Béatrice PAILLER, D’un pas de luciole, Editions du Cygne, 58 pages, 2024, 12 € 


C’est une poète : pour dire des canalisations d’hiver, qui, dehors, gèlent la nuit et dégèlent le jour, elle écrit : « Incisive sur la langue du matin l’eau sourit aux lèvres du zinc. Du rebord des gouttières, l’hiver rit de toutes ses dents : déchaussées à midi, rechaussées à minuit » (p.29). Pour évoquer la tonalité particulière d’un passé vécu : « Autrefois a goût de manque, petit fruit roulé à fond de gorge sous la langue, pour ne pas oublier la saveur de ce qui fut » (p.25). Pour décrire l’immense incendie énergétique déclenché, sur Terre, par l’activité surpeuplée et dévastatrice de l’homme, elle a ces mots : »Feu a pris monde, tombé des poches de l’homme, nourri de son orgueil » (p.23). Et même pour caractériser une notion aussi abstraite que le temps (l’infatigable et inéluctable successivité des existences), elle a l’image parfaite : « Le temps : une éternité de terre, mais à l’homme : sable où demain se dérobe » (p.18). Mais, malgré l’intensité sensible de ses notations sur la vie dans la nature, Béatrice Pailler pense aussi l’élan naturel même, elle médite  (et fait méditer) la Vie propre et infinie de la Nature. Sa profondeur me rappelle les réflexions entendues du philosophe Marcel Conche (1922-2022) au temps de mes études : cette poète voit et sent, comme lui alors, que la Nature est comme une immense tapisserie de choses et d’événements (avec leurs motifs liés de proche en proche) dont la force ne faiblit pas; qu’elle est dispensatrice de leur espace et de leur temps pour tous les êtres ; qu’il n’y a pas de Principe de la Nature même, mais qu’elle est le seul Principe réel (puisqu’elle contient tout pouvoir de commencer et de commander), ou qu’il n’y a pas d’au-delà d’elle (car elle établit tout horizon, et englobe d’avance tout ce qui la limiterait). Mais elle, en poète, sait mieux que personne que, pour saisir véritablement la Nature, il faut aller jusqu’à écarter notre propre pensée ! Comme l’écrivait Conche, dans « Présence de la Nature » :

   « Il appartient à la nature de la pensée de devoir se laisser elle-même de côté pour être à la mesure de ce qu’il y a, dans la Nature, à penser » (p.70). 

Et, pareillement, voici les derniers mots de Béatrice Pailler dans ce recueil, où la Nature ne pense pas, n’est pas Idée, ne travaille qu’à son propre déploiement – mais, en définitive et partout : « rit » (de toutes ses formes !), est « Mère » (de toutes ses forces), et « joue » (de son propre fond).

« Temps joueur, tourne la roue. En elle la joie, en elle l’étreinte. Dans la cascade des saisons son rire de vent, d’eau, de ramures; son rire de mère, car demain sera l’humanité  » (p.54)      

Rouvrons le livre : cette promeneuse (de campagne) et jardinière (à ses heures, qui sont donc celles de la nature) est seule là où elle va – en tout cas, elle n’y rencontre personne – et, à force d’observer, de saisir les paysages et morceaux de monde à même leurs correspondances visibles, elle ne cesse, en effet, de « méditer » – en tout cas de se formuler à elle-même ce qu’elle discerne, de synthétiser ce qu’elle devine. Elle pense, mais à même les choses, le temps, les vents de jour et de nuit, les voix et lueurs de son pays (autour de Reims ?) – et, dernière surprise, elle pense sans concepts, sans références, sans recoupements instruits, comme si sa vive intelligence se voulait sans passé, et si sa culture se faisait devoir d’avancer muette, micro coupé, tout à l’écoute et à la disposition de ce qui, dans le monde qu’elle arpente, la dépasse. Cette sobre ascèse étonne, mais on comprend assez vite que le passé qui l’intéresse est celui des choses et organismes, et qu’elle parle et écrit pour le deviner (et, probablement, servir sa subsistance). 

