Claude LUEZIOR, L’itinéraire, Librairie-galerie Racine, Paris, ISBN : 9 782243 048704

Une chronique de Gérard Le Goff


En parcourant — le choix de ce verbe n’est pas anodin — le nouveau livre de Claude Luezior : L’itinéraire, le lecteur peut être en droit de se demander pourquoi son titre figure au singulier alors qu’il se voit proposer au fil des pages une multitude de parcours. Seule une lecture attentive nous permettra de comprendre cette « singularité » affichée.

Dans son Liminaire, le poète s’interroge à la fois sur une finalité possible à donner à son recueil et sur l’accueil que vont lui réserver ses lecteurs : Ces arrêts sur images peut-être vous rendront-ils heureux ? Cette notion cinématographique est à mon avis essentielle (on trouve d’ailleurs un texte avec cet intitulé page 100) pour comprendre la démarche de l’auteur. Rien à voir avec le touriste qui filme ou photographie à tout va. Chacun de ces « arrêts sur images » pour l’écrivain devient occurrence à interroger le monde et à s’interroger sur le monde.

Le premier texte (Amour en héritage) nous renvoie à l’illustration de la couverture. Il s’agit d’un cliché réalisé en Inde qui représente un enfant (vu de face : le visage et une main visibles) endormi dans les bras de sa mère (vue de dos et donc invisible — imperceptibilité que renforce le port d’un ample voile couvrant) ; une photographie que son auteur commente ainsi dans le poème précité : L’Inde / sous les paupières closes / d’un seul enfant. Claude Luezior semble ici vouloir nous faire réaliser — en dépit de la distance terrestre qui le sépare de son pays et plus encore de l’éloignement de soi que procure la découverte d’une civilisation « autre » — que cette image (dans laquelle deux êtres tentent de s’approprier / leur infinie tendresse) révèle et illustre, et ce malgré une présence charnelle en partie occultée, le concept universaliste de l’amour humain.

Pour pouvoir témoigner de ses errances, l’écrivain, même s’il maîtrise la technique photographique, a besoin d’un outil manuel et portatif. Claude Luezior aime à remonter le temps (autres pérégrinations) et rappelle que les premiers écrits furent effectués par des scribes qui usaient de roseaux taillés pour graver des tablettes d’argile. Avec l’apparition de l’encre, ils purent tracer leurs signes sur le papyrus puis le papier. L’écriture n’aurait pu exister sans le calame, la terre et le tanin. Aujourd’hui encore et toujours l’encre s’impose : encre / indélébile / noire de mots / qui désormais / hante mes fibres / et qui dévore / ma cervelle / à petite cendre (page 9).

Ainsi « armé » de sa plume — ce prolongement qui se veut peut-être « séculier » de la main et du bras —, le poète va parcourir les rues de différentes villes, certaines confondues dans l’anonymat de la modernité, d’autres identifiées : Helsinki, Amsterdam, Marrakech, d’aucunes, enfin, si familières qu’il ne sert à rien de les nommer.

 En cours de route, le poète observe, s’émeut, aime, s’indigne, prend pitié, se moque… Il va user de tout l’arsenal du langage : ironie, amusement, émotion, clairvoyance, pitié, colère… Les activités humaines constituent pour lui une source permanente d’étonnements, de sujets de réflexion et d’objets de raillerie. Autant d’ « arrêts sur images », de vignettes précises, de « zooms » allègres, de « travellings » révélateurs…

Ainsi, dans une brasserie, faisant montre d’une verve rabelaisienne, il s’étonne et s’écœure de la surabondance de nourriture, quand convives et compères bâfrent d’importance : s’exclament par tablées / les veilleurs de bombance (page 13).

Question restauration d’ailleurs, Claude Luezior, que l’on devine gourmet, dénonce avec humour les supercheries exotiques. Dans Pas si chinois ? après avoir énuméré les nombreuses spécialités proposés, il annonce : le chef de ces très chinoises chinoiseries / le chef, mais oui, est un Italien (page 48).

Ailleurs, dans une Onglerie d’Helsinki, il souligne la frivolité d’une femme : elle ressort, la silhouette reste grise, / mais ses mains devenues orchidées / et ses ongles resplendissent / désormais d’une suédoise royauté (page 15), tout aussi bien que l’attitude futile d’un homme dans un Salon de coiffure où tout se fait au nom d’une religion / celle du bien-paraître (page 33).

L’auteur s’attarde encore dans une parfumerie, paradis des artifices : eau de senteur / en embuscade / écrins et ivresses / d’illusions graciles (page 16)

Il manifeste une certaine complicité avec une mercière dont le chat dort dans […] un panier  / empli de mohairs et de cachemires (page 35) rendant celui-ci invendable ou bien encore montre de l’affection pour une fleuriste chez qui l’éphémère ne peut que s’accorder avec la beauté (page 45).

Mais la ville est aussi un vaste espace de recel où des conservateurs, épris des vestiges du passé, animent de bien secrets musées : l’antiquaire / polit / ses vieilleries / en jachère / mais le Grand Siècle veille / avec ses bougeoirs, guéridons / feuilles d’acanthe et lustres (page 26).

 Il cède aux mirages d’un souk mais demeure rétif aux sollicitations des agences de voyage : le vendeur d’archipels / vous ensorcelle de pépites / escapades très gourmandes / et routes sans pollution (page 42).

