Pierluigi CAPPELLO, Allez le dire à l’empereur (Mandate a dire all’ imperatore), poèmes traduits de l’italien par Giovanni Angelini. Préface de Gian Mario Villalta. Edition bilingue. L’ours de granit, janvier 2024, 144 p., 15€

Pierluigi CAPPELLO, Allez le dire à l’empereur (Mandate a dire all’   imperatore), poèmes traduits de l’italien par Giovanni Angelini. Préface de Gian Mario Villalta. Edition bilingue. L’ours de granit, janvier 2024, 144 p., 15€


 Le pur lyrisme de Pierluigi Cappello (1967-2017) est certes sans illusions sur lui-même, car – dit le poème éponyme (p.21) – le lyrisme ne prétend ni nourrir son homme ( Quand « tous les puits sont asséchés« , « dirigez vos proues vers la sécheresse » !), ni guider quiconque hors de lui-même (« Vous foulerez de très vastes chemins/ vastes à ne plus avoir de directions« ), ni nous épargner le grotesque ou le tragique des adaptations nécessaires (« Vous accorderez votre dureté à la dureté du scorpion/ à la rumination du chameau/ à la fibre de chaque racine …« ), mais il est sa ligne de vie : ligne tracée non sur, mais par, sa main.

 Le pur lyrisme est, de nos jours, devenu denrée rare – et pourtant notre appétit reste vif pour ce que savent les coeurs d’exception. Le lyrisme, c’est, intuitivement, la première personne de l’enchantement : quelqu’un chante avec cette drôle de chose qu’est un coeur humain, et, tout de suite, le coeur des choses sait ou saura quoi en faire. En tout cas, tous aussitôt sont concernés et nul ne se satisfait plus de rester seul : un chant à boire convainc aussi les sobres, un chant de banquet ravit aussi les mendiants de la rue, un chant d’amour au loin console le célibataire qui passait. La « magie » lyrique est toute simple et résiste aux lazzis des bons et sérieux esprits : une âme monte à l’étage des sans-âmes, et leur fait (pour leur plus grande joie !) soudain honte. Voilà ce qui se passe : une nuée verbale traversant un front  nous emporte et nous engage. Qui bouderait alors son plaisir se moque de la vie.

  Pierluigi Cappello est donc un pur lyrique, et sa vie l’en excuse (né à Chiusaforte dans le Frioul en 1967, le fameux tremblement de terre de mai 1976 condamne sa famille à des années de campement forcé; un accident de moto – qui tue son pilote – brise en morceaux son passager de 16 ans, et notre poète ne connaîtra jusqu’à la mort que le fauteuil roulant ; il meurt littéralement de fatigue à 50 ans, épuisé par ses propres efforts de survie …). Sa poésie, précoce et précise, est exemplaire (l’exemplaire, c’est l’exceptionnel qui aide les autres à être quelconques !) et juste (elle fait comprendre ce dont elle donne le sentiment), comme quatre passages le diront tout de suite et mieux – évoquant, respectivement, la stupéfaction, la fidélité, le désespoir, le veuvage :

« Par ici on a vu le lynx, moi aussi je l’ai vu

il y a des années, au coeur de la nuit,

tout près d’un entrepôt des munitions.

Je cherchais Sirius pour me rapprocher du ciel et j’ai trouvé le lynx,

derrière moi, avec ses yeux de mère en colère.

C’était comme si le néant

avait laissé une faille et il était apparu

comme l’image d’un livre d’école

la bête était là, à deux pas

et j’ai oublié la splendeur des étoiles » (p.53)

« J’ai rassemblé vos voix dans mon souvenir

et je suis là où je peux penser à vous, tous, dans vos jours de froid

qui montaient de la neige piétinée, dans la mémoire, la mienne,

dans le dévouement à la vie qui passait d’heure en heure

de mois en mois plus rapide et sans importance

comme des adresses écrites à la va-vite, des noms sitôt oubliés … » (p.51)

« À l’ouest, un cargo a sa quille ensablée

et le sable n’a pas de nom

un quelconque marin de Tyr

s’est allongé sur les lattes du pont

les yeux grands ouverts, la rétine brûlée

et le soleil est sans pitié » (p.107)

« Depuis qu’elle n’est plus là

la maison est devenue plus vaste

lui, il reste avec sa douleur dans la télé allumée

les miettes sur la table les soirs quand elle était là

la cigarette éteinte dans un verre » (p.47)

 La figure paternelle, qui bouleverse, figure de la confiance en lui-même acquise du conatus, est bien davantage ici que l’ordinaire girouette (même loyale et pertinente) des vents bons et mauvais de l’affectivité. Elle est ce dont toute vie consciente et libre rêve, assurant la valeur de présence de toutes les participations (celles qui m’y intègrent comme celles qui m’en excluent) au monde commun. Le père est toujours et partout ce qu’on sait pouvoir accepter ou devoir refuser de la vie, depuis sa souveraineté souriante. Père qui est la belle et bonne horloge des initiatives et des retraits, même quand lui-même ne sait plus l’heure :

« Hier, je suis passé te voir, papa,

ces jours-ci la lumière n’est pas coupée par l’ombre

dans les arbres, sans vent, il y a l’odeur sèche de l’air

j’espère t’apporter le récit des orages,

l’odeur de l’hiver sur les tempes 

à Chiusaforte il a neigé, il neige toujours

et les fontaines sont figées dans la glace

je pense par moments que tu es encore là-haut

à ranger les bûches avec soin,

et non pas dans ces lieux,

la maison de retraite et son terrain de boules

où vous vous retrouvez comme des feuilles dans le parc

unis dans l’attente, loin des villes assiégées.

