Marija ČUDINA – Les fillettes irréelles – L’Ollave (Domaine croate/Poésie) – décembre 2016 (traduction : Martina Kramer)

Chronique de Marc Wetzel

Marija ČUDINA – Les fillettes irréelles – L’Ollave (Domaine croate/Poésie) – décembre 2016 (traduction : Martina Kramer)


portraitUne assez courte vie (1937-1986), une poétesse publiée dès 17 ans, épousant le peintre post-surréaliste Léonid Šejka (qui lui apporte une sorte de convivialité artistique et d’assurance civique qui semblaient inaccessibles à cet esprit tout en sombre fantasmagorie, tourment et repli), un visage délicat, mutin et impénétrable (une photo page 7 nous met en présence d’une Jean Seberg brune, impitoyablement charmante, qui semble, par compassion, par ménagement, garder derrière les yeux l’essentiel d’un regard tueur), une poésie surtout qui est une très troublante infatigable pensée, d’une agitée féerie et d’une amère profondeur, aussi attachantes que douloureuses (on est ravi de découvrir une telle vocation imaginative, mais soulagé de savoir ne devoir pas en croiser trop souvent).

Trois passages de ce recueil, pour illustrer cette formidable impression :

l’un où elle plaint le soleil :

« Le soleil n’est pas une chose parfaite, puisqu’il ne peut se transformer en garçon,

ni en petit chiot d’amour, qui joue dans le pain des cieux,

et le fait que sans lui on ne peut vivre n’est que la vengeance du lointain

pour la hauteur, pour le bleu dans les yeux ou pour le pont sur les fleuves.

Partir et ne plus revenir, c’est le plus précieux de tous les événements,

mais cela non plus, le soleil ne peut le faire. Il lui manque peut-être la folie humaine.

Il est trop tard pour le réparer, mais si quelqu’un y réussissait quand même

nous nous rappellerions sans doute qu’il lui manque encore la mort humaine » (p. 22)

un autre où elle restitue les affres d’un Démiurge créateur, devant générer la structure de la carnassière civette (avec ses taches et bandes noires, sa poche anale parfumée …)

« A-t-Il tout de suite pensé la forme du corps de la Civette ?

Ou bien était-ce d’abord le contour de son âme qui commençait,

au prix de grands efforts, à émerger dans la sienne ? Et ce ne serait qu’après

qu’Il put, luttant contre l’invisible, discerner doucement

les formes nécessaires à la construction de sa figure ? » (p. 71)

cette dernière séquence, où elle semble épeler dans son âme l’imminente arrivée d’un Tigre,

« Encore une journée est passée, étrangement longue

et tout aussi crépusculaire. Tu as l’impression d’avoir davantage

peur. Car celui qui doit venir bouge plus rapidement la nuit.

Il est déjà impatient. Il rêve de toi depuis longtemps

dans son rêve animalier, son cauchemar.

Tu lui apparais à chaque instant, métamorphosé,

toujours plus brillant, plus gracieux, plus jeune. Tu vois toi-même

ses yeux obliques briller joyeusement dans la nuit.

Mais tu crois toujours qu’il est trop loin. Il ne connaît peut-être pas le chemin.

La nuit, aussi longue soit-elle, passe soudainement très vite.

Tu te rappelles, tu as le bouclier. Ton bouclier n’est qu’une

ombre noire échouée au sol, très fatiguée.

Tu as de plus en plus peur. Tu espères quand même une fois encore

que ce n’étaient que les songes étranges qui t’ont attaqué.

Même ton fouet, tu le jettes loin.

Et soudain, il apparaît, le Tigre immense » (p. 60)

Le génie difficile et ingrat de Marija Čudina étant ainsi hors de doute,

je me permets juste trois ou quatre remarques sur les aspects de ce recueil (qui est un court florilège chronologique de son œuvre) qui m’ont le plus intrigué.