Certains artisans bénéficient de son admiration, à l’instar des horlogers : les garde-temps et leur savoir-faire / tout d’or et de couronnes en titane / leur donnent des airs de princes / domptant les secondes précieuses (page 51). Mais aussi une vendeuse de journaux ou un joaillier.

Les pharmaciens n’échappent pas à ses sarcasmes. Un commerce comme un autre ? Certes pas quand il s’agit de santé. Cette course au bien-être laisse pourtant parfois perplexe : les croix vertes ont-elles remplacé / les Christ en croix de nos cathédrales ? / qu’importe, on va de suite s’occuper / de votre porte-monnaie bien rempli (page 55). Comme il assassine les banques où courent les espèces / comme rats apatrides (page 21).

L’écrivain ne cherche pas non plus à éviter les zones nocturnes aux vitrines peuplées devant lesquelles autour de minuit maraudent les phantasmes et les paumés (Minuit, Amsterdam).

Il porte encore un regard réjoui en baguenaudant dans un vide-grenier où l’on peut trouver  pêle-mêle : sabres pour corsaires / et dinosaures à la retraite (page 60).

Ce même regard malicieux et bienveillant s’attache à observer les plus humbles : un vieillard, un poivrot, un bouquiniste, une kiosquière, cette concierge de la ville (page 57), etc.

Claude Luezior est captivé et rend captifs ici un paysages, là une vitrine, tout un kaléidoscope de personnages et puis des rencontres d’exception.

L’itinéraire, cette suite de fragments, trouve en cela son unicité de devenir un livre unique qui est le livre d’une vie. La vie de Claude Luezior, l’existence d’un « honnête homme » (au sens classique). Cette itinérance n’est pas errance puisque tous les chemins empruntés convergent vers l’essentiel : l’amour de la vie — malgré tout. Même si l’amertume — un sentiment peu familier chez l’écrivain — pointe son museau gris au détour d’une page : au comble de la solitude / je n’ai pas réussi / à joindre les deux mots / pour féconder / les lumières de la ville (page 63).

©Gérard Le Goff © octobre 2024

 QUATUOR D’ARNAL, Les entrefaits, (illustrations de Jean-Pierre Otte), À l’index, octobre 2024, 110 pages, 15€

 QUATUOR D’ARNAL – Les entrefaits – (illustrations de Jean-Pierre Otte) À l’index, octobre 2024, 110 pages, 15€


    » … vers une sorte d’idéal poétique : non pas celui de l’écriture d’un poème anonyme, mais celui de l’invention d’un poète qui ne porterait pas de nom » 

                                                                        (Yves Arauxo, p.47) 

   «  Ainsi le poème se crée-t-il de lui-même, sans tenir compte de notre vouloir« 

                                                                         (Myette Ronday, p.9)


C’est un livre à plusieurs, et même à deux fois plusieurs (quatre dames poètes en première partie, quatre messieurs en seconde – construisant, dans la plus stricte des fantaisies, des poèmes de douze lignes, trente-quatre fois les femmes, cinquante-quatre les hommes). Chaque poème a ses quatre auteurs, à règles immuables : A lance une première ligne, B une deuxième, C la suivante; D la quatrième, A la cinquième, B la sixième … et D la douzième. On alterne, méthodiquement, mais on ne sait jamais qui est ici A, ni B etc. Chacun, après le premier, lit ce qui précède et continue, cumulativement, ce qu’il sait pouvoir y deviner et sent devoir en relancer. Honneur, donc, aux dames, moins prolixes ; puis les hommes qui, courtoisement, piaffaient, besace pleine.

Cela promet, bien sûr, un livre artificieux, frivole, inégal, complaisant et inutile. On observe d’abord sans confiance ni tendresse ces histrions lyriques, ces voyants intermittents, ces relayeurs de l’âme. On trouverait même logique et juste qu’ils échouent, et, le surprenant auteur une fois saisi (le poète Jean-Pierre Otte, qui présente l’affaire, vit au Mas d’Arnal à Larnagol – Lot -, avec Myette Ronday, et chacun des deux y aura choisi son propre trio d’appui), le titre secret à peu près déchiffré ( « sur ces entrefaites » signifierait : dans les intervalles  de temps ou de lieu disponibles, mais ce sont bien des « entrefaits » qui sont écrits ici, par des esprits qui, différents, soignent leurs intervalles, mais, alliés ou amis, savent user de ce qui les sépare), on s’apprête à logiquement baîller et spontanément ricaner, en tout cas sévèrement juger – quand du miracle a soudain lieu : ça tient, ça avance, ça convainc ! Oui, ces poèmes « entrefaits » sont faits (et bien faits) entre quatre tempes, découvrant leur inattendue authenticité, leur imprévu profil, et d’abord leur collective et réjouissante sagacité. Poèmes alternant yeux (ou oreilles ?) et mains, comme prodigues interprétations et sûres relances, en « quatuors » d’un genre puis de l’autre, par des auteurs se faisant à la fois singuliers et solidaires, effacés et suggestifs, rivaux et complices, vigilants et inspirés. (« Fertilité dans l’intervalle« , écrit, à bon droit, Jean-Pierre Otte dans le bref Avant-propos p.5). Cela donne, chez nos dames, (pages 9 à 44) quelque chose comme ceci (p.24) :

« La sève du vivant en d’infimes royaumes

Repousse sa lente décomposition

Et de l’âme attendrit la matière.