Ce sont, en effet, les clignotements du passé du monde que Béatrice Pailler nomme « lucioles » et sort rejoindre. La persistance du passé dans le présent (et donc dans l’avenir, fait seulement des présents qui ne sauraient tarder !) est à la fois son obsession, sa cible et son appui. (« Dans le pas du monde survivent les absents. Libres d’horizon, ils déambulent, nus du jour, vêtus du temps » p.41) Puisqu’aucun présent ne peut chasser l’autre sans devenir lui-même le passé et le rejoindre, le temps qui passe construit, consolide, complète et confirme, sans trêve et sans faute, le passé (voilà une intuition chez elle, semble-t-il, centrale). Comme disent les philosophes, puisque ce qui n’est plus ne peut pas ne pas avoir été, tout présent actuel est hanté par l’entrechevauchement indéfini de ses devanciers, et « ce qui fut fait signe, mais aujourd’hui l’ignore » (p.24), comme le relief des gorges oublie – mais marque ! – la lente scie des eaux qui les encaissèrent, ou la roche fossilifère s’ignore ancien sol enfoui, où y vaquaient les vies déposées et peu à peu englouties avec lui. Débris de gestes et de formes d’une vie naturelle qui dansent toujours là où ils sont, passé réel du monde dont le contact avec notre présent ne fait que continuer les rencontres et « étreintes » d’alors – et qu’il suffit alors à la poète de considérer, et transposer à nous, en demandant, par exemple : quel passé du monde serons-nous donc nous-mêmes, le jour venu ? Un fossile est conservé et souvent intact parce que le vivant qu’il relaye fut lui-même silencieux, ou assez issu du silence pour bien mûrir. Mais nous, dont le présent n’est que bruit, fureur et égarement, de quelle maturation sera donc capable, demain, notre effort révolu ? Notre indéfinie bougeotte, par contraste, se compactera peu quelque part, et nos révolutions permanentes rendront bien malaisée à la Nature sa généreuse (et désintéressée) tâche de nous y conserver ! 

Cette Nature, d’ailleurs, a-t-elle un maître ? Dans un récent entretien, Béatrice Pailler résume sa « poétique du monde » par deux mots : Création et Lumière, souhaitant, par sa poésie, « faire partager la lumière intrinsèque de la création« . Mais l’emploi du terme « création » ne signifie pas, ici, une origine divine de la Nature, mais veut plutôt souligner l’indépendance de cette Nature par rapport à son Créateur (car, comme le souligne le philosophe Gildas Richard, une « création  » vient de rien (elle est ex nihilo), – alors qu’une fabrication vient d’une idée ou un engendrement d’une semence – : parler de « création » pour désigner la Nature, c’est donc la faire venir de rien, ou de rien d’autre qu’elle-même, et c’est donc soit constater que son créateur est absent (donc nous veut libres de lui !), soit que toute présence créatrice est discutable (donc facultative !). Ce qui, au contraire, est certain, selon Béatrice Pailler, c’est que la Nature est notre absolue Origine, donc notre divine source. C’est donc notre saccage de la Nature qui est blasphématoire, et non la divinisation de la Nature au détriment d’un Principe divin antérieur et extérieur à elle ! Et, lorsque la Nature, par nous agressée, reprend ses droits (comme en témoignent nos ruines), ou qu’elle « décide » de faire demi-tour lors de ses propres impasses évolutives, de se « ré-ensauvager » à loisir quand elle est allée trop loin ou qu’elle est fragilisée par ses sophistications, alors il faut s’incliner (comme le chêne devant le lierre qui l’enserre, ou le moment où le « rosier redevient églantier »  – le passé de la nature, par principe majoritaire en elle, se rappelle alors, logiquement au bon souvenir de son présent – ). Deux très beaux passages, ici, p.44 :

« Le lierre enlumine les bosquets. Langue et salive sur écorce, il donne aux arbres sans printemps l’illusion de ses feuilles …« ,    et :

« Maquis de velours, d’épines, solitude trempée du soir, les allées s’épuisent. Dans l’ombre d’une lune tiède, les ronces guettent la fin d’un règne : le rosier redevient églantier. Ce qui fut a trop de vie pour ne jamais se taire. S’inverse, alors le chemin. Sous la couronne du désordre, la vie errante reprend terre« .