Vous disiez demain, vous disiez voici mon fils

(Dicevate domani, dicevate questo è il figlio)

et avec le silence du sifflement dans la tourmente

vos noms s’en sont allés

vous qui avez été peuple et ombre

rémission et force … » (p.29) 

  Il y a dans ce recueil un chef d’oeuvre (« De pauvres mots », p.39 … – qu’on peut d’ailleurs voir et entendre sur Internet (*) notre poète primé réciter en public, en septembre 2013, cloué sur son fauteuil, bonnet académique sur la tête, pour sa lectio magistralis, entouré de pairs émus et complices) – poème qui raconte, un par un, des individus – proches compris ou inconnus devinés – à même leur vie : chacun admirablement caractérisé dans un destin qu’il croit unique, un incident de vie qu’il ignore mérité, une routine qu’il espère libre : l’humour noir involontaire, l’empathie malicieuse, le désespoir laborieux …, tout sonne juste :

 » L’une donne un coup de pied à un chat/ et y perd sa pantoufle » 

 » L’un empoigne la tronçonneuse/ et il sent la sciure et les étoiles« 

 » L’une est très bossue/ et trouve toujours des pièces dans la rue« 

 » L’un tombe d’un vélo attaché/ et quand il se relève il a la manche de la veste déchirée/ et il essaie de nous poursuivre« 

 » L’une écrit sur le papier d’emballage du charcutier/ j’en ai marre de ce monde-ci, je vais voir l’autre au-delà « 

  Quelques poèmes d’ardente tendresse (« Dédicace à qui sait », p.77-97) commentent à voix ténue une rencontre parfaite : il y a quelqu’un(e) dont on veut mériter les mots d’amour;  dont on ne se plaindra jamais d’être connu; qu’on devient ambidextre à caresser ; dont le prénom se dit mieux dans notre bouche que dans la sienne; qui a le coeur dont on est fier d’avoir besoin etc. , et le bien est tout ce qui justifie de l’aimer :

« Avec toi, je confonds ma gauche et ma droite » (p.83)

« Entre le plaisir et ce qui reste du plaisir/ mon corps est comme un lieu où l’on pleure/ parce qu’il n’y a personne » (p.95) 

«  Écrire comme tu sais oublier,/ écrire et oublier./ Avoir le monde entier dans la paume de sa main/ et puis souffler » (p.97)

    Enfin le long poème (« La route de la soif », fin du recueil) semble résumer la caravane d’efforts d’une vie – comme si celle-ci notait les attendus de son propre Jugement. C’est comme un « Voici tout ce qui m’aura mené », que le poète confie au seul Saint-Pierre qu’il est sûr de rencontrer, au seul secrétaire d’existence fiable et attentif que les parages de la mort lui réservent : lui-même. Et qu’importe si ce Saint-Pierre meurt lui-même, et que le jeu de clés du Ciel est purement verbal, puisqu’avec lui, disparaîtra tout autant ce que ses proches ont permis que ce que le malheur lui aura appris. Leçons lentes, bien dites et partagées : l’adaptation à ce qui durerait toujours est absurde; la solitude ne cède qu’au sommeil, au coma, au délire; l’enfant en nous écartera jusqu’au bout, résolument, l’adulte qui affirme mourir; une mère seule peut bénir notre attachement à la vie, et, par suite, nous en délier assez et légitimement. On ne peut en citer ici qu’un bref passage :

 » L’emprise qu’ont sur nous nos gestes les plus coutumiers

est impossible à décrire et à séparer de nous-mêmes.

Je ne peux que parler de ses cheveux qui avaient la consistance de la lumière

si fins, si longs, ils faisaient corps avec l’air et je peux dire la ligne

de ses bras qui épousaient ses hanches avec la douceur

d’un souffle sur un miroir d’eau ou de la couleur turquoise

étrange de son regard, couleur que seuls les enfants

sont capables d’imaginer s’ils n’ont jamais vu la mer … » (p.135) (**)   

 

** remerciements à l’excellent Yann Granjon – de la librairie Sauramps-Comédie de Montpellier -, auquel je dois, après bien d’autres découvertes, d’avoir connu l’existence de cet auteur.

                                                                 —

Iren Mihaylova, Ciel de ma mémoire, L’Appeau’Strophe Éditions, collection Âmes poétiques, juin 2024.

« Prévention signalétique »


Iren Mihaylova, Ciel de ma mémoire,
L’Appeau’Strophe Éditions, collection Âmes poétiques, pages 86, (12,7 x 17,5 CM), juin 2024.