Au bout de la branche comme à la pointe du sexe,

En équilibre fragile sur de puissants embruns,

Le destin est entravé par l’unique intention de féconder.

La nature entraîne toute vie dans son cortège dionysiaque.

Et moi, en ce printemps tragique, je danse et prends feu,

Je virevolte d’insolence et de douce langueur.

Dans un cycle qui ne m’appartient pas,

Solaire et porteur de tempêtes géomagnétiques,

Je m’abandonne enfin et la terre chante en moi« .

Et, chez nos messieurs, (pages 47 à 102), autre chose, comme ça (p.57) :

« Celui qui porte sa vie comme un simple vêtement

Mesure mètre à mètre les blessures de son coeur

Et dissimule dans ses plis les images de

Sa douleur, faites de plaies et cicatrices.

Il cherche des mots pour exprimer son silence,

Ne trouve rien d’autre que son reflet

Et le reflet même des rivières oubliées.

À quoi sert-il encore de trafiquer son âme

Si l’âme des tripots ne sert que le hasard ?

Peut-être faut-il alors marcher nu,

Vêtu seulement de l’ombre qui tombe des arbres

Quand il serait peut-être plus aisé de mourir. »   

L’avantage d’écrire à quatre esprits, et dans un ordre réglé de sorte à neutraliser les contacts, les interférences, les pressions, et de promouvoir, au lieu de l’habituelle suite des idées dans un cerveau, la poursuite d’une idée dans la ronde des cerveaux, c’est l’égale répartition du risque (partager sa tour d’ivoire) et de l’aventureuse finalité (accoucher à quatre d’un orphelin, taré comme génial). Ces deux groupes de quatre auteurs se connaissent, se sont choisis, se font confiance, s’apprécient (chacun sait bien qu’il ne comptera pour les autres qu’autant qu’il admettra de compter sur eux) – mais veulent bien d’un exercice qui hérisse d’emblée tout poète normal : faire dépendre son inspiration du bon-vouloir des autres et son bon-vouloir de l’inspiration des autres, devoir écrire à son tour seulement (comme quatre factionnaires d’un chemin de ronde, se relayant mécaniquement à chaque angle droit de la forteresse – se privant ainsi du moindre Tout à soi seul !) et à la fois malgré et grâce à ce qu’on vient de lire. Pour le dire franchement, un style à quatre mains est aussi improbable qu’un autographe de menotté (aux autres) n’est ample et libre. Mais il y a du panache en chacun à prendre d’avance la responsabilité d’une idée aux trois-quarts (au moins !) étrangère, comme à se vouloir bien simples consoeurs de bric et de broc, ou confrères de bric-à-brac : le boudoir des dames sera débarras rigoureux, et fera cacophonie distinguée; le fumoir des messieurs causerie de ferrailleurs du sens autour d’une Muse hétéroclite. Et, même quand la réussite spirituelle est là, elle naîtra de l’heureux brouhaha d’un confessionnal encombré ! 

   C’est, quoi qu’il en soit, avec ce livre, l’invention d’un merveilleux exercice. L’occasion de questions fondamentales : 

1) Quel premier vers ? Comment bien commencer un rêve qu’on ne continuera pas seul ? Doit-on scénariser l’accroche (« Depuis l’oeil-de-boeuf, le chat surveille le jardin« , p. 22; « Une cigarette de marque inconnue dans un cendrier Ricard« , p.30; « Apparut alors un homme qui n’était fait que de vitres« , p.55; « Quand cette fille glacée nous prendra par la main » (p.73) , au risque de tordre le poignet des scripteurs suivants – dont soi-même, quatre et huit lignes plus loin !). Faut-il privilégier la généralité imprécise mais polymorphe (« Ce qui s’atteint au moyen d’une échelle« , p.75; « Un ciel de traîne dans le mental« , p.85), le paradoxe subtil mais verrouillé (« Sur le point de ne jamais paraître« , p.77, « Quel bel avenir derrière nous« , p.79), le mince sentier assuré de se faire autoroute (« L’herbe longue accompagne la solitude des vieux murs« , p.40; « Il arrive parfois que la nuit mente au jour« ,p.62), le prometteur frisson d’alcôve (« Insolence narquoise du déhanchement« , p. 19; « Reflétée dans la psyché, sa vulve jusqu’ici explorée du doigt« , p.36; « Dans l’obscurité, une odeur de femme« , p.83), ou, tout bonnement, le vers digne de valoir poème (« Distrait, le jour descend parfois au fond des caves« , p.74) ? La réponse est que tout est bon pour qui sait suggérer d’aimer le suivre.

  2) Un deuxième vers doit-il prolonger (« Là-haut, pieds légers, âmes affranchies, gambadent nos aïeux./ La terre tremble à chacun de leurs mouvements désincarnés« , p.37), confirmer (« Le point du jour avait un goût de pain d’épices/ Et la lumière, celui d’une bière brune d’Irlande« , p.78), préciser (« Trois nuits et trois jours à battre la mesure,/ À contretemps d’un effondrement intime« , p.27) nuancer (« On se perdra au bout des peines, malgré l’horizon repoussé./ Parce que vivre est la grande aventure des perdants« , p.33) ,  ou déjà gauchir (« Donnons-lui un miroir en guise d’adieu,/ Un miroir où l’on peut dévisager son âme » p.91), combattre (« Immobile dans le libre courant de la rivière,/ Le cormoran résiste à l’attrait de son ombre. » p.28), voire transfigurer (« J’aimerais tout connaître des rêves de la chevêche,/ D’autant qu’elle est souvent apparue dans les miens.« , p.98) le premier ? La réponse est que tout ce qui fait intelligemment durer le désir plaît.