D’abord, le titre, si surprenant : « Les fillettes irréelles ». Les premières pages du livre (évoquant « les fillettes en jupes noires et jaunes », « les fillettes couchées dans la rue sans seins », « des fillettes nouvelles et plus belles, surgissant de chaque mort, dans la multitude des choses » …) , bien que tout de suite complexes et ambiguës, montrent ceci :

Il n’y a pas des fillettes réelles, et des irréelles ; mais plutôt toutes sont irréelles, par principe. Aucune fillette ne dure, n’est là pour continuer à l’être (elle meurt ou devient femme ; elle est transitoire comme l’acné du destin) ; aucune fillette n’assure elle-même son existence, ne se soutient d’elle-même dans l’être (elle est, comme une atmosphère, comme un paysage, un pur résultat d’autre chose) ; aucune fillette, enfin, n’a de soi consistant, établi, assez accompli pour lui être familier. Cette existence à peine (rien ne fait moins bloc qu’une fillette, aucune aura n’est moins accentuée), qui semble n’avoir que l’étrange nécessité du possible, lui est pourtant à charge. La souffrance de Marija Čudina semble d’origine, comme une fillette, en effet, ne pouvant plus se contenter d’être née, mais ne pouvant pas encore faire naître.

J’ajoute que la lecture masculine de ce continent provisoire (et d’autant plus inconnu) de la féminité dans les limbes est particulièrement dérangeante, et instructive. On comprend aussitôt, par cela même qu’on ne comprend pas ici, que « Les garçonnets irréels » feraient par contraste un titre absurde, mais « Les garçonnets irrationnels », à l’inverse, un parfait pléonasme. Au contraire de l’irréalité de la fillette (qui n’est qu’une image intense, évanescente et incommunicable de la vie), l’irrationalité du garçonnet (c’est à dire l’incohérence de pulsions qui s’entre-contredisent, et l’inexplicable certitude d’être un enfant à jamais incapable d’enfanter par lui-même) n’a rien à rêver d’elle-même !

Le deuxième élément si troublant de l’âme de cette auteure est sa connaissance (qu’on dirait infaillible, indépassable) du mal. Elle ne dit jamais le bien (ce qu’il est utile d’atteindre, ce qu’il est méritoire de respecter, ce qu’il est valeureux d’imiter – tout cela lui est étranger), et, pour parler franchement, elle chante (sans certes le célébrer) exclusivement ce qu’il est fâcheux de viser, indigne d’accomplir, vil de copier). Il y a sincèrement quelque chose de diabolique dans le compte-rendu général d’existence de notre poète ; d’où peut-elle, franchement, savoir et révéler des états de monde comme celui-ci :

« Regarde, la pluie est plus rapide que le soleil. Les anges paisibles courent

vers la mer. Les grues déchaînées, au lieu de crever petit à petit

de faim, se suicident résolument, en criant. Une vague

tout effrayée rechute dans la profondeur. Je crois ne pas comprendre

cette mort parfaite qui regarde derrière l’horizon vers l’intérieur du cosmos. » (p. 44)

ou cet autre :

« Le poète se réjouit, ses yeux s’élargissent comme dans un somptueux

délire, lorsqu’il entend ce hurlement, cette plainte, ces pleurs et ce cri

d’une hyène esseulée qui traîne affamée sur le sable et

sur les herbes dégarnies de la savane asséchée. Il se réjouit, le malheureux,

car l’Hyène le rappelle à ce qui lui manque

et à ce dont il dispose dans son rêve sauvage » (p. 82) ?