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Prévention signalétique…Peut-être que lire un poème ne consisterait qu’à emprunter un chemin, un de ces chemins noirs à la carte, vermiforme ou piliforme, une sente qui n’aboutit qu’à une terra incognita, une tache blanche, une de celles qui faisaient encore fantasmer les explorateurs d’autres siècles, une voie sans « issue » (au sens anglais du terme) tout compte fait parce qu’elle n’engage que celui qui s’y aventure délibérément, sciemment et en toute méconnaissance de cause.

On emprunte un recueil de poésie, on emprunte un chemin… il y a bien là une étrange et cauteleuse retenue dans le verbe, la promesse impertinente d’une restitution équitable, le serment jamais respecté d’une prudence. Je gage pourtant que le poète n’est pas dupe de cette fausse politesse d’usage : toute lecture, même anonyme, quand elle est traduite comme ici en mots, laisse une empreinte, corne les pages, se superpose effrontément au débroussaillement qu’opère l’écrivain de cette voie qu’il s’est lui-même tracée.

J’avais quitté Iren Mihaylova au terme de son recueil « échoral » Lumineux désastres dans l’intimité d’un dialogue poétique.Je la retrouve, seule, au détour d’une nouvelle route, « Route sous l’oubli », qui trace l’aspiration d’un prolongement de la parole ( « La phrase aussi longue que ma route sous l’oubli . »). Promesse tenue dans sa facture : à rebours des vers pulvérisés sous l’inquiétude du deuil, lus dans Tirer les ombres – son précédent recueil paru chez Sans crispation éditions. La composition de Ciel de ma mémoire sillonne cette fois, du moins en sa musique (« Chaque virgule est un rêve de prédilection ») dans une quiétude fragile, plus strophique et semble, par moments, se donner une nouvelle direction ( « désunies, mes peurs ne peuvent plus m’empresser », « je n’ai plus peur des reflets lumineux de la nuit », « chaque jour est une main tendue vers la quiétude »). Mais par moments seulement puisque toute main tendue ne garantit pas d’être saisie durablement et menace de glisser. La récurrence des motifs nocturnes, de mots comme « prostrée », « hantée »… d’oxymorons menaçants comme « boucliers de fantômes » ramènent à la conscience du « je » lyrique la timidité des lueurs d’étoile, l’aspiration des gouffres et la menace pansélénique. La voie empruntée par la poétesse n’écarte pas « la pénombre des allées ».

Poésie constellée, oui sans doute… mais dans le cheminement par étapes de mes lectures d’Iren Mihaylova affleure une tension permanente entre le céleste, où menace « le Soleil Noir de la mélancolie » et l’en-dessous, le terrestre, parfois maritime ou floral, un paysage à la fois intime et ouvert à tout un chacun (la langue poétique d’Iren Mihaylova rappelle, par moments, dans sa capacité d’accueil, les « diamants noirs » d’Éluard ou de Desnos), tout autant estival que menaçant d’orages… et pour les joindre seul le rêve lourd de mémoire.


Ciel de ma mémoire

Nouveau recueil de poésie d’Iren Mihaylova

Paru le 20 juin 2024, dans la collection Âmes poétiques de L’Appeau’Strophe, Ciel de ma mémoire est un recueil de poésie écrit par Iren Mihaylova.

Ciel de ma mémoire, est une invitation au voyage de la pensée. Mais d’une pensée qui fait l’expérience.
Le titre convoque une espérance à propos d’un passé dont on pourrait extraire une pleine conscience. Il invoque également un désir d’« infini », le témoin d’une « éternité », l’origine-lumière « du trou de » la « mémoire ».

Après avoir « tiré les ombres » * d’un soleil noir à coudre, la poète, ici, les étire, en quelque sorte, comme un être cousu de cette « éternité », de ce désir de traverser « la chaude lumière ». N’oubliant pas qu’« on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » (Héraclite). Elle avance. Sans vraiment savoir. Le pas effréné. Le pas hésitant. Toujours un peu plus. Elle tient. Le temps du jour. À l’écart. Elle tient. Un autre temps. Dépouillé « pour se mettre à nu ». Elle ne retient. Que cette phrase-douleur. Dans la nuit qui l’a « bercée à tort».

EXTRAIT

Certains jours dans mon d’Est m’éveillent la pluie,
l’eau qui dérobe les bords des fenêtres
et la marée qui foisonne ;
Je m’endors lentement comme pour
chasser
la soif des mots ;

comme si les caresses des souvenirs
portaient la mémoire des fleurs.

Iren MIHAYLOVA est poétesse, écrivaine, peintre, psychanalyste et cocréatrice de la revue et espace de création contemporaine « Peau Électrique ». Elle écrit en français et en bulgare. Elle est l’autrice de sept recueils de poésie dont un livre collaboratif et un livre d’artiste, ainsi que d’un roman intitulé Lettres à mon Autre (2024) et d’un récit autobiographique publié prochainement sous un pseudonyme.