 3) Comment conclure, seul(e), un poème à quatre mains, sans faire ni le mariole, le comptable, le fossoyeur,  l’inspecteur des travaux finis, ni le Juge du dernier Jour ? Fermer un poème, est-ce en assurer l’inventaire (« Se dispensant ainsi d’en balayer les larmes« , p.68), claquer sa porte (« Les migrateurs y passent indifférents« , p.51), border tendrement son mystère (« Là se couchent les pierres, arrimées au ciel« , p.20), éclairer la pièce suivante (« Tapie dans l’obscur, la vérité lance un nouvel hameçon« , p.37), ou recoucher tranquillement tout le monde (« Celui qui triche ne trompe en fait que lui-même« , p.72) ? La réponse de nos messieurs et dames est que le bon dernier vers est celui auquel le poème qu’il achève donnera raison. Comme ce recueil donne à nos deux fois quatre (périlleux et pacifiques) jouteurs raison de l’avoir écrit. 

On ne saura certes pas davantage, lecture faite, si le sens transmissible de la vie est sceptre ou bâton merdeux, mais la double leçon de miséricordieuse sagesse que chacun(e) tire assez de l’existence humaine (admirer ce qui sut aller avant nous; aimer ce qui saura venir après) trouve ici, à chaque fin de ligne et début de la suivante, son honneur et son prix. Comme on voudra bien le méditer ici, successivement, en l’alerte et solidaire humour de quatre dames (Carmen Pennarum, Valérie Defrène, Valère-Marie Marchand, Myette Ronday), puis la conviviale et lucide finesse des quatre messieurs (Michel Diaz, Yves Arauxo, Jean-Claude Tardif, Jean-Pierre Otte) :

« Où mettre encore la clé de contact ?

Dans un sac banane, la poche contre le coeur,

Pour partir à reculons, aimer sans perdre la raison,

Et embrayer dans le roulement des heures.

Pourquoi ne pas mettre le doigt dans la plaie ?

Oser un démarrage comme un coup de sécateur,

Trouer les nuages pour atteindre l’azur de la pensée,

Avancer, explorer, sculpter l’ombre qui se distend.

Mais comment à tout instant retrouver l’élan premier

Sans se précipiter dans le vide comme Thelma & Louise ?

Comment accorder ce que chaque part dissonante réclame

Et finit par trouver sur les chemins qui nous inventent ? » (p.25)  

« La haie, qui sait, nous regarde ?

Les moineaux le savent et s’en étonnent.

Le paon, lui, avec des yeux partout

Qu’il rouvre à chaque lever du matin,

N’a pas besoin de se cacher pour voir.

Plus rien ne le surprend dans la roue de la vie.

Nous regardons le monde qui nous regarde

Et se demande qui pourrait vivre après nous.

Nous avons perdu de vue notre nombril,

Nous ne savons plus rien de nos corps éblouis.

Quant à l’oiseau-lyre qui a niché dans la haie,

Il chantera sans nous le poème du monde » (p.93) 

Un organisme du sens – comme l’est tout poème – surgit donc, et croît en quatuor directionnel : si l’intelligence artificielle tue, « l’esprit impersonnel » (J.P.Otte, p.5), lui, fait vivre. 

                                                 

Arnaud DELCORTE, Une lumière incertaine. Roman. Préface de Joseph Ndwaniye, postface de Vincent Tholomé. Bruxelles, éd. M.E.O., 2023.  


Une lumière incertaine est le premier roman d’Arnaud Delcorte. Il raconte à la première personne le parcours d’un réfugié africain du début des années nonante à nos jours, de Kigali à Bruxelles.

C’est d’abord à Bruxelles qu’on découvre Olivier Tegera dans ses activités de subsistance au quotidien, survivant dans la marge, sans reconnaissance. Sa principale occupation consiste à trouver un lieu où dormir, quelque chose à manger, comment se laver et passer la journée dans une relative sécurité avec les étoiles du ciel comme uniques garantes de la permanence de choses. Quelqu’un qu’on ne prend pas en compte, qu’on ne voit pas, invisible des autochtones comme tenu à l’écart des Africains d’origine.

« Je ne les vois pas plus qu’ils ne me voient. Comme si nous évoluions dans des univers parallèles.»

Très vite, on suit à rebours son périple, les conditions de son départ, son voyage jusqu’en Belgique ; à pied, en camion, par train et par bateau, jusqu’en Belgique, via le Congo, l’Egypte, l’Algérie et la France.

Le récit est ponctué par des bribes de narration inspirées de vignettes d’une bande dessinée trouvée parmi les vieilleries déposées près d’une poubelle mais aussi par les épisodes de la légende de Rutegaminsi qui conte les aventures d’un jeune homme devant braver les obstacles mis sur la route menant à son aimée par le père de celui-ci.