Chacun sait bien que les poètes sont spécialement tentables-tentateurs (car ils entrevoient les plus minces détails de tous les ravissements) et traîtres (leur parole suffisant à tout, tout de la vie normalement silencieuse leur devient facultatif, négligeable, et, par là, innocemment négociable), bref, qu’ils sont, comme professionnellement, du parti du diable : les poètes ont le miracle facile, et dupent spontanément ceux dont la faible inspiration ne peut déjouer la leur ! Mais ce qui fait la fière singularité de notre auteure est que la dépravation (qu’elle discerne et cible comme personne) l’ennuie : et le diable, visiblement, ne la convainc pas. C’est même d’être confidente du diable qui la dissuada de se faire sa complice. Elle désespère aussi (et peut-être d’abord) du mal, se moquant de l’ambition monomaniaque, et, au fond, de la crédule envie de son Maître. Ce diagnostic de sottise fondamentale du Diable est réjouissant, et rappelle l’idée d’Alain (Satan aime tellement haïr qu’il hait toujours quand ça lui devient déplaisant !) comme celle de Comte-Sponville (s’il fait sérieusement le mal pour le mal, quel bien peut-il alors y trouver ?)

Au fond, les poètes sont partout, même en Enfer, des Martiens, d’impossibles indigènes. Que pourrait part exemple comprendre un Satan à cette si exotique confidence :

« Nous n’avons encore jamais été justes

à l’égard des millions de garçons

qui attendent que nous leur disions

comment est la vie et combien elle est sacrée.

Ils courent derrière nous et veulent entendre

ce que nous leur disons, nous les prêtres,

mais nous avons peur et n’avons pas le droit de dire

cette vérité, que les vieillards portent dans leur poitrine » (p. 27)

Le grand poète serbe Danilo Kiš (auquel Marija dédie d’ailleurs le merveilleux « Renard du désert », p. 78-9) estimait, c’est le troisième point, que la pensée de l’auteure est essentiellement gnostique. Ce n’est pas là un gros mot, ni un jugement snob. C’est constater, en effet, que cette poétesse a une connaissance cruciale, décisive, de ce qui désespère en ce monde ; c’est relever qu’elle ne se fie ni à la permanence grecque des Idées (l’invariance répétitive de la vérité lui fait horreur), ni à la progression salutaire de l’effort chrétien (l’optimisme spirituel d’une sorte de pacte de croissance collective des âmes, avec sens irréversible et plénitude inéluctable à la clé, lui semble misérabiliste et béate imposture), mais que, chez elle, le temps (= l’inexorable fluide enchaînement) est réellement une ligne brisée, qui ni ne ramène à soi comme un cercle, ni n’avance vers l’infini comme une droite, mais assure seulement de n’arriver jamais nulle part, et au fond de n’avoir jamais eu lieu quand l’éternité initiale fera retour. Cette extraordinairement pessimiste impression (il ne se conservera rien du temps après lui, car il n’en pourrait rester qu’un souvenir ou un germe d’autre chose, qui l’un et l’autre sont temporels, donc auront disparu avec lui) donne pourtant à notre poète une sorte de sérénissime lucidité : toute liberté née pendant ou avec le monde lui paraît une illusion facile à dissiper, ayant, pour parler crûment, autant d’impact (comme dit quelque part Guido Ceronetti) qu’un tube de pommade dans un abattoir. Après tout, l’espèce humaine ne sera justement plus là, le jour de devoir constater sa propre extinction. Et à quoi bon, dit-elle, vouloir subsister « dans un futur que personne n’aimera » ? (p. 74)

Le terme de « gnostique » est, c’est vrai, peu éclairant, mais il désigne assez bien une sorte d’objectivité surnaturelle que notre poète met en œuvre, quand elle compare inlassablement les destins respectifs de l’homme et des animaux, avec une impartialité, qui paraît autant inhumaine qu’inanimale. Pour nous, êtres ordinaires, la frontière entre les animaux et l’homme, quelle qu’elle soit, ne peut passer qu’à l’intérieur de l’homme, donc se montrer relative et subjective. Pour elle, non. Elle semble savoir ce qui nous sépare absolument d’eux comme Dieu le saurait, sans pourtant le tenir de Lui. De quelle prodigieuse perspective, en effet, ces sortes de témoignages ontologiques ne relèvent-ils pas :

« … Ce sont des animaux, attristés par le malheur de ne pas pouvoir considérer

leur propre animalité avec plus de noblesse que les humains » (p. 83)

ou

« Tout a déjà existé, et d’abord le rêve,

le secret, l’incertitude dans le vol de l’oiseau.

