p.30)

  Etait-il poète avant l’exil ? Des images étonnantes et fortes témoignent d’une sensibilité protéiforme et archaïque : image (p.41) du nuage (polymorphe ou rien, qui doit ne tenir ni à sa forme ni à son coin de ciel ni à sa contribution réglée aux autres pour disposer de son être de nuage); image étrange (p.42) d’une « bouteille de Somalie », placée sur un tableau de François Boisrond, qui dit la greffe risquée, la transplantation improbable, l’assignation baroque à l’ailleurs – et pourtant la sagesse de se faire objet là où la vie nous pose, pourvu que ce soit avec art !  Assimilation poétique, en tout cas, de cet exil, avec une lucidité qui rôde partout, et hante l’espoir même du retour :

« Je sais, par ailleurs,/ que je ne reviendrai plus/ jamais/ avec la même valise,/ Ni avec le même visage,/ ni avec le même regard,/ ni avec les mêmes jambes … » (p.39)

  C’est avouer, merveilleusement, que le retour au natal se fait ou fera, strictement, selon le monde adoptif. Revenant chez lui, c’est un autre – et non lui-même – qui cessera d’y être un étranger. C’est en français (et en Français !) qu’il se saisira là-bas né là-bas, comme le dit une formule paradoxale (puisqu’il est né en 1959 au Chili, et y a grandi à Talca et Valdivia, avant d’être expulsé avec sa famille vers l’Europe en 1977), ludique et infiniment sérieuse :

« car je suis né en France

dans une ville

qu’on appelle Talca,

à deux pas de Valdivia » (p.39)   

   Il y a, dans ce sobre et admirable petit recueil, la conscience d’une tragédie (l’exil  – p.51 – , ce sont les stations d’un Calvaire sous un Dieu auquel on ne croit pas !), comme dans cet aveu :  « Il faudrait qu’un jour prochain/ tu prennes l’avion/ direction Santiago du Chili./ Ta mère décédée doit se dire,/ peut-être, que son plus jeune fils/ est vraiment un ingrat » (p.60), mais la foi en la vérité (qui seule, permet de se dispenser de toutes les autres fois) y est bouleversante, et partageable :

« Pourtant, les cierges de l’église brûlent

et je sens fondre la cire entre mes mains de pierre.

On m’annonce que le pommier est en fleur.

C’est peut-être vrai.

(Mes yeux ne peuvent pas apercevoir cette

géographie qui m’arrache)  » (p.61)