Le récit est strié des éblouissements et obscurcissements, jusqu’à la perte de connaissance, des plongées dans le noir et des réveils brumeux d’Olivier Tegera. Entre songe et âpre réalité, on bascule « de la violence la plus extrême à la douceur la plus suave » [Vincent Tholomé].

Ces différents plans de narration font de ce roman un livre rare et allégorique sur le sujet de la migration autant que sur celui de l’homme confronté aux éléments pour trouver sa place sur la Terre, en bonne intelligence avec les forces qui le dépassent et son aspiration à satisfaire ses sens et combler son besoin d’amour.

Lors de la rencontre entre le sans-abri et le scientifique, ce dernier lui apprend que le cosmos « serait essentiellement constitué de matière noire, […] trame invisible mais massivement présente de l’univers » qui demeure inexplorée et énigmatique. On pense inévitablement à l’Homme Noir, le réfugié qu’on ne voit pas, mais aussi au visage d’autrui, du passant…

« C’est curieux comme on croit connaître les gens. Sans jamais vraiment les connaître. On capte leur visage, leur nom, la calligraphie bleutée des veines sur le dos de leurs mains ou plus rarement sur leurs tempes. Des cartes vues de pays lointains qu’on aimerait découvrir. Des mirages. Parfois je me dis qu’il n’y pas de connaissance possible… »



Un livre aussi ténébreux qu’éclairant qui questionne la nature humaine et le mystère de l’existence.

Béatrice PAILLER, D’un pas de luciole, Editions du Cygne, 58 pages, 2024, 12 € 


C’est une poète : pour dire des canalisations d’hiver, qui, dehors, gèlent la nuit et dégèlent le jour, elle écrit : « Incisive sur la langue du matin l’eau sourit aux lèvres du zinc. Du rebord des gouttières, l’hiver rit de toutes ses dents : déchaussées à midi, rechaussées à minuit » (p.29). Pour évoquer la tonalité particulière d’un passé vécu : « Autrefois a goût de manque, petit fruit roulé à fond de gorge sous la langue, pour ne pas oublier la saveur de ce qui fut » (p.25). Pour décrire l’immense incendie énergétique déclenché, sur Terre, par l’activité surpeuplée et dévastatrice de l’homme, elle a ces mots : »Feu a pris monde, tombé des poches de l’homme, nourri de son orgueil » (p.23). Et même pour caractériser une notion aussi abstraite que le temps (l’infatigable et inéluctable successivité des existences), elle a l’image parfaite : « Le temps : une éternité de terre, mais à l’homme : sable où demain se dérobe » (p.18). Mais, malgré l’intensité sensible de ses notations sur la vie dans la nature, Béatrice Pailler pense aussi l’élan naturel même, elle médite  (et fait méditer) la Vie propre et infinie de la Nature. Sa profondeur me rappelle les réflexions entendues du philosophe Marcel Conche (1922-2022) au temps de mes études : cette poète voit et sent, comme lui alors, que la Nature est comme une immense tapisserie de choses et d’événements (avec leurs motifs liés de proche en proche) dont la force ne faiblit pas; qu’elle est dispensatrice de leur espace et de leur temps pour tous les êtres ; qu’il n’y a pas de Principe de la Nature même, mais qu’elle est le seul Principe réel (puisqu’elle contient tout pouvoir de commencer et de commander), ou qu’il n’y a pas d’au-delà d’elle (car elle établit tout horizon, et englobe d’avance tout ce qui la limiterait). Mais elle, en poète, sait mieux que personne que, pour saisir véritablement la Nature, il faut aller jusqu’à écarter notre propre pensée ! Comme l’écrivait Conche, dans « Présence de la Nature » :

   « Il appartient à la nature de la pensée de devoir se laisser elle-même de côté pour être à la mesure de ce qu’il y a, dans la Nature, à penser » (p.70). 

Et, pareillement, voici les derniers mots de Béatrice Pailler dans ce recueil, où la Nature ne pense pas, n’est pas Idée, ne travaille qu’à son propre déploiement – mais, en définitive et partout : « rit » (de toutes ses formes !), est « Mère » (de toutes ses forces), et « joue » (de son propre fond).

« Temps joueur, tourne la roue. En elle la joie, en elle l’étreinte. Dans la cascade des saisons son rire de vent, d’eau, de ramures; son rire de mère, car demain sera l’humanité  » (p.54)      

Rouvrons le livre : cette promeneuse (de campagne) et jardinière (à ses heures, qui sont donc celles de la nature) est seule là où elle va – en tout cas, elle n’y rencontre personne – et, à force d’observer, de saisir les paysages et morceaux de monde à même leurs correspondances visibles, elle ne cesse, en effet, de « méditer » – en tout cas de se formuler à elle-même ce qu’elle discerne, de synthétiser ce qu’elle devine. Elle pense, mais à même les choses, le temps, les vents de jour et de nuit, les voix et lueurs de son pays (autour de Reims ?) – et, dernière surprise, elle pense sans concepts, sans références, sans recoupements instruits, comme si sa vive intelligence se voulait sans passé, et si sa culture se faisait devoir d’avancer muette, micro coupé, tout à l’écoute et à la disposition de ce qui, dans le monde qu’elle arpente, la dépasse. Cette sobre ascèse étonne, mais on comprend assez vite que le passé qui l’intéresse est celui des choses et organismes, et qu’elle parle et écrit pour le deviner (et, probablement, servir sa subsistance). 