Ainsi la conscience écologique suit la liberté poétique comme son ombre ! Car, quel meilleur moyen de saisir ce que nous avons fait de la Nature (un mondial atelier-dépotoir), que, par le Verbe poétique, formuler ce que nous avons réellement voulu d’elle : à l’évidence, l’exploiter, la dresser et la rentabiliser. Et notre poète n’a besoin, elle, que de cinq mots pour, décisivement, le formuler.  Les voici : Le Verbe est devenu « un trop frère du profit ! » (p. 49). Oui, le merveilleux verbe humain est devenu le cancer de l’harmonie naturelle. Pas alors de remèdes-miracles ici, mais le miracle d’une parole cherchant en elle son propre remède, avec patience, acuité et une infinie justesse. Trois courtes citations suffisent à en montrer la valeur : respectivement, sa caractérisation de l’élément serpentant de la vie (l’eau), le silence requis pour écarter les mâchoires de notre étau logico-verbal, et sa merveilleuse capacité à voir en tout présent l’effort qu’aura fait le passé sur lui-même (« la braise d’hier »). Étonnante, attachante et éclairante poète ! La vie, dit-elle, … « seule promesse tenue » !!! Oui, tenue dans ce recueil d’abord !

« L’eau, une enfance retrouvée qui aurait raison de la surdité du monde. Elle parle à tous les corps et son dialecte de terre, bruits de langue, soyeux, tels des serpents, est la seule promesse tenue, la seule vérié qui compte. De sève, de sang et de lait, de salive et de larmes; source, elle chante dans tous les corps. Son dire est le plus doux des baptêmes. Toujours, sur le temps qui n’a plus date, sa parole guérit » (p.8)

« Telles des saintes au tombeau, les pivoines embaument. Le jardin mouillé d’or moissonne le jour. La pluie investit les feuillages. S’étend le soir, saison fugace de silence où le temps ne saigne plus, gardant en lui ses heures » (p.43)

« Dans nos corps murmure un chant de lucioles, la braise d’hier : des souvenirs, telles des lueurs, réfutant l’absence : con forza y fuoco » (p.42)

                                                        

Ernesto KAVI, Lumière imprononçable, Préface d’Yves Bonnefoy, traduit de l’espagnol (Mexique) par Florence Malfatto, Éditions Méridianes, 72 pages, juin 2024, 15 € 


On connaît le message déroutant et angoissé (« tout est vanité et poursuite du vent ») de l’Écclesiaste biblique. Le Qohélet qui s’y exprime et nous fait part de ses amères expériences de vie (« Qohélet » signifie celui qui parle à ceux qu’il assemble devant lui) nous exhorte à prendre conscience, comme lui, des mauvais côtés de l’énigme de la vie ! On s’est souvent demandé ce que venait ainsi faire  (un peu comme le Livre de Job) dans le texte sacré un livre si manifestement fermé à l’espérance, et hostile aux pieuses effusions : après tout, à quoi bon respecter les lois de Dieu si vraiment la vie humaine est absurde ? Pourquoi se soucier d’un salut aussi « vain » que tout le reste « sous le soleil » ? Si chacun a, jusqu’à sa mort, son âme sur les bras, incertaine, fuyante et qu’aucune aide surnaturelle ne peut éclairer, cette âme même n’aimera Dieu que confusément, et ne le craindra que pleutreusement. Comment se satisfaire d’un bonheur ou se consoler d’un malheur l’un comme l’autre sans raisons ? Et, si vingt-trois siècles plus tard, un poète (mexicain, né en 1981, polyglotte et éditeur) reprend fidèlement le message, et vient faire chanter, à nouveaux frais, cette lucide amertume et ce lyrique désabusement, – et c’est exactement ce que ce recueil fait ! – à quoi bon ? Oui, à quoi bon ressasser ce message même de l' »à quoi bon », alors même que l’auteur nous y montre, lui, peut-être, une perplexité sans piété (si toute vie humaine est décevante, pourquoi estimer encore qu’un Dieu intéressant et bon nous l’aurait donnée ?) et une sagesse sans horizon (doit-on, au temps du dérèglement climatique et des guerres entre souverainetés également fichues, sérieusement « imaginer » – pour plagier Camus – « Qohélet heureux » ?). 