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Marie ALLOY – La ligne d’ombre – Poèmes et peintures, Al Manar, juin 2024, 116 pages, 20 €


Marie ALLOY – La ligne d’ombre – Poèmes et peintures, Al Manar, juin 2024, 116 pages, 20 €


« Nous voudrions garder de nos saisons
la demeure d’ombre où reprendre source » (p.108 – derniers mots du recueil)

 L’ombre, ici, est guide plutôt que lacune : c’est cette ligne flottante et plus foncée – comme un petit tunnel orageux qui passe – , un mince endroit plus chargé ou condensé, où l’on y voit moins clair, bien sûr, mais où voir vient et revient spontanément, pour comprendre le reste. L’ombre est une ligne de contraste utile à la compréhension : elle réorganise ce qu’on voit mieux qu’elle. On repasse par elle afin de saisir mieux la lumière. Son bain sombre, au passage, renouvelle le regard.  La ligne d’ombre picturale est voulue et décisive : elle est, par nature, consciente et libre. Elle indique, dans le monde représenté, où et comment s’y tient sa représentation réussie – et elle est là pour que notre regard puisse toujours faire autrement et nuancer, à chaque considération, sa vue du reste. Consciente : elle nous fait voir comme elle voit elle-même. Libre : on s’y replonge pour avoir autrement présence. C’est comme la réserve contemplative propre du peintre, le terrier d’où sort (et qu’ira regagner ?) son regard. Un peintre qui par principe ajoute des images au monde ne peut pas s’y tenir comme les autres, de même qu’un poète ajoutant formules à la voix humaine n’y campe pas seulement, il la renouvelle, et la sanctifie, lui aussi, de son effort de comprendre, de  son intrusion créatrice :

« Dans le vacarme des couleurs

souvent l’ombre est une intruse » (p.79)

 Ce que comprend un peintre, c’est le lien de la lumière obtenue par elle ou lui avec une sorte de lumière natale qu’il sent être celle de tous. Son regard spécifique (spécialisé ?) fait toujours voir un lien de la lumière à elle-même. Comme un(e) poète : ce qu’il comprend, c’est le lien de la voix obtenue à une sorte de voix native (pré-articulée, potentiellement polyglotte, Sésame espéré et craint des cordes vocales) – d’où l’émotion particulière d’un descendant retrouvant le carnet manuscrit d’un ancêtre, y découvrant la graphie d’une main perdue, l’écriture qui n’a pas fait entendre une oeuvre. Aussi troublant qu’un brouillon de testament olographe retrouvé dans les papiers (jaunis) de quelqu’un de ruiné, dément, fantaisiste ou jusqu’au bout hésitant – qui n’aura eu que ces pattes de mouche à léguer.

« Une nuit nos rêves ont retrouvé

les visages   exacts   intacts

du père et de la mère

Chacun a traversé le temps

leurs mots ne sont plus vivants

que dans leur écriture – leur voix perdue

Oui   ils sont vivants

vivants dans notre manque

et nous leur écrivons

pour nous entendre » (p.18)  

 La nostalgie n’est pas seulement régressive; car elle atteste que la conscience de soi peut survivre en autrui (tel mort auquel je pense peut encore me faire rougir) : l’indépassable y reste navigable, et l’eau apparemment croupie d’un esprit peut être nagée plus bas. C’est le propre de l’être humain : l’absence peut répondre (même peu ou mal) à notre prise de conscience d’elle. C’est qu’en étant alors consciente et parlante, la vie des disparus émettait d’elle comme un témoignage de sa présence, se faisait capable d’une attention au monde qui l’objectivait en retour. Parler, et même se parler à soi-même en silence, c’est s’inscrire dans le monde, puisqu’on y use de mots qui ont déjà entendu la vie, on héberge ainsi en nous l' »amont » – subsistant, à la fois béni et crucifié – de notre propre présence :

« Quelqu’un écoute derrière la porte

Est-ce ta mère   ton père

ton frère   tes enfants

ou ton Amour ?

Ce quelqu’un   c’est peut-être toi

ou ton double   ton leurre

ou l’âme de ton âme

ou le temps mis en croix

ou l’avancée d’un mot

    en amont de toi  » (p.46)     

Mère et père, bien sûr, sont producteurs et gardiens de cet amont. Ils n’ont pas seulement parlé à l’enfant, ils se sont parlés devant lui, ils lui ont fait comprendre ce qu’est se comprendre. Conscience et liberté joueront naturellement à papa-maman dans l’esprit de l’enfant. Conscience d’abord maternelle ? (« Sans l’ombre maternelle/ il n’est pas de pays natal« , p.80), puisque conscience est d’abord pouvoir d’être gros de soi, et d’en accoucher sur mesure; et liberté d’abord paternelle ? (« Là où demeure/ la dernière étoile paternelle/ la liberté est sous les feuilles/ un couloir de vent/ au fond de la fosse commune/ un carré de ciel » p.48), puisque liberté est ce courant caché de vivre autrement. La mère « mendie » notre survie (« superstition » signifie, on le sait, « superstites essent » – en latin, « que nos descendants subsistent » ! -, voeu que ce à quoi on a donné la vie puisse se la redonner, et qu’elle se dépasse elle-même assez pour produire ce qui la protège !), et le père proclame notre autonomie, notre foi continuée en nous-même, notre légitime souveraineté intérieure. Il parie sur la beauté de nous accomplir, sur la possibilité que là où les années réelles se terminent et qu’une vie ait son terme, les années vécues se prolongent et que vivre garde son « autre résonance » :