Ce sont, en effet, les clignotements du passé du monde que Béatrice Pailler nomme « lucioles » et sort rejoindre. La persistance du passé dans le présent (et donc dans l’avenir, fait seulement des présents qui ne sauraient tarder !) est à la fois son obsession, sa cible et son appui. (« Dans le pas du monde survivent les absents. Libres d’horizon, ils déambulent, nus du jour, vêtus du temps » p.41) Puisqu’aucun présent ne peut chasser l’autre sans devenir lui-même le passé et le rejoindre, le temps qui passe construit, consolide, complète et confirme, sans trêve et sans faute, le passé (voilà une intuition chez elle, semble-t-il, centrale). Comme disent les philosophes, puisque ce qui n’est plus ne peut pas ne pas avoir été, tout présent actuel est hanté par l’entrechevauchement indéfini de ses devanciers, et « ce qui fut fait signe, mais aujourd’hui l’ignore » (p.24), comme le relief des gorges oublie – mais marque ! – la lente scie des eaux qui les encaissèrent, ou la roche fossilifère s’ignore ancien sol enfoui, où y vaquaient les vies déposées et peu à peu englouties avec lui. Débris de gestes et de formes d’une vie naturelle qui dansent toujours là où ils sont, passé réel du monde dont le contact avec notre présent ne fait que continuer les rencontres et « étreintes » d’alors – et qu’il suffit alors à la poète de considérer, et transposer à nous, en demandant, par exemple : quel passé du monde serons-nous donc nous-mêmes, le jour venu ? Un fossile est conservé et souvent intact parce que le vivant qu’il relaye fut lui-même silencieux, ou assez issu du silence pour bien mûrir. Mais nous, dont le présent n’est que bruit, fureur et égarement, de quelle maturation sera donc capable, demain, notre effort révolu ? Notre indéfinie bougeotte, par contraste, se compactera peu quelque part, et nos révolutions permanentes rendront bien malaisée à la Nature sa généreuse (et désintéressée) tâche de nous y conserver ! 

Cette Nature, d’ailleurs, a-t-elle un maître ? Dans un récent entretien, Béatrice Pailler résume sa « poétique du monde » par deux mots : Création et Lumière, souhaitant, par sa poésie, « faire partager la lumière intrinsèque de la création« . Mais l’emploi du terme « création » ne signifie pas, ici, une origine divine de la Nature, mais veut plutôt souligner l’indépendance de cette Nature par rapport à son Créateur (car, comme le souligne le philosophe Gildas Richard, une « création  » vient de rien (elle est ex nihilo), – alors qu’une fabrication vient d’une idée ou un engendrement d’une semence – : parler de « création » pour désigner la Nature, c’est donc la faire venir de rien, ou de rien d’autre qu’elle-même, et c’est donc soit constater que son créateur est absent (donc nous veut libres de lui !), soit que toute présence créatrice est discutable (donc facultative !). Ce qui, au contraire, est certain, selon Béatrice Pailler, c’est que la Nature est notre absolue Origine, donc notre divine source. C’est donc notre saccage de la Nature qui est blasphématoire, et non la divinisation de la Nature au détriment d’un Principe divin antérieur et extérieur à elle ! Et, lorsque la Nature, par nous agressée, reprend ses droits (comme en témoignent nos ruines), ou qu’elle « décide » de faire demi-tour lors de ses propres impasses évolutives, de se « ré-ensauvager » à loisir quand elle est allée trop loin ou qu’elle est fragilisée par ses sophistications, alors il faut s’incliner (comme le chêne devant le lierre qui l’enserre, ou le moment où le « rosier redevient églantier »  – le passé de la nature, par principe majoritaire en elle, se rappelle alors, logiquement au bon souvenir de son présent – ). Deux très beaux passages, ici, p.44 :

« Le lierre enlumine les bosquets. Langue et salive sur écorce, il donne aux arbres sans printemps l’illusion de ses feuilles …« ,    et :

« Maquis de velours, d’épines, solitude trempée du soir, les allées s’épuisent. Dans l’ombre d’une lune tiède, les ronces guettent la fin d’un règne : le rosier redevient églantier. Ce qui fut a trop de vie pour ne jamais se taire. S’inverse, alors le chemin. Sous la couronne du désordre, la vie errante reprend terre« .

Ainsi la conscience écologique suit la liberté poétique comme son ombre ! Car, quel meilleur moyen de saisir ce que nous avons fait de la Nature (un mondial atelier-dépotoir), que, par le Verbe poétique, formuler ce que nous avons réellement voulu d’elle : à l’évidence, l’exploiter, la dresser et la rentabiliser. Et notre poète n’a besoin, elle, que de cinq mots pour, décisivement, le formuler.  Les voici : Le Verbe est devenu « un trop frère du profit ! » (p. 49). Oui, le merveilleux verbe humain est devenu le cancer de l’harmonie naturelle. Pas alors de remèdes-miracles ici, mais le miracle d’une parole cherchant en elle son propre remède, avec patience, acuité et une infinie justesse. Trois courtes citations suffisent à en montrer la valeur : respectivement, sa caractérisation de l’élément serpentant de la vie (l’eau), le silence requis pour écarter les mâchoires de notre étau logico-verbal, et sa merveilleuse capacité à voir en tout présent l’effort qu’aura fait le passé sur lui-même (« la braise d’hier »). Étonnante, attachante et éclairante poète ! La vie, dit-elle, … « seule promesse tenue » !!! Oui, tenue dans ce recueil d’abord !