Ce n’est qu’à la fin que les hommes sont entrés dans le cercle

pour pleurer de ne pas être les premiers à découvrir le soleil » (p. 20)

ou

« Le poète, tout comme Dieu, a confiance en la chauve-souris

qui, avec ses sens de radar ne laissera rien

changer de la centralité et de la symétrie

du Jardin-Continent-Bestiaire, qui est un concept de l’humanité,

et sa réalisation est une idée des gnostiques oubliés » (p. 81)

L’optimiste Chamfort disait que « l’enfant sourit à sa mère sous Domitien comme sous Titus » ; l’inconsolable Čudina nous dit plutôt que « le sort d’une civette est trop compliqué pour son faible esprit » (p. 70) tant sous Titus que sous Domitien ! Mais une sorte de « confiance dans le rayonnement des ombres » (p. 53), et de patience extra-lucide durant la survie finie du temps, nous font passionnément aimer cette poésie, si sensiblement et avantageusement restituée pour nous par Martina Kramer (et intelligemment présentée par Tonko Maroević) :

« Il est possible – il faut être patient – dans les pièces désertées,

dans les couloirs très peu éclairés, de rencontrer quelqu’un qui sait

comment garder les grâces péniblement obtenues. Il est possible

mais sans renoncer devant le spectre de la mort – de retrouver les germes

d’où pousseront – c’est peut-être déjà fait – les horizons stables

où les mouettes incorruptibles se livreront à la fondation

des empires où tous seront admis et personne ne sera expulsé.

Ici, il ne se passe rien d’autre, si ce n’est une permanente

et soigneuse décoration des intérieurs précieux, en attendant » (p. 52)

Editions L’Ollave



©Marc Wetzel

Petits riens pour jours absolus, Guy Goffette, Gallimard, 2016, 14€

Chronique de France Burghelle Rey

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Petits riens pour jours absolus, Guy Goffette, Gallimard, 2016, 14€

Le tout récent opus de Guy Goffette rassemble des textes parus ces dernières années et publiés dans des versions différentes.
Un sage exergue de Robert Walser concernant la manière dont on doit vivre invite le lecteur à en savoir plus et le texte incipit le comble déjà par sa perfection à la fois sémantique et stylistique :

« Quand plus rien ne chante au dehors
je puise dans le sac et sème
sur la page un peu de poussière
d’oubli et le jour paraît comme

un musicien qui tend son chapeau. »

Dix textes en tout dans cette première section du recueil divisé en six parties et, pour les premiers, des poèmes composés de trois douzains et d’un dernier vers isolé vite abandonnés au profit de versets ou d’autres formes plus variées.
Dès le début le poète se mesure aux différents lieux dans lesquels il évolue ou pourrait évoluer, de la maison au jardin ou à la montagne et « comme / dans l’infâme boucherie ». Il se mesure à la mer, aux collines, dans l’odeur du colza et des pavots et, avant quelques pièces plus légères, se torture « comme Icare trente-six fois mourant sur la mer ».
Les dilectures, genre emblématique de l’auteur, occupent la deuxième section où des petits riens sont encore évoqués, espacés par des jours – les blancs peut-être de la mise en page – et illustrant la leçon de Rimbaud  quand il dit « On ne part pas ». Ne peut-on pas voir, en effet, « Dieu dans sa chambre » comme « le petit homme » ?