« Où l’âme nous offre son apaisement

la beauté s’accomplit à la source

Il n’y a pas de paradis 

mais l’oiseau des souvenirs volète dans nos nuits

et nous veillons sur l’inattendu

pour que l’absence vive

    – dans le devenir » (p. 103)

 Cette poète-peintre (née en 1951, par ailleurs éditrice) est mystérieuse et généreuse. Elle a, de toute évidence, la générosité de ce qui nous donne de vivre autant qu’elle. Mais elle a aussi le mystère des gens hantés par l’absence ( par ce propre de l’homme, qui est aussi son impossibilité de rejoindre la pleine présence d’une pierre ou d’une bête) – absence murmurante des morts, absence inconditionnelle de Dieu, indépassable mutisme des formes et couleurs dans la peinture et insaisissable voix du regard dans la poésie. Toujours et partout c’est sa lucidité qui prie :

« Dieu est témoin   Dieu est solitude

Certains le contemplent comme une misère

Pour d’autres il est un souffle  une langue de sable

où crient des goélands comme des hommes

Il est dans ce bleu qui ancre les eaux au sol

Il est ce granit rose rongé par l’érosion

Il est avec ces arbres effilés

qui flambent un soir d’hiver

Il se dérobe à notre vue    notre vie

sans cesse soumise à conditions

Il se niche sur la ligne d’horizon

avec le chien battu

Il protège nos morts avec des feuillages

de mots que personne n’a jamais entendus

Il est là   il nous parle depuis l’inconnu

Sa confiance surplombe chacun de nos actes

Il entrouvre nos regrets    leur offre une rose blanche

– ce pur héritage du coeur

Comment nommer ce qui ne peut se dire ?

Le corps rompu se relève

La peinture converse avec sa genèse

et les jours ne comptent plus

Certains crient au feu

sous la ligne d’ombre

Notre candeur aurait-elle quelque chose à voir

avec l’art de mentir ?  » (p. 68-69)

                                                      —–

Grégory Rateau, Le Pays incertain


Un pays incertain, avec ses frontières floues, ne procure aucun lieu sûr, ni à l’intérieur ni à l’extérieur. Le théâtre des représentations de soi et des autres  y produit des images dont les contours troublent le tain des miroirs. Le Pays incertain de Grégory Rateau ne déroge pas aux lois physiques et métaphysiques de cette géographie du délitement des perceptions et des émotions anxieuses.

Dans La Petite Epopée, longue prose ajourée de quelques vers, l’auteur remonte le cours des solitudes mal partagées de l’adolescence. « Confrérie par défaut, Compagnons des looseries sans fin », écrit-il en contemplant la crasse des latrines qui n’ont pas la fraîcheur de celles du poète de sept ans. Même la liberté est sous surveillance dans la suffocation des brumes. Une quête hors les murs est-elle seulement possible quand les sens ne trouvent plus de sens ? Grégory Rateau se retourne contre l’image des mères. Comment leur dire que l’amour s’est désaccordé et que le désir se trouve « de l’autre côté » ?

L’autre côté est ici celui de la parole insurgée. L’étau des incarnations symboliques « du prêtre martyr de 1789 au Jedi défroqué » a généré trop de colère dans la psyché piétinée. Le temps est venu d’échapper au périphérique, d’aller de l’avant. Mais se déprendre d’un passé pour se saisir d’un futur n’est-il pas un leurre de plus dans le pays des lignes improbables ? Sous quels horizons les « semelles en partance » vont-elles conduire le poète si son « paquetage » est lesté de signes trop lourds ? L’errance révèle peut-être son objet dans le retour vers le lieu de l’origine. Le poète à « l’argot adulescent » renaît dans les plis de [sa] ville » et se compose un visage de lunettes noires. Il avoue les pensées ressentimistes qui ont étouffé son avenir, ces « avatars de ce moi égaré sur les routes du non-lieu ».

Dans le deuxième mouvement du texte, intitulé En compagnie de Prevel, Grégory Rateau nous livre un exercice d’admiration pour ce poète assigné à la marge. De recueil en recueil, l’auteur s’identifie, nolens volens, aux dedischados du petit marquisat des lettres. En son pays incertain où les tours s’abolissent, qui sont les ennemis qui l’assiègent ? L’enfer est-il seulement celui des autres ? Eternelle question sans réponse, éternel creuset des arts où la faim, toujours, reste sur sa faim.