Pour parler rudement, qu’est-ce qu’un poète actuel (même intègre, intelligent et humaniste) peut encore vouloir nous apprendre d’un tel message (oui, disait Qohélet, oui, « il y a un temps pour tuer et un temps pour guérir; un temps pour lancer des pierres et un pour en ramasser; un pour déchirer et un pour coudre; un temps pour se taire et un temps pour parler … », merci du scoop ! …) alors même qu’une telle sagesse de pure et simple opportunité est périmée par la simultanéité forcée de l’interconnexion mondiale, et ridiculisée par notre fin même des temps ?  Pourtant, l’auteur ici non seulement nous émeut, mais (comme le vrai poète dont parle avec éloge Bonnefoy dans sa préface) formule admirablement et pour tous la source même de l’émotion de vivre. Oui, tout est peut-être souffle, vapeur et buée, mais il est justement un temps pour le souffle (qui est celui de la vie !), et il y a un souffle pour la liberté même du monde (que nous ne pouvons chercher à réduire sans la relancer d’autant, et que notre propre anéantissement n’embarrasse ni n’altère) :

« Pour tout

il est un temps

mais la joie de l’homme

est sans fin

ne nous appartient pas

le souffle

et nul ne peut le retenir

nul ne peut rien

et le jour de la mort

est une guerre sans repos » (p.19)    

On hésite à (naïvement, ou indiscrètement) commenter ce sobre chant d’une seule tenue et parfait. Les thèmes ne sont pas faits d’idées, mais qui lit ces douze chants se sent porté par les pensées qui les permettent : par exemple ici, tout a son temps, oui, dans le souffle même de son appartenance (locale et transitoire) au monde – mais deux choses en sont alors, par principe, épargnées : la « joie » qui n’est d’aucun temps (puisqu’elle est la plénitude même de l’occasion temporelle), et la « mort » qui exige et opère notre sortie même du temps (la mort coupe le souffle, comme le fait la joie). Reste seulement (et restera) le Souffle comme poussée universelle et naturelle de l’indéfinie succession des occasions. Bien sûr, tout destin personnel est naturellement perdant, et la mêlée des contingences est furieuse et sans issue ni répit (la perfection même suscite l’envie; n’est aveugle au mal que celui qui n’est pas né; chaque nuit « la souffrance de l’homme manque de paupières » (p.32) comme chaque jour son espérance a manqué d’yeux ; tout vivant est misère et violence puisque la vie exige de se poursuivre partout ailleurs pour permettre la sienne : il ne peut jamais y avoir respiration privée dans le Souffle universel, ni de quant-à-soi établi et serein dans le Tout s’advenant toujours d’abord, prioritairement et à son gré. Mais le Devenir est son propre souffle, et cela seul importe, puisque cela décide de toutes les futilités, et de toutes les importances …

Ce texte n’émeut si fort que parce qu’il sait formuler la vie réelle de l’expérience humaine, et suggérer que sa naturelle complexité n’est ni complètement opaque, ni fatale. C’est un chant qui a la douceur des méditations véritables, et la consolation de leurs nuances. Par exemple, oui, la vie qui finit perd tout d’elle-même, mais on ne perd que ce qu’on laisse aux suivants (car l’occasion d’être renaît en et pour eux), et il est même faux qu’on ne laisse aux suivants que ce que l’on perd : nous avons à gagner au jugement d’être, une fois morts, littéralement livrés à eux. Seul un être immortel serait sans juge extérieur, mais que saurait-il un jour définitivement de lui-même ? Que le sens d’une vie dépende de ses seuls survivants, et eux-mêmes mortels, est-ce si aberrant ou ruineux, puisque, dit étonnamment le poète, rien n’est fait pour dépendre sensément de soi-même ? Ce qui dépend des guerriers n’est que la guerre; des héros, ne dépend que leur vaillance; de la puissance, que ce qu’elle impose; de la sainteté même, que ce qu’elle peut pour d’autres, non ce que le surnaturel peut pour elle etc. L’accomplissement réel ne peut être seulement autonome, ni l’autonomie être par elle-même don et saisissement. « Exister, c’est dépendre » disait Alain, et si toute vie dépend du souffle de vie, celui-ci à son tour dépend du mystérieux ordre du monde.   

 » J’ai vu encore

sous le soleil

que ne dépend pas des guerriers

la paix

des héros

la victoire

ni des amants

l’amour

ni de ceux qui souffrent

la peine

ni des puissants

la compassion

ni des saints

la grâce … » (p.37)  

Ernesto Kavi, justement, ose lui-même « rendre grâce », sans imaginer un seul instant que la grâce vienne de lui, ou puisse avoir source claire (si l’ordre du monde était sans opacité, que viendrait donc transfigurer la grâce ?). Grâce, c’est perfection venue d’ailleurs se donner (sa gratuite générosité irradie), sans interrompre ni embarrasser ce qu’elle anime (c’est la « facilité inespérée » de la grâce dont parlait Raymond Bayer, qui ni ne sue ni ne dérange, qui se moque bien de la comptabilité de ses pseudo-influenceurs, et qui ne requiert de nous, en retour, que la pureté de notre surprise !). Ainsi la grâce du printemps (imagine-t-on un printemps invasif, ou qui rechignerait à faire jaillir ce qui pourtant le périmera ? p.46), la douceur de la lumière (qui ne prétend jamais hypnotiser les yeux qui la captent), l’aménité du soleil (qui nous laisse préférer ce qu’il éclaire à ce qu’il est, p.48) nous sont suffisantes leçons d’amour.