Suivent alors des versets allègres chantant Max de Saint Benoît–sur-Loire et la danse d’un saltimbanque qui annonce les « Retouches au Bestiaire de Guillaume Apollinaire ».
Petites strophes pour animaux puis petites touches parodiques en hommage à plusieurs auteurs, Artaud, Borges, etc.…
Le « Carnet d’adresses » à l’ami Paul de Roux, qui sut si bien parler lui-même de menus détails, termine la section avant la suivante au titre éponyme et constituée, dans la concision, de strophes de quelques vers brefs.

Pour le fond, Guy Goffette a lui-même défini son art poétique :

« La poésie, qui souffle où et quand elle veut, se nourrit de détails de l’existence, tous ces petits riens où l’émotion a fait son nid et qui restent à fleur de peau longtemps. »

Aussi parle-t-il ici « d’une feuille vierge », là de « la parole du lilas » et de « l’heure du bain », là encore de « l’enfant au pied du lit » ou de « la fraîcheur du linge ».
Autant de délicates trouvailles qui font de cette poétique un enchantement :

« Soleil soleil
vieil orpailleur
à genoux dans l’aube »

Et une variété conjointement de la forme qui, avec adresse, et pour un genre souvent  élégiaque à la recherche de l’absolu, allie le classique à la nouveauté.
A l’occasion de La couleur des larmes, des poèmes, dégageant un discret parfum de lyrisme, sont adressés aux êtres chers. Lyrisme optimiste au début de « Fin de Campagne » :

« Oui, tout finit par advenir, même la fortune / à celui qui n’attendait plus rien ».

Après quelques pages sur la guerre et les morts qu’il ne faut pas oublier, le recueil s’achève sur « Une prière ». Il y est dit que la joie et l’enfance doivent en nous l’emporter « à croire que tout est à tous miracle et merveille et tombe des nues ».
La poésie de Guy Goffette est, dans son message ici et dans son acception étymologique, évangile.

Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci, roman, éditions Gallimard, 2016, 168 pages, 15€

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Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci, roman, éditions Gallimard, 2016, 168 pages, 15€


Avec Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci signe son premier roman. Là où d’autres proposent une intrigue, une complication d’évènements et de personnages où le style, l’invention, la suggestion finissent par passer au second plan voire être complètement absents, Jean-Marc Ceci nous fait cadeau d’une écriture élaguée, où la pureté du silence, des espaces vierges s’offrent les premières places et rendent les lectures plurielles possibles.

À l’instar de l’art japonais de l’origami, le roman de Jean-Marc Ceci se base sur des principes simples mais non démunis de riches évocations. Il comporte quatre parties où plusieurs époques se superposent, où des personnages se croisent, où les trajectoires de vie sensiblement se modifient.

Maître Kurogiku fabrique le papier le plus solide et le plus beau qui soit, le Washi. Ce savoir-faire ancestral lui vient de son père. Il sélectionne les plus belles feuilles pour en faire des origami. Les autres il les vend. Kurogiku est appelé « Monsieur Origami » par les gens du village situé tout près de la ruine qu’il habite depuis quarante ans en compagnie d’Elsa qui ramasse les écorces des mûriers à papier (Kozo), nécessaires à la fabrication du papier et d’une chatte Ima (permanence).

Maître Kurogiku passe beaucoup de temps à méditer en face d’une feuille de papier pliée. La feuille de papier pliée m’a semblé être comme une allégorie du temps, de la vie qui tracent les chemins, des secrets et mystères que contiennent les failles, nos failles. On peut y voir aussi outre la réflexion sur soi-même qu’impose la réalisation d’un travail, d’une oeuvre et donc ici du livre et de son écriture, une réflexion sur la finalité de toute chose. Il ne s’agit sans doute que de simples plis qui partagent l’espace d’une feuille comme il ne s’agit que de quelques mots perdus dans le brouhaha de tous ceux qui se prononcent et s’écrivent.