S’en suit une courte prose intitulée Mes souhaits. « Je voudrais que les murs implosent, que la langue prenne le grand air, loin des regards hypocrites, de cette scène minuscule aux planches factices, qu’elle se fasse enfin la  malle… ». La substance qui manque aux rêves et empêche la parole meurtrit la conscience. Dans les coulisses des représentations, les dés sont pipés et même confisqués. Comment devenir, un tant soit peu, maître du jeu ? Non pas seul mais avec tous ces autres amputés du savoir dont le feu éclaire la mémoire enfouie avant que d’éclore « dans un ailleurs à réinventer ». Grégory Rateau construit et reconstruit ses souvenirs de « paria de naissance ». La famille est un peuple de chimères dans un puits sans margelle. Aucun appui n’y retient vraiment la chute. Alors ces mots, poignants : « Je voudrais que les mères, les pères, les fils et leurs filles, puissent s’asseoir tous ensemble pour regarder le jour sans sourciller, sans se brûler les paupières… ». Et trouver de quoi alléger la malle qu’on traîne comme un boulet, qui hante et que l’on hante.

Dans la rue est le plus long dépli du recueil. Le monde incertain sans tain déborde « du cadre ». La confusion des espaces du dehors et du dedans égare le regard. « le sens même des choses s’évapore ». La réalité est liquide sous le ciel chauve. Seuls persistent encore les souvenirs tenaillés des enfances. Le « prêchi-prêcha des mères civilisées » couvre si mal le bris « des assiettes à la volée ». Des visions hallucinatoires comme Goya en peignait dans la Quinta del Sordo saignent de nouveau les vieilles ténèbres. « toutes ces gueules d’édentés / futurs tueurs d’éternité / leurs rires aussi colorés que le vice ». Le poème s’en ressent qui martèle les mots enchaînés. Dans quel repli les défaire pour apprivoiser ceux qui sauvent ? À qui les offrir ? À un autre poète, parti de l’autre côté dont on ne revient jamais : Xavier Girot*. L’arpenteur fiévreux des « villes intérieures » écrivit à son ami une dernière lettre avant de franchir les lignes de l’inconnaissable. Grégory Rateau lui écrit aussi, instaure un rapport intime triangulaire, à peine moins tourmenté que le cercle de famille. « Je est un Autre et pourtant ton ami ». Passent les mêmes « banlieues trop lugubres » et « les dos ronds… au bahut des origines ». La même impuissance « pour coloniser le ciel ». Avec, et le lecteur s’en émeut, le même dégoût de soi.

Dans son poème Enfance III, Rimbaud observe : « il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse. » Grégory Rateau, au bord de la quarantaine, cherche à étancher et sa faim et sa soif d’absolu. Ici-bas dans le visible comme par-delà les nuages dans l’invisible. Huit recueils ont paru depuis 2020. Un deuxième roman verra le jour en 2025. Les maquignons de la culture assise ne songent plus trop à étriller l’auteur et c’est heureux. Le cercle de ses lecteurs, lui, reste un lieu sûr. 

Le Pays incertain est publié aux éditions La rumeur libre avec un émouvant avant-dire d’Alain Roussel. Il coûte 17 €.

Igor SAVELIEV, Le mensonge d’Hamlet, roman, traduction du russe, préface et notes de Geneviève DISPOT, Ginkgo Éditeur, 2024.

Être, ou ne pas être, journaliste en Russie


Dans Le mensonge d’Hamlet, bref, dense, haletant – tel un thriller de bon aloi –, Igor Saveliev, jeune écrivain russe, ou plutôt bachkir de langue russe, nous offre une mordante image du fonctionnement des mass media à l’époque de Poutine.

Rappel historique : comme dans les autres pays de l’Est, en leur infinie transition vers une hypothétique  « démocratie », en Russie aussi, après que Gorbatchev, hélas, a été déposé, bon nombre des ex-apparatchiks et membres des Services secrets (en l’occurrence, du KGB), retournant leur veste en prestidigitateurs, sont devenus les tous premiers actionnaires et patrons – grâce au, ou plutôt à cause du (néolibéral) FMI, qui partout aura poussé, contraint à une privatisation éclair et à une libération des marchés, laissant la voie libre à la spéculation et à la naissance d’une oligarchie « qui n’a pas conduit à la création des richesses mais au pillage des actifs », à l’appauvrissement, à l’humiliation des ces peuples à peine sortis du totalitarisme rouge (l’analyse précise et sans fard de l’Américain Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie : La Grande Désillusion, ch. I, « Les promesses des institutions internationales », p. 33 ; ch. V, « Qui a perdu la Russie ? », p. 234).

Parmi les acquisitions de choix des nouveaux patrons, on compte le secteur des médias, car on sait bien que celui qui maîtrise l’information a partie liée avec le pouvoir (politique-économique).

Revenons à notre roman : on y suit, passionnément, Oleg l’antihéros, reporter doué de la chaîne TV « FILE » de Moscou, d’origine sibérienne, qui a quitté la désespérante télévision de Barnaoul (capitale du kraï de l’Altaï, une des plus belles villes minières de Sibérie) et aussi (temporairement) son épouse Arina, pour l’amour du journalisme : «  Mais putain ! il doit bien exister quelque part un vrai travail journalistique, un vrai métier ! Non, cela doit bien exister quelque part !!! » (p. 117). Hélas, ce ne sera pas à Moscou, car ladite « FILE », branche d’un grand groupe médiatique, ayant exploité au maximum ses qualités, son flair d’investigateur, l’ayant usé, épuisé, tentera, à la première occasion, de s’en débarrasser. De fait (par manque de choix chronique), Oleg devient un larbin, une marionnette de son puissant patron (ex-officier du KGB), Sergueï Spartakovitch Bargamiants (« en abrégé SS », comme le narrateur se plaît à l’appeler), qui l’utilise avec succès pour mettre hors circuit d’anciens collaborateurs et amis mafieux, des enrichis de l’époque du capitalisme sauvage d’Eltsine (p. 27).