Bien sûr, la grâce est peut-être aussi vaine que la sagesse. Ce poète n’exclut pas que le laborieux et désillusionné contentement du présent soit tout le seuil vrai, et qu’il n’y ait rien derrière la porte de la présence. Mais son chant toque, humblement mais résolument, à cette porte : il se signale (et nous signale avec lui !) aux conditions mêmes de la présence, quelles qu’elles soient, au cas où, et cette sagesse du « carpe diem » (saisis le jour, tant qu’il y a des jours !) conseille, tout simplement, d’étreindre ce qui est digne d’être aimé (« bois ses baisers », p. 53) avant qu’arrive « l’absence », qui mettra, elle, tout moyen comme toute fin à l’écart, oui : toute présence possible au rebut. Être n’est peut-être alors qu’un répit, mais  qui souffrira du raccourcissement des délais une fois mort le temps ? Le merveilleux (et final) chant XII le dit : qu’importe alors que « la puissance fatigue », que « l’épouvante gagne les hauteurs », que « le papillon » (qui n’a pourtant que quelques heures de vie pour se nourrir et s’accoupler) « s’endorme » ? Et même, qu’importe qu’un Dieu réel fasse ou non que « le nom des hommes puisse naître dans les lettres du sien  » (p. 50), mystérieusement « semblable à l’oranger » jaillissant parmi les arbres du bois » ? 

  Car même si :

« Sans langue tu m’as appelé

Sans mains as recouvert mes yeux de cendre

Sans bouche tu m’as donné à boire la loi

Sans bras tu m’as maintenu captif

Sans vin m’as enivré

Sans demeure m’as consolé sous le soleil de ta splendeur » (p.58)

  reste que, ajoute l’âme,

« je suis orphelin de ton destin

comme un cerf tu as fui

nul ne connaît les traces

de tes pas … » (p.59)

                                                         

Sur les traces de Sintra, textes et photographies de Muriel CARMINATI, liminaire de Richard Rognet, éditions Traversées, sept. 2024, ISBN : 978-2-931077-11-5

Sur les traces de Sintra, textes et photographies de Muriel CARMINATI, liminaire de Richard Rognet, éditions Traversées, sept. 2024, ISBN : 978-2-931077-11-5


Le titre intrigue quelque peu, comme si une formidable créature était venue se réfugier sur ces collines portugaises, avec ses traits mauresques, ses pans éclectiques, sa scène coloniale, ses catacombes culinaires, ses cheminées en pain de sucre

Le liminaire de Richard Rognet, tel un premier chapitre qui interpelle et tutoie l’autrice, est intense, brillant, pour le moins original. Intitulé Visites à Muriel Carminati, il dénote une proximité poétique de bon aloi : ce recueil n’est, de facto, pas un opuscule présentant cette cité-palais mais bien la découverte intérieure de la poétesse qui passe en ces lieux. 

Pour avoir visité Sintra de manière superficielle, en touriste pressé, j’ai redécouvert cet endroit sur les lignes magiques de la poésie qui s’exprime ici avec l’efflorescence des pierres, une subjectivité assumée, le regard du merveilleux. Le pas non systématique, non historique du pèlerin s’enlace alors au détail qui prend toute sa place sur la rétine… 

d’un bond de biche

on passe ensuite de maintes scènes religieuses édifiantes en diable

à l’exotisme d’une feria

et aux brumes des paysages romantiques

bientôt la baignoire art déco d’un gris très chic

écoute le babil coloré des vitraux tout en géométrie (…)

À l’instar d’azulejos, les photographies, de par leur cadrage et leur choix naturaliste, apportent une fraîcheur bienvenue.