Kurogiku a quitté le japon à l’âge de vingt ans pour suivre une jeune-femme italienne qu’il a à peine vue, la Signorina Ciao. Mais il s’est arrêté en ce lieu isolé de Toscane, une ruine qui ne lui appartient pas et de laquelle sans doute un jour, le véritable propriétaire l’en chassera. Il avait emporté dans des petits pots de petits arbres à kozo.
Rien ne nous appartient, nous ne faisons qu’emprunter le monde. « Toute beauté a sa part d’ombre ». Maitre Kurogiku mène une vie faite de renoncements ou plus exactement de choix murement consentis qui le guident vers l’acceptation de soi et la jouissance de l’instant présent.

Le jeune Casparo désire fabriquer une horloge complexe comprenant toutes les mesures du temps. Il cherchait un logement, il n’était que de passage et les gens du village lui ont conseillé d’aller voir « Monsieur Origami. » le nom qu’ils donnent à Kurogiku et qui n’est pas le sien pas plus que « Signorina Ciao » n’est celui de la femme pour laquelle il a quitté le japon quarante ans au paravent. Le nom que nous donnons aux choses, aux gens, aux animaux (la chatte Ima) ne sont que ceux que nous leur attribuons en signe d’appartenance. Jusqu’à quel point sommes-nous responsable de ce que nous créons, ou de ce quoi nous attribuons un nom?

Caspro et Kurogiku se rendront ensemble au Japon car Casparo désire comprendre pourquoi Maître Kurogiku médite devant une feuille de papier plissée. Ce voyage ne répondra qu’à une partie des questions que se posent les deux hommes et avec eux nous, les lecteurs. L’un pour l’autre ils ouvriront de nouvelles perspectives sur leur vie.

Casparo optera pour une montre simplifiée reprenant la mesure la plus simple du temps. Une montre qui ne reprendrait dans son mécanisme que le déploiement de jour en jour et d’année en année du temps, le temps que met la terre à tourner sur elle-même et à tourner autour du soleil. On peut considérer que les autres mesures du temps, de l’espace font parties de ce que la `Beauté nous cache ou nous réserve dans l’ombre ou comprendre que seuls importent véritablement les principaux plis du temps que sont ceux des jours.

Au début du livre, on peut lire en exergue:

« Là
Tout simplement
Sous la neige qui tombe »

Kobayashi Issa (1763-1827)

Voilà qui résume parfaitement le propos poétique du livre de Jean-Marc Ceci alliant densité et légèreté. Pudeur et  profonde vérité personnelle. Éternité et immanence.

©Lieven Callant

Claude Vancour, Dans l’atelier des nuits, poèmes somnambules, BF Éditions, 2014, 190 pages, 13€

Chronique de Lieven Callant

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Claude Vancour, Dans l’atelier des nuits, poèmes somnambules, BF Éditions, 2014, 190 pages, 13€


Somnambule, est la poésie. Éveillée, elle a pourtant tout du rêve. Elle s’adresse à moi, à la  manière des songes, pour la comprendre mais là n’est pas toujours sa vocation première, elle parcourt les cheminements de mon esprit malgré lui, au-delà des possibilités déclarées. Fulgurants détours, incendies incomplets, la poésie est toujours sujette à de multiples interprétations. Interrogation permanente de soi, il est si difficile de départager ses frontières.

L’atelier des nuits est bien cet endroit où elle surgit d’un rien, d’un souvenir, d’un événement que ma pensée endormie ne peut plus contrôler, raisonner, apprivoiser. Surgie de ce paysage, avançant avec la détermination particulière de quelqu’un qui a à deviner, la poésie me regarde de cet endroit de moi-même toujours en construction, pleine de prémonitions que je ne comprends pas, pleine de messages à décoder.

Voilà pour l’essentiel résumées les réflexions qui ont échoué sur mes rives après avoir dérivé au sein de la poésie de Claude Vancour. Parfois chaloupés par un rêve, parfois plantés comme la cicatrice de blessures qui ne veulent ou ne peuvent guérir, les poèmes ne sont pas toujours les messagers de bonnes nouvelles même si je suis persuadée qu’aucun d’entre eux ne s’apparente à ce qu’on nomme cauchemars. Le poème est un rêve qui nous révèle la réalité. La réalité humaine, sans masque.