« L’eau, une enfance retrouvée qui aurait raison de la surdité du monde. Elle parle à tous les corps et son dialecte de terre, bruits de langue, soyeux, tels des serpents, est la seule promesse tenue, la seule vérié qui compte. De sève, de sang et de lait, de salive et de larmes; source, elle chante dans tous les corps. Son dire est le plus doux des baptêmes. Toujours, sur le temps qui n’a plus date, sa parole guérit » (p.8)

« Telles des saintes au tombeau, les pivoines embaument. Le jardin mouillé d’or moissonne le jour. La pluie investit les feuillages. S’étend le soir, saison fugace de silence où le temps ne saigne plus, gardant en lui ses heures » (p.43)

« Dans nos corps murmure un chant de lucioles, la braise d’hier : des souvenirs, telles des lueurs, réfutant l’absence : con forza y fuoco » (p.42)

                                                        

Ernesto KAVI, Lumière imprononçable, Préface d’Yves Bonnefoy, traduit de l’espagnol (Mexique) par Florence Malfatto, Éditions Méridianes, 72 pages, juin 2024, 15 € 


On connaît le message déroutant et angoissé (« tout est vanité et poursuite du vent ») de l’Écclesiaste biblique. Le Qohélet qui s’y exprime et nous fait part de ses amères expériences de vie (« Qohélet » signifie celui qui parle à ceux qu’il assemble devant lui) nous exhorte à prendre conscience, comme lui, des mauvais côtés de l’énigme de la vie ! On s’est souvent demandé ce que venait ainsi faire  (un peu comme le Livre de Job) dans le texte sacré un livre si manifestement fermé à l’espérance, et hostile aux pieuses effusions : après tout, à quoi bon respecter les lois de Dieu si vraiment la vie humaine est absurde ? Pourquoi se soucier d’un salut aussi « vain » que tout le reste « sous le soleil » ? Si chacun a, jusqu’à sa mort, son âme sur les bras, incertaine, fuyante et qu’aucune aide surnaturelle ne peut éclairer, cette âme même n’aimera Dieu que confusément, et ne le craindra que pleutreusement. Comment se satisfaire d’un bonheur ou se consoler d’un malheur l’un comme l’autre sans raisons ? Et, si vingt-trois siècles plus tard, un poète (mexicain, né en 1981, polyglotte et éditeur) reprend fidèlement le message, et vient faire chanter, à nouveaux frais, cette lucide amertume et ce lyrique désabusement, – et c’est exactement ce que ce recueil fait ! – à quoi bon ? Oui, à quoi bon ressasser ce message même de l' »à quoi bon », alors même que l’auteur nous y montre, lui, peut-être, une perplexité sans piété (si toute vie humaine est décevante, pourquoi estimer encore qu’un Dieu intéressant et bon nous l’aurait donnée ?) et une sagesse sans horizon (doit-on, au temps du dérèglement climatique et des guerres entre souverainetés également fichues, sérieusement « imaginer » – pour plagier Camus – « Qohélet heureux » ?). 

Pour parler rudement, qu’est-ce qu’un poète actuel (même intègre, intelligent et humaniste) peut encore vouloir nous apprendre d’un tel message (oui, disait Qohélet, oui, « il y a un temps pour tuer et un temps pour guérir; un temps pour lancer des pierres et un pour en ramasser; un pour déchirer et un pour coudre; un temps pour se taire et un temps pour parler … », merci du scoop ! …) alors même qu’une telle sagesse de pure et simple opportunité est périmée par la simultanéité forcée de l’interconnexion mondiale, et ridiculisée par notre fin même des temps ?  Pourtant, l’auteur ici non seulement nous émeut, mais (comme le vrai poète dont parle avec éloge Bonnefoy dans sa préface) formule admirablement et pour tous la source même de l’émotion de vivre. Oui, tout est peut-être souffle, vapeur et buée, mais il est justement un temps pour le souffle (qui est celui de la vie !), et il y a un souffle pour la liberté même du monde (que nous ne pouvons chercher à réduire sans la relancer d’autant, et que notre propre anéantissement n’embarrasse ni n’altère) :

« Pour tout

il est un temps

mais la joie de l’homme

est sans fin

ne nous appartient pas

le souffle

et nul ne peut le retenir

nul ne peut rien

et le jour de la mort

est une guerre sans repos » (p.19)    

On hésite à (naïvement, ou indiscrètement) commenter ce sobre chant d’une seule tenue et parfait. Les thèmes ne sont pas faits d’idées, mais qui lit ces douze chants se sent porté par les pensées qui les permettent : par exemple ici, tout a son temps, oui, dans le souffle même de son appartenance (locale et transitoire) au monde – mais deux choses en sont alors, par principe, épargnées : la « joie » qui n’est d’aucun temps (puisqu’elle est la plénitude même de l’occasion temporelle), et la « mort » qui exige et opère notre sortie même du temps (la mort coupe le souffle, comme le fait la joie). Reste seulement (et restera) le Souffle comme poussée universelle et naturelle de l’indéfinie succession des occasions. Bien sûr, tout destin personnel est naturellement perdant, et la mêlée des contingences est furieuse et sans issue ni répit (la perfection même suscite l’envie; n’est aveugle au mal que celui qui n’est pas né; chaque nuit « la souffrance de l’homme manque de paupières » (p.32) comme chaque jour son espérance a manqué d’yeux ; tout vivant est misère et violence puisque la vie exige de se poursuivre partout ailleurs pour permettre la sienne : il ne peut jamais y avoir respiration privée dans le Souffle universel, ni de quant-à-soi établi et serein dans le Tout s’advenant toujours d’abord, prioritairement et à son gré. Mais le Devenir est son propre souffle, et cela seul importe, puisque cela décide de toutes les futilités, et de toutes les importances …