À un moment, il s’agit de détruire la carrière d’Arkadi Konoïevski, célèbre metteur en scène et réalisateur, qui n’est plus en odeur de sainteté « en haut », depuis qu’il a osé, dans sa pièce Hamlet, une féroce satire de la Russie de l’époque de Brejnev, dénigrant implicitement (prétendait-on), son propre pays, le peuple qui lui avait donné le jour… Qui plus est (en Socrate moscovite), il s’emploierait à « corrompre » la jeune génération, suite au grand succès populaire de son film Que le vent emporte tes paroles (pp. 40-41), créant une « secte » qui (disait-on) adorait son gourou et se laissait mener à la dépravation : drogue, prostitution, pédophilie… Or, tout ça se révèlera n’être qu’une machiavélique mise en scène du patron « SS » lui-même, et de ses acolytes – pour laquelle, comme d’habitude, on voudra mettre à profit les talents de reporter d’Oleg, cette fois sans le mettre au courant de ce qui se trame dans les coulisses : il se voit mandaté à réaliser un documentaire intitulé Le mensonge d’Hamlet, en cueillant les indispensables « preuves accablantes ».

En un premier temps, il faut compromettre la première de l’Hamlet de Konoïevski. Oleg sera accompagné du caméraman Valera, de Gremio (ex-agent KGB) et de ses complices, et la mission sera accomplie d’une façon grand-guignolesque-patriotique : « Gloire à Ivan ! », et : « C’est notre histoire […] nous n’autoriserons pas les libéraux ni les étrangers à la dénaturer » (p. 26), déclame Gremio, monté sur scène, juste avant la représentation. Puis le revoilà, sous les feux de la rampe, qui, tel un magicien, agite deux grands bocaux en verre avec des fœtus baignant dans du formol et se met « […] à les frapper avec un marteau dans une pose solennelle, laissant des éclats de verre s’éparpiller dans la salle : Aooah ! Certaines dames se précipitèrent vers la sortie » (ibid.). Oleg interviewera aussi un professeur d’art dramatique, qui démolit cette mise en scène « russophobe » et « dégradante », qui n’aurait rien à voir avec l’art véritable, etc.

Mais « SS » ne se contentera pas de si peu, il veut vite passer au deuxième volet, demandant à Oleg d’examiner d’autres pistes (déjà préparées par ses soins…), surtout celle du groupe (constitué à la sortie du film culte cité plus haut) des fans de Konoïevski, appartenant à la jeunesse destructrice, nihiliste : il lui remet une « liste des adeptes les plus actifs et les plus agressifs de ce groupe, qui sont aussi les victimes de Konoïevski » (p. 41). Parmi les photos, Oleg, fort surpris, reconnaît (ibid.) une fille de dix-neuf ans, Potylitsyna Anna, qu’il avait connue sous le nom de Gazoza et avec qui, deux ans plus tôt, il avait eu une aventure sexuelle pimentée (de son côté à lui) d’un véritable élan de tendresse. Un jour, Gazoza avait disparu, emportant ses papiers d’identité, sa tablette, sa carte bancaire et un peu d’argent.

Notant sa réaction devant la photo (pp. 40-43), « SS » lui conseille de faire seulement « attention aux personnes dont le nom de famille est précédé d’une coche » (p. 42)… Jusque-là, Gazoza n’était pas précédée d’une coche, mais désormais elle figurera à coup sûr en tête de liste ! En revanche, le jeune Rodion (qui rime avec, mais n’a rien à voir avec Raskolnikov !), était déjà coché : dix-sept ans, orphelin, drogué, diabétique, SDF, envoyé en désintoxication. « SS » leur arrange une rencontre dans le propre studio d’Oleg, pour qu’il filme son précieux « témoignage » ; or, Rodion ne fera que débiter un tissu de mensonges et d’incohérences, ce dont Oleg se rendra compte bien plus tard, pas avant d’être tombé lui-même dans un piège – car il commence à investiguer en solo, oubliant qu’il était suivi partout ! Il fait un saut au susdit centre de désintoxication (la pépinière de « SS »), y interroge un enfant qui lui fournit une adresse dans une ville, à 130 km de Moscou : se faisant passer pour un client, il veut voir le mac de Gazoza. Celui-ci (ressemblant comme deux gouttes d’eau à Gremio !), après avoir pris tout l’argent d’Oleg et l’avoir contraint à se mettre à poil, l’enferme dans un garage, l’y laissant des heures dans un froid glacial, jusqu’à l’arrivée de Gazoza (p. 86). Oleg (très enroué, le premier signe d’une pneumonie sévère) lui dit : « Alors… Toi… C’est uniquement pour de l’argent, ou bien ?… Mais oublie tout ça, ce n’est pas pour ça que je suis venu ici ». « Il s’approcha d’elle à grand peine, l’étreignit. Elle se mit à pleurer.  […] Oleg lui murmura ‘ca va… ça va aller…’ et tout en caressant ces épaules décharnées qu’il connaissait par cœur, il se sentit entraîné dans un rêve. […] Enlève-moi, chuchota-t-elle en se pressant contre son épaule. […] Puis Gremio-2 emporta Gazoza » (pp. 87-88).