Ce jeu de piste avec les fées, ces quelques heures au Paradis donnent la mesure d’une fascination pour des formes et des architectures qui nous font penser à Antoni Gaudi.

ses créneaux gris soulignent

la ligne de crête

qui la nuit se mue en

serpent brillant

incendiant le sommet de la colline

Déambulation ou art de vivre à travers les siècles où maints peuples et générations ont apporté leur signature singulière au pied d’une nature en profusion, en un salon de musique, un patio ou une rotonde, tout en respectant l’accord des silences.

Chloé Charpentier, Nous les derniers vivants, Tarmac éditions, 101 pages, septembre 2024, 20€.

Chloé Charpentier, Nous les derniers vivants, Tarmac éditions, 101 pages, septembre 2024, 20€.


Au travers de la voix de Chloé Charpentier, s’expriment d’autres voix. Le tableau est sombre. Car ce qui semble être l’une des caractéristiques communes des voix qui s’expriment est une sorte d’enlisement, d’empêchement ou de résignation. 

Le poète dont le manuscrit vient d’être refusé par un éditeur prétexte qu’il n’a pas été compris, son argumentaire témoigne d’un certain nombrilisme qui refuse la mise en question juste et honnête de son travail. 

« Quand j’écris, je mets plus que moi-même, je mets l’art et ma personne ensemble sur du papier. (…)

Je cherche dans la poésie le possible de l’impossible, la réflexion de la spontanéité, et je traite dans mon écriture tous les mouvements artistiques, en maîtrisant sans pondération le tumulte du coeur humain. 

Personne ne me comprend. Vous savez, les poètes maudits, ce n’est pas une vieille histoire. »

Le bleu de Klein remplace le bleu du ciel et efface par la même occasion toutes les autres valeurs du bleu. Les phrases à force, finissent par ne témoigner que d’un rapport pauvre au monde. La poésie devient une formulation parmi les autres, de plus en plus narcissique et superficielle. 

La machine est comme grippée par un refus aveugle de la remise en question du mode de fonctionnement de notre société. Ce refus est aussi le nôtre, personnel, intime mais l’on sent bien qu’il résulte d’un ensemble de facteurs qu’il convient aussi d’interroger.

De l’école à l’entreprise, de la crèche à la maison de retraite, de la ferme à l’usine agroalimentaire, la mise en concurrence des êtres humains entre eux devrait nous interpeller. C’est ce qu’illustre aussi ce livre.: une mère défend le fils qui passe à la télévision au dépend de celui qui n’accumule pas les points qui attestent de la « réussite ». Une autre mère n’est pas en mesure de comprendre la force créative soupçonnée dans la fille qui n’obtient pas la moyenne à l’école. Jessica subit les effets dévastateurs de porter une étiquette, un symptôme au lieu de recevoir la reconnaissance nécessaire à son développement harmonieux.


« La gosse c’est une mongole elle est pas normale »

« La mère s’inquiète pour sa fille elle
veut de la réussite des résultats un timing impeccable quinze ans tout se joue le lycée les études tout se joue vous comprenez
la lecture ses rêveries passe-temps un tantinet secondaires il faut
qu’elle travaille plus et plus vite
le temps de la lecture est secondaire la vie n’est pas un roman»

« la réussite les résultats scolaires ça c’est important c’est capital SON CAPITAL c’est la course le chronomètre »

Ces voix, ce sont les nôtres ou celles que l’on entend et écoute trop souvent. Lâcheté ou ignorance, impossibilité ou incapacité. La question se pose. Pourquoi? Comment en sommes-nous arrivés là? 

Chloé Charpentier alterne les textes, modifie son style, expérimente de nouvelles manières de dire les choses. Par voies directes, par des chemins qui exigent de nous, ses lecteurs de passer par plusieurs palettes d’émotions. Colère, indignement, pitié, indulgence, refoulement, exaspération, isolement. Pourtant au bout de notre désespoir pour y répondre, l’auteur fait appel aux mots. Ceux du poème. Porteurs d’utopies, de naïveté pour certains. Il s’agit pour Chloé Charpentier de mettre en avant nos mots. Nourris, forts, ouverts, mûrement réfléchis, spontanés. Nos mots et pas ceux qu’on nous inculque à coups de fouets publicitaires, à force de dénigrements, de renoncements. Pour Chloé Charpentier, la poésie peut jouer un rôle fondamental, de transformation, c’est ce qu’elle annonce dans sa préface et qu’elle nous fait découvrir au travers de ce livre pour qu’on puisse y croire et la suivre dans ses cheminements. Elle dénonce certes, mais au bout du compte se prononce pour plus d’acceptation de soi, de l’autre. 