Ce texte n’émeut si fort que parce qu’il sait formuler la vie réelle de l’expérience humaine, et suggérer que sa naturelle complexité n’est ni complètement opaque, ni fatale. C’est un chant qui a la douceur des méditations véritables, et la consolation de leurs nuances. Par exemple, oui, la vie qui finit perd tout d’elle-même, mais on ne perd que ce qu’on laisse aux suivants (car l’occasion d’être renaît en et pour eux), et il est même faux qu’on ne laisse aux suivants que ce que l’on perd : nous avons à gagner au jugement d’être, une fois morts, littéralement livrés à eux. Seul un être immortel serait sans juge extérieur, mais que saurait-il un jour définitivement de lui-même ? Que le sens d’une vie dépende de ses seuls survivants, et eux-mêmes mortels, est-ce si aberrant ou ruineux, puisque, dit étonnamment le poète, rien n’est fait pour dépendre sensément de soi-même ? Ce qui dépend des guerriers n’est que la guerre; des héros, ne dépend que leur vaillance; de la puissance, que ce qu’elle impose; de la sainteté même, que ce qu’elle peut pour d’autres, non ce que le surnaturel peut pour elle etc. L’accomplissement réel ne peut être seulement autonome, ni l’autonomie être par elle-même don et saisissement. « Exister, c’est dépendre » disait Alain, et si toute vie dépend du souffle de vie, celui-ci à son tour dépend du mystérieux ordre du monde.   

 » J’ai vu encore

sous le soleil

que ne dépend pas des guerriers

la paix

des héros

la victoire

ni des amants

l’amour

ni de ceux qui souffrent

la peine

ni des puissants

la compassion

ni des saints

la grâce … » (p.37)  

Ernesto Kavi, justement, ose lui-même « rendre grâce », sans imaginer un seul instant que la grâce vienne de lui, ou puisse avoir source claire (si l’ordre du monde était sans opacité, que viendrait donc transfigurer la grâce ?). Grâce, c’est perfection venue d’ailleurs se donner (sa gratuite générosité irradie), sans interrompre ni embarrasser ce qu’elle anime (c’est la « facilité inespérée » de la grâce dont parlait Raymond Bayer, qui ni ne sue ni ne dérange, qui se moque bien de la comptabilité de ses pseudo-influenceurs, et qui ne requiert de nous, en retour, que la pureté de notre surprise !). Ainsi la grâce du printemps (imagine-t-on un printemps invasif, ou qui rechignerait à faire jaillir ce qui pourtant le périmera ? p.46), la douceur de la lumière (qui ne prétend jamais hypnotiser les yeux qui la captent), l’aménité du soleil (qui nous laisse préférer ce qu’il éclaire à ce qu’il est, p.48) nous sont suffisantes leçons d’amour.

Bien sûr, la grâce est peut-être aussi vaine que la sagesse. Ce poète n’exclut pas que le laborieux et désillusionné contentement du présent soit tout le seuil vrai, et qu’il n’y ait rien derrière la porte de la présence. Mais son chant toque, humblement mais résolument, à cette porte : il se signale (et nous signale avec lui !) aux conditions mêmes de la présence, quelles qu’elles soient, au cas où, et cette sagesse du « carpe diem » (saisis le jour, tant qu’il y a des jours !) conseille, tout simplement, d’étreindre ce qui est digne d’être aimé (« bois ses baisers », p. 53) avant qu’arrive « l’absence », qui mettra, elle, tout moyen comme toute fin à l’écart, oui : toute présence possible au rebut. Être n’est peut-être alors qu’un répit, mais  qui souffrira du raccourcissement des délais une fois mort le temps ? Le merveilleux (et final) chant XII le dit : qu’importe alors que « la puissance fatigue », que « l’épouvante gagne les hauteurs », que « le papillon » (qui n’a pourtant que quelques heures de vie pour se nourrir et s’accoupler) « s’endorme » ? Et même, qu’importe qu’un Dieu réel fasse ou non que « le nom des hommes puisse naître dans les lettres du sien  » (p. 50), mystérieusement « semblable à l’oranger » jaillissant parmi les arbres du bois » ? 

  Car même si :

« Sans langue tu m’as appelé

Sans mains as recouvert mes yeux de cendre

Sans bouche tu m’as donné à boire la loi

Sans bras tu m’as maintenu captif

Sans vin m’as enivré

Sans demeure m’as consolé sous le soleil de ta splendeur » (p.58)

  reste que, ajoute l’âme,

« je suis orphelin de ton destin

comme un cerf tu as fui

nul ne connaît les traces

de tes pas … » (p.59)