Beaucoup des poèmes de ce recueil sont dédiés. Certains sont « lumière portée à bout de plume » d’autres sont nocturnes « tutoiement de l’infini », souffle, langage secret, remis d’une de nos guerres, ils nous annoncent que « Les chiens abandonnés n’osent plus se coucher en travers du chemin des hommes », que « Les moineaux ont fait leur nid dans les trous d’obus ». Aucun poème n’a pour vocation de nous endormir. Ils nous parlent du bout des lèvres de l’amour, de l’absence, de ce qu’on a à apprendre du prisonnier, de celui qui s’est échappé, de ceux qui traversent les silences, les étendues muettes. De l’insoupçonnable mystère qui fait de « L’ami en rêve une statue ».

Pour Claude Vancour qui est poète, traducteur, historien et politologue, la poésie a vertu d’engagements, de transcendance, de méditation, d’ultimes traversées nocturnes cherchant les jours de la vérité. Elle est messagère sans être mensongère, elle voyage sans partager les vœux des conquérants, de ceux qui pensent savoir. Elle m’a souvent convaincue de sa liberté, de son espoir, de sa lucidité sans menace.

L’un des principaux bienfaits des livres sur moi est qu’ils nourrissent mon imaginaire, mon envie d’écrire et de relire, titillent mes soubassements, élargissent mes frontières. Ce livre n’est pas de ceux que je range et que j’oublie. Merci à son auteur.

En couverture: Le pommier rouge, pastel, (détail), Bernadette Laval-Fisēra


©Lieven Callant

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Mad, Michaël Lambert, éditions Murmure des soirs, 2016, 281 pages.

Chronique de Patrice Breno

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Mad, Michaël Lambert, éditions Murmure des soirs, 2016, 281 pages. http://www.murmuredessoirs.com


Mad, la cinquantaine, citadine, abandonne la ville pour la campagne, alors qu’elle excelle dans son art, la peinture.

Jean, fermier-cultivateur, bourru, lâché par son épouse qui rêvait d’un autre monde, d’une autre vie, se retrouve seul à seul avec Rémi, leur fils.

Ce roman narre la rencontre improbable entre Mad et Jean, deux êtres écorchés, que tout éloigne mais que tout finit par rapprocher.

Mad, comme son prénom le suggère, est folle, folle de vie, folle d’espérance. Elle veut tout recommencer à zéro. Et pourtant, loin de la ville, rien n’est vraiment simple : tout porte à l’exaspération : la terre pas si facile à cultiver ; les jeunes pas si faciles à apprivoiser, surtout les motorisés du quad qui saccagent tout sur leur passage, les routes, ses terres, son potager ; les chasseurs qui tuent sans vergogne…

Mad voudrait tout changer en un tournemain, le nouveau monde qui l’entoure et… surtout Jean dont elle tombe amoureuse.

Pourtant, à certains moments, elle sait canaliser sa force, sa violence, face à la jeunesse fougueuse de Rémi souvent incomprise de son père, face aux éléments perturbateurs qui la désarçonnent souvent. En cela, la peinture, qu’elle maîtrisait déjà en ville et qu’elle transpose dans son nouvel univers, lui sert de catharsis. Une art-thérapie en somme.

Ce roman est aussi une ode bucolique à la nature, au bio, au ravissement et/ou à l’incompréhension du monde animal et humain ; tout de sensualité et d’énergie mais aussi tout en retenue, ces presque trois cent pages gagnent à être lues, ne fut-ce que parce qu’elles exaltent l’amour et la vie, tout simplement.

L’actualité de l’auteur, Michaël Lambert, est à voir sur le site http://www.aveclesourire.be ; tout un programme finalement.

©Patrice Breno