Le temps tousse ses quintes frêles
et fait pousser dans l’herbe
des étoiles fanées
des millions d’années en arrière

Dans la préface l’auteur fait référence à un livre: La révolution d’un seul brin de paille, écrit en 1975 par l’auteur japonais Masanobu Fukuoka. L’agriculture se réinvente selon un modèle qui prend soin de la terre, des plantes, des animaux et des êtres humains qui la cultivent. Cette méthode par sa simplicité, sa sobriété s’adapte à bien des écosystèmes sous différentes latitudes, elle se répand grâce aux adeptes de la permaculture.  La petite révolution touche d’autres domaines, la vie créé des liens, si l’on prête une attention curieuse à ce qu’elle nous offre. Du brin de paille, à la plante, de la plante au sol, du sol aux organismes vivants, du vivant au rêve et à la pensée, du vivant aux mots du poème.

Nous, les derniers vivants,
nous à la langue singulière,
abreuvés de l’instant et coupables de fuite
l’escarpement du terrain nous effraie – pente
insidieuse et montée perfide -.

Où poser nos pas?

Comment débarrasser le sol de toute cette poussière?
Le glissement des corps nourrit notre langage,
le clapotis des morts dans les courants des rivières et des fleuves
engorge notre rhapsodie.

Mais nous, qui demeurons,
qui baissons les yeux vers ceux-là qui chavirent,
nous dont le devoir est dicté par nous-mêmes
s’il en est encore un,
sommes ceux-là qui ne feront rien,
qui sauront seulement donner un corps à ce triste paysage – un corps de plus ! –
que verront peut-être ceux qui glissent toujours et qui nous regardent fuir dans notre immobilité. 

Chloé Charpentier sent qu’à l’instar d’un brin de paille, il ne faut à nos jardins, à nos poèmes, qu’un tout petit élan pour produire une révolution salutaire.

Le choix d’un papier de qualité, d’un format agréable, d’une illustration de couverture parlante, une encre de Chine de Clémence Pierrat, tous ces éléments  ajoutent de l’éclat à ce livre surprenant. 

Un diptyque

Un diptyque


« Voici le dernier livre de Philippe Sollers, écrit jusqu’au bout d’une main claire », note Yannick Haenel sur la quatrième de couverture de La Deuxième Vie.

C’est exact, c’est fort, et c’est beau, même quand cette main claire tremble…

Mais on a comme une envie d’ajouter que, de la part de Sollers (Ulysse des lettres françaises), on peut s’attendre à tout… même à un livre post-mortem : écrit, ce coup-ci, par son (non-)être, en ses mutations infinies, sorte d’Yi king, hélas, pour nous, intraduisible, donc impubliable en français – en cette langue qui l’a fait naître, et renaître, à chaque nouveau livre, c’est-à-dire pratiquement une centaine de fois !

On peut s’attendre à tout, j’insiste : car, chez lui, ce lien entre écriture et amour, ou amour et écriture, ce nœud gordien, fut si serré qu’au moment de son départ, d’instinct, « Philippe se tourne vers le cahier » (p.72)…

Je tenterai de concentrer ce livre-aphorisme, ou ce poème, en quelques lignes-citations :

« Malheur à celui ou à celle qui n’a pas célébré sa vie de son vivant », nous dit Sollers (p.16), et on comprend tout de suite que les susnommés n’auront pas, non plus, le droit de célébrer leur « Deuxième Vie », dans sa « vivacité », ce « caractère le plus inattendu de l’éternité », où « c’est d’un vif mouvement que la mer se mêle au soleil » (bien entendu, « les éléments négatifs [en] sont éliminés ») : c’est comme si « chaque moment est perçu instantanément pour la deuxième fois » (p. 19). On dirait une Reprise kierkegaardienne immédiate ! 

« Chez certains écrivains, la Deuxième Vie est toujours en vue dans la première, mais peu en ont conscience, à moins d’une initiation » (p. 21).

Et, si « la première vie est contradictoire » (p. 20), « la Deuxième Vie se tait, elle a appris que la pensée est un acte » (p. 21).