Oleg, déjà malade, comprend enfin toute cette cynique machination, et son propre rôle là-dedans : cette pauvre jeunesse du centre de désintoxication était utilisée tels des pions dans un scénario ayant pour but la chute du roi-artiste. « Il avait eu le temps de regarder, avant sa venue dans ce lieu, les comptes et les pages sur les réseaux sociaux [VKontakte, similaire à Facebook, m. n.] de celles et ceux qui avaient échoué là […] », et avait compris qu’à l’évidence il n’auraient pu écrire eux-mêmes tous « ces posts et ces reposts, ces commentaires incessants sur Konoïevski » (p. 87). Il se rappelle aussi que Konoïevski ne vivait absolument pas dans un studio avec un aquarium, comme Rodion l’affirmait dans son interview filmée… Rien que des mensonges cousus de fil blanc, qu’une mascarade !

La suite était courue d’avance : on va « suspendre » le projet Le mensonge d’Hamlet d’Oleg (jugé indiscipliné, trop curieux, trop fouineur ; soupçonné d’en savoir trop), puis le licencier, tout simplement ! Quand il va voir son patron, celui-ci (en rigolant) lui fait entendre qu’il n’aura plus besoin de ses services. Sur le point de sortir, sa curiosité (sinon son instinct de conservation ?) le « sauve », car il avise sur une étagère une vieille photo : « SS » en jeune KGB-iste, « en pleine clarté, lumineux, évidemment en extase » et, à l’arrière-plan, « la tête un peu floue, un peu sale, […] mal en point : valises sous les yeux, un regard biaisé, grimaces de torturé » de Vladimir Semionovitch Vyssotski, le célèbre (et bien réel) auteur-compositeur-interprète-comédien (p. 100) ! De son œil expert, « SS » s’aperçoit qu’Oleg a tout deviné. Il lui confie, presque nostalgique : « C’était en 1978 […]. J’étais venu en avion à Moscou, en mission » (p. 102). Et Oleg « affichait déjà le sourire d’un vainqueur » (ibid.)… Lamentable victoire, certes : mais c’était soit jouer les maîtres chanteurs, soit pointer au chômage.

La maladie d’Oleg va en empirant : une troisième radiographie révèlera « une tache suspecte dans un poumon » (p. 103). Il reste cloîtré chez lui pendant des semaines ; puis, un jour, son patron le rappelle : plus la peine de continuer son film, car l’affaire « a reçu une suite tragique », deux jeunes de la secte des « partisans de Konoïevski » (p. 105) viennent de se suicider en sautant ensemble « du toit d’une maison inachevée à Balachika, après avoir laissé un message annonçant leur désir de mourir pour le droit d’un grand artiste à la création sans censure. » (p. 106). Il s’agissait (bien entendu…) de Rodion et Gazoza, qu’on a « suicidés », sacrifiés pour que Konoïevski puisse être arrêté et condamné… Oleg et son caméraman Valera assisteront à la crémation de ces deux enfants sans enfance, assassinés de sang froid.

En schématisant – comme pour une fable avec sa morale –, on pourrait concentrer ce roman (traduit en un très beau français) en deux métaphores apparentées. D’un côté (à la toute fin, lors de l’arrestation de Konoïevski), il y a l’image de l’artiste muet : « Je vous comprends. J’entends, mais je ne parle pas » (p. 136) ; de l’autre, une phrase (celle du début du livre, qui est aussi celle de la fin) : « La Léningradka [grande artère de Moscou, m. n.] est bouchée » – autrement dit, la voie vers une presse libre !

On salue en Igor Saveliev un puissant écrivain existentiel et un satiriste hors pair. Et, paradoxalement, le fait que (loin d’être censuré) ce roman ait reçu le prestigieux prix de la fédération de Russie – intitulé « Lycée », en hommage au poète Pouchkine – prouve au moins que, parfois, dans la Russie d’aujourd’hui, l’écrivain est plus libre que le journaliste ; mais également qu’on n’est plus dans l’URSS totalitaire, mais dans ce qu’on a nommé à juste titre une « démocrature ». (Stade que tous les pays de l’Est ont dû connaître en leur transition – la Russie, hélas, risque d’y demeurer encore un moment, puisque pas entrée en Europe !)

Ma chronique étant rédigée en 2024, six ans après la sortie de ce roman, et plus de deux ans après le début de la guerre en Ukraine, je ne saurais la clore sans un souhait : que la paix revienne entre les frères ukrainiens et russes – pensons que des deux côtés, il y a environ un quart de familles mixtes, et combien de morts ?! – ; qu’ils finissent, une fois pour toutes, et à jamais, de se regarder en Abel et Caïn !