Or, découverte essentielle, la « Deuxième Vie » ne se conjugue pas au singulier : des atomes crochus (disons) permettent « des relations solides avec d’autres Deuxièmes Vies » ; par exemple, « l’entente avec Eva était immédiate, pas sexuelle, sauf une fois, pour vérifier que la question n’était pas là » (p. 21). 

Dans sa postface (en fait, la continuation, le complément du livre, mais comme simultané, car, rappelons-le, ici aussi, « chaque moment est perçu instantanément pour la deuxième fois » dans cette dialectique entre l’existence et l’écriture, la lettre et l’être), Julia Kristeva écrit : « Reste Eva, figure composite des femmes du Migrant, ‘de plain-pied avec la Deuxième Vie’, par ‘intensité de concentration’ » (p.71). Je vote pour cette Eva-là, que je ne vois pas, moi, juste comme une « figure composite des femmes du Migrant », mais, à la fois, comme une incarnation individuelle, unique – qui a été, qui est « de plain-pied » avec sa première et sa « Deuxième Vie », et qui ne peut être autre que (Krist)Eva, donc Julia !

En vérité, une part d’Eva/Julia est bien « partie », et désormais « se voyage » avec Philippe, comme en un « hymne à ‘l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles’ » (voir le chant XXXIII du Paradis de Dante ; ici, pp. 72-73).

Tout cela m’envoie à ce dialogue (in Julia Kristeva, Philippe Sollers, Du mariage considéré comme un des beaux-arts, Fayard, 2015) :

« Ph. S. – La rencontre d’amour entre deux personnes, c’est l’entente entre deux enfances. Sans quoi, ce n’est pas grand-chose (p. 41).

« J. K. – Tu as raison de commencer par l’enfance, car les nôtres sont si différentes, et pourtant nous les avons accordées (p. 41). […] Bien sûr, je resterai toujours une étrangère plus ou moins intégrée. Cependant, dans l’amour qui ravive nos enfances échangées, et seulement là, je cesse d’être étrangère (p. 44). » 

Ce qui me rappelle Nietzsche : « Dans l’homme véritable est caché un enfant qui veut jouer. Allons, les femmes, découvrez-le cet enfant dans l’homme ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, Première partie, « Des petites vieilles et des petites jeunes », trad. de G.A. Goldschmidt, Le Livre de Poche, 1995, p. 85).

Mais, certes – nous dira Sollers –, la réciproque aussi s’impose de soi : « Une des plus belles photos que j’ai vues de Julia, c’est elle en bébé (rires). Il faut aller trouver parfois la petite fille chez une femme. C’est beaucoup plus compliqué qu’on ne croit, puisqu’il s’agit en réalité de la voler à sa mère. Le Cantique des cantiques dit que l’amour est fort comme la mort. Ça m’impressionne beaucoup : si j’aime, je vais peut-être être aussi fort que la mort, ou vaincre la mort ? Stendhal écrit une phrase absolument étonnante, comme ça, très vite : ‘L’amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires de ma vie, ou plutôt la seule.’ Vous connaissez son épitaphe rédigée par lui en italien : ‘Il vécut, écrivit, aima’ » (in Du mariage…, p. 145).

Pour moi, c’est prouvé : La Deuxième Vie ne peut que faire suite à Du mariage considéré comme un des beaux-arts !

(Ce titre même nous rappelle la kierkegaardienne « Légitimité esthétique du mariage » d’Ou bien… Ou bien2 : « Lorsque l’être, avec lequel je vis dans l’union la plus tendre de la vie terrestre, m’est aussi proche au point de vue spirituel, c’est alors seulement que mon mariage est éthique et, par conséquent, esthétiquement beau » ; et : « L’amour romantique se laisse excellemment bien représenter dans l’instant, mais non pas l’amour conjugal ; car un époux idéalisé n’est pas quelqu’un qui l’est une fois dans la vie, mais quelqu’un qui l’est tous les jours » ; c’est qu’il vainc « l’ennemi le plus dangereux : le temps » – puisqu’il « a eu l’éternité dans le temps et l’a conservé dans le temps ».) 

Conclusion logique : il faudrait les republier en un diptyque.


1. Cf. Philippe SOLLERS, La Deuxième Vie, roman, avec une postface de Julia KRISTEVA, NRF Gallimard, mars 2024.

2. Cf. Søren KIERKEGAARD, Ou bien… Ou bien…, trad. du danois par F. et O. PRIOR et M. H. GUIGNOT, Tel Gallimard, 1995, pp. 433, 447 